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LES
REPRESENTANTS DU PEUPLE
EN MISSION
ET
LA JUSTICE RÉVOLUTIONNAIRE
DANS LES DÉPARTEMENTS
EN L'AN II (1793-1791)
OUVRAGES DU MEME AUTEUR
Histoire du tribunal révolutionnaire de Paris, avec le journal de ses
actes. G vol. in-8, brochés -io fr.
La révolution du 31 mai et le fédéralisme en 1793, ou la France vaincue
par la Commune de Paris. 2 vol .T. . 15 fr.
La Terreur. Études critiques sur Thistoire de la Révolution française.
2 vol. in-18 Jésus, brochés 1 fr.
Histoire de l'Esclavage dans l'Antiquité. 2" édition. 3 volumes in-8,
brochés 22 fr. 50
Géographie politicpie des temps modernes. 3<= éd. 1 vol. in-12.. .. 2 fr. 50
Jeanne d'Arc. Ouvrage qui a obtenu le grand prix Gobert à l'Académie
française. 5' édition. 2 vol. in-12, brochés 1 fr.
Richard IL Épisode de la rivalité de la France et de l'Angleterre. 2 vol.
in-8, brochés 15 f r.
Saint Louis et son temps. 2" édition. 2 vol. in-8 15 fr.
Éloges académiques (comte Beugnot. Ch. Magnin, Stanislas Julien, Gui-
gniaut, vicomte de Rougé, Ch. Lenormant, Naudet, Caussin de Percevaèl,
F. de Saulcy, Paulin Paris). 2 vol. in-18 jésus, brochés 7 fr.
La Sainte Bible résumée dans son histoire et dans ses enseignements
(Ancien et Nouveau Testament). Ouvrage approuvé par NN. SS. les Arche-
vê(iucs de Paris et de Cambrai. 2c édition. 2 vol. in-12, brochés.. 1 fr.
De l'autorité de l'Évangile. Examen critique de l'authenticité des textes
et de la vérité des récits évangéliques. Ouvrage approuvé par Mgr l'Ar-
chevêque de Paris. 3" édition, refondue et complétée par l'examen des
derniers ouvrages publiés contre l'autorité des Évangiles. 1 vol. in-12,
broché 4 fr.
Les Saints Évangiles. Traduction tirée de Bossuel, avec des réflexions
prises du même auteur. Ouvrage approuvé par Mgr l'Archevêque de
Paris. 2 vol. in-8, brochés 12 fr.
Vie de N.-S. Jésus-Christ, selon la concordance des quatre Évangélistes,
avec une introduction cl des noies. 1 vol. in-18 3 fr. 50
CouLO.M.viiEns. — Typ. P. BUODAUD et GALLOIS.
^ LES
REPRÉSENTANTS DU PEUPLE
EN MISSION
»
ET
LA JUSTICE RÉYOLUTIONNAIRE
DANS LES DÉPARTEMENTS
EN L'AN II (1793-1794)
PAR
HENRI WALLON
MEMBRE DE LINSTITUT
TOME DEUXIÈME
L'OUEST ET LE SUD-OUEST
PARIS
LIBRAIRIE HACHETTE ET C"=
79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
1889
OroiU de tridactioa et de reproducUoD réserva*
LES REPRÉSENTANTS
EN MISSION
ET
LA JUSTICE RÉVOLUTMN.ilRE DANS LES DÉPARTEMENTS
EN L'AN II (1793-1794)
CHAPITRE Vn
LA BRETAGNE
I
Le fédéralisme.
Les opinions politiques et religieuses ont été la prin-
cipale matière des jug-ements révolutionnaires dans les
départements comme à Paris. En Vendée, les deux choses
sont unies au suprême degré : royalisme et fanatisme,
comme on disait, vont de pair ; et, quand leur explosion
eut amené cette grande guerre civile, les vengeances répu-
blicaines allèrent bien au delà des limites où Ton pouvait
trouver des insurg^és. Non seulement ceux qui avaient
pris les armes ou qui avaient aidé au mouvement, mais
ceux qui étaient suspects d'y être favorables, les personnes
de tout sexe, et presque de tout âg-e, qui se rattachaient
par quelque lien aux rebelles, ceux mêmes qui tenaient
simplement au pays, en furent les victimes; et cela ne se
borna pas au foyer de l'insurrection. Les départements où
la marche des événements avait porté l'armée vendéenne
n. — 1
2 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
au delà de la Loire en souffrirent, on Ta vu, comme la
Vendée. Dans le reste de la France, sans préjudice de
l'ai lâchement au roi ou de la foi en Dieu, les opinions poli-
tiques d'une autre nature provoquèrent les rigueurs des
proconsuls et l'action de la justice révolutionnaire, je veux
parler du fédéralisme.
Le mouvement fédéraliste, qui, sur plus d'un point, alla
aussi jusqu'à l'insurrection armée, fut si général que nous
avons dû en faire une étude à part ', Nous avons dit com-
ment et pourquoi il échoua. Ici nous avons à voir le compte
qu'il en eut à rendre devant la justice.
L'enquête sur tous les points avait été ouverte par les
représentants en mission, et l'on en pouvait trouver un
premier aperçu général dans le Rapport de Julien (de Tou-
louse) sur les administrations rebelles. Les souvenirs classi-
ques prennent, dans son prologue, des accents qui rappel-
lent le chant du sauvage tenant l'ennemi terrassé au pied
de l'autel du sacrifice :
Le peuple a vaincu, le fédéralisme expire, les départe-
ments égarés se sont ralliés à la Convention et à l'indivisibilité.
Evreux soumis a proscrit les Buzot. Cacn désabusé chasse de
son sein les traîtres qui voulaient le décbirer. Wimpfen errant
n'évitera pas le glaive de la loi suspendu sur sa tête; l'aristo-
cratie a fui de Marseille, elle va périr dans Lyon, elle tremble
dans Bordeaux. Le jour des justices est arrivé.
Depuis longtemps des magistrats plébéiens arrêtaient la
marche de la Convention, paralysaient nos armées, favorisaient
le royalisme et nous conduisaient à grands pas à l'esclavage.
Nous sommes dans cette situation où les Romains se trouvèrent
lorsque le peuple, indigné contre la noblesse et les patriciens,
se retira sur le Capitole (il se trompe de mont : mais le princi-
pal, c'est qu'il y ait une montagne) et refusa d'en descendre
que l'orgueil de ces deux corps ne fût abaissé.
Et nous aussi, nous y sommes sur le mont Sacré. Nous ne
le quitterons pas sans avoir exterminé le tyran et confondu les
traîtres; nous ne paraîtrons dans la plaine que pour la i-aser
avec impétuosité et en arracher les herbes venimeuses qui pul-
lulent dans le marais infect.
\. Le Révolution du 31 mai et le fédéralisme en 1793, 2 vol. in-8.
CH. VU. — LA BRETAGNE 3
Avis à la j)laine et au marais.
Suit une tirade où l'on trouve pèle-mèle Paris, Char-
lotte Corday, Coriolan, Zama et Jemmapes, Annibal et
Maliarbal. Il continue :
Mais que produiraient ces efforts si. sans cesse entourés de
traîtres, assaillis de malveillants, nous ne faisions rentrer dans
Tabime de la poussière ces fiers administrateurs qui ont vai-
nement tenté de séduire le peuple, qui ont voulu le tromper sur
ses vrais intérêts; ces administrateurs qui ont changé la desti-
nation de la force armée, qui ont arrêté les fonds publics, qui
ont incarcéré, sacrifié même les patriotes à leur vengeance;
qui ont proclamé solennellement qu'ils ne reconnaissaient plus
la représentation nationale; qui l'ont avilie, outragée, empri-
sonnée dans la personne de ses commissaires? De la hauteur
où vous ont placés votre courage, votre patriotisme et la con-
fiance nationale, reportez vos regards sur les temps qui précé-
dèrent le 31 mai. Un grand piège tendu à la liberté couvrait
la France entière : les fils attachés aux extrémités de la Répu-
blique reposaient sur ces villes orgueilleuses qui n'ont voulu la
Révolution que pour se créer autour d'elles un empire. Ils se
tenaient par des nœuds indivisibles, et tous aboutissaient à un
centre commun, caché là même, sous l'autel de la patrie, où
siégeait ce monstre.
Où sont les hommes assez aveuglés qui ne verraient pas,
dans tout ce qui s'est passé depuis six mois, les résultats d'un
grand plan concerté pour diviser la France en petites portions,
afin de la livrer plus sûrement aux tyrans qui l'assiègent?
Est-ce par hasard que, du nord au midi, la rébellion a com-
mencé partout de la même manière et sous les mêmes pré-
textes ?
Elle avait en effet partout le même principe et les mêmes
raisons.
Mais les conclusions de Julien furent dépassées. Ce qu'il
requérait contre les administrations des départements, les
proconsuls envoyés par la Convention l'appliquèrent aux
départements eux-mêmes; et ceux mêmes que Julien avait
traités comme fidèles ne furent pas plus épargnés. Il sem-
blait qu'ils dussent tous plier sous le niveau sanglant de
leur justice.
4 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
L'exposé qui suit dans son rapport est comme l'ébauche
d'un acte d'accusation dressé contre la France entière au
nom de la Montagne.
Nous commencerons ici par les provinces ou groupes de
départements où le fédéralisme avait eu le plus d'impor-
tance : c'est presque toute la France au sud de la Seine et
de la Marne, à l'exception de la région de Paris; puis nous
passerons aux départements du nord-est et du nord, où la
Terreur, pour n'avoir pas au même degré ce schisme répu-
blicain à punir, n'en fit pas moins do nombreuses victimes.
L'humeur des représentants en mission en décidait.
II
Les représentants en mission dans la Bretagne.
La Bretagne avait éprouvé, comme la Vendée, le contre-
coup des funestes innovations religieuses de l'Assemblée
constituante. La constitution civile du clergé avait pro-
voqué des résistances dans les campag^nes ; et les rigueurs
employées pour les réduire risquaient fort de les aggraver.
C'est ce que représentait à son district le maire d'une
petite commune du Finistère (Sibiril), qui j)ourtant avait
cru de son devoir de dénoncer les allures de son curé :
Que perdrait la Constitution à rendre au pape son ancienne
juridiction, légitime ou non, et combien ne gagnerait-elle pas,
combien ne se consoliderait-elle pas, combien ne déconcerte-
rait-elle pas les projets de ses ennemis en écartant un schisme
qui ne tend à rien moins peut-être *...?
Le décret du 7 mai 1791 sur la liberté des cultes avait
paru de nature à dissiper ces craintes. On se figurait encore
alors que la liberté était pour tout le monde. Mais les
adversaires de la constitution civile ne tardèrent point
l. 20 novembre HOt). I>. I.ovol. Histoire de la ville el du port de Brest
pendant la Terreur (fJrcst, 1870), p. 5. La copie de la li-ttre qui lui a été
(•,ominiinii|iit'c Unit là.
CH. VII. — LA BRETAGNE o
à être détrompés; il n'y avait de liberté que pour ceux
qui prêtaient le serment. Les prêtres insermentés furent
arrêtés, et la loi d'amnistie du 13 septembre 1791 contenait
toute sorte de restrictions à leur é^ard. L'agitation ne fît
donc que s'accroître; les arrestations se multiplièrent
comme les envois de troupes dans les communes qui ne
voyaient pas volontiers arrêter leurs curés \
Ce mouvement, que l'on put comprimer, mais qui ne
laissa pas de réagir de temps à autre et dans tel ou tel lieu
contre la persécution, n'est cependant pas celui qui eut
alors le plus de gravité en Bretagne.
Les villes y avaient été généralement étrangères; elles
avaient accepté la Révolution et lorsque l'on fit appel aux
volontaires de la garde nationale -, il y eut un grand
enthousiasme pour y répondre ; ce sont des volontaires du
Finistère qui, avec les Marseillais, firent (sans trop savoir
ce qu'ils faisaient peut-être), sous l'impulsion de la Com-
mune insurrectionnelle de Paris, la journée du dix août.
Les députés élus à la Convention par suite de cette journée
en acceptèrent les conséquences. C'étaient les villes qui,
sous la pression des sociétés populaires, les avaient nommés.
Ils proclamèrent, avec les autres, la République : mais la
révolution du 10 août et l'acte sanglant du 21 janvier qui
en fut le couronnement avaient, en Bretagne comme en
Vendée, jeté le trouble dans les campagnes; et quand,
après cela, on décréta la levée des 300 000 hommes, la
résistance, comme en Vendée aussi, se produisit sur pres-
que tous les points.
Les députés envoyés deux par deux dans les départe-
ments bretons, comme ailleurs, pour présider aux enrôle-
ments, constatèrent le péril. C'était Fouché (de Nantes)
dans la Loire-Liférieure et la Mavenne, Guermcur et
1. Voyez les faits rapportés par M. Levot, ouvrage cité, p. 32 et suiv.
Le tableau qu'il fait du Finistère est vrai de toute la Bretagne.
2. Décrets des 21 juin et 22 juillet 1791, ordonnant la levée de 97 000 gardes
nationaux volontaires.
6 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
Lemaillaud dans le Morbihan et le Finistère, Billaud-
Varennes et Sevestre dans les Côtes-du-Nord et lllle-et-
Vilaine. Réunis tous à Rennes, le 23 mars, ils jettent
le cri d'alarme. C'est une crise terrible, ils l'annoncent
au Comité de défense générale :
Ce ne sont point ici de simples émeutes locales et faciles à
dissiper, mais presque la totalité des campagnes, marchant en
ordre de bataille, conduites par des chefs habiles...
Ces rebelles, disent-ils, veulent anéantir les cités :
Il est dans cette contrée plus de cinq départements qui sont
maintenant couverts d'hommes, à la vérité mal aguerris, mais
auxquels on doit opposer promptement de bonnes troupes
pour les faire rentrer dans le devoir, avant que leur coalition
devienne plus formidable. Dans ce moment nous nous trou-
vons réunis à Rennes au nombre de cinq, qui tous ont couru
les plus grands dangers '.
Les officiers publics du pays sig^nalaicnt le même péril.
Chiron le jeune, commissaire national à Redon, écrivait le
19 mars à Laligand-Morillon, agent du ministre des
Affaires étrang-ères :
Le mardi 12 mars, sur les sept heures du matin, arrivèrent de
tous les côtés... àBlain... environ 2000 hommes, les uns armés
de fusils, les autres de faulx, de fourches de fer, de serpes,
de butons, etc.
Ils se sont emparés du district et de la municipalité, et
Chiron raconte comment il sut leur échapper; nul doute sur
l'esprit des révoltés :
Je les ai continuellement entendus parler de leurs bons
prêtres, de leurs bons seigneurs *.
Lalig-and-Morillou lui-même, à la même date, rendait
compte à son ministre de l'insurrection qui éclatait tout
1. Anh. nnt.. AF H, carton KJT, mars, pièce 00; cf. pièce 00.
2. Arch. (lu .Min. des Aiïaires étrangères. France, reg. 1409, f" 102.
en. VII. — LA BRETAGNE 7
à la fois dans le Morbihan et dans la Loire-Inférieure \
La commune de Redon demandait des secours; Guémené
était occupé par les rebelles, et l'agent du ministre se trou-
vait assez mal à son aise dans un pays où il ne trouvait
d'appui nulle part. Dans une lettre plus que familière il
écrivait :
Je ne sais f... que dire de cette b... de province, elle est
détestable; ... le département est composé d'ivrognes patriotes,
— mais de f... bêtes.
J'ai été tiré à brùle-pourpoint. je me suis cru f..., mais le bon
dieu des sans-culottes m"a préservé, etc. ^
Dans ces circonstances, les représentants avaient quelque
peine à gagner leur poste. Fouché écrivait le 20 mars pour-
quoi il ne se trouvait pas encore à Nantes. Il avait été
attaqué en se rendant de la Mayenne dans la Loire-Infé-
rieure et avait dû rétrograder. S'il ne pouvait décidément
passer, il se proposait de retourner dans la Mayenne, où le
recrutement se faisait, disait-il, sans difiicullés. Au nom des
habitants de la Mayenne (ou du moins des sociétés popu-
laires et des jacobins, qui se pressaient autour de lui), il
insiste sur deux points :
1" Hâter l'envoi d'agents militaires et de fusils;
2"Établirpromptement un tribunal révolutionnaire ambu-
lant dans chaque département :
Autorisez, ajoutait-il, vos commissaires à nommer les juges
parmi ceux des districts, et dans quelques jours ce tribunal sera
organisé.
Les prisons regorgent d'hommes pris les armes à la main.
Les bons citoyens craignent de les voir échapper encore au
glaive de la justice. Le peuple était hier dans une grande fer-
mentation à cet égard. Lorsque je passai à Vitré, il s'assembla
en foule autour de ma voiture et me pria de me rendre aux
prisons pour y faire les fonctions de juge ^.
1. Arch. du Min. des Affaires étranKères. France, reg. 1409, i° 112.
2. Redon, 19 mars, ibid., f" 180.
3. Arch. nat., AF II, 167, mars, à la date. — Cf. une lettre du 28 mars
{ibid.), on il dit que la situation est alarmante; qu'on est environné de
brigands.
8 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
La Loire-Inférieure montrait donc peu d'empressement
pour Fouclié, et le futur massacreur de Lyon apportait,
on le voit, à Nantes des dispositions que, plus tard. Carrier
n'y aurait pas reniées. Guermeur et Lemaillaud ne faisaient
pas un tableau plus rassurant du Morbihan et du Finistère.
Ils trouvèrent assez à faire dans le premier de ces deux dépar-
tements pour différer leur visite au second. Le 30 mars, ils
écrivaient au Comité de salut public que les rebelles étaient
chassés de Rochefort (en terre) et de Redon; ils espéraient
la fin des troubles. Mais ils ajoutaient qu'il ne fallait pas se
fier aux insurgés et annonçaient qu'ils n'iraient dans le Finis-
tère que quand ils seraient sûrs du Morbihan '. Et le 27 mai,
Gillet et Merlin écrivaient encore àe Vannes au Comité de
salut public :
La rive droite de la Loire est tranquille, mais plusieurs chefs
des rebelles, des prêtres et des cy-devant nobles y entre-
tiennent toujours une fermentation qui pourrait faire craindre
une nouvelle explosion, si elle n'était prévenue par une sur-
veillance active et par l'appareil d'une force imposante. Ces
hommes se sont réfugiés dans les forêts et surtout dans les
marais qu'on nomme les Bruyères de Montoire, où ils trouvent
les moyens d'échapper à toutes les recherches par la difficulté
de pénétrer dans un pays coupé et couvert de bois; et cepen-
dant les troupes cantonnées à Guérandc, Savenay et Pontchâ-
teau, par leurs fréquentes patrouilles, sont parvenues à en
arrêter plusieurs ^.
Dans le Finistère, troisreprésenlants, chargés d'une mis-
sion sur les côtes, Defermon, Rochegude et Prieur (de la
Marne), n'avaient pas attendu Guermeur et Lemaillaud
pour agir ^; et ils trouvaient qu'il y avait beaucoup à faire
1. Arch. nal., AFII, carton 16", bureau de l'Oucsl, mars 1"93, pièce 101.
2. Dcpôl de la guerre, armée des côtes de Brest, carton o/i2, à la date.
3. Dès le 13 mars ils écrivaient que deux cents hommes de la garde
nationale de Morlaix, avec du canon, avaient calmé l'agitation (|ui s'était
produite autour d'eux. Le 20, se trouvant à Saint-Brieuc, ils avouaient
que l'cspril de Saint-Pol était mauvais; ils transmettaient au Comité un
arrêté qu'ils avaient pris à la même date et une lettre du général (Ihe-
vigué qui donnait des détails sur les troubles et demandait du renfort.
Enfin, le 20, à Saint-.Malo, ils constataient que la tran(|uillité était i)ar-
cil. vil. — LA BRETAGNE 9
encore. Une chose qui montre à quel point le mouvement
avait été général était la mesure même qu'ils avaient
prise de faire arrêter tous les sacristains et sonneurs de
cloches des deux départements, « comme suspects d'avoir
volontairement procuré ou facilité l'entrée des églises ou
chapelles et d'avoir ainsi participé à l'abus criminel qui a
été fait du son des cloches* ». Ce qui prouvait aussi com-
bien on avait senti l'influence du clergé et de la noblesse
dans le mouvement, c'est un autre arrêté qui, devançant de
cinq mois la fameuse loi des suspects, ordonnait leur arres-
tation, ajoutant :
Sont réputés gens suspects les pères, mères, frères, sœurs et
enfants des émigrés, des officiers de l'armée du traître Dumou-
riez, les religieuses non volontairement sorties de leur cou-
vent et les domestiques des prêtres déportés (27 avril)-.
La rébellion fut assez rapidement comprimée par Cau-
daux , et la Convention, en décrétant qu'il avait bien
mérité de la Patrie, lui associa dans cet honneur l'adminis-
tration départementale du Finistère '\ La répression judi-
ciaire suivit la contrainte par les armes. Une commission
militaire avait été créée pour les détachements en campa-
gne; appliquant la loi du 19 mars, elle prononça plusieurs
condamnations à mort '. En outre, les autorités de Brest
invitèrent le tribunal criminel de Quinper à se transporter
dans leur ville pour y remplir plus efficacement son office.
Il y vint (9 avril), et ce furent plusieurs maires de villages
faite dans cette ville, mais annonoaienl encore des mouvements séditieux
dans des communes éloignées, ajoutant qu'ils y avaient envoyé du canon.
(Arch. nat., AFII, carton 167, mars, pièces 5, 24, 30 et 79.)
1. Arch. nat., D § 1, carton 27, pièce 1.
2. IbicL. voyez aussi les mesures prises par Dcfermon, Rochegude et
Prieur (de la Marne) contre les résistances au recrutement (20 mai 1793,
Arch. nat., AF II, carton 125, dossier 13, pièce 1).
3. Du Chàtellier, Histoire de la Révolution en Bretagne, t. II, p. 261 et suiv.,
et p. 314, et Lcvot, p. 72-76.
4. On en connaît deux : celle de Jean Pedel, cabaretier au Relecq en
Guipavas, le 4 avril, et celle de François Gtiavarch, cultivateur à Kerros,
le o; ils furent immédiatement exécutés. (Levot, p. 80.)
10 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
qui payèrent de leur tête leur participation plus ou moins
établie à la résistance armée de leurs concitoyens '.
Dans les Côtes-du-Nord, le tribunal criminel et une com-
mission militaire, établie à Lamballe, avaient déjà si bien
opéré que, le 10 avril, le ministre de la justice Gohier écri-
vait à la Convention pour témoigner de leur énergie. On
connaît, par les pièces gardées aux x\rchives, plusieurs
condamnations prononcées postérieurement par l'un et par
Tautre \ Commission et tribunal justifiaient donc les éloges
du ministre ; et de leur côté les deux représentants délégués,
Billaud-Varennes et Sevestre, satisfaits de l'administration
départementale, l'autorisaient à prendre toutes les mesures
de salut public qu'elle jugerait utiles ^ Dans TlUe-et-
Vilaine, l'administration fut-elle moins digne des mêmes
preuves de confiance? Au moins le tribunal aurait-il bien
mérité les mêmes hommages du ministre, si l'on en juge
par les condamnations qu'il prononça \
Ces rigueurs n'avaient pas raison du mauvais vouloir
du pays. On trouve, dans la correspondance de Guermeur,
cette lettre d'un administrateur du Finistère :
Le recrutement est terminé 1 Peut-on compter sur des
hommes levés à la bayonnette et au canon? Ces hommes, s'ils
se trouvent en force, ne voudront-ils pas venger le sang de
leurs parents ^ ?
1. Barbier, ancien procureur fiscal, maire de Ploudalmézeau (9 avril), el
Jean Prigent, maire de Plouzévédé (22 avril). Lovol, p. "1. 72 et 81; et
Arch. nat., BB», H.
2. Cf. Berrial Saint-Prix, t. I, p. 23(). — Le 17 avril, la commission mili-
taire condamna à mort sept individus pris dans un attroupement; le tri-
bunal criminel frappa de la même peine, comme complices, un maire et un
oflicier municipal, pour un attroupement du 23 mars : dix-huit autres pré-
venus étaient gardés eu arrestation jusqu'à ce (|ue la Convention eût
prononcé; le 30, dix autres étaient encore condamnés à mort comme prin-
cipaux moteurs de ce même attroupement. Ajoutez deux émigrés con-
damnés à mort les 20 avril et 1er ^^1 et un 3= à la déportation le 10 mai :
il avait produit un certificat de maladie. (Archives nal., BB^', cari. 10.)
3. Arch. nat., AKII, carton 9o.
4. Voy. Berrial Saint-Prix, t. I, p. 221.
5. Arch. nat., D § t, carton 17, dossier 3.
CH. VU. — LA BRETAGNE 11
Une autre lettre du 27 avril, constatant la difliculté du
recrutement, ajoutait :
Trois hommes, pris les armes à la main, subissent en ce
moment la poursuite de la commission militaire. L'un est déjà
condamné, les deux autres le seront un jour, et l'instrument
fatal est en route avec l'exécuteur. Au reste nous ne pouvons
nous flatter du retour des gens de campagne. Leur cri favori
c'est toujours : Vive le Roi! Ils sont fanatisés au dernier point '.
Le représentant lui-même, dans une lettre du 14 mai,
avouait limpuissance de ces moyens devant le sentiment
qui dominait la population des campagnes :
On ne peut ni on ne doit compter, surtout dans le Morbihan,
sur les habitants des campagnes dont l'esprit est généralement
corrompu et en proie à un fanatisme d'autant plus opiniâtre qu'il
est invétéré. Jugez-en par ce trait : Deux recrues des nouvelles
levées ayant dit hautement qu'ils n'étaient point faits pour porter
l'habit national, que leur corps était au roi et leur came à Dieu
et à la Vierge, ont été arrêtés et conduits au département. Ils
ont ajouté que tous leurs camarades pensaient de même et
qu'on pouvait, si on voulait, les guillotiner... On nous a encore
rapporté qu'on a vu de ces rebelles marcher avec joie au sup-
plice, en récitant à haute voix des prières et des invocations
à la Vierge ^
En même temps que ce mouvement était réprimé, un
autre se préparait d'un caractère tout différent et qui pou-
vait devenir grave sur un sol si profondément remué.
Ce n'étaient plus les campagnes, c'étaient les villes qui
entraient en action; ce n'était plus le sentiment royaliste
et religieux, c'était, au sein des administrations républi-
caines, l'esprit public, blessé dans sa foi nouvelle, qui pro-
testait. J'ai dit ailleurs comment les départements bretons
\. Archiv. nat., D § 1, ibid.
2. Ihul.. carton 27, dos. 2. — Un arrêté de Gillet et Merlin, en date du
Ifr juin, enjoignait au tribunal criminel du Morbihan de faire exécuter
dans les districts où le crime avait été commis, les jugements de con-
damnation rendus en vertu de la loi du 19 mars (Arch. nat., AFII,
carton 123); ils rendent compte de leurs opérations, l*"', 17, 23, 24 et 26 juin
{ibid., carton 266, 1", 2' et 3' dossiers).
12 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
s'étaient les premiers émus des dangers de la représen-
tation nationale à Paris, les armements qu'ils avaient
ordonnés, les levées qu'ils firent pour la défendre contre
les menaces de ranarchie, et quand elle eut subi la révolu-
tion du 31 mai, l'entente qu'ils essayèrent avec les départe-
ments de la Normandie. et maint autre département de la
France, pour la venger. Ils succombèrent plus tôt qu'on ne
l'aurait pu croire. Plusieurs des représentants en mission,
qui avaient partagé leurs inquiétudes à la nouvelle du
triomplie de l'insurrection, eurent grand 'peine à en éviter
eux-mêmes les conséquences. Cela est dit en particulier de
Sevestre et de Cavaignac. Néanmoins ils se retournèrent à
temps encore, donnant pour excuse qu'ils avaient été mal
instruits du véritable caractère des événements de Paris; et
l'on était trop peu rassuré sur les dispositions du pays pour
ne pas continuer de mettre à profit le zèle qu'ils témoi-
gnaient à ramener aussi les autres.
Une nouvelle crise menaça la Bretagne. Les Vendéens
s'étaient soulevés comme les Bretons en plusieurs commu-
nes; et chez eux, l'insurrection n'avait pas été comprimée.
Elle avait grandi, elle menaça Nantes un jour. Que serait-
il arrivé si elle avait emporté Nantes? Quel incendie n'au-
rait-elle pas rallumé parmi ces populations récemment
soumises, mais mal soumises? car ce n'étaient plus les villes
ou les administrations des villes, c'est le peuple des cam-
pagnes qui aurait eu à répondre à cet appel. Et après que
cette tentative eut échoué, quand les Vendéens, vaincus
chez eux, passèrent la Loire, les craintes furent vives encore
à Paris à l'égard de la Bretagne. Jean-Bon Saint-André et
Prieur (de la Marne), partis pour Brest le 24 septembre afin
de veiller à la (lotte, en furent rappelés, dès les premiers
jours de novembre, comme en vue d'un plus grand dan-
ger, pour venir en aide au triste Rossignol. Ces craintes,
nous l'avons vu, se dissipèrent. Les Vendéens, après leur
échec devant (Iranville, ne songeaient plus qu'à regagner
leurs foyers. Vainqueurs encore à Antrain, puis arrêtés à
cil. VII. — LA BRETAGNE 13
Angers, mis en déroute au Mans, ils furent exterminés à
Savenay, et les représentants, chargés de mission en Bre-
tagne, purent revenir en toute sécurité à l'œuvre de réor-
ganisalion et de répression qu'ils avaient entre[)risc. Il y a
donc lieu de nous y reporter avec eux et de les suivre dans
chacun des départements qui leur étaient dévolus.
m
Ille-8t-Vilaine.
Les représentants près l'armée des côtes de Brest, qui
devint l'armée de l'Ouest, eurent souvent à siéger à Rennes,
ayant à proléger la Bretagne contre les mouvements des
Vendéens. D'autres raisons les y retenaient aussi.
Rennes, où s'était formé le comité central de la Bretagne
pour résister à la révolution du 31 mai avant de se trans-
porter à Caen, Rennes, où l'assemblée centrale, réunie à
Caen, avait arrêté qu'elle se rendrait avec la force armée
qui ne pouvait plus se défendre dans le Calvados (24 juillet),
Rennes'n' avait pas pu prolonger plus longtemps la lutte, et
le département d'IUe-et- Vilaine s'était soumis, dès le 26 juil-
let, avec le reste de la province. Il allait fournir à la justice
révolutionnaire un contingent nouveau de victimes '.
Nous avons signalé le passage de Carrier à Rennes, et
1. Sevestre, dans une lelLre datée de Paris, 20 août 1793, exprimait au
Comité de salut public ses inquiétudes sur Rennes : La faction contre-
révolutionnaire relève la tète; elle compte être appuyée par la force :
(i cette force est principalement la compagnie des canonniers dans laquelle
s'enrôlent les fils de nos contre-révolutionnaires, depuis treize, quatorze,
<[uinze ans et au-dessus; elle est actuellement de 300, auxquels pourraient
se réunir une foule d'habitants des campagnes égarés et quelques mécon-
tents de la ville et des districts environnants. » (Arch. nat.. AF II, carton 149,
pièce 100.) — Vérité Corbigny, l'agent du ministre des Aiïaires étrangères,
écrit de Rennes (2.j du l""" mois, 10 octobre) qu'il est arrivé dans cette ville
depuis trois jours et que l'esprit public y est excellent : « Grâces en soient
rendues aux représentants Carrier et PochoUe. Ils ont soumis par la ter-
reur ce que leur républicanisme n'a pu convertir. » Il ajoute qu'il vient
de faire établir une société populaire ambulante, tirée du clob de Rennes,
pour catéchiser les campagnes. (Arch. du min. des Affaires étrangères.
France, reg. 320, f» 61.)
14 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
le plan sinistre qu'il y avait conçu pour toute la Bretagne.
Ce quil y avait commencé lui-même s'y continua après lui
sous son impulsion. Lllle-et- Vilaine contenait en effet
toutes les catégories communes de suspects, les prêtres, les
nobles, etc., avec les chefs ordinaires d'accusation : ro//«-
lisme, fanatisme, crime de tous ceux qui, bourgeois, arti-
sans, laboureurs, ne partageaient pas les idées des Jacobins
ou demeuraient attachés à leur foi; nêgociantisme, crime
particulier qu'on appellerait aujourd'hui le capital; et sous
quel nom comprendre les « demi-riches, les bourgeois et
les petits marchands » que Prieur (de la Marne), dans le
Morbihan, savait si bien réduire au silence '; enfin le fédé-
ralisme, crime des républicains qui n'avaient pas accepté
sans protestation la violation de la Convention nationale :
grand sujet de poursuites dans un pays où Brest, Quimper,
Rennes et Nantes avaient pris une attitude si énergique pour
sa défense ^ Les prisons étaient encombrées de détenus,
et l'on ne peut s'en étonner quand on lit les motifs que les dé-
clarations oflicielles révèlent dans les écrous^ ASaint-Malo,
par exemple, au nombre des détenus, étaient trois jeunes
filles du nom de Chatealbiuant avec ces notes : « Emilie,
caractère doux et dissimulé » : la dissimulation cachait
évidemment tout ce que la douceur de la jeune fille parais-
sait contredire; — «■ Mathurine, caractère doux, mais d'opi-
nions aristocrates et fanatiques »; — « Sophie, caractère et
liaisons inconnues ^ ».
1. Du Ghâtellier, ouvrage cité, t. II, p. 2i7.
2. Voy. la Révolution du 31 mai et te Fédéralisme en 1793, t. 1, p. 391
et suiv.
3. Voy. du Ghâtellier, Prixons et Détenus de l'an II, dans les départements
placés sur ta rive droite de la Loire, dans les Comptes rendus de l'Aca-
démie des sciences morales et politiques, 1865, 4" trimestre, t. LXXIV,
p. 236-240, 242, 246-250. — Cf. un état des personnes suspectes du dis-
trict de Redon, signé i)ar Dubois-Crancé vers germinal an II. (Arch. nat.,
AF II, 109.)
4. Du Ghâtellier, iltid., p. 372. Le Carpentier, on l'a vu. taisait empri-
sonner ta Saint-Malo comme suspect tout prêtre qui n'avait pas remis ses
lettres de prêtrise. (Sarot, tes Habitants de la Manette, etc., p. llS.) 11 s'agit
des prêtres constilulionncls, les autres ne languissaient ])as en prison.
CH. VII. — LA BRETAGNE 15
Le tribunal criminel de Rennes prononça un assez
grand nombre de condamnations à mort; si on l'estime
modéré, c'est qu'il infligea, à peu }»rès aussi fréquemment
de moindres peines et que les acquittements furent beau-
coup plus nombreux '. Les condamnations à mort sont le
plus généralement pour rébellion, émeutes, attroupement :
c'est le mouvement de révolte que fit éclater la levée des
300 000 hommes et qui se prolongea sous l'influence des
événements de la Vendée (trente-trois hommes et deux
femmes); puis viennent les émigrés (dix-sept), les prêtres
réfractaires (vingt-trois) et les femmes qui recelaient les
réfractaires : il n'y en eut pas moins de neuf, mises à mort
pour cela ^
En même temps que ce tribunal jugeant révolutionnai-
rement, il y eut dans l'Ille-et-Vilaine des commissions
militaires que nous avons déjcà rencontrées en parlant de
la Vendée : la commission de Saint-Malo, la commission
Vaugeois et la commission Brutus Magnier.
La première, établie à Saint-Malo par Bourbotte, Prieur
(de la Marne) et L. Turreau, le 27 brumaire (17 novembre),
pour juger les prisonniers faits aux combats de Dol et de
Pontorson; reconstituée par Tréhouard (10 frimaire), puis
par Le Carpentier (9 nivôse) : nous avons dit ce qu'elle fut
entre les mains du farouche proconsul ^
La deuxième, établie à Rennes même, le 17 bru
maire (7 novembre ^), par Pocholle, sous la présidence de
Frey et bientôt de Vaugeois (Gabriel) qu'il ne faut pas con-
fondre avec l'accusateur public de la commission Bignon
(David Vaugeois). Elle avait à juger « tous les attentats
1. 87 condamnations à mort (16 hommes et 11 femmes), 80 à des peines
moindres et 333 acquittements. (Berriat Saint-Prix, p. 221.)
2. Ibid.
3. Le registre de correspondance de la Commission de Saint-Malo se
trouve au greffe de la cour de Rennes. Supprimée du 13 au 14 prairial,
comme commission révolutionnaire, elle demanda si elle devait rester
pour juger les délits militaires. La réponse n'est pas au registre.
t. On a au greffe de la cour de Rennes le registre de cette commission,
du 19 brumaire au 22 thermidor, contenant 14i feuillets. Dès le 30 bru-
16 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
à la liberté, l'ég-alité et à l'unité et riiidivisibilité de la
République » et fut confirmée dans ce rôle le 1" nivôse
par Esnue-Lavallée, qui lui donna le nom de Commission
militaire et révolutionnaire. Il la chargeait en outre de
juger les prisonniers faits sur les « brigands ». La déposi-
tion de deux témoins, ou le procès-verbal dune autorité
lég-ale sur l'attestation d'un fait, ou l'aveu du fait même
par les prévenus, suffisait pour « la conviction du fait ^ ».
Après avoir séjourné à Rennes du 19 brumaire à la
fin de nivôse, elle se transporta à Vitré, où elle siégea
du 6 pluviôse au 21 thermidor. Laignelot l'avait main-
tenue, contre tout droit, par arrêté du 12 prairial, après
la suppression de la plupart des autres ■, et elle revint
à Rennes le 24 thermidor. C'est elle, nous l'avons dit,
qui avait condamné le prince de Talmont. Du 19 bru-
maire à la fm de nivôse, elle avait prononcé à Rennes
o6 condamnations à mort, 37 à de moindres peines et
37 acquittements; du 6 pluviôse au 21 thermidor, à Vitré,
28 condamnations à mort, 27 à de moindres peines et
354 acquittements ^ Disons qu'à Rennes, depuis le
24 thermidor, comme dans les derniers temps de son
séjour à Vitré, elle ne fut plus guère qu'une commis-
sion de revision, chargée de liquider, par des mises en
liberté, cette orgie d'arrestations qui avait duré aussi
longtemps que la Terreur.
La troisième Commission fut établie le l*^"" frimaire à
Antrain, sous la présidence de Brutus Mag^nier. par Prieur
(de la Marne), L. Turreau et Bourbotte. « pour être à la
maire, Yaiigeois signe les jugements comme président. Le l'o pluviôse,
c'est Morin : le 17, Vaugeois encore; le 20, Morin jusqu'au li ventôse,
époque à partir de laquelle Scan-ola Noël signe comme président. Morin
continuant d'être juge.
1. Archiv. nat., .A.F1L, 109, à la date. — Esnue-Lavallée avait donné déjà,
le 2o brumaire, le nom de Comité révolutionnaire au comité de surveil-
lance établi à Rennes; le 30 frimaire, il le rendit permanent. (Ibid., dos-
sier If), aux dates.)
2. Arch. nat., AFIl, 109, dossier 18, pièce 1.
3. Voy. Berriat Saint-Prix, p. 222-227.
cil. VII. — LA BRETAGNE 17
suite (les armées de l'Ouest et des côtes de Brest ' » ; mais,
après un jour de séance, menacée par le retour ofTensif des
Vendéens, elle se replia sur Rennes, où elle établit son
siège régulier-; elle y resta jusqu'à la fin, sauf quelques
excursions qu'elle ne manquait pas de faire, en sa qualité
de commission militaire, avec une escorte de cavalerie ^.
Le président qui lui donne son nom, Antoine-Louis-
Bernard, ou, révolutionnairement. Le Peletier-Beaurepnh-e-
Brulus Magnier, était un jeune homme de vingt-deux ans,
improvisé capitaine, et qu'on doit être plus étonné encore
de voir élevé à ces fonctions de juge souverain. La com-
mission avait à juger les délits militaires, et elle constate,
après beaucoup d'autres, les habitudes effrénées de pillag-e
des soldats ; mais elle avait aussi à punir « les scélérats qui
ont pris les armes contre la liberté », et toutes ses sévérités
furent pour les Chouans, ou ce qui restait des Vendéens au
nord de la Loire après les désastres du Mans et de
1. Arch. nat., AF II, carton 109, dossier 2, pièce 13, ou carton 168, fri-
maire, pièce 3.
2. Tous les papiers qui la concernent sont au grefTe de la cour d'appel
de Rennes. Les dossiers seraient aujourd'hui difficilement accessibles. Les
travaux opérés au palais de justice (l'ancien parlement) les ont fait relé-
guer provisoirement dans un grenier où ils sont confondus avec beaucoup
d'autres pièces. Mais j"ai pu, grâce à l'obligeance du greffier en chef de la
cour, retrouver les registres. Il y a un premier cahier contenant l'histo-
rique de la Commission depuis son institution, le i'"' frimaire, jusqu'à sa
suppression en prairial. Ses actes, même en dehors des jugements, y sont
relatés; mais les jugements n'y figurent que par indications sommaires
où les noms des condamnés ne sont pas même généralement reproduits.
Les jugements font l'objet d'un autre cahier qui va du \." frimaire au
14 floréal et d'un beau et grand registre portant le n^ 2 qui donne la suite
depuis le lo floréal. A voir les dimensions de ce registre, on peut croire
que la Commission, malgré la loi du 27 germinal, espérait bien ne pas
finir sitôt; mais elle fut déçue dans son attente: et le registre s'arrête, à
peine entamé, au 17 prairial. — Ces documents ont été mis en œuvre
dans une courte, mais intelligente et substantielle publication : la Com-
mission Brutus Magnier à Rennes, par Hippolyte de la Grimaudière. Nantes,
Société des bibliophiles bretons, 1879 (110 pages de texte et 72 d'appen-
dices). J'y renverrai plus d'une fois le lecteur, en regrettant que le livre
soit si rare.
3. « Après avoir longtemps attendu la cavalerie, la Commission partit
de Rennes à dix heures, et arriva à Saint-Aubin-du-Cormier à une heure
après midi et se rendit droit à l'église « (19 frimaire, registre des actes,
f» 10). — Ce n'était point pour entonner le Venl Creator.
n. — 2
18 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
Savenay, Le jeune président se complaît aux considérants
d'une sentence de mort, il veut donner un tour patriotique
et humanitaire à ses jugements. Il déclame sur son siège,
il fait de ses arrêts des exercices de rhétorique, souvent
au prix de huit ou dix tètes livrées à la guillotine. Rien
de plus rebutant que ces lambeaux d'éloquence trempés
dans le sang.
Si les preuves lui faisaient défaut, il ne manquait jamais
d'argument : témoin la condamnation de Victoire Lebreton,
femme Marzelle, ci-devant noble :
Parce que notre sainte Révolution n'arriverait point de sitôt
à son terme désiré, si on laissait à des aristocrates la liberté
d'exhaler dans la société leurs principes impurs, lors même
qu'on n'a point de preuves matérielles des déHts '...
Quant aux Vendéens, c'est quelque chose comme des
anthropophag-es :
Il est incontestable que l'infâme cohorte des cannibales, qui
se qualifie armée catholique et royale, a été grossie par les
nommés François et Jean Jeannet frères, laboureurs, etc.
Et avec quelle véhémence il les foudroie :
Voudra-t-on croire parmi nos descendants qu'il se soit
trouvé des gens assez scélérats non seulement pour ne pas
aider la marche de la révolution salutaire, qui nous a délivrés
des rois et des autres monstres qui ne vivaient que du sang des
peuples, mais encore pour tenter, à main armée, de la détruire
jusque dans ses fondements? Nos neveux se persuaderont-
ils, etc.?
Eh bien, voilà les hommes dont la guerre de la Vendée nous
a fait gémir, et après cela doit-on exercer la moindre com-
passion en faveur des monstres qui ont fait partie de la scélé-
rate armée catholique? Non, non, la loi les frappe de mort, et
puisse-t-elle bientôt atteindre le dernier -...
Après cela, Toutucr, laboureur, qui était en jugement le
1. La Grimaudière, p. 12.
1. Séance tlii 4 au o nivôse. Registre, f 25.
CH. VII. — LA BRETAGNE 19
6 nivôse, et ses six compagnons pouvaient prévoir la con-
clusion de sa tirade. Ils furent exécutés le lendemain.
Le représentant Laplanclie trouvait que tout cela était
pour le mieux. Il écrivait de Rennes à la Convention le
11 nivôse (31 décembre 1793) :
La commission militaire, établie dans cette ville, venge chaque
jour le peuple des crimes des contre-révolutionnaires et des
aristocrates; les jugements sont fréquents et la guillotine les
suit de près. Depuis environ quinzejours, les commissions mili
taires et révolutionnaires de cette commune ont délivré la
République de plus de deux cents scélérats. Il faut espérer
enfin que bientôt le soleil de la liberté n'éclairera plus que de
vrais patriotes et d'intrépides républicains '.
Magnier aurait cru laisser son œuvre incomplète, si,
après avoir terrassé ses victimes à la grande joie des
patriotes de l'auditoire, il ne se fût adressé au public des
rues par des affiches. M. de la Grimaudière en possède
une qu'il a reproduite dans son livre. Ce n'est pas un juge-
ment particulier, c'est une récapitulation de quarante-cinq
condamnations à mort, prononcées avant le 8 nivôse; mais,
à défaut des imprécations habituelles, on y trouve un en-
tête qui est comme la fleur de cette abominable rhéto-
rique :
Vive la vengeresse du peuple, l'almable guillotine!
Le g-uillotineur, là aussi, était honoré. A la fête célébrée
à Rennes, le 10 nivôse, en réjouissance de la prise de
Toulon, un grand banquet réunissait, avec les trois com-
missions militaires, le représentant du peuple et le ven-
geur du peuple. — « Vive l'égalité 1 » s'écrie le greffier,
ne distinguant plus entre le conventionnel et le bourreau -.
Mais la commission avait d'autres fêtes, fêtes quoti-
diennes, qui fournissaient un thème toujours varié à la
i. Rennes, 11 nivôse an II. Séance du lo nivôse, Moniteur du 16,
t. XIX, p. 131.
2. Registre des actes, f° lo.
20 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
faconde sang-uinaire du jeune président. Les prêtres y don-
naient le plus fréquemment sujet :
Les rois coalisés contre la République auraient-ils osé
attaquer un peuple libre, si ces monstres n'avaient compté
sur des enfants dénaturés? De ces scélérats, les plus déterminés,
les plus redoutables étaient les prêtres... On reconnaît, à n'en
plus douter, que les prêtres seuls sont les auteurs de nos maux.
Puis les nobles; et c'est une occasion de retomber encore
sur les prêtres :
On a vu à la tète de la Vendée une petite poignée de nobles
qui, s'efforçant de rétablir par tous les moyens possibles la
servitude d'un peuple qui les nourrissait, ont les premiers
arboré l'étendard de la rébellion en France. Mais ces monstres...
n'auraient pu mettre à exécution leurs détestables projets, s'ils
n'avaient trouvé à leur solde de plus scélérats qu'eux. Oui, les
prêtres, les nonnes, etc. Ce sont les prêtres et les nobles qui, le
crucifix d'une main et le poignard de l'autre, éleclrisaient les
âmes des malheureux cultivateurs, etc.
Mais ces cultivateurs, sur lesquels il gémit, n'en étaient
pas moins sacrifiés en plus grand nombre, avec exécration :
nous en avons donné ci-dessus la preuve; et ce n'étaient
pas seulement des hommes qui avaient pu combattre,
c'étaient de pauvres femmes qui n'avaient su que fuir. On
en eut, le 18 nivôse, un triste exemple, A l'approche de la
trop fameuse « armée de Mayence », une femme avait passé
la Loire avec une domestique, emportant son fils, âgé de
quatre ans, et traînant après elle six enfants abandonnés,
fils d'un parent. Elle avait perdu son enfant, et depuis deux
mois elle errait en Bretagne, de village en village, vivanl
d'aumônes, quand elle fut arrêtée. Elle fut menée avec la
servante et les six enfants devant le tribunal. Le jeune
Magnier eut-il pitié de ces misères? Pitié! Oui, mais quel
sujet neuf!
De quels crimes ne sont pas coupables les scélérats de la
Vendée, non seulement envers la patrie, mais envers Ihuma-
CH. VII. — LA BRETAGNE 21
nité? Quoi! des femmes fanatiques ne se sont pas contentées de
mettre dans les mains des hommes l'étendard de la rébellion,
mais elles n'ont pas craint d'emmener avec elles et d'exposer
à toutes les calamités possibles des enfants encore en bas
âge. C'est d'une telle barbarie que sont coupables Marie Charles,
femme de Pierre Aubin, laboureur, et Anne Denis, servante de
Jean Aubin.
Elles sont donc doublement punissables *.
Il ne pouvait pourtant les condamner qu'une fois à mort :
ce qu'il lit. Les deux femmes furent envoyées à l'échafaud
et les six enfants, définitivement abandonnés celte fuis,
à riiôpital.
Vers ce temps-là, Magnier fut atteint d'une de ces fièvres
putrides que les Vendéens portaient dans les prisons. Il
signe encore une sentence le 19 nivôse, après quoi il est
suppléé par Samuel, qui avait été nommé comme cinquième
juge au tribunal, à la suite d'un procès où le partage des
juges avait un instant suspendu le cours de la justice : c'est
un incident qui ne se renouvela pas. Après absence pour
maladie, congé pour convalescence (21 pluviôse). On a
noté avec raison qu'à partir de ce jour, Magnier se trouvait
bien décidément éloigné du tribunal : les considérants
sont plus brefs et les conclusions moins implacables, quoi-
que le juge proclame encore volontiers les grands principes
au début des arrêts. Le 4 terminal, Masnier était bien guéri,
et il signale son retour par cette note courte et signée de sa
main, en marge de la sentence de quatre condamnés :
exécutés tous (/uatre le lendemain à dix heures du matin
en ma présence. Et les exécutions redevinrent plus fré-
quentes. Du 21 pluviôse au 4 germinal, terme de l'absence
de Magnier, il n'y eut que 26 condamnations. Du 4 ger-
minal au 19 floréal, depuis son retour, il y en eut 117 -.
Ce président, si abondant en paroles pour condamner,
1. Registre, f» 35, v».
2. La Grimaudière. p. 58.
22 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
se contentait de moins dans les motifs de ses jugements.
On a de lui ce billet au concierge de la prison :
Ami Gatelier,
Envoyes-nous deux autres gibiers de guillotine, dont tu
rempliras les noms sur le réquisitoire ci-joint. Tu m'enverras
aussi leurs noms et une note quelconque sur leur compte.
L.-P.-B. Brutus Magnier.
Ainsi le geôlier, au besoin, était chargé de la mise en
accusation. La commission avait aussi des auxiliaires dans
les comités des communes. Le comité de Fougères écrivait
à Defiennes, l'accusateur public, le 21 germinal :
Frère républicain,
Nous t'envoyons les pièces relatives aux mauvais b... que
nous t'avons dépêchés les jours derniers. Prompte justice, mon
ami, notre arsenal se remplit encore, et tu n'es pas au bout,
ni nous non plus.
Et en post-scriptum :
Tâche de nous envoyer une pacotille de ces gueux-là pour
être expédiés dans nos murs.
La ;;«co////e leur fut envoyée, en effet, avec l'instrument
pour les expédier. En quelques jours ils en eurent trente-
six. Que faisait-on à Rennes sans la précieuse machine? On
recourait à la fusillade, et les « jeunes gens de Rennes »,
la fleur du club,'^on le peut croire, envoyèrent le 13 floréal
des délégués à la commission pour solliciter l'honneur de
ces exécutions!
Déjà cependant la loi du 27 germinal avait posé en
principe la suppression des commissions militaires pour
tout ramener au tribunal révolutionnaire de Paris. La com-
mission de Rennes y survivrait-elle? On envoya Magnier à
Paris et il dut en rapporter une réponse tout au plus ambi-
guë : à tout hasard, il voulut jouir de son reste; et jamais
CH. Vil. — LA. BRETAGNE 23
par exemple on ne le vit (il le constate lui-même) plus
assidu aux exécutions. Il y assiste deux fois par jour! Le
17, il a condamné sept accusés le matin : « Ledit jour, à trois
heures après midi, les condamnés ci-dessus ont été exécutés
en ma présence. » Il rentre en séance, il en condamne deux
encore : « D'abord après prononciation du jugement, les
condamnés ci-dessus ont été conduits à l'échafaud et exé-
cutés sur-le-champ en ma présence »; et de même le 18 :
un, à trois heures et demie; deux, à huit heures du soir; et
de même encore le 19 : quatre, à trois heures; neuf, à neuf
heures du soir.
Cependant, depuis le 27 germinal, ces jugements pou-
vaient paraître irréguliers; et ils l'étaient évidemment à
partir de la loi du 19 floréal qui supprimait toute commis-
sion ou tribunal révolutionnaire , sauf celles qui seraient
maintenues par le Comité de salut public. Magnier obtint de
Laignelot un arrêté, daté de Laval. 1 1 prairial, qui autorisait
la commission à continuer son œuvre; et elle ne perdit pas
de temps : le 13, elle condamnait Bouguerie, curé inconsti-
tutionnel d'Orgères, Focard, chirurgien, et Jean Jouault,
qui, à 22 ans, était réputé chef de la chouannerie dans la
contrée; le 13 prairial, Pierre Dubois, sabotier; le 15, Joseph-
Marie Clément, décédé, et Anne Quenolillet, sa veuve :
Déclare que le défunt Clément aurait été puni de la peine de
mort, si la nature ne l'eût devancé [sic); condamne Anne Que-
NOUiLLET, sa veuve, à la peine de mort, et confisque leurs biens.
Le 16, la femme de Jouault et un autre : « et ledit jour,
à quatre heures et demie, les deux condamnés ont été exé-
cutés en ma présence ».
L'exécution était irrévocable; les condamnations étaient
nulles de plein droit : comment un simple représentant pou-
vait-il réinstaller des commissions en présence de la loi
qui réservait exclusivement ce droit au Comité de salut
public? Laignelot, si entreprenant qu'il fut, reconnut son
imprudence, et, par un arrêté du 17, il supprima la commis-
24 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
sion Magnier. Co jour même elle prononçait une mise en
liberté : c'est son dernier jugement.
La suppression de la commission amena, dès le temps
même et au plus fort de la Terreur, une réaction contre ses
principaux membres. Defiennes, l'accusateur public, Val fer
ego de Magnier, fut arrêté (3 messidor) : c'était, il est vrai,
pour des misères. Magnier, menacé, paya d'audace, ou
plutôt montra qu'il connaissait bien son époque, en publiant
le tableau de ses opérations. Il en résultait qu'il y avait eu
265 contre-révolutionnaires condamnés à mort, dont 158
d'Ille-et-Vilaine, tous, à 40 ou 11 près, appartenant aux
classes populaires; 9 condamnés à la déportation; 31 rete-
nus en prison. Pour les militaires, sur 258 jugés il y en
eut 2 condamnés à mort, /il aux fers et 46 à la prison.
La commission avait tenu du l^r frirnaire au 16 prairial
253 séances et jugé 744 personnes, dont 267 à mort '.
IV
Morbihan.
Si tout dabord, au moment de la lutte. Prieur (de la
Marne) s'établit à Rennes, c'est dans le Morbilian qu'on le
voit surtout agir, dès que l'Ille-et-Vilaine cessa d'être me-
nacée.
Le proconsulat de Prieur (de la Marne) dans le Morbihan
a laissé dans les cartons du Comité de salut public les docu-
ments les plus nombreux^ : dénonciations, pétitions, etc. ^
Les arrêtés du représentant n'y sont pas en moins grande
abondance : suspensions, destitutions, arrestations ; rc-
1. Ilippolyte de la Grimaudiére, la Commission Brutus Magnier à Rennes.
p. 83, et le Compte rendu de la Commniission. n» 14 des appendices, j). 120-1 "2.
2. Arch. nat., AF II, carions 125, 126, 1-6,269.
3. Par exemple un citoyen, Le Michel Brutus, a le premier secoué « le
Joug du fanatisme », mais « ne peut vivre de l'air du temps »; il sollicite
une place. (AFII, 126, pièce 12 et suiv.) Une femme Legourd réciame en
faveur de son mari, arrêté parce qu'il n'allait pas à la messe (constitu-
tionnelle); elle ose dire que cela est contraire à la liberté du culte : « En
cil. VII. — LA BRETAGNE 25
levé des arrêtés relatifs ta la révolution du 31 mai afin
d'atteindre les fédéralistes, les premiers des suspects;
renouvellement des autorités constituées et des tribunaux;
réorganisation des sociétés populaires et des comités révo-
lutionnaires; application rigoureuse de la loi du 17 sep-
tembre, et surtout poursuite des prêtres réfractaires '. Les
villes de Vannes, dllennebont, de Ploërmel, d'Auray pour-
raient former chacune la matière d'un chapitre, Vannes
surtout -. Vannes était sig^nalée comme manquant de pa-
triotisme. Par un arrêté du 10 brumaire (31 octobre 1793),
Prieur y mit la terreur à l'ordre du jour^. La ville fut cer-
née, la générale battue, des canons braqués sur les places,
des patrouilles lancées dans les rues; en même temps, des
visites étaient pratiquées dans toutes les maisons, et le
désarmement opéré.
Si le Morbihan n'eut guère à se louer de la présence de
Prieur, il eut bien plus à se plaindre du voisinage de Car-
rier. Tréliouard avait été laissé dans le département par
Prieur pour y veiller à l'œuvre commune; mais Tréhouard,
nouveau venu dans la Convention, était suspect aux mon-
tagnards, qui n'avaient pas eu l'occasion de l'éprouver dans
les circonstances décisives. Blavier transmettait à Prieur,
le 20 frimaire, une lettre de la même date, adressée par
Guermeur à Prieur lui-même et à ses collègues Bourbotte
et L. Turreau, où on lisait :
« Votre collègue Prieur sait avec quelle franchise je me suis
expliqué sur le compte de B. Tréhouard. Ce représentant du
verlu de cette loi, Legourd a cru qu'il devait jouir de la liberté pour ses
opinions religieuses, dès lors qu'il ne les a surtout jamais manifestées. »
(Jbid., carton 109, dossier 23, pièce 3.)
1. Arch. nat., AF II, 125, dossier Prieur de la Marne, 8 brumaire (29 oc-
tobre), 10, 13, 14, 18, 20, 25 brumaire; carton 126, 1", l, H, 12, 13, li
brumaire; sur les prêtres en particulier, carton 269, 27 nivôse : « Nous
faisons donner dans le département une chasse très active aux prêtres
réfractaires qui l'infestent. Déjà quelques-uns ont été pris. Nous espérons
ne pas manquer ceux qui restent. »
2. Les administrateurs du département étaient non pas seulement des-
titués, mais emprisonnés. (Arch. nat., AF II, carton 46, dos. 160, pièce 218.)
3. Ibid., carton 125, 10 brumaire.
26 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
peuple est incapable de faire le bien et peut produire un très
grand mal. Quelle fut ma surprise, pour ne pas dire plus, lors-
qu'en me rendant près de lui à Vannes, d'après vos ordres, je
le trouvai entouré des plus enragés fédéralistes! Ils dispa-
rurent bientôt à ma vue, mais je n'eus pas de peine à m'aper-
cevoir des impressions funestes qu'ils avaient faites sur l'esprit
de votre collègue. Le langage du plus détestable modérantisme
était dans sa bouche '.
On comprend qu'un pareil collègue ait paru à Carrier
tout à fail insuffisant dans un département qui touchait à
son domaine. Ce fut bien pis lorsque Tréhouard fit arrêter
Le Batteux que Carrier y avait envoyé. J'ai dit plus haut
comment Tréhouard, que le Comité de salut public avait
d'abord paru approuver, dut céder devant les menaces de
Carrier et fut renvoyé à Brest, où les ressentiments de son
terrible collègue ne laissèrent pas que de le poursuivre ^.
Prieur (de la Marne), associé à Carrier pour établir le
gouvernement révolutionnaire dans la Loire-Inférieure, y
était resté, nous l'avons vu, après le rappel de Carrier. Il n'y
oubliait pas le Morbihan, qui était d'ailleurs toujours dans
son ressort ^ Par une lettre du 19 ventôse il signalait Je
dénuement de forces où on le laissait, et pourtant il y avait
des côtes à surveiller, des communes k contenir, « vu, disait-
il, que le cy-devant carême et les cy-devant Pâques y sont
un temps redoutable par l'ascendant des prêtres réfrac-
taires * ».
Prieur (de la Marne), ayant mis, non pas seulement à
Vannes, mais dans tout le Morbihan, la terreur à l'ordre
du jour, les autorités qu'il avait renouvelées de fond en
comble, les sociétés populaires qu'il avait régénérées,
1. Aix-h. nat., AF II, carton 109, n" 23, pièce 73.
2. Voy. ci-dessus, t. I, p. 423.
3. L'agent Vérité Corbigny écrivait au ministre des Affaires étrangères
(Lorienl, 14 frimaire, 4 décembre) : « Tu as su quels dangers ont menacé
le Morbilian, qui serait, à coup sûr, devenu une Vendée, sans les mesures
de rigueur que l'on a prises. » (Arch. du min. des AITaires étrangères.
France, reg. 328.)
4. AFII, carton 20',), ventôse, pièce 32. — Cf. carton 170, 23 noréal,
pièce 121.
cil. VII. — LA BRETAGNE 27
n'avaient pu que suivre son impulsion, et elles avaient
signalé leur zèle par des arrestations de toute sorte '. Si
l'on n'y trouvait pas en toute ville, comme à Nantes, ces
riches négociants que Carrier livrait en pâture à son
comité, il y avait, à un degré inférieur, une classe qui
pouvait dédommager de la qualité par la quantité : « les
demi-riches, les bourgeois, les petits marchands », que
Prieur (de la Marne) signalait aux comités locaux, en leur
disant qu'ils « pressuraient la classe des sans-culottes et
des pauvres et qu'ils devaient être réduits au silence »,
Aussi ne savait-on bientôt plus que faire des suspects
arrêtés. On en avait rempli les anciennes tours de la ville
de Vannes, et ce qu'on appelait le Petit Couvent, même
l'espèce de donjon où le connétable de Clisson, pris comme
au piège, avait autrefois failli perdre la vie; on en avait
rempli encore la citadelle de Port-Liberté (nom nouveau
de Port-Louis) et le château de Josselin, vieille demeure
des Clisson et des Rolian : on les y avait entassés depuis
les culs-de-basse-fosse jusque sous les toits des tourelles,
dont les créneaux étaient fermés par des planches pour leur
dérober le jour et la vue du dehors. M. A. du Châtellier ^
a fait le dépouillement des pièces sur lesquelles, après le
9 thermidor, on prononça leur mise en liberté, et il en
relève les motifs, où se trahissent des peurs qui seraient
risibles, si elles n'étaient si tragiques. C'est le plus fort
témoignage que ce régime de terreur ait jamais porté
contre lui-même.
Au Petit-Couvent de Vannes, on comptait jusqu'à six
familles détenues « pour l'absence de leurs enfants », sans
qu'on puisse dire ce qu'ils sont devenus. Un père affirme
qu'il a remis ses deux fils aux administrateurs de la Roche-
des-Trois (Malestroit) ; il proteste « qu'il adore la liberté
1. Du Châtellier, la Révolution en Bretagne, t. III, p. 394. — Cf. Brest et
le Finistère sous la Terreur, p. G et suiv., et Levot, p. MO et suiv.
2. Prisons et Détenus de l'an II, etc., dans les Comptes rendus de l'Aca-
démie des sciences morales, t. LXXIV, p. 246 et suiv.
28 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
et qu'il jure de maintenir de tout son pouvoir la Répu-
blique une, indivisible et impérissable ». Malgré ce ren-
chérissement sur la formule, il est retenu en prison. Un
enfant de quinze ans est là, comme fils d'un émigré
nommé Fr... dont on n'a pu trouver ni la femme, ni i^,
sœur, ni la mère; un homme de soixante-deux ans,
infirme, parce qu'il est père d'émigré; une vieille dame
octogénaire, comme sœur d'un émigré qui était septua-
génaire. La plus humble condition ne parvenait pas à
soustraire aux défiances du comité ; mais si l'on était
noble, toutes les preuves possibles de civisme n'en préser-
vaient pas davantage : « Le citoyen L..., habitant à la cam-
pagne, près de Redon, un ancien fief de sa famille, a quitté
les champs pour couper court aux soupçons ; il a successi-
vement habité Redon, Vannes, où il a prêté tous les ser-
ments demandés, en même temps qu'il s'est inscrit pour
tous les dons patriotiques; il a concouru à l'armement des
volontaires et à l'équipement d'un cavalier fourni par la
commune de Vannes ; enfin depuis vingt et quelques
années il n'a jamais mis en recouvrement un seul de ses
fiefs.,,, il a remis lui-même au district, pour ô-tre brûlés,
tous ses titres féodaux. — Il est arrêté le 7 floréal an II,
à la demande du comité révolutionnaire de Redon, et
incarcéré à Vannes \ »
Il fallait un tribunal spécial pour des crimes de cotte
sorte. Le tribunal criminel de Vannes, aux débuts des mou-
vements insurrectionnels de la Vendée et de la Bretagne,
avait prononcé plusieurs condamnations à mort, mais
toutes pour des faits graves, à Vannes, à Auray, à la Roche-
Bernard^; quand on se mit à faire des arrestations sans
motifs, il ne s'était plus signalé que par des acquittements.
Prieur (do la Marne), à peine arrivé à Vannes, en destitua
1. Du Chàlellier, 1. 1., p. 246 cl suiv. — Cf. la Révolutmi en Bretagne,
l. III, p. 147 et suiv.
2. A Vannes les 24 mars et i avril; à la Roche-Bernard les 5 et 6 mai: à
Auray les 25 et 26 mai; à la Roche-Bernard encore le 31 août. (Berrial
Saint-Prix, la Justice rcvol., p. 256.)
en. VII. — LA BRETAGNE 29
les juges et les mit en prison (15 brumaire, o novembre
1793). Il les remplaça par un nouveau tribunal qui eut
pour président Raoul et pour accusateur public Marion '.
Le président, à peine installé, envoya l'accusateur public
à Prieur et à son collègue pour lui proposer une mesure plus
radicale qu'un simple changement de personnes : c'était la
translation du tribunal de Vannes à Lorient :
Voulez-vous, lui disait-il, imprimer au Morbihan ce mouve-
ment révolutionnaire qui seul peut le tirer de l'apathie dans
laquelle il est plongé? Voulez-vous rendre le tribunal criminel
l'effroi des traîtres et des malveillants par sa juste et impar-
tiale sévérité? Entourez le tribunal, non d'une force armée qui
ne peut servir qu'à protéger l'exécution de ses jugements,
mais d'une force morale qui les dicte. Or cette force morale
existe-t-elle à Vannes? Non, et c'est en vain que Prieur, l'un
de vous, a cherché les moyens de réchauffer les glaces du
patriotisme dans cette ville. Son ouvrage est presque détruit,
et Corbigny - vous l'atteste. En voulez-vous une autre preuve?
Deux hommes étaient traduits devant le tribunal criminel. Le
délit était révolutionnaire : ils méritaient la mort. Eh bien! le
juré de jugement les a acquittés. Pourquoi? Parce que les jurés,
avant l'ouverture de la session, ont été influencés, apitoyés par
les habitants de Vannes.
Voici ce que nous vous proposons :
1° La translation du tribunal criminel à Lorient. Les jurés,
loin d'y recevoir de ma,lignes influences, n'entendront autour
d'eux que le cri de Injustice et de la sévérité : le respect que
leur imprimera l'opinion publique est d'avance le garant de
leur décision. Aucun coupable n'échappera à la punition qu'il
aura encourue.
2° Nous demandons que le président et l'accusateur public,
d'accord avec le procureur du département, soient autorisés à
former un jury de jugement, pris dans les cités les plus pa-
triotes;
3° Que le tribunal soit autorisé à choisir les juges dans
tous les tribunaux de district du département et que le civisme
soit le titre de celui qui sera appelé;
\. La nomination de Marion est un peu antérieure. Un arrêté du 12 lui
enjoint de se rendre immédiatement à Vannes. (AF II, carton 126, pièce 58.)
2. Corbigny est l'agent dont nous avons déjà parlé.
30 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
40 Que le tribunal soit autorisé à juger révolutionnaire-
ment dans les cas d'émigration et de déportation;
5° Même pour les délits ordinaires, à retenir en détention
ceux qui, ayant échappé à la conviction des jurés
6° Que les exécutions se fassent toutes à Lorient.
En adoptant ces mesures, Lorient, qui s'est rendu la terreur
du département, sera plus redouté encore, et cette crainte salu-
taire peut produire les plus heureux effets.
Si vous donnez votre approbation à ce que vous propose
Corbigny, Marion se rendra de suite à Vannes, pour travailler
à cette translation, à celle des prisonniers; passant à Aurai, il
fera également partir le prêtre qui y est détenu et nous com-
mencerons nos travaux par lui.
L'exemple de vos collègues à Rochefort est pour vous, non
un guide, mais un point de comparaison.
Salut et fraternité.
J. M. Raoul '.
Le tribunal ne fut pas enlevé à Vannes; mais, devenu
tribunal révolutionnaire, avec le droit de juger les accusés
sans défenseurs, il n'y fut pas non plus fixé, et, du 18 bru-
maire au 16 thermidor, il promena sa justice sommaire à
Lorient, à Josselin, à. Auray et prononça quarante et une
condamnations : trente à mort, onze à la déportation perpé-
tuelle ^
Un tiers des condamnés à mort étaient des prêtres réfrac-
taires, demeurés en France au péril de leur tête, pour y
remplir auprès des fidèles les devoirs de leur ministère. On
aurait bien voulu prendre avec eux ceux qui leur donnaient
asile : ce n'est pas d'eux qu'il fallait en attendre la déclara-
tion. Mathurin Léon, interrogé (9 messidor, 27 juin 1794),
répondit que la « terre était son lit et le ciel son toit et qu'il
ne mendiait son pain qu'à des personnes qui ne le connais-
saient pas ». Deux autres (19 messidor, 7 juillet 1794) dirent
i. 29 brumaire an II (19 décembre 1793). AF II, 126 (Morbihan); dossier
Prieur et Tréhouard, pièce 3.
2. Berrial Saint-Prix, t. I, p. 258. On a aux Archives nationales (BB3,
carton 12) plusieurs de ces jugements : 18 brumaire, 21 et 22 frimaire;
n, 21, 25, 28 nivôse; 1, 3, 23 pluviôse; 6, 10, 24 ventôse; 12,25 germinal;
n, 20, 23, 26 floréal; 7 ju-airial an II.
cil. VII. — LA BRETAGNE 31
« qu'ils avaient vécu errants dans les bois »; et c'était vrai.
Un vieux prêtre, Jacques Santehke, mis en jugement, dit :
J'ai près de quatre-vingts ans; j'étais prêtre à Ferel; je me
cachais comme les autres; on peut me fusiller ou me guillo-
tiner. Je suis prêt à rendre mes comptes là-haut *.
Côtes-du-Nord.
Le département des Côtes-du-Nord, qui avait partagé les
manifestations des autres départements bretons contre
Fanarchie avant le 31 mai et ses résistances à la révolu-
tion de ce jour, s'était soumis comme eux après le décret
du 19 juillet qui avait frappé les administrateurs du Finis-
tère ^. Les représentants chargés de la répression n'y
trouvèrent plus personne à combattre. Carrier y passa
aux débuts de ses missions (10 septembre 1793) : ce fut
lui qui, avant la loi du 17 septembre, autorisa le comité
de salut public, établi à Saint-Brieuc, à désarmer et à
mettre en arrestation tous les suspects ^. Les prisons n'y
suffirent pas : le couvent des Capucins, le séminaire
furent convertis en maisons d'arrêt. Lannion, Trég-uier,
Guingamp, Pontrieux, comptèrent aussi une foule de
détenus. Les documents où s'étalent le zèle et l'ineptie des
gens de ces comités ont offert à M. du Châtellier des
écrous toujours aussi curieux à signaler. Dans le district
de Lannion, il y a un homme dont il est dit qu'on n'a pas
remarqué de nuances dans ses opinions politiques, mais
que, « vraisemblablement, elles ne sont pas dans le sens de
la Révolution »; une jeune fille de vingt ans, « vaine,
légère, dissipée jusqu'à l'insolence »; néanmoins l'agent
national la signale comme « incapable de nuire, propre à la
1. Berriat Sainl-Prix, p. 259.
2. Voy. la Révolution du 31 mai et le fédéralisme en 1193, t. I, p. 468.
3. Geslin de Bourgogne et A. de Barthélémy, Études sur la Révolution en
Bretagne, principalement dans les Côtes-du-S'ord, p. 58, 67.
32 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
propagation : h élargir », Même note pour cinq ou six
autres, mais peu furent élargies : elles étaient sœurs d'émi-
g-rés. Une autre « aime la retraite », mais elle n'a mani-
festé aucune opinion politique aux époques demandées
(et elle n'a que vingt ans!). Une femme de soixante et
un ans a reçu des prêtres réfractaires; quelques-unes
sont « hautaines, hargneuses, intraitables, fanatiques par
esprit de parti; suggérant aux autres leurs dangereux
principes et ne donnant aucun espoir de les voir revenir
de leur égarement »; une autre, « femme d'émigré, voyag-e
avec sa mère depuis deux ans, mais elle est d'un caractère
tin et délié, a critiqué les principes de la révolution el
même les membres qui composent les autorités ». A Pon-
trieux, c'est une famille de huit détenus dont le chef est
avocat priseur; l'écrou porte : « fait société avec sa famille,
a paru très réservé dans les crises de la révolution ». Un
autre est dit « tenant à l'émigration par des liens de
parenté; ayant tourné en dérision les meilleures actions
des patriotes »; un autre enfin est détenu « pour avoir
refusé avec mépris sa solde de garde national et être, à la
connaissance du comité, sans amour pour la patrie '■ ».
Chose à noter : parmi les détenus, la proportion des femmes
aux hommes est de quatre ou cinq à un : c'est l'effet naturel
de l'émigration ou de la guerre civile. Les femmes, demeu-
rées en plus g-rand nombre au logis, donnaient plus à la
prison. Heureusement la proportion des condamnés aux
détenus fut aussi beaucoup moins forte. Des mois entiers,
mars et avril 1793 (du 18 février au 3 mai), se passèrent
sans condamnation h mort. En tout, le tribunal criminel
de Saint-Brieuc n'en prononça que seize, avec des renvois
aux conseils de guerre ou au tribunal révolutionnaire d<^
Paris. a
\. Du Chàtellier, Prisons, etc., dans les Comptes 7-en(his de VAcadéinie des
sciences momies et politiques (18C5), t. LXXIV, p. 23i cl suiv. — La circu-
laire de M. Labuze, naguère sous-secrétaire d'État aux finances (sep-
lembre 1882), aura fourni sans doute aux Archives, sur noire époque, des
documents de même sorte.
nil. VII. — LA BRETAGNE 33
Parmi les condamnés (14 floréal), il faut citor deux prê-
tres, et une femme, Ursule Tierrière, femme lopin, qui les
avait recueillis; tous les trois, dénoncés par un traître.
Empruntons à MM. Gcslin de Bourgogne et A. de Bar-
thélémy le fragment qu'ils ont cité de l'intcrrog-atoire de
la femme :
Ton mari n'ost-il pas émigré? lui dit le juge. — Oui, il est
avec Monseigneur.
Quel est ce seigneur dont tu parles? — L'évêque de Tréguier.
N'as-tu pas recelé chez toi deux prêtres? — Oui, monsieur.
Les connaissais-tu auparavant et à quelle intention les recé-
lais-tu? — Je n'avais pas l'honneur de les connaître et je les
recelais pour le hien.
As-tu dit que tu étais contente de mourir pour ton roi et ta
religion? Où as-tu tenu ces propos et devant qui? — J'avoue
avoir tenu ces propos et je crois que ce fut à la municipalité,
après mon arrestation.
Persistes-tu dans les mêmes sentiments? — Toujours, mon-
sieur.
Tu aimais donc bien ton roi? Désirerais-tu en avoir un autre?
— Je l'aimais comme je devais faire, et je désire en avoir un
autre.
Tu abhorres donc le régime républicain? — Absolument.
Est-ce le désir de revoir ton mari qui te fait penser et parler
ainsi? — Ma religion est la première et la seule cause de mon
opinion, etc.
Si le juge, en multipliant les questions, espérait offrir
quelque biais à l'accusée et provoquer des circonstances
atténuantes, il faut convenir qu'il ne réussit guère. Les
deux prêtres avaient été exécutés àLannion\ Ursule Topin
1. Lannion, 15 floréal, l'an II. Voici comment l'accusateur public en
rendit compte au commissaire des administrations civiles, police et tri-
bunaux :
Citoyen commissaire,
En te renvoyant les, accusés de réception, etc., je t'annonce que je fis
condamner hier deux prêtres à mort et la ci-devant femme de chambre
de l'ex-évêque de Tréguier, convaincue de royalisme et qui sera exécutée
aujourd'hui à Tréguier, où un exemple terrible est nécessaire : on y est
gangrené d'aristocratie. Nos prêtres gras et dodus sont montés à l'écha-
faud avec l'audace du fanatisme. Je t'enverrai le jugement. (Arch. nat.,
BB^ carton 10.)
n. — 3
34 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
devait l'être à Tréguier, lieu de sa résidence. Elle fut mise
sur un cheval et conduite dans cette ville, à la suite de
l'écliafaud tout dégouttant du sang des deux martyrs. On
lui disait sur la route : « Vous êtes donc une mère déna-
turée? vos enfants mourront de faim, puisque leur père
émigré ne peut revenir. — Mes enfants, répondit-elle, ont
un père dans le ciel auquel je les recommande. Je meurs
pour la religion, Dieu ne les abandonnera pas. »
Et le père revint : il avait juré de venger sa femme. Un
an après, comme le dénonciateur dormait dans un beau
domaine qu'il venait d'acheter à vil prix, Topin apparut
tout à coup devant son lit.
« Me reconnais-tu? lui dit-il.
. — Vous êtes Topin ! Prenez ma fortune et laissez-moi
la vie.
— Rends-moi ma femme, ou recommande ton âme à
Dieu : car dans deux minutes tu seras mort.
— Pitié pour mes enfants !
— Tu n'as eu pitié ni de ma femme ni de mes enfants. »
Et il lui brisa la tête d'un coup de pistolet; puis, se jetant
dans le pays, il leva une troupe et devint un des chefs de
partisans les plus redoutés K
La dernière victime du tribunal à Lannion fut une reli-
gieuse, ancienne noble, Rose NoiiL, condamnée pour propos
tendant au rétablissement de la royauté (28 messidor,
46 juillet 1794). Elle avait dit que, s'il n'avait fallu que
perdre sa vie pour son roi, il existerait encore. L'accu-
sateur public Besné, en envoyant le jugement à la com-
mission des administrations civiles, ajoute :
Je ne vous dissimulerai pas que j'ai eu quelque doute sur la
compétence du tribunal, d'après la loi du lît floréal; mais, après
discussion, le tribunal a pensé à l'unanimité que la Convention
nationale n'avait pas exclu cette compétence, accordée par la
loi antérieure, et que la loi ne permettait pas de douter qu'il
1. Ibid., p. 87. Sur les chouans en Bretagne, voy. Le(|uinio, Guerre de la
Vendée et des Chouans, p. 205 et suiv., et la note" H aux Ai)pcn(lices.
en. VII. — LA BRETAGNE 35
fût compétent; que ce crime était trop sérieux pour en différer
la punition et que le triijunal partageait cette compétence avec
le tribunal révolutionnaire. Si le tribunal s'est mépris, son
zèle l'aura trompé. Mais je ne crois pas qu'on l'improuve. Le
tribunal a pensé, comme moi, que la Convention nationale
n'avait pas eu l'intention de multiplier les frais de translation
des accusables de ce crime à Paris, et les exemples ne sont
utiles que pour Paris, et il faut que les principes républicains
soient maintenus partout contre celles de quelques royalistes
disséminés, qu'il faut effrayer par la terreur des exemples, de
manière que l'action de la justice réprime le crime sitôt qu'il
est commis.
Salut et fraternité.
Besné K
C'était, on le voit, par mesure d'économie autant que par
théorie judiciaire, passer assez lestement par-dessus la
loi^
Du reste, l'autorité d'un représentant couvrait tout. A
Dinan, le 14 brumaire (4 novembre), on n'usa ni de tri-
bunal ni de commission : on fusilla (c'étaient des Ven-
déens!). 11 est vrai que ce fut en présence de Prieur (de la
Marne) et comme pour saluer son arrivée. Quatorze vic-
times furent ainsi immolées devant lui : neuf hommes,
trois femmes et deux enfants. Une affiche appelait le
peuple à ce spectacle :
Ces monstres, dit le Bulletin du département des Côtes-du-
Nord, imprimé en placard, ces monstres doivent être fusillés à
midi, en présence de Prieur (de la Marne), qui vient d'arriver ^.
1. Arch. nat., BB^, carton 10, 28 messidor.
2. On trouvera, aux Archives nationales (BB^, carton 10), un jugement
de la commission militaire établie à Lamballe, le 2 avril 1793, frappant
9 accusés (17 avril), et plusieurs jugements du tribunal criminel des Côtes-
du-Nord : 19, 26 et 30 avril; 1", 10 mai; 13 août; 12, 17 frimaire; 12, 30
pluviôse; 13 ventôse; 2 germinal; 14 floréal (André Lagall et François
Lageat, prêtres insermentés, et Ursule Tierrière, femme Topin, dont nous
avons parlé, 23 floréal; 11 prairial, 28 messidor (Rose Noël).
3. Berriat Saint-Prix, p. 237.
36 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
VI
Finistère.
C'est du Finistère qu'étaient parties les premières et les
plus énergiques protestations contre les anarchistes; c'est
de là qu'étaient venues les troupes les plus disposées à les
combattre après leur triomphe au 31 mai; c'est dans le
Finistère aussi que les députés proscrits avaient cherché
un asile, après que leurs efforts eurent échoué en Norman-
die; c'est là que les nouveaux maîtres de la Convention
espéraient étouffer le fédéralisme, en se faisant livrer leurs
têtes. La résistance cessa tout à couj). Le décret qui met-
tait les administrateurs du Finistère en accusation, et
transférait le siège du département de Quimper à Lander-
neau, avait eu un effet décisif'; et les représentants délé-
gués de la Convention n'eurent plus qu'à étendre les des-
titutions, les arrestations et à préparer à la justice révolu-
tionnaire un choix de victimes.
C'étaient Gillet, Cavaignac, Sevestre et Merlin de Douai
qui, attachés à l'armée des côtes de Brest, avaient eu d'abord
à veiller sur cette partie de la Bretagne (Finistère et Mor-
bihan marchant ensemble); puis Bréard, Tréhouart, Prieur
(de la Marne) et Jean-Bon Saint -André. Les nouveaux
administrateurs du Finistère avaient mis surtout leurs
espérances en Prieur (de la Marne), membre du Comité
de salut public. Ils lui écrivaient à Vannes, où il était
encore le 20 frimaire (10 décembre 1793) :
Les administrateurs sans-culottes du département du Finis-
tère au sans-culotte Prieur (de la Marne), représentant près
l'armée des côtes de Brest :
Représentant montagnard, nous te prévenons que l'intrigue
et le fédéralisme lèvent une tête audacieuse dans le départe-
ment du Finistère; qu'il existe un projet de terrasser les mara-
tistes et de les culbuter des places où la confiance de la Mon-
tagne les avait placés ^
i. Voy. la Révolution du 31 mai et h fédéralisme en 1793, t. I, p. iOS.
2. Arcli. nal., AF II, carlon 102, à la date.
CH. VII. — LA BRETAGNE 37
Mais le danger principal était alors du côté des Ven-
déens, repoussés d'Angers et marchant sur le Mans. Prieur
leur répond le 24 (14 décembre), annonçant la prochaine
arrivée de Jean-Bon Saint-André ou la sienne. On peut
se rassurer, ils poursuivent les fuyards :
Exterminez-les, ajoutait-il, et les fédéralistes rentreront dans
la poussière.
C'est aussi ce que Bréard écrivait de Brest le 29 (19 dé-
cembre) :
Un courrier nous a appris que ces rebelles sont en fuite et
en déroute; c'est précisément dans ce moment qu'il faut
s'élever en masse pour les exterminer tous *.
Les Vendéens n'allèrent pas plus loin que Savenay, mais
il y avait d'autres victimes a frapper dans la Bretagne
même.
Le Finistère, comme le Morbihan, regorgeait de pri-
sonniers.
La population avait été provoquée par les outrages les
plus odieux faits à ses croyances. C'est le jour de la Saint-
Corentin que l'on avait choisi pour fermer la cathédrale
de Quimper; et, avant qu'on la fermât, le représentant de
la Montagne avait, devant le peuple, souillé les vases sacrés
d'une manière infâme '. Les campagnes comme les villes
avaient été inondées d'agents cherchant les suspects. Ils
en trouvèrent autant qu'ils en voulurent.
Des deux représentants Bréard et Tréhouart, tous deux
nobles d'origine, le premier mettait surtout une activité
extrême à les poursuivre : « Je suis né dans un pays
libre (Saint-Domingue), disait-il, et y ai sucé le lait d'une
sauvage ^ » Ce n'était pas assez dire. Les commissions
1. Arch. nat., AF H, carton 102, à la date.
2. Lequinio, Guerre de la Vendée, p. 166; du Chàtellier, B?rs< et le Finis-
tère sous la Terreur, p. 81.
3. Levot, p. 104.
38 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
locales, stimulées par lui, opéraient partout les arresta-
tions. Un frère et une sœur du contre-amiral Trogofî, qui
livra Toulon, habitaient à Morlaix : ils furent arrêtés sans
autre motif que leur parenté '. Redon, ordonnateur de la
marine, dénoncé par des ennemis, et beaucoup d'autres,
qu'il serait trop long- d'énumérer -, eurent le nirme sort.
Les bâtiments du collège, les anciens couvents étaient
remplis de détenus, et jdusieurs maisons furent mises en
réquisition pour leur servir de succursales. Dans une de
ces maisons, dite Cremar^ il y avait vingt-quatre filles
nobles; dans une autre, vingt et une religieuses qui
avaient refusé le serment; et les registres du comité de
surveillance constatent à quel- dénuement, à quelle misère
elles étaient réduites. Dans la maison de Cremar, sur les
dix sous par jour attribués aux détenus pour leur nour-
riture, deux sous étaient prélevés pour la concierge, et
d'autres prélèvements s'y ajoutaient pour le bois et pour
la chandelle; dans une autre maison, les dix sous ne
furent même pas payés aux religieuses pendant près d'un
mois : elles seraient mortes de faim, sans l'humanité de
leur gardien ^ Est-il besoin de dire les motifs de ces
arrestations? C'est toujours la même chose. On était
détenu « pour être de caractère et de relation inconnus »,
ou « pour avoir des opinions secrètes »; — « pour avoir
vécu avec des parents qui ne sont pas dans de bons prin-
cipes; — pour avoir rencontré deux officiers municipaux
et leur avoir dit : Bonjour, messieurs »; — telle jeune
fille, « pour être spirituelle et disposée à ridiculiser les
patriotes », — ou « pour avoir reçu des lettres à double
sens »; d'autres, « pour être hautaines, morgueuses, quoi-
que sans fortune »; — « pour tenir à leur caste et aux
1. Levot, ibid., p. 127.
2. Ibid., p. 129; cf. p. 89. — Voyez-en la Hsle par commune, donnée par
M. Levot, ouvrage cité, p. 131 et'siiiv.
3. Du Chàlellier, Prisons et détenus de Van 11, dans les Comptes rendus
de l'Aoadémie des sciences morales et politiques, t. LXXIV (1865), p. 369,
370.
cil VII. — LA BRETAGNE 39
préjugés dos ex-nobles; — pour avoir des liaisons avec
leurs semblables; — pour être ineorrigibles », etc. '.
Devant de pareils attentats, le tribunal criminel du Finis-
tère, comme celui du Morbilian, ne s'était pas montré bien
sévère -. Il s'était même borné à condamner à quelques
années de déportation quatre jeunes gens, accusés d'avoir
coupé un arbre de la liberté : condamnation qui parut insuf-
fisante et fut cassée à Tégard de trois d'entre eux, et on
les renvoya devant le tribunal révolutionnaire de Paris. Ce
sont ces Bas-Bretons qui, jetés par Fouquier-Tinville dans
une fournée, furent condamnés sans avoir été interrogés,
ni entendus : fait attesté indirectement par le greffier dont
la déclaration constate qu'il n'y avait pas d'interprète ^
Mais le Finistère n'eut pas seulement son tribunal ordi-
naire à Quimper : il eut son tribunal révolutionnaire à
Brest, comme la Charente-Inférieure à Rocliefort.
Ce fut Bréard qui le fit établir.
Il n'y réussit pas de prime abord. La position considé-
rable de Brest et l'esprit insoumis de la flotte y avaient
motivé l'envoi de deux représentants, outre ceux qui s'y
trouvaient déjà : c'étaient Jean-Bon Saint-André et Prieur
(de la Marne). Bréard ne voyait qu'un remède : la création
d'un tribunal semblable à celui de Paris, et Tréhouart
l'appuyait; mais Jean-Bon Saint-André s'y refusa. Ce
n'est pas qu'il répugnât à cette justice, et il en donna la
preuve en ce temps même : chargé comme ancien capi-
1. Du Chàtellier, Brest et le Finistère sous la Terreur, p. 103, 106. — Cf.
la Révolution en Bretagne, t. III, p. 141 et suiv. — Il y cite entre autres un.
jeune homme de vingt-sept ans, appelé Éon, incarcéré pour avoir refusé
la solde de garde national, signe de mépris.
2. Prudhomme lui rapporte six condamnations à mort d'avril 1793 à
germinal an II (mars-avril 1794). M. Berriat Saint-Prix n'en a vérifié que
trois : Prigext, 22 avril, comme chef de rébellion; Riou, 26 ventôse, et
Raguenez, 23 germinal, tous deux prêtres réfractaires {Justice révolution-
naire,p. 2o3,234). Il omet Barbier, maire comme Prigent et rendu respon-
sable de la rébellion des jeunes gens de la commune, 9 avril. Voy.
ci-dessus, p. 98.
3. 6 messidor (2i juin). Voy. Histoire du tribunal révolutionnaire de
Paris, t. IV, p. 310.
40 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
taine clans la marine marchande de faire enquête sur
l'état de la flotte, il rédigea un rapport sur les mouve-
ments qui ont eu lieu sur Vescadre commandée par le vice-
amiral Morard de Galle^ suivi d'un arrêté qu'il transmit
au Comité de Salut public (22 octobre 1793). Et ce ne
furent pas les matelots indisciplinés, ce furent les chefs,
anciens nobles, contre lesquels les canonniers de la ville
avaient excité l'esprit des équipages, qui en portèrent
surtout la peine. L'amii'al Morard de Galle, les contre-
amiraux Lelarge et Kerguelen, les capitaines Boissau-
veur et Thomas et le commandant Yilleson furent desti-
tués. Les capitaines Duplessis-Grenédan et Cootnempren,
Verneuil, sous-chef d'administration sur la Côte d'or,
Lebourg-, Enouf et Le Duc, officiers du Tourville, furent
renvoyés devant le tribunal révolutionnaire de Pans \ et
nous avons dit ailleurs quel fut leur sort -. Mais une
autre circonstance parut favoriser l'accomplissement de
l'idée que Bréard nourrissait toujours : la création d'un
tribunal révolutionnaire.
Des équipages provençaux et ponantais se trouvaient,
nous l'avons vu, sur la flotte qui tomba au pouvoir des
Anglais par l'occupation de Toulon. Les Provençaux
s'étaient opposés à toute lutte; les Ponantais, qui auraient
voulu combattre, avaient obtenu d'être renvoyés à leurs
ports d'attache sur l'Océan. Quatre des plus mauvais vais-
seaux de la flotte furent mis à leur disposition à cet effet :
le Patriote et l'Entreprenant avec destination pour Brest;
V Apollon pour Rochefort, et VOrion pour Lorient; plus
tard, la corvette le Pluvier pour Bordeaux. Ils revenaient
avec la conscience du devoir accompli, et ils ne pouvaient
s'attendre qu'à être bien reçus, ramenant au moins quel-
ques vaisseaux de l'escadre. Mais on les tint pour traîtres.
1. Lcvol, ouvrage cité, p. U'.i.
2. Histoire du tribunal révolutionnaire de Paris, l. Il, p. 500. Los trois
premiers furent coinlamnés le 27 nivôse an II; Lebourg fui aci|uiUé, le
lieutenant Enouf et l'enseigne Le Duc ne furent pas mis en juKemcnt.
CH. VII. — LA BRETAGNE 41
sans nul égard aux circonstances qui les avaient empê-
chés de livrer un combat. A Brest le Patriote et VEntve-
prenant furent mis d'abord comme en quarantaine, et les
officiers conduits au château où les rejoignirent bientôt
ceux de ïOrio7i, envoyés de Lorient par Prieur (de la
Marne) '. A Rochefort, les représentants Lequinio et Lai-
gnelot instituèrent, en toute hâte, un tribunal révohition-
•naire pour juger ceux de V Apollon, et ils invitaient leurs
collègues de Brest à faire de même ^.
Les dispositions déjà manifestées par Jean-Bon Saint-
André empêchèrent qu'il n'en fut ainsi. Mais il dut partir
pour Cherbourg-, appelé par la Convention à mettre la
presqu'île du Cotentin en défense (2-3 brumaire, 13 novem-
bre), et Bréard, demeuré seul, ne tarda point beaucoup à
exécuter son projet. Il l'annonçait au Comité de salut
public, dans une lettre du 23 frimaire (13 décembre) :
Les infâmes coupables des trahisons de Toulon, y disait-il,
viennent de recevoir à Rochefort le prix de leur scélératesse;
leurs complices détenus ici devront avoir leur tour. Aussitôt
que quelques troupes, qui vont rentrer dans la ville qui en est
entièrement démunie dans le moment, m'auront rendu certain
d'y maintenir la tranquillité, je formerai un tribunal révolu-
tionnaire dont l'existence devient de jour en jour plus néces-
saire ^.
Jean-Bon Saint- André, qui revenait de Cherbourg- à
Brest, opposait à la création du tribunal le même refus *.
Cette divergence des deux représentants les porta l'un et
l'autre à solliciter leur éloignement, mais cela même hâta
1. Arrêtés à Lorient le 12 octobre. Tréhouart écrivait de Lorient (4 du
2e mois, 23 octobre), au sujet de VOrion : « Jusqu'à ce moment les diverses
lettres que les matelots écrivaient à leurs familles ne m'ont laissé voir que
la haine qu'ils portent aux Anglais, aux Toulonnais. » (Arch. nat., AFII,
carton 170, à la date.)
2. Lettre du 8 brumaire (29 octobre 1793).Levot, p. lo.5. Voyez ci-après.
!}. Il exprimait le désir qu'on lui envoyât Hugues, accusateur public de
Rochefort et ajoutait qu'il s'occupait, non sans peine, à choisir les juges
de son tribunal. Voy. la lettre entière dans Levol, p. 1"1.
4. Levot, p. 114.
42 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
rétablissement du tribunal : car Bréard, en partant, eut
pour successeur Laignelot, qui avait établi le tribunal de
Rocbefort et s'en était si bien trouvé, et Jean-Bon Saint-
André fut remplacé par Tréliouart, qui déjà, collègue de
Bréard, avait agréé l'idée de cette institution. Laignelot
amenait avec lui Ance, le bourreau amateur do Rocbe-
fort, et fut bientôt rejoint par Hugues, raccusateur public
du tribunal de cette ville, selon le vœu exprimé par
Bréard. ïréliouart et Laignelot préludèrent à leur œuvre
commune en supprimant une commission que Jean-Bon
Saint-André venait de former pour faire un rapport sur
chacun des détenus, et en créant un comité de surveil-
lance qui comptait, entre autres, parmi ses membres,
Taccusateur public Hugues, le chirurgien Palis et le
menuisier Le Bars; puis, sept jours après, un arrêté des
deux représentants constituait le tribunal (17 pluviôse
an n, 5 février 1794). Le tribunal comprenait un prési-
dent, trois juges, un accusateur public et son substitut,
un greflier et son commis '. H jugeait avec le concours de
douze jurés, sans appel en cassation. Les comités de sur-
veillance, les autorités constituées, les tribunaux des côtes
de Brest et de Lorient devaient lui envoyer les prévenus
qui étaient de leur ressort ^
Hugues tout d'abord avait requis la commission admi-
nistrative de fournir au tribunal un lieu où il put siéger :
ce fut la chapelle de l'Hôpital; et le 20, il ordonnait au
charpentier de la commune de dresser le lendemain sur
la place de la Liberté, la sainte guillotine, pour y rester
en permanence. Ce jour même , 2 , le tribunal était
installé ^
On aurait pu croire que ses premières victimes seraient
1. Levot, p. 198.
^ 2. Du Chàlellier, Brest, etc., p. "1. — Voyez aussi la Répo7ise de Jean-Bon
Sainl-André à la dénonciation de la commune de Brest (après la Terreur).
11 se décharge de toute responsabilité à cet égard, aux dépens de Laignelot.
(Arch. nat., XV II, carton 102, dossier 13, pièce 20.) — Cf. Levot, p. 198.
3. Levot, p. 202 et suiv., et Berriat Saint-Prix, la Justice révolutionnaire,
p. 239.
CH. YII. — LA BRETAGNE 43
les deux capitaines et quelques-uns des officiers du
Patriote et do VEtiireprenatit, revenus de Toulon. C'était
à eux que pensait Bréard quand il voulut instituer son
tribunal; c'est pour leur ménager le sort subi par leurs
collègues de V Apollon à Rocliefort qu'il écrivait à Hugues,
le remerciant de l'envoi de l'acte d'accusation où ils
étaient impliqués comme complices, et il le priait en
même temps de lui faire passer promptement les rensei-
gnements « certains et nominatifs » qu'il lui annonçait,
« afin que le tribunal révolutionnaire en purgeât la
société » : il ajoutait qu'il comptait bien pour cela sur
son concours :
Je te préviens que je demande au Comité de salut public de
t ordonner de te rendre ici pour remplir les fonctions d'accu-
sateur public, pour ce qui sera relatif à la conspiration de
Toulon. Tu dois sentir les motifs de cette mesure et je pense
que tu l'approuveras *.
Hugues était venu remplir les fonctions d'accusateur
public ; mais les officiers du Patriote et de l'Entreprenant lui
faisaient défaut : soit que Jean-Bon Saint-André, recon-
naissant leur innocence, les eût voulu soustraire à une jus-
tice dont il avait pressenti les aveugles rigueurs, soit pour
toute autre cause. Ce furent d'autres officiers de marine, et
pour d'autres motifs, qui inaugurèrent le nouveau tribunal.
Hs appartenaient à la division que l'amiral Rivière avait ran-
gée sous le pavillon espagnol : c'étaient Claude-Robert de
RoLGEMONï, lieutenant de vaisseau, âgé de trente-quatre ans,
ancien commandant de la corvette le Ballon, Cbarles-Marie
Le Dall de Kéréon, enseigne, âgé de dix-neuf ans, et Henri
Louis DE MoNTECLER, élèvc dc marine, âg"é de dix-huit ans,
enfin Jean-Fortunat Baudvachères, âg-é de quarante ans,
capitaine de vaisseau. L'accusation portait
Qu'embarqués sur des bâtiments , faisant partie de la
station sous les ordres du traître Rivière, les quatre accusés
1. Levot, p. 172.
44 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
avaient persécuté, maltraité les patriotes, avili, foulé aux
pieds le pavillon national, arboré le pavillon blanc, porté la
cocarde blanche; qu'ils s'étaient battus contre les patriotes à
qui ils n'avaient cessé de faire la guerre jusqu'au moment que
les traîtres avaient enlevé la station de la République en con-
duisant le vaisseau la Ferme, la frégate la Calypso^ la flûte le
Maréchal de Castries et la corvette la Légère dans les ports
d'Espagne, où ils avaient été livrés à nos ennemis ^ .
Ce qui était constant, c'est que Baudvachères, qui avait
commandé comme lieutenant de vaisseau la ilàte le Maré-
chal de Casù'ies, destitué comme noble avant son retour
en France, s'était séparé avec tant d'éclat de Rivière qu'à
son arrivée à Brest on lui fit le plus chaleureux accueil :
il fut rétabli dans son grade (12 juin 1793) et un peu
plus tard promu capitaine de vaisseau par les représen-
tants (26 brumaire an II, 16 novembre 1793). Que pou-
vait-on opposer à ces faits? On l'acquitta. Et l'accusation
n'était pas mieux établie contre les autres. La défection
était le crime de Rivière; ils avaient témoigné qu'ils n'en
voulaient pas être complices, en rentrant en France dès
qu'ils l'avaient pu. Mais il fallait des victimes : ils étaient
nobles et Montécler en particulier avait écrit à sa mère
une lettre anti-civique, datée du 10 juin 1792, avant la
chute de la royauté! Ils furent tous les trois condamnés
à mort, 21 pluviôse (9 février 1794) ^ Les deux jeunes
gens avaient employé leurs derniers moments à écrire,
l'un à son père, l'autre à sa mère.
Le Dali de Kéréon à son père :
Du courage, cher papa, et de la fermeté, il en faut; il faut
savoir prendre sur vous et vous conserver pour vos cinq autres
enfants. Cachez surtout votre chagrin à ma pauvre mère, car
elle n'a pas le caractère assez ferme pour résister à de pareilles
épreuves. Quand vous recevrez ma lettre, l'infortuné Charles
n'existera plus ; mais consolez-vous, il a fait un retour sur lui-
même et se repent bien amèrement des erreurs qu'une jeunesse
1. Levot, p. 20f;.
2. Arch. nal., BB^' carton 11.
en. VII. — LA BRETAGNE 45
trop fougueuse et des passions trop violentes lui ont fait
commettre. Priez pour lui! Dieu est bon et miséricordieux.
Il est tout aux espérances qu'il trouve dans la foi. Il
exhorte son père à y chercher des consolations lui-même,
et ses frères à prendre exemple de sa conversion. Mais il
n'accepte pas l'accusation dont il est victime :
Au moment quon m'a lu mon jugement, j'ai protesté de
mon innocence et j'ai crié le premier vive la République! On a
admiré, a-t-on dit, mon courage, mais l'effet du témoignage de
ma conscience et l'espoir de l'autre vie me soutenaient. Quant
à mon supplice, le crime fait la honte et non pas Véchaffaud. Je
meurs innocent '...
Montécler à sa mère :
Geôle du château de Brest, le 2:2 phiviôse an II,
à 4 heures du matin.
Dans huit heures, je jouirai donc du bonheur de voir mon
créateur, de l'adorer en paix et de chanter ses louanges. Je
vous l'avouerai, ma chère maman, cette vie que je vais perdre
dans huit heures, je ne la regrette qu'à cause de vous et de
ma chère Agathe : mais enfin il faut vous faire une raison.
Il faut mourir un jour ou l'autre. C'est l'arrêt de Dieu qui ne
nous a mis en quelque façon sur la terre que pour faire péni-
tence : il est irrévocable; celui du tribunal révolutionnaire de
hier l'est aussi. Je compte que ma fermeté ne m'abandonnera
pas dans mes derniers moments; c'est à Dieu que je suis rede-
vable de ma tranquillité.
Il pardonne à ses ennemis, comme il compte sur la misé-
ricorde divine; et dans ses derniers adieux à sa mère il
n'oublie pas sa jeune sœur : qu'elles se consolent l'une
par l'autre et cherchent surtout en Dieu leur consolation ^
Le lieutenant de vaisseau de Rougemont aurait pu, lui,
faire de vive voix ses adieux à sa femme. C'était presque
sous ses fenêtres qu'était dressé l'échafaud. Il était malade
1. Voy. la lettre entière dans l'ouvrage de M. Levot, p. 207.
2. Ibid., p. 209.
46 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
depuis son débarquement : il avait fallu le porter au tri-
bunal et au lieu du supplice, où il se montra d'ailleurs
digne des autres par son courage.
Le bourreau amateur Ance, qui faisait à Brest ses dé-
buts, avait suivi le tombereau, coiffé d'un énorme bonnet
rouge et habillé en muscadin.
Cette mascarade n'atténua point, tant s'en faut! l'im-
pression douloureuse que l'exécution de ce jeune officier et
de ces deux enfants causa dans la ville; mais Laignelot
avait amené à sa suite dans Brest un bataillon dit de la
Montagne, et les soldats parcouraient la ville, chantant la
carmagnole et le Ça ira \ Cependant ça n'alla point d'abord
comme ils l'avaient espéré. Jean-Bon Saint- André, revenu
à Paris, avait lu à la Convention son rapport sur sa mis-
sion (12 pluviôse an II, 31 janvier 1794), et l'assemblée,
convaincue des grands services qu'il pouvait continuer
de rendre à la flotte, le pressa de retourner à Brest. Il n'y
revint qu'à la condition de renvoyer les juges et l'accusa-
teur public venus de Rochefort et de les remplacer par des
juges d'un esprit modéré que le Comité de salut public nom-
merait lui-même. Étrange illusion s'il croyait modérer par là
l'esprit de ce tribunal! Le Comité puisa dans le tribunal
révolutionnaire de Paris. Il envoya pour président à Brest
Ragmey, un des collègues de Coffinhal et de Dumas, et
pour accusateur public Donzé-Verteuil, substitut de Fou-
quier-Tinville, qui lui céda, comme secrétaire, son propre
secrétaire, Bonnet -. Pour estimer ce qu'allait devenir le
tribunal de Brest avec ces trois suppôts du tribunal de
Paris, il eut suffi à Jean-Bon Saint-André de lire le rap-
port ^ que le comité de surveillance de Landerneau écrivit
aux représentants du peuple à Brest (Saint-iVndré y était
de retour) sur « trois individus à bonnets rouges, trois sans-
1. Levot, \>. 210. Laifïnclol en parle dans sa lettre à la Convention du
22 pluviôse (10 février 1794). Moniteur du le"- ventôse (dU février).
2. Archiv. nat., AF H. carton 22. dossier 49. pièce 49.
3. 15 venlùse an II.
en. VII. — L\ BRETAGNE 47
culoltcs en berline verte » qui venaient de traverser Lan-
derneau à grand fracas, menaçant de leur autorité ceux
qui, ne les connaissant pas, les voulaient soumettre aux
règlements de police comme les autres :
Ces citoyens, ajoutait le comité, sont des hommes qui vont
exercer l'honoraljle fonction de juges au tribunal rcvolution-
naire de Brest, et ils méconnaissent la loi, et ils ne savent pas
s'y soumettre *.
Mais quel plus sur apprentissage du despotisme que
d'appliquer de pareilles lois!
Avant l'établissement du tribunal, il existait une com-
mission militaire créée par Merlin, Gillet et Gavaignac,
commission dont les membres devaient être renouvelés
tous les quinze jours. Elle n'avait subi aucun renouvel-
lement, et, du 12 novembre 1793 au 17 février 1794, elle
avait rendu cent vingt-cinq jugements. Elle aurait pu en
rendre encore si le citoyen Bonassier, qui remplissait
près d'elle les fonctions d'accusateur public, n'eût appelé
l'attention de Laignelot sur sa situation irrégulière. Il
fallait ou proroger ses pouvoirs ou les faire passer à
d'autres \ Mais dès lors le tribunal révolutionnaire de
Brest pouvait très largement en tenir lieu.
Ce tribunal, renouvelé lui-même comme on vient de le
voir, allait regagner le temps perdu ". C'est le 17 ventôse
(7 mars 1794) que Jean-Bon Saint- André avait installé à
Brest le président et l'accusateur public dont une lettre du
13 lui avait annoncé le passage bruyant à Landerneau. Le
18, le substitut Grandjean avait fait réinstaller la guillo-
tine et commandé minutieusement ce qui devait servir, soit
au transport des condamnés, soit à l'enlèvement des cada-
vres \ Le 22, le tribunal reprit séance, en faisant compa-
1. Levot, p. 2113.
2. Levot, p. 203.
3. Sur les actes du tribunal révolutionnaire de Brest, et notamment sur
le registre de ses jugements, voy. la note III aux Appendices.
4. Levot, p. 270.
48 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
raître devant lui Hervé Brolstaille, négociant, ancien
administrateur de Morlaix. Donzé-Verteuil inaugura la
série de ses actes d'accusation par une pièce qui était
comme le tableau en raccourci de tous les ennemis de la
Révolution dont il comptait demander les têtes :
Parmi les nombreux et impuissants ennemis de la Révolu-
tion, disait-il, il en est plus d'une espèce et qui diffèrent par
leurs vues et leurs moyens. Les uns, vils esclaves de ces bri-
gands couronnés, dont l'Europe entière sera purgée, se sont
armés au dehors contre la liberté. D'autres, plus indignes
encore, répandant à grands flots tous les poisons de l'aristo-
cratie, du royalisme, du fédéralisme, du fanatisme, ont porté
la guerre sur leurs propres foyers, le fer dans le sein de leur
patrie. D'autres, pour l'asservir, l'ont lâchement trahie en
livrant des places, en retenant la hache républicaine levée sur
d'infâmes cohortes,... sur d'odieux despotes.... D'autres, aban-
donnant la terre de la liberté et de l'égalité au moment de leur
résurrection, sont allés échanger au loin des bras et des tré-
sors contre le deuil et les livrées de l'esclavage. D'autres enfin
ont décrié le papier monnaie de la République, entretenu des
correspondances avec les ennemis de la République, déploré la
mort du dernier de ses tyrans, fait passer des secours aux
émigrés, affiché le regret pour l'ancien régime, l'horreur pour
le nouveau ^
Tout cela pour reprocher à Broustaille d'avoir fait passer
à un émigré une somme provenant de ses biens. Mais c'en
était assez pour qu'il fût constant (Donzé-Verteuil le savait
par son habitude du tribunal révolutionnaire de Paris) que
l'accusé « avait agi à dessein d'opérer une contre-révolu-
tion en France, d'en favoriser l'entrée aux ennemis de la
République et d'y établir à la place de la liberté et de l'éga-
lité l'ancien régime avec toutes ses horreurs -. «Broustaille
fut condamné, et exécuté le lendemain.
Le 23 (13 mars), c'était un prêtre réfractaire, François
Le Coz : il suflit pour l'envoyer au supplice de constater
son identité.
1. Lcvot, p. 271.
■2. l'jld., p. 272.
CH. VII. — LA BRETAGNE 49
Le 26 (16 mars), un marin, François Li: Gouy, quartier-
maitre du vaisseau VImpétueux; il s'était permis de regretter
l'ancien régime. Pour son exécution on dressa la guillotine
sur un ponton, afin d'en donner le spectacle à la flotte, et
le <( veng-eur » Ance, tenant sa tète sanglante, la montra à
chacun des vaisseaux que l'on avait groupés à l'enlour '.
Le 28, un autre marin, Jean-Marie Jézéquel, fut con-
damné à la déportation pour avoir tenté de faire passer
en barque des émigrants en Angleterre. Il avait déjà été
jugé pour ce fait et condamné à l'amende, comme ayant
manqué de faire sa déclaration ^ Mais l'exception de la
chose jugée n'était point admise en pareil lieu.
Un grand nombre de condamnations suivirent pour les
crimes nouveaux qui, dans le code révolutionnaire, entraî-
naient peine de mort.
Prêtres réfractaires. — C'est le cas le plus fréquent, avec
la peine de la déportation pour ceux qui leur avaient donné
asile ^. La mort fut plus tard le prix de celte hospitalité.
Émigrés. — On traita comme tel François Nicolas Phi-
ciNOT, ancien notaire à Troyes, qui était sorti de France en
1790 pour se soustraire à ses créanciers : il cherchait un
accommodement avec eux, et, sur l'assurance que la loi
contre les émigrés ne lui était pas appliquable, il revenait
de Londres avec un simple affidavit du lord-maire, quand
1. Levot, p. 273.
2. Ibid., 214.
3. Prêtres réfractaires. — Jean Drévez, ancien curé de Saint-Sauveur de
Brest, o germinal (25 mars}: deux de ceux qui étaient accusés de l'avoir
recelé furent celte fois acquittés. — 24 germinal (13 avril), Jean-Marie
Habasqce et Guillaume Peton, arrêtés chez des cultivateurs avec leurs
objets sacrés; les deux hôtes presque octogénaires, vu leur âge, furent
simplement condamnés à la réclusion. — 27 germinal (16 avriD, Jean-
Marie Branellec; la veuve Le Gcex qui l'avait reçu, déportée. — 25 floréal
(14 mai), Jean-Sébastien Rolland: son hôte, mis en jugement avec lui.
fut condamné à la déportation. Notons que pour Rolland le jugement
n'est pas même formulé. Le tribunal « ordonne que Le Roux [qui avait
déposé en sa faveur] soit conduit au château comme faux témoin; à
l'égard de Rolland, qu'il sera livré dans les vingt-quatre heures à l'exé-
cuteur ». Registre du tribunal révol. de Brest, P 16.) — L'exécution sans
la condamnation !
H. — 4
oO LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
le bateau qui le portait fut capturé par Vlnsiirgent. Arrivé
à Brest, il se présenta devant Jean-Bon Saint-André, qui
le fit écrouer (1 germinal, 21 mars), et quatre jours après
il était condamné et exécuté. Le 8 germinal (28 mars),
une pauvre femme, Françoise Boehhex, couturière, trico-
teuse et malheureusement aussi commissionnaire, accusée
d'avoir fait, en cette qualité, plusieurs voyages à Guer-
nesey, à Londres et même en Allemagne, eut le même
sort.
Propos, écrits contre-révolutionnaires, ou simplement
possession d'écrits contre-révolutionnaires, le crime le plus
commun devant cette sorte de tribunaux. Toutes les classes
fournirent leurs victimes. Le 8 germinal (28 mars), Anne
PichotKerdiziex, dont un frère, administrateur de Quimper,
s'était prononcé contre les montagnards. On l'accusait
d'avoir attenté à l'égalité en se faisant peindre des armoi-
ries, d'avoir eu en sa possession le testament de Louis XVI,
des cantiques, des prières pour le roi; catéchisé le peuple
dans l'église, entretenu des relations avec des prêtres
réfractaires, etc. L'accumulation de ces charges prouvait
bien qu'on ne voulait point qu'elle échappât.
Le 27 (16 avril), Jean-Pierre Hippolyte, ancien soldat, qui
avait maudit les assignats, exprimé le regret de n'avoir
pas rejoint les brigands, dit qu'il était sorti de France avec
230 gentilshommes, etc., tous propos qui, s'ils étaient
constants, ne pouvaient être que d'un fou ou d'un homme
ivre.
Le 2 floréal (21 avril), deux charpentiers, J.- J.- François
Levée et Joseph Algant, accusés d'avoir voulu débaucher
les matelots, en disant qu'il était plus avantageux d'être au
service des Anglais que de la République.
Le 1 1 (30 avril], un tailleur, Edmond-Félix Roussel, pour
des cris séditieux, et le caporal Fabien Croy, qui avait écrit
le 3 ventôse (21 février) au commandant de son bataillon :
Citoyen, depuis quatre ans, nous sommes travaillés par une
révolulion qui nous a conduits à l'anarchie et à la guerre
CH. VII. — LA BRETAGNE M
civile, et considérant que, non contents d'avoir fait mourir le
roi, ils ont encore renversé l'autel et introduit lidolàtrie en
France, aussi je désapprouve cette nouvelle constitution, je
demande ma démission du grade de caporal, et à ne servir que
pour fusilier dans les troupes de la République '.
Arrêté, on l'avait trouvé porteur d'un crucifix et de deux
pièces qu'on estimait de son écriture : c'était une protes-
tation contre la constitution civile du clergé.
L'étraugeté de la lettre avait inspiré la bonne pensée de
le faire examiner par des docteurs, et ils avaient déclaré
(( qu'il leur avait paru avoir le cerveau très faible et même
bourrelé par ses idées et ses sentiments religieux poussés
jusqu'au fanatisme ». Mais la folie par fanatisme n'était
point une excuse aux yeux du jury, et Croy fut condamné
comme « coupable d'avoir composé, dans toute la plénitude
de sa raison, des écrits tendant à l'avilissement de la repré-
sentation nationale - ».
A ces sentences il convient de joindre plusieurs condam-
nations à de moindres peines " et même quelques acquit-
tements \
Le tribunal subit dans ces derniers jours des remanie-
ments où l'on s'étonne de retrouver la main de Saint-
André. Le secrétaire de l'accusateur public, l'actif et
1. Levot, p. 290.
2. Ibid.
3. Kerlé.vn père et fils, ex-noble-^, détention de fusils de chasse : dépor-
tation, G germinal (26 mars 1794). .Marie-Jeanne Bury, femme divorcée de
réniigré Pinard et remariée à Armand-Isidore Le Silvai.n. gendarme :
elle était accusée, ainsi que Le Silvain, d'avoir soustrait des meubles et
de l'argenterie du premier mari, choses qui devaient appartenir à TÉtat
par la confiscation. Le Silvain fut condamné à quatre ans de fer et sa
femme à quatre ans de réclusion (3 floréal, 22 avril).
4. Michel-Louis-Marc Lesqui.n, négociant à Morlaix, et Daniel-Nicolas
MiORCEC DE Kebdanet. homme de loi à Lesneven, accusés d'intelligences
avec les émigrés, IG floréal i^5 mai 1794). Lesquin, acquitté, fut retenu en
prison jusqu'à la paix; Kerdanet, mis en liberté. Son défenseur avait
produit une grande impression sur l'auditoire, en tirant de son dossier
et produisant à l'audience des pièces qui montraient combien le dénon-
ciateur était l'obligé de l'accusé. L'indignation du public menaçait de se
tourner conlr-î le tribunal. Kerdanet fut acquitté sans que l'accusateur
)iublic osât le retenir. [Ibid.. p. 211-293.)
52 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
redoutable Bonnet, reçut un traitement égal à celui de
juge et se vit bientôt après nommé substitut; un qua-
trième juge fut institué, et Saint-André, auteur de ces
arrêtés, décida même que les fonctions de juge pour-
raient être remplies par les substituts dans les procès où
ils ne prendraient point la parole : confusion des deux
ordres de magistrature, qui pouvait appeler le même
homme à résoudre comme juge l'affaire dans laquelle il
avait requis comme accusateur ' ; et le jury, comme le
tribunal, fut modifié dans sa composition par le représen-
tant (P*" floréal, 20 avril). Saint- André, qui avait montré
tant de répugnance, à l'origine, pour l'institution du tri-
bunal; qui avait quitté Brest pour ne point l'établir et
n'y était rentré qu'à la condition de ne s'en point occuper,
en était donc venu à le remanier lui-même, et il en avait
fait tellement sa chose qu'à la veille de s'embarquer
pour aller, avec Villarct-Joyeuse, protéger l'arrivée d'un
grand convoi de vivres, attendu d'Amérique ^ ce fut au
tribunal révolutionnaire qu'il s'en remit du soin de
veiller à la tranquillité de la ville, lui déléguant tous ses
pouvoirs :
Le représentant du peuple dans les départements mari-
times de la République,
Arrête que, conformément à la déclaration qu'il en a faite
au Comité de salut public, il se repose, en son absence de
Brest, de la tranquillité et de la sûreté publique, sur la vigi-
lance et sur la fermeté du tribunal révolutionnaire séant en
cette commune; qu'en conséquence l'accusateur public est
autorisé à requérir, toutes les fois qu'il le jugera nécessaire
pour le service du tribunal et le libre exercice de la justice,
toutes les espèces de forces armées composant la garnison de
Brest, lesquelles, sous la responsabilité de leurs chefs respectifs,
seront tenues de déférer sur-le-champ à ladite réquisition, et
de se conformer exactement et sous peine de désobéissance,
1. Lcvot, p. 278.
2. Expédition (jiii réussit, mais (|iii coùln à la France une partie de sa
flulle dans les sanglantes batailles des U et 12 prairial (30 et 31 mai 1794).
en. VII. — LA BRETAGNE 53
aux ordres et à la consigne qu'elles recevront de l'accusateur
public près ce tribunal.
Jkan-Bon Saint-André '.
Toute la force armée de Brest aux ordres du tribunal
révolutionnaire ! c'est ce qui fit accuser plus tard Jean-
Bon Saint-André d'avoir concouru à l'établir. Il ne l'éta-
blit pas, il l'accepta seulement; mais par cet arrêté il
l'avait investi de pouvoirs tels que le tribunal révolution-
naire de Paris lui-même n'en avait jamais connu. Tout
ce qu'on peut dire, c'est que le tribunal n'usa point de
cette dictature dont il aurait été fort embarrassé, sans
doute, et que l'arrivée de Prieur (de la Marne), trois jours
après le départ de Saint- André, fit naturellement cesser;
mais l'acte n'en est pas moins énorme en lui-même et
prouve combien, en ces temps de tourmentes, toutes les
idées sur les limites et la distinction des pouvoirs se trou-
vaient confondues.
C'est peu de jours après avoir reçu ces témoignages de
la confiance du représentant que le tribunal entama le
grand procès des administrateurs du département du Finis-
tère.
J'ai dit ailleurs ^ comment ils s'étaient compromis par
un opposition courageuse aux entreprises de la Monta-
g-ne avant et après le 31 mai. Dès que les vainqueurs de
cette funeste journée eurent été rassurés par la défaite
de leurs adversaires dans réchauffourée de Pacy-sur-Eure
ou Yernon, ils recoururent, pour achever leur triomphe,
aux armes que leur offrait leur justice. Quiconque avait
1. 23 floréal, Arch. nat.. AF II. carton 125, dossier 2, pièce 1. — Cf. Levot,
p. 228. — Par un autre arrêté du 19 floréal : « Considérant qu'il a été fait
et qu'il se fait chaque jour dans ce département une multitude d'arres-
tations sur prétextes ou faits qui, ne pouvant motiver d'accusation, peu-
vent être juf,'és par le représentant », il autorisait, vu sa prochaine absence,
le parquet du tribunal à statuer, en présence et de l'avis du président, sur
toutes les arrestations, et à ordonner, s'il y avait lieu, l'élargissement
des prévenus dans toute l'étendue des départements maritimes. (Levot,
p. 231.)
2. La Révolution du 31 mai et le Fédéralisme en 1793, t. I, p. 391 et suiv.
54 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
eu la pensée de les combattre était ennemi de la Répu-
blique et tombait sous le coup des lois portées au nom de
la Révolution. L'administration du Finistère fut décrétée
d'accusation (19 juillet 1793). Elle pouvait voir elle-
même que toute résistance était désormais impossible el
ne songea plus qu'à désarmer, par sa soumission, le parti
triompbant.
La délibération qu'elle prit à cet égard présentait dans
les considérants ses excuses :
Considérant que l'administration du Finistère a obtenu deux
fois de la Convention l'honorable témoignage d'avoir bien
mérité de la patrie ;
Considérant qu'elle n'a rien fait qui ait démenti cette décla-
ration et que toutes ses mesures n'ont eu d'autre but que de
maintenir l'unité et l'indivisibilité de la République, la liberté,
l'égalité et le respect des lois;
Le procureur général syndic entendu :
Le conseil général du département rétracte son adresse aux
habitants des campagnes, du 9 juillet, dont les termes indé-
cents ont été insérés à la hâte dans une lettre qui a été
imprimée, sans avoir été mise en délibération, ni signée indi-
viduellement ^
Le représentant Cavaignac, ayant reçu une copie de
cette pièce, la transmit à la Convention avec des observa-
tions qui tendaient à la faire agréer :
Je présume, disait-il, citoyens collègues, que vous aurez été
touchés du repentir des habitants de Quimper et des adminis-
trateurs, et que vous aurez rapporté le décret qu'une juste et
indispensable sévérité vous avait forcés à rendre. Les vœux
que je forme pour cet acte de clémence ne doivent pas vous
être suspects. Sevestre et moi avons eu à vous porter contre le
département du Finistère des plaintes extrêmement graves.
Son retour aux bons principes et son ralliement à la Conven-
tion nationale doivent tout faire oublier ^
1. Voir, pour le reste de l'arrêté, Levot. p. 306.
2. Ibid., p. 308.
cil. VII. — LA BRETAGNE 53
Mais les administrateurs avaient à Brest et dans d'autres
villes du Finistère des ennemis qui avaient trop d'intérêt
à ce que le décret reçût son exécution '. Le décret fut
maintenu, étendu même. Dix-neuf administrateurs étaient
nommés dans le décret primitif-; trente furent arrêtés.
Plusieurs, iT est vrai, s'étaient constitués prisonniers
volontairement. L'administration de Quimper avait été
décrétée d'accusation pour une adresse aux communes du
département : or plusieurs ne l'avaient point signée; mais
n'y avaient-ils pas consenti? n'en étaient-ils pas morale-
ment complices? Il n'en fallait pas tant pour être sus-
pects, et il n'était pas bon do rester sous le coup d'une
poursuite. Dix-neuf avaient été distribués entre les pri-
sons de Quimper, de Carliaix, de Morlaix, de Landerneau.
Dix autres, dirigés sur Paris et retenus à Rennes, furent
transférés au cliâteau de Brest avec un de leurs collègues,
et ce fut là aussi que les premiers leur furent réunis pour
être jugés ^. Les mémoires justificatifs que plusieurs
avaient publiés dans l'intervalle ^ ne purent prévenir ce
dénouement.
L'acte d'accusation qui répondait à leur requête fut
remis, non pas à cliacun d'eux, mais à leurs défenseurs
Riou Kersalaun, Leliir et Cbiron, en trois expéditions, une
pour cliacun, le 30 floréal au soir, veille du jugement.
C'est en quelques lieures que les trois avocats durent
recueillir leurs moyens de défense. Le lendemain, dès le
malin, l'accusateur public, invoquant l'arrêté récent qui
donnait au tribunal le droit de requérir toute la force
1. Royou, dit Guermeur, emprisonné par la précédente administration,
Perrin le démagogue, et à Carhaix, doux autres terroristes, Blanchard.
Vallée.
2. M. Levot, p. 303, en nomme 18. II renvoie pour le décret à M. du Chà-
tellier. Histoire de la Révolution dans les départements de Vancientie Bre-
tagne, t. V, p. 293. (Au lieu de Lenoan lire Morvan.) M. du Chàtellier
en nomme 19, y compris le secrétaire général.
3. 18 germinal. Du Chàtellier, t. IV, p. 123.
4. Le deuxième est du 28 ventôse (18 mars 1794). Du Chàtellier, t. IV,
p. 123 et 129.
56 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
armée, avait mis sur pied toute la garnison. Quatre mille
hommes bordaient les rues et huit cents soldats de
l'armée révolutionnaire faisaient escorte aux accusés. Les
deux premières séances furent consacrées à la lecture des
pièces; les débats ne commencèrent que le troisième jour,
et quels débats! Le premier témoin, un imprimeur de
Landerneau, faisant une déposition dont les accusés pou-
vaient tirer avantage, le président Ragmey le fit conduire
au Cbâteau pour y être détenu jusqu'à nouvel ordre; un
autre, déposant dans le même sens, le président lui fit
fermer la bouche par un gendarme. La défense ne fut
guère plus libre. Les avocats s'étaient partagé ainsi la
tâche : Riou Kersalaun devait traiter la question géné-
rale; Leliir, ce qui s'appliquait à chacun des accusés.
Riou Kersalaun avait à peine commencé que Ragmey,
l'interrompant, lui dit : <( Avant que tu ailles plus loin,
le tribunal a besoin de connaître tes opinions person-
nelles sur les arrêtés de cette administration » ; et comme
Riou demeurait tout interdit : « Le tribunal, continua
Ragmey, t'interpelle de l'expliquer et te demande si tu
ne regardes pas ces arrêtés comme liberticides, parce
que, d'après ta réponse, il aura peut-être des mesures à
prendre contre toi '. »
Les faits qui servaient de base à l'accusation étaient
constants, du moins pour tous ceux qui avaient signé les
actes. Ces actes étant réputés criminels, les signataires no
pouvaient être acquittés qu'en raison de l'imiocence de
leurs intentions. Les accusés et leurs défenseurs deman-
daient donc que la question intentionnelle fût posée au jury,
conformément à la loi du 21 octobre 1791. Mais le président
répondit par la loi du 26 frimaire an II qui la supprimait.
Il se borna donc à ces questions :
1" Est-il constant qu'il a existé une conspiration contre la
liberté du peuple français, tendant à rompre l'unité et findi-
1. Levot, p. 311-316.
cil. vu. — LA BRETAGNE S7
visibilité de la République, à allumer le feu de la guerre civile
en armant les citoyens les uns contre les autres, en les provo-
quant à la désobéissance à la loPet à la révolte contre l'au-
torité légitime de la représentation nationale?
2° Les accusés (la question était posée pour chacun d'eux)
sont-ils convaincus d'être auteurs ou complices de cette cons-
piration?
La réponse no pouvait pas être douteuse sur la première
question: qui eût douté aurait été jugé complice du crime;
elle fut négative sur la seconde pour quatre des accusés ' :
Les vingt-six autres furent coudamnés à mort -.
Le matin même, toutes les mesures étaient prises en
vue de l'exécution : Ance, le vengeur du peuple, avait
commandé la charrette. C'était l'usage à Paris; cela sur-
1. François-Marie Bienvenu, liomme de loi et notaire; Vincent-Julien
Descocrbes, homme de loi; ParNÉ. marchand, et Le Cornec, homme de
loi; les trois premiers avaient depuis donné à la Révolution de tels gages
qu'on ne les avait mis en jugement que pour la forme. Trois autres
étaient au nombre des accusés avec cette indication : Poulain (Auguste),
Baron-Boisjaffkay, actuellement à Paris, et Le Goazre (François-Marie-
Hyacinthe), fugitif. Ils ne furent donc point, à cause de cela, compris dans
le procès. (Levot, p. 320.)
2. 1° Kergariou (François-Louis de), ancien maréchal de camp et chevalier
de Saint-Louis; 2" Brichet (.Mathieu-Michel-Marie), homme de loi et ex-pro-
cureur général syndic du département du Finistère; S" Aymez (Jacques-
Remy), négociant, ex-secrétaire général de l'administration départemen-
tale; i" MoRVAN (Olivier-Jean), homme de loi; o" Guillier (Louis-Jean-Marie),
marchand; 6° Bergevin Pierre -Marie de), homme de loi; 1" Dubois
(Joseph-Marie), juge au tribunal du district de Landerneau ; 8" Doucin
(Thomas-Bernard), homme de loi; 9° Derrien (Louis), cultivateur; 10" Postic
(Yves), cultivateur; II" Guny (Antoine), négociant, ancien militaire;
12" Le Roux (Guillaume), marchand de toile; 13° Le Prédour (Louis-Joseph-
Marie), homme de loi et juge au tribunal du district de Chàteaulin ;
14° Daniel Kersaux (Yves); 15° Expilly (Louis-.\lexandre), ex-curé de Saint-
Martin de Morlaix, ex-évêque constitutionnel du Finistère; 16° Herpeu
(Guillaume), juge au tribunal du district de Pont-Croix; 17° Mérienne
(Jean-Louis), sous-chef des vivres de la Marine; 18° Malmanche (Charles-
François), chirurgien, ancien maire de Brest; 19» Banéat (Charles-François),
marchand et cultivateur; 20» Lepennec (Jean-Marie), homme de loi; 21° Le
Thoux (Julien), juge au tribunal du district de Quimper ; 22° Déniel
(François-Marie), marchand et cultivateur; 23° Moulin (Julien), militaire
réformé; 24° Le Gac (Yves), homme de loi; 23" Piclet (Louis), homme de
loi, juge à Pont-Croix; 26» Le Denmat-Kervern (Yves-Joseph-Louis),
homme de loi (Levot, p. 320-323). — Notons que Le Prédour, qui est bien
compris dans la condamnation, est omis sur le registre dans la liste des
accusés (f°' n et suiv.).
o8 LES REPRESENTANTS EN MISSION
prit à Brest : car il n'y avait encore qne des accusés
devant leurs juges. Donzé-Yerteuil, non moins sur de
son fait, avait, lui, commandé pour ses clients un grand
repas : un repas de trente couverts « bien servi, mais
sans couteaux », et il avait fait rechercher en ville « trente
bouteilles du meilleur vin, parce que l'humanité, disait-il,
exigeait qu'ils fissent au moins un bon repas avant de
mourir ». Trente couverts! ïl voulait paraître compter
que les trente seraient condamnés. Mais les condamnés
se refusèrent à sa politesse. Ance put donc, sans plus de
retard, les soumettre à ses lugubres préparatifs et les
mener sur la place du Triomphe du peuple (place du Châ-
teau), où ils furent exécutés (2 prairial, 20 mai 1794) '.
On dit que pour montrer leurs têtes au peuple, selon
l'usage pour les grands criminels, il eut l'ingénieuse idée
de les ranger toutes, les unes auprès des autres, sur l'es-
planade de la guillotine, de composer, selon l'expression
de la pétition de Brest, présentée à la Convention nationale
le 11 frimaire an III, «■ un parterre avec ving"t-six tètes
de suppliciés- ».
C'était une fantaisie d'amateur! Mais ce qui était un
nouvel outrage à ces victimes, c'est la lettre adressée par
l'accusateur Douze- Verteuil, le G prairial an II, au Journal
de Paris : « Avant-hier, dit-il, vingt-six administrateurs du
Finistère ont porté leurs têtes sur l'échafaud. Ces messieurs
voulaient donner la ci-devant Bretagne aux Anglais ^.
1. Cf. Arehiv. nat., VV. 121, pièce 106 : « L'exécution des vingt-six admi-
nistrateurs susdits a eu lieu le même jour, entre six et sept heures du
soir, à la vue d'un peuple immense qui. à la chute de chaipie tète, s'écriait,
avec l'accent le plus prononcé et le mouvement des chapeaux levés en
l'air : Vive la République ! »
2. Moniteur du 13 frimaire an III (3 décembre 179i).
3. Du Chùtellier, Brest et le Finistère, p. 188. Prieur (de la Marne) avait
écrit de Brest au Comité de salut public le i prairial (23 mai 1794) : « Des
Irenle-un administrateurs ci-devant du département du Finistère, vingt-
six ont payé hier de leur tète leurs infâmes projets contre-révolution-
naires; toutes sûretés furent prises; ce qui, joint au concours de la
grande majorité du peuple, formait un cortège imposant. Les cris mille
fois répétés de vive la Ré publique '. raccompagnaient, et ce qui est bien
CH. VU. — l.A BRETAGNE 59
Un fait viaimoiit monstrueux qui semble résulter des
pièces ofticielles, c'est que les actes de décès des condamnés
furent dressés avant leur exécution. Les actes sont datés de
cinq heures du soir et un extrait du jugement de condamna-
tion porte que l'exécution eut lieu entre « six et sept heures
du soir S). Le greffier, en constatant l'exécution par avance,
voulait peut-èlrc se donner le temps de l'aller voir, sans
retarder son dîner.
Le jugement des hommes qui avaient prétendu résister
à la révolution du 31 mai fut suivi de celui d'autres
hommes qui avaient provoqué ;i cette résistance : Thomas-
Marie Raby, étudiant en droit; Jean Yves Daniel du Coloé,
lieutenant de gendarmerie, et Jean-César SiviiMant, g-reffier
de la cour martiale de Brest.
Raby, à dix-huit ans, avait été un des promoteurs de la
Révolution à Quimper en 1789; il s'était montré ardent
révolutionnaire dans tous les troubles qui suivirent, tenant
un des premiers rôles dans l'affaire des Suisses de Chàteau-
vieux, demandant la déchéance du roi, applaudissant à sa
chute. Mais il s'était trouvé à Paris au mois de mai 1793 ; il
avait partagé les sympathies des députés de son pays pour
la Gironde, et, revenu à Quimper après la révolution du
31 mai, il avait fait au département un récit détaillé, tout
plein de son indignation. Sur la demande du département,
il l'écrivit et le signa. On avait donc contre lui un témoi-
gnage de sa propre main; et Donzé-Verteuil ne manque
pas de s'en servir dans l'acte d'accusation. Du Coloé avait
pris part à l'organisation de la force fédéraliste; Siviniant
avait été député à ÎSantes pour étendre le mouvement.
Donzé-Verteuil le constate; mais c'est surtout contre Raby
qu^il s'acharne, comme il arrive entre révolutionnaires
flatteur pour le tribunal qui a prononcé, c'est qu'il n'a fait ([ue confirmer
le jugement que le peuple avait porté lui-même pendant l'instruction. »
(Arch. nat.. AF II. carton 1"2, prairial, pièce 4 ] La pétition des habitants
de Brest du 2 frimaire an III (l^f décembre 1194) montre à quoi se rédui-
sait le peuple de Prieur.
1. Levot, p. 325 et les pièces qu'il cite.
60 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
contre les agents les plus actifs d'une opinion rivale. Le
jeune Raby fut condamné et les deux autres acquittés;
Donzé-Verteuil avait demandé aussi leurs têtes; mais sa
victoire sur Raby lui fait oublier son écliec à l'égard des
deux autres. Il écrit à la Convention pour lui annoncer cette
grande nouvelle. Il ne craint pas de reproduire tous les
titres révolutionnaires de Raby, son activité, son ardeur,
à l'aurore de la Révolution, dans TafTaire des Suisses de
Cbâteauvieux, dans la journée de 10 août; mais
Le froid poison du modérantisme se glissa dans ses veines,
tandis qu'on allumait dans son cœur tous les feux de l'ambi-
tion. Parti de Paris après l'immortelle journée du 31 mai, ce
jeune bomme, profondément corrompu par le traître Kervé-
légan, son intime et son allié, à ce que je crois, vint répandre
parmi les autorités constituées et le,s sociétés populaires de
Brest et de Quimper l'esprit de trouble et de révolte contre la
Convention...
Il cbercliait en vain à donner le cbaniie sur l'énergie
que ce jeune liomme avait montrée jusqu'à la fin :
Raby, formé à l'école impure du fédéralisme, a montré
pendant l'instruction du procès une duplicité de caractère et
un feint amour de la République qui n'en a imposé à per-
sonne K
Le jugement des administrateurs du Finistère avait
ouvert devant Donzé-Yerteuil de plus vastes borizons. Le
tribunal révolutionnaire de Brest allait effacer le tribunal
révolutionnaire de Paris. Il s'agissait de mettre en juge-
ment une Hotte tout entière de 15 à 18 gros vaisseaux. Il
écrivait à quelque collègue du parquet de Fouquier-Tin-
ville :
Brest, 22 prairial, 2 de la Ri''piil)li(|uc une et indivisible.
Citoien,
Quoiqu'il paraisse qu'on est décidé à nous oublier à Paris,
nous n'en sommes pas moins attacbés à votre tribunal primitif,
et ce sentiment n'en sera pas moins durable.
1. LcYOt, ibUL, p. 329-337.
CH. VII. — LA BRETAGNE 61
Je t'invite de m'envoier au premier moment ce que depuis
longtemps jai demandé à Fouquier-Tinville; comme cela est
de ton ressort, je m'adresse directement à toi.
J'ai un besoin très pressant et très pressé du jugement
rendu par le tribunal de Paris, le 26 ou 27 nivôse, concernant
des officiers de la marine qui ont été guillotinés à Paris, parmi
lesquels se trouvent les noms de Duplessis-Grenédan, capitaine
du vaisseau de la Côte-cVOr , de Kœrnampren, capitaine du
Jean-Bart et Verneuil, et par le même jugement Lebourg, lieute-
nant du vaisseau le Sourville (sic), a été acquitté. C'est ce
jugement qu'il me faut absolument, vu qu'à ce moment j'ins-
truis le fond de cette affaire, unique en son genre, et peut-être
la plus solennelle qui puisse être portée devant un tribunal
révolutionnaire, /)u/,s-<yu'/7 est question de juger une armée navale
toute entierre qui alors était composée de I 5 à 18 gros vaisseaux.
Je t'invite donc à me faire faire sur-le-champ une expédition
(non pas un extrait), et de me l'envoyer incontinent. Montre
ma lettre à l'accusateur public, fais-lui mes amitiés, ainsi qu'à
tous nos camarades. Remets à Tinville un exemplaire du juge-
ment que vient de rendre notre tribunal, garde l'autre pour toi.
Adieu! je t'embrasse.
Donzé-Verteuil '.
Son projet n'eut pas de suite : Jean-Bon Saint-André
voulut-il au moins défendre sa flotte! Dans tous les cas,
l'énormité de l'instruction eût mené au delà de l'époque où
de pareils procès pouvaient se concevoir. Le tribunal con-
tinuait du reste ses procès ordinaires, frappant indistincte-
ment des nobles, des cultivateurs, des parents de victimes,
pour lettres reçues ou propos tenus -; des prêtres, le curé
de Plestin, Augustin Clech et deux pauvres femmes, la
mère et la fille, Anne et Anastasie Le Blanc, la mère,
âgée de quatre-vingts ans, coupables de lui avoir donné
1. Archives, W, 12), pièce 101.
2. Le 27 prairial, deux receleurs de prêtres, Jacques Pe.nglily. cultiva-
teur, et Yves Leroux, agent national, furent comdamnés à la déportation.
Le 28, Yves Laine, cultivateur, et la femme Duquéao furent condamnés,
le premier à six ans de fer, la seconde à six ans de réclusion, pour vente
et achat de deux boisseaux de froment en numéraire. Le juge de paix
Pierre Prigent, qui avait condamné le dénonciateur à Tamende. comme
calomniateur, fut condamné lui-même à six ans de fers. t.Levot, p. 339.)
En messidor, plusieurs condamnations à mort pour propos inciviques :
62 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
asile '. Enfin des fédéralistes aussi, il y en eut trois de
marque :
Florentin Le Buonsort, ex-procureur, ex-notaire-g-reffier
de la municipalité de Brest et juge du tribunal du district;
Pierre-Jean Rideau, ex-prètre, ex-administrateur de la
commune dlndre (Basse-Indre, près de Nantes);
Pierre Toullec, administrateur de Fliôpital, capitaine de
la garde nationale, administrateur du district.
Membres de la Société populaire de Brest, ils étaient
accusés de l'avoir faussée dans son esprit et poussée à ne
point accepter la constitution du 24 juin : <( C'était, dit l'acte
d'accusation, le triumvirat qui dirigeait les démarches de
cette société. »
Rideau s'était présenté avec une députation de la société
aux administrateurs du district, pour leur demander l'arres-
tation des représentants Sevestre et Cavaignac.
Le Bronsort faisait imprimer et distribuer les pamphlets
fédéralistes de Rennes, de Caen et de Quimper; il disait :
Je voudrais être assez riche jmur acheter tous les suffrages,
afin qu'on rejette la constitution; et encore : Que toute la
France adopte la constitution, seul je la rejetterai, parce
le l" (19 juin), Vincent-Marie-Urbain Glillier, frère cadet de l'adminis-
Irateur condamné à mort; il avait applaudi à la mort de Marat, approuvé
l'envoi de la force départementale, parlé mal de la faction de la Montagne
et censuré la Constitution.
Le 4 (22 juin), Louis Kérébel, accusé en outre d'avoir fait partie d'at-
troupements séditieux.
Le 21 (19 juillet), Marie Gigant, ancienne religieuse, pour propos ten-
dant au rétablissement de la royauté.
Relations avec les émigre's : le 9 messidor (27 juin), deux vieilles nobles,
Anne-Marie-Françoise de Coatanscours, veuve Lalway de l'Etang, ex-com-
tesse, et Suzanne-Augustine Barbier de Lescoët, veuve de Coatanscours,
ex-manpiise, arrêtées << pour n'avoir fréquenté que la caste nobiliaire et
avoir manifesté des principes contraires à la Révolution » ; condamnées
pour des lettres i[u'elles avaient reçues des émigrés, comme on pouvait
bien s'y attendre. (Levot, p. 342.) Le 19 (7 juillet), Yves-Michel Hervé de
Chefdobois, ancien maire de Léon, gérant trop lidèle des biens de plu-
sieurs émigrés. {Ibid., p. 3i8.)
1. 13 messidor (l^r juillet). Ajoutons un matelot suédois, Laurent Revers,
prisonnier sur le Patriote, coupable d'y avoir provoqué un soulèvement
parmi d'autres prisonniers (2i messidor, 12 juillet). Registre du tribunal
l'évolutionnaire de Brest, aux dates.
CH. VII. — LA BRETAGNE 63
quelle est le fruit du crime; il avait célébré le meurtre
de Marat et proposé d'élever un mausolée à son assas-
sin.
Toullec avait proposé d'établir un comité central de
résistance à l'oppression ; il avait dit, dans une assem-
blée extraordinaire de la société populaire , réunie, sur
sa convocation, à la Comédie, que la nouvelle constitu-
tion était l'ouvrage dliommes de sang ; il disait, s'appro-
priant la parole d'Isnard pour l'appliquer au moins par
ses vœux, qu' « il aurait volontiers passé la charrue sur
les ruines de Paris, après l'avoir détruit' ».
Nombre de témoins furent assignés pour affirmer la vérité
de ces faits : il en est un qu'on s'étonne d'y trouver, c'est
le juge Palis; et il s'en étonna lui-même, car il biffa son
nom de la sentence qu'il avait signée, en mentionnant
qu'il avait été témoin -. Quant aux témoins à décharge, on
les élimina comme n'ayant pas voté la constitution ou
pour toute autre cause. La sentence ne fut prononcée que
très tard; mais on ne voulut pas en remettre l'exécution
au lendemain, et l'on donne même un autre motif à cette
heure tardive :
« Quoique l'on fût, dit M. du Ghàtellier, aux plus longs
jours de l'année (25 messidor, 13 juillet), leurs bourreaux,
pour échapper, en partie du moins, à l'aninadversion publi-
que, décidèrent que leur exécution n aurait lieu que de nuit.
C'est donc aux flambeaux qu'ils montèrent sur l'échafaud.
Le Bronsort fut le premier à passer par les mains d'Ance.
A l'instant où l'on déliait les mains de Toullec, pour le
placer, après, sur la bascule, une partie des torches, portées
par les aides, vint à s'éteindre. « Mais je n'y vois plus, dit
Ance. — Voilà, » dit Toullec, saisissant la torche de l'un
des aides. Pour prix de cette fermeté, Ance laissa retomber
le couteau jusqu'à trois fois sur sa tête. C'était un des
jeux de ce monstre, quand une victime montrait trop de
1. Levot, p. 349-353.
2. Levot, p. 353, et Registre du tribunal révolutionnaire de Brest, T 31.
64 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
courage. Mérienne, l'un des 26 adminislraleurs du Finis-
tère, avait subi la même torture \ »
Le mois de messidor avait eu sa fournée, destinée à
faire le pendant de celle des administrateurs du Finistère.
Elle comprenait les douze membres du district de Lan-
nion et les treize du comité de surveillance de Longuivy,
accusés de prévarication dans l'exercice de leurs fonc-
tions; mais le substitut Bonnet, dans l'instruction de
l'affaire, aurait donné bien d'autres prises contre lui, s'il
y avait eu un autre substitut pour le poursuivre. Les
accusés furent acquittés, sauf deux : François-Louis-Bar-
tliélemy Cadiou, président du tribunal et substitut de
l'ag-ent national du district de Lannion (singulier cumul),
et Jean Morvan, officier de santé, qui furent condamnés
aux fers -.
Le mois de thermidor ne promettait pas moins que celui
de messidor. Presque chaque jour compte quelque vic-
time, de toute condition, pour tous délits : propos incivi-
ques, cocardes foulées aux pieds, etc. ^
Le 12, quand s'accomplissait à Paris la dernière expia-
tion du despotisme de Robespierre, on était encore, à
Brest, aux plus mauvais jours de la Terreur et treize
accusés comparaissaient devant le tribunal : c'était un
capucin, Yves Mével, et douze personnes (un homme et
onze femmes) à qui l'on reprochait de lui avoir donné
asile, ou d'avoir gardé des écrits, tenu des propos ten-
dant au rétablissement de la royauté, moyen aisé de
1. Du ChàtelUer, Bresl et le Finistère sous la Terreur, p. 197; Berriat,
t. I, p. 249, et Levot, p. 354.
2. Levot, p. 345.
3. Le 1er (19 juillet), un tailleur de pierre, canonnier de marine, François
Grard, était condamné à mort pour avoir exhorté des soldats à s'enrôler
parmi les brigands de la Vendée; le 3 (21 juillet), un bonnetier, ancien
chantre, François Beaugeard, pour avoir foulé aux pieds la cocarde natio-
nale. Le S, Dejean était condamné à la dégradation pour n'avoir pas
voulu prêter le serment civique; le 1 (25 juillet), un officier municipal de
Carhaix, Le Gogal, fédéraliste rallié et repentant, était acquitté: mais
le 11 (29 juillet) Jean Mingant, accusé de fournitures infidèles, était con-
damné à mort. (Registre, aux dates, et Levot, p. 354.)
CH. VII. — LA BRETAGNE 6S
perdre ceux dont on voulait se défaire. Parmi les femmes
il faut citer Modeste-Emilie de Fousanz, d'une ancienne
famille du pays. Elle avait reçu, comme noble, l'ordre de
s'éloigner des côtes; elle avait choisi Caen pour rési-
dence, mais, étant sans ressources, elle avait sollicité
d'une amie un secours pour s'y rendre : elle habitait, en
attendant, Morlaix. Elle s'y trouvait dans la demeure où
logeait le capucin; elle fut arrêtée avec lui et les autres
personnes de la maison. C'est ce qu'elle expose elle-
même dans une lettre adressée à Donzé-Verteuil, avec
l'expression de la confiance qu'elle avait dans « sa pro-
bité si universellement reconnue \ » compliment analog-uc
à ceux que recevait Fouquier-Tinville lui-même. On aurait
pu relever contre elle un fait qui se trouvait consigné
dans un registre de la commune de Guerlesquin, où elle
avait résidé. Interpellée de dire « si elle déclare avoir
eu horreur de la royauté et applaudi à la destruction de
Louis XVI, dernier tyran, et de s'expliquer par oui ou
par non », elle avait répondu 7ion et avait signé sa
réponse '. L'accusateur public ne paraît pas avoir eu
ce registre sous les yeux, et il se borne à comprendre
l'accusée parmi les complices en fanatisme du capucin
Mével. Cinq furent condamnés à mort : le capucin Mével,
Mme Ruvilly-Lesaux, Mlle de Forsanz, Mlle Demaret Le
CoANï et Barbe Jago; six à quatre ans de réclusion et deux
acquittés ". Les cinq condamnés furent exécutés le même
jour.
A la mort d'Emilie de - Forsanz se rapporte un trait
monstrueux. On raconte que le juge Palis, ancien élève
chirurg-ien, avait tenté de faire condescendre la jeune lille
à son impure convoitise. Il se promit pourtant bien de
l'avoir. Après l'exécution, quatre corps furent conduits
1. Arch. nat., W, dossier 542, pièce 62; Levot, p. 359, et Berriat Saiiil-
Prix, qui reproduit la lettre, p. 250.
2. Arch. nat., W, dossier 3i2, pièce 74, et Levot, p. 358.
3. Arch. nat., W, doss. 542, affiche jointe au dossier.
66 ' LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
au cimetière; le cinquième, celui de la noble fille, fut porté
à la salle de dissection (c'était le domaine de Palis) et
livré tout sanglant à la lubricité du juge infâme \
Un des derniers jugements frappa Gabriel-Louis Moreau,
ex-juge au tribunal de Morlaix, et Marie-Barbe-Jacobe de
KerjéCtU. Moreau était accusé d'avoir transmis des fonds à
Barbier de Lescoët, émigré, dont il était le receveur, et
Mlle de Kerjégu d'avoir écrit à Mlle de Lescoët et à Leflocb,
ancien receveur de M. de Lescoët : elle avait, dans une de
ses lettres, gémi sur la persécution des prêtres réfractaires.
Moreau était le père du général qui commandait alors une
division de l'armée du Nord et de trois autres enfants qui
étaient sous les drapeaux. Il fut exécuté le 13 thermidor,
trois jours après que son fils, rangé déjà parmi les meilleurs
officiers de la République, avait enlevé l'île de Gadsand et
presque au moment où il allait prendre le fort de l'Écluse.
Sur la lettre que le général, tardivement instruit du péril de
son père, écrivait au citoyen Yerteuil, accusateur public,
Verteuil se contenta d'écrire pour toute réponse : Con-
damné à mort -.
Cette condamnation fut prononcée comme on savait
déjà les événements du 9 thermidor. Le tribunal n'y
voyait pas de raison pour suspendre ses séances. On ne
pouvait cependant point paraître ignorer ce qui se pas-
sait à Paris. Mais était-ce la fin de la Terreur? Les ter-
roristes n'en croyaient rien; et Prieur (de la Marne) ne
voulait pas qu'on le' crût dans le Finistère. En écrivant à
la commission administrative du département à Lander-
neau :
Réunissons-nous autour de la Convention nationale, seule
palladium de la liberté, seul point central où doivent aboutir
nos vœux ;
1. Du Cliàlellier,p. 133; Berriat, p. 249. M. Levol (p. 362) donne une
autre version, ([ui atténue riiorreur de l'acte, sans lui ùter son caractère
d'infamie.
2. Berriat, t. I, p. 24i: Levot, p. 363.
en. VII. — LA BRETAGNE 67
il ajoutait :
Surtout redoublons d'activité pour veiller [surveiller] les
aristocrates et les conspirateurs, qui cherchent toujours à
profiter des moindres crises pour montrer une tête insolente;
que la hache de la justice nationale déjoue leurs complots,
tandis que nos armées triomphantes exterminent les tyrans et
leurs satellites •.
C'est ainsi qu'on venait de guillotiner Moreau père, au
lendemain et à la veille de victoires de son fils!
Le tribunal ne jugea pas prudent de garder non plus le
silence. Lui qui avait été formé, on le peut dire, de la main
de Robespierre, il envoya à la Convention son manifeste
contre « les conspirateurs » dont u la justice du peuple »
venait de faire « un si terrible exemple » :
Le tribunal, disait-il, considère cet événement mémorable
comme la victoire la plus signalée et la plus efficacement utile
aux intérêts de la République.
Et il immolait de nouAcUes victimes à la Terreur, en
frappant, le 18, un noble, Malescot de Kerangoué, accusé
de correspondance avec les ennemis de la Révolution
et de brochures fanatiques; le 19, un des complices de
l'évasion des députés girondins, Charles-Marie Delaporte
Belval". Le 22, venait une affaire qui promettait à l'exé-
cuteur une riche proie. Trois cocardes blanches, trouvées
sur la plage après le naufrage de la Carmagnole et qui pro-
venaient de cette frég-ate, avaient fait arrêter le capitaine
d'armes Rogueur, trois lieutenants de vaisseau, trois
enseig"nes, un officier civil et huit officiers, marins et
soldats, comme coupables d'avoir voulu rétablir la royauté
en France. Rogueur convenait qu'il avait eu en sa pos-
session ces cocardes; il avait refusé de les brûler, disant
qu'en y ajoutant du rouge et du bleu, il en ferait des
1. Levot, p. 366.
2. Les trois antres coaccusés, Michel Le Sganvic, Henri Magmknt et
Louise-Marie Bi.nakd. furent acquittés. (Registre, aux dates, et Levot, p. 368.)
68 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
cocardes nationales. Heureusement on ne pressa pas ce
procès ridicule, et, quand il vint au rôle le 22 thermidor,
il ne pouvait être suivi que d'un acquittement; mais le sur-
lendemain, 24, Guillaume Thomas, ancien maire du Con-=
quel, était encore condamné à la déportation pour avoir
décrié le 10 août, les 2 et 3 septembre, les 31 mai et 2 juin :
les dates révolutionnaires , même les plus détestables ,
étaient, jusqu'à la fm, restées sacrées pour le tribunal *.
Après cela, il avait bonne grâce de renier Robespierre!
Cette lâcheté du reste ne devait pas le sauver longtemps.
Ce même jour 24 thermidor, à Paris, un arrêté du Comité
de salut public suspendait Ragmey de ses fonctions et
ordonnait que les scellés seraient mis sur ses papiers ^
Nous verrons plus tard ce qui advint du tribunal.
1. Registre, aux dates, et Levot, p. 310. 371.
2. Arch. nat., AF II, carton 22, dossier 69.
CHAPITRE VIII
LA NORMANDIE
I
Le royalisme et le fédéralisme en Normandie.
La Normandie, au point de vue royaliste et religieux,
fit aux excès de la Révolution moins de résistance que la
Rretagne. Le royalisme pourtant avait eu sa manifestation
dans Rouen à l'occasion du procès de Louis XYI, protes-
tation énergique et résolue qui alla jusqu'à l'émeute et
fournit une de ses premières hécatombes au tribunal révo-
lutionnaire de Paris. Le sentiment religieux du pays se
produisit aussi, quoique d'une façon moins tumultueuse,
devant la Convention, par une députation de deux dépar-
tements normands, l'Eure et l'Orne, auxquels il faut
joindre l'Eure-et-Loir : « Notre pétition , disaient les
envoyés, ne peut manquer d'être accueillie, parce que
vous n'avez pas été députés par des athées *. »
La levée des 300 000 hommes rencontra aussi moins
d'obstacles en Normandie. En Vendée, elle causa une in-
surrection générale; en Bretagne, des soulèvements armés
sur divers points; en Normandie, de simples attroupe-
ments, la plupart sans armes et que les représentants
1. Ordre du jour motivé sur l'existence des décrets concernant les
ministres du culte catholique et leur traitement, (il janvier 1793, Moni-
teur, t. XV, p. 116.)
70 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
purent réprimer sans peine, témoin celui qui eut lieu aux
portes de Caen le 3 mars. L'émeute dissipée, les repré-
sentants prirent l'arrêté suivant :
Les députés commissaires de la Convention nationale dans les
départements de TEure et du Calvados, s'étant fait représenter
les pièces concernant les nommés Mallouin, etc. , prévenus d'avoir
participé au rassemblement qui eut lieu le 3 mars dernier, dans
la prairie, sous les murs de la ville de Caen;...
Considérant que ce rassemblement était non armé, qu"il s'est
dissipé sans résistance à l'apparition de la force publique, qu'il
ne s'y est exercé ni commis aucune voye de fait, qu'encore bien
qu'il y ait été question de ne pas satisfaire à la loi du 24 février
dernier concernant le recrutement, cette loi a néanmoins été
exécutée depuis, et que la ville de Caen a fourni le contingent qui
lui était assigné;
Considérant que jusqu'à présent les informations qui ont été
faites annoncent que la plupart des prévenus sont des jeunes
gens dont l'inexpérience a pu être égarée;
Considérant enfin qu'il existe maintenant au tribunal criminel
plusieurs affaires de la même nature, dont la poursuite rigou-
reuse pourrait influer sur la tranquillité dont jouit le départe-
ment du Calvados...
Ils ordonnèrent de mettre les prévenus provisoirement
en liberté *.
Il y eut des troubles analogues en plusieurs autres can-
tons ou communes du Calvados, à Tilly, à Evrecy, à
Annelles, et on les réprima de même sans recourir aux
lois révolutionnaires -.
La Normandie subit pourtant le contrecoup du soulè-
vement de la Vendée. Ce fut la conséquence de l'invasion
des Vendéens, poussée jusqu'à Granville. Nous avons donc
été amené à rattacher, comme pour la Bretagne, deux de
ses départements, l'Orne et la Manche, au groupe des
départements envahis. Représentants en mission, tribunaux
1. Greffe de la cour de Caen. I, f' 211-212. Arrêt conforme du tribunal,
H avril 1793.
2. Archives du Calvados, Directoire du déparlement, registre IV, T' 174-
176.
CH. VIII. — LA NORMANDIE 71
criminels, commissions militaires avaient à s'occuper des
Vendéens autant que du reste de la population. Mais le
propre de la Normandie, comme de la Bretagne, c'est le
fédéralisme.
J'ai eu l'occasion d'exposer ailleurs comment la ville de
Caen était devenue le centre de la résistance de la Nor-
mandie et de la Bretagne à la révolution du 31 mai, et de
dire pourquoi ce mouvement, si généreux dans son prin-
cipe, y avait échoué *.
Après la défaite, la Normandie devait, plus que toute
autre province, recevoir la visite des représentants envoyés
par les maitres de la Convention, pour achever leur vic-
toire et tirer vengeance de ceux qui avaient osé protester
contre l'oppression.
Ainsi ce régime des proconsuls, contre lesquels s'étaient
élevées déjà tant de plaintes, ne fit que s'étendre et redou-
bler de rigueur.
II
Seine-Inférieu re.
Entre les départements de la Normandie, il en est un qui
avait bien le droit de compter sur un meilleur traitement :
c'est la Seine-Inférieure, et l'on ne peut pas dire que sa
confiance ait été trompée. A Rouen, les nouveaux envoyés
de la Convention auraient pu venir en amis. Ils ne se pré-
sentèrent pas en dictateurs, et j'ai dit ailleurs comment,
dès le 1" juillet, Lecointre (de Versailles) et Prieur (de la
Marne) y avaient été accueillis -. Esnue-Lavallée les y avait
rejoints, et, après l'affaire de Vernon, ils cédèrent la place
à deux représentants, dont l'un allait se faire ailleurs un
renom terrible : PoclioUe et Carrier ^.
1. La Révolution du 31 mai et le fédéralisme en 1793, t. I, p. 416 et suiv.
2. Ibid., p. 415.
3. Voy. les registres du Conseil général de la commune de Rouen,
no IV, à la date des 3 et 17 juillet. (Arch. de riiôtel-de-ville et Gosselin,
Journal des principaux épisodes de l'époque révolutionnaire à Rouen, de 1789
à l79o. Rouen, 1867, p. 141 et suiv.)
72 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
Un point pouvait faire doute. Rouen avait été en corres-
pondance avec l'assemblée centrale siégeant à Caen ; et
l'assemblée centrale avait même fait imprimer la lettre que
le conseil général de la Seine-Inférieure avait adressée au
conseil général du Calvados. Il était trop facile à Rouen
de montrer qu'il n'avait favorisé en aucune sorte (loin
de là !) le mouvement de résistance. Les explications du
procureur général syndic furent des plus nettes, et Carrier
lui-même s'en montra satisfait \
Carrier ne tarda point à quitter Rouen pour Caen, où
nous le retrouverons. Après lui, nous y voyons Loucliet,
et en même temps Delacroix et Legendre, envoyés par un
décret du 45 août pour examiner la question des subsistances
dans la Seine-Inférieure. Devaient-ils s'en tenir là? C'était,
a leur gré, bien peu de cbose. Par une lettre du 3 sep-
tembre, ils prient le Comité de salut public de demander à
la Convention si leurs pouvoirs sont limités à cette mis-
sion spéciale, ou si, comme les autres représentants, ils
ont le droit de suspendre, de destituer, de veiller à la levée
des troupes et, au besoin, d'aller dans le département de
l'Eure -. Mais ils n'avaient pas laissé d'agir comme s'ils en
étaient investis; car, le 29 août, on voit Legendre, avec
Loucliet, supprimer le comité de surveillance de Rouen et
le remplacer par un comité de salut public de quatorze
1. Le conseil général de la Seine-Inférieure avait reçu du comité central,
le 3 juillet, une première lettre, à laquelle il répondit en proposant des
moyens de conciliation : les représentants Lecointre el Prieur (de la Marne)
en avaient eu communication du conseil même. C'est à cette réponse
que la lettre imprimée répliquait. Les voies d'accommodement n'ayant
point été accueillies, il avait paru inutile d'insister davantage. (Archives
de la Seine-Inférieure, Administration départementale, n" VII, séance du
23 juillet.) Toutefois une réponse, dans les circonstances présentes, pou-
vait contribuera ramener les esprits ébranlés. Un membre en lit la pro-
position, qui fut votée à l'unanimité, et une dernière lettre fut adressée
au comité central le 24 juillet. En blâmant, avec une grande modération
de langage, d'ailleurs, la résistance armée qui- venait d'être tentée, on y
pressait le comité de renoncer désormais à la lutte et de se rallier
autour de la nouvelle constitution qui venait d'être acceptée par la France.
(Archives départementales de Rouen, registre du Conseil général, Vil,
séance du 24 juillet.)
2. Arch. nat., AFII, 149, à la date.
CIL VIII. — LA NORMANDIE Tl"}
membres ' ; el, par la suite, ils en usèrent encore bien
davantage '.
Les trois représentants, si l'on en juge par leurs actes,
n'étaient pas toujours du même esprit. Louchet, étant
allé à Eu, trouva la municipalité mauvaise et il écrivit au
Comité de salut public :
J'ai tonné contre le modérantisme, le fanatisme, le royalisme
auxquels cette commune était en proie. J'ai rappelé le peuple
à sa dignité. J'ai parlé à la municipalité et à la société anti-
populaire avec le mépris et l'indignation que devaient m'inspi-
rer leurs principes.
La première sera destituée; j'ai pris des mesures pour régé-
nérer la seconde ^.
Et le Comité y applaudit. Legendre et Delacroix, au con-
traire, un peu plus tard (28 frimaire), voyant le nouveau
comité de surveillance de Rouen fermer les églises,
lui écrivaient :
Citoyens, ne faisons pas de notre révolution une querelle reli-
gieuse.
Et ils transmettaient leur Icllrc au Comité du salut
public pour s'assurer qu'ils ne seraient pas démentis \
Le renouvellement des corps constitués, qui était dans
le programme des représentants en mission, avait été
appliqué à Rouen comme ailleurs; et l'on eut alors des
administrations qui ne laissèrent rien à désirer en fait de
1. AF II, 141, à la date, et divers autres arrêtés dans le même carton.
2. Des agents du Conseil exécutif parcouraient en même temps la Nor-
mandie et envoyaient leurs observations à leur ministre. Perrin, qui était
venu à Rouen et se trouvait à Caen, signalait le 16 août le contraste des
deux villes : il opposait à la gloriole canaise la douceur rouennaise, ajou-
tant : « La fibre nécessaire à l'énergie, soit par faiblesse, soit par une
longue tension, est pour ainsi dire nulle chez les Rouennais. » Ils disaient
qu'ils supporteraient beaucoup, s'ils n'étaient pas heurtés par les repré-
sentants, mais qu'ils pouvaient être poussés à bout. (Archiv. nat., F i^.
531. dossier Perrin, à la date.) — Cf. plusieurs lettres de Bedigis à Garât
sur l'état moral de plusieurs districts de la Seine-Inférieure. (Ifjid., carton
550, dossier Bedigis.)
3. Arch. nat., ÀF II, carton 151, brumaire, 2" partie, pièce 19.
4. AF II, carton 132, frimaire, 2" partie, à la date.
74 LES REPRÉSENTAiNTS EN MISSION
soumission, disons Je platitude. On en peut juger par
l'adresse que le conseil général du département envoya le
9 frimaire (29 novembre 1793) à la Convention pour l'in-
viter à rester à son poste et lui prouver qu'elle ne pouvait
pas s'en aller ' : ce à quoi elle ne songeait pas; car l'opinion
que, la constitution étant faite, elle n'avait plus qu'à l'ap-
pliquer et à partir, était regardée comme une provocation
à la dissolution de la Convention nationale, crime de lèse-
souveraineté au premier chef, que le code révolutionnaire
punissait de mort. Après la loi du 14 frimaire, cette
administration bien pensante n en fut pas moins renou-
velée encore, 13 nivôse (2 janvier) ^
Disons pourtant qu'à aucune époque l'administration
départementale de la Seine-Inférieure n'appliqua en toute
sévérité les lois draconiennes qui lui conféraient une part
de juridiction, la part décisive, sur les prêtres réfractaires.
Un des exemples les plus curieux de l'indulg'ence de
l'administration, avant la révolution du 31 mai, est celui
d'un prêtre assermenté, nommé Guéroult, ancien doyen
des chanoines d'Yvetot (13 avril 1793) :
Il a dit, rapporte le procès- verbal, qu'il entend rétracter le
serment civique' prêté le jour d'hier, attendu, a-t-il ajouté, qu'en
réfléchissant sur cette adhésion à la loi, il a trouvé qu'elle devait
être improuvée par le témoignage de sa conscience qui lui
commande de ne communiquer en aucune manière avec les
citoyens qui n'adoptent pas l'opinion des prêtres réfractaires
dont il fait membre.
On lui fit des représentations, mais il persista :
Rien ne me fera varier mon opinion, dit-il. S'il faut que je
périsse, je serai plus tôt débarrassé.
1. Archives de Rouen, administration départementale, registre Vil,
séance du 9 frimaire.
2. Arcliivcs départementales, ibid., à la date. L'arrêté signé par Dela-
croix, Legendre et Louchel est daté de Gournay, 9 nivôse, 29 décembre.
(Arch. nal., AFII, carton 101, nivôse, pièce 52.) '
3. D'égalité et de liberté.
CH. VIII. — LA NORMANDIE .0
Cette excommunication générale parut si extraordinaire
que deux administrateurs furent désignés pour recevoir
ses explications. Ils rapportèrent :
Que, par les termes dont il s'agit, il n'a voulu dire autre
chose, sinon que, pour le culte et les opinions religieuses, il ne
veut point communiquer avec les prêtres assermentés, mais
que d'ailleurs, sous tous les autres rapports de société, il les
regarde comme ses concitoyens et comme ses frères.
L'explication parut satisfaisante, et le conseil arrêta qu'il
serait mis en liberté. Toutefois, comme il fut représenté que
son retour à Yvetot pouvait avoir du danger, le conseil
décida « qu'il serait conduit à la maison commune et
tenu d'y faire transférer les meubles de son domicile * ».
Assurément à Paris on lui aurait épargné les frais de
ce déménagement.
Dans la période qui suivit, il y eut encore des cas de
déportation ; mais, après la loi du 14 frimaire, le directoire
du département, se fondant sur ce que cette loi interdisait
aux administrations départementales la connaissance de
toute mesure révolutionnaire, se déchargea de ces atfaires
sur les districts, se bornant à faire arrêter provisoirement
les personnes sur l'état desquelles les districts avaient à
se prononcer ^
Voilà le rôle de l'administration à Rouen; voyons celui
du tribunal.
Le tribunal criminel avait reçu le droit de juger révolu-
tionnairement. Un membre du conseil général de la com-
mune aurait voulu plus que cela pour le département. Après
l'établissement du tribunal révolutionnaire de Paris, il pro-
posait que l'on demandât pour Rouen aussi un tribunal
révolutionnaire. Mais le conseil passa k l'ordre du jour,
alléguant pour raison qu'on pourrait toujours envoyer les
1. Archives de Rouen, administration départementale, reg. VI, à la date.
2. 13 et 25 nivôse: 2 pluviôse; 23 et 26 ventôse, etc. Archives de la
Seine-Inférieure, administration départementale, reg. n" VIII, aux dates,
et Gosselin, ouvrage cité, p. 134.
76 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
coupables au tribunal révolutionnaire de Paris \ et il y en
eut en effet des exemples, même avant que les lois du
27 germinal et du 19 floréal en fissent une obligation -. Le
tribunal criminel de Rouen usa rarement des pouvoirs
extraordinaires qui lui avaient été donnés. Il y avait
pourtant beaucoup de suspects dans les prisons. Le 30 avril
déjà, on avait remontré au conseil que la maison d'arrêt
était trop petite, et, après Téchec du fédéralisme, on avait
(à défaut d'amis avoués des Girondins) demandé dans le
conseil général (17 juillet 1793) de dresser la liste de tous
ceux qui n'avaient pas voté la constitution : c'eût été un
supplément cà la liste des suspects. Mais cette fois encore le
conseil passa à l'ordre du jour. Le tribunal n'eut donc à
juger aucun fédéraliste. En fait de crime contre-révolu-
tionnaire, il prononça la peine de mort pour fabrication de
faux assignats ^; mais la contrefaçon de la monnaie a été,
jusqu'à la revision du code pénal en 1832, punie de mort.
On peut se souvenir encore aujourd'liui d'avoir vu imprimé
sur les billets de banque cet avis : La loi punit de mort
les contrefacteurs.
Les prêtres réfractaires étaient, sauf d'étroites exceptions,
soumis à la même peine.
Le tribunal eut à juger le 1" août 1793 un prêtre,
J.-B. Leudet, âgé de vingt-lmit ans, en qui l'on retrouvait
1. Archives de l'hôtel de ville de Rouen, administration communale,
registre n" VI, à la date du 29 mars 1793.
2. Les frères Lentaigne. Voy. Histoire du tribunal récolutionnaire de
Paris, t. V, p. 2i; les mandats d'arrêt sont du 4 et du 6 avril l'93.
3. 1er niars 1793, Lebucn et les femmes Barré et Fiquet; 28 frimaire
(18 décembre 1793), Michel Jean, dit Durai; i nivôse (24 décembre), Nicolas
Vallet, dit Lambert. (Greffe de la cour d'appel de Rouen,' l^r registre du
tribunal criminel.) Il y eut à Rouen, le l^r mai 1793, une émeute dont les
principaux coupables, au nombre de cinq, furent condamnés à mort le
21 septembre suivant (voy. Gosselin, ouvrage cité, p. 135 et suiv.); mais
cette émeute n'avait point le caractère contre-révolutionnaire : elle avait
pour cause la famine. Tout autre était le fait suivant. Sur une des vitres
de la salle du conseil général du département on avait tracé avec le doigt
ces mots : République nulle et invisible (au lieu de une et indivisible), et
c'était le jour où Carrier passa! On fit une enquête, mais on ne trouva
pas le coupable. (Archives de la Seine-Inférieure, Administration dépar-
tementale, reg. n» Vili. 23 juillet 1793.)
en. VIII. — LA NORMANDIE 77
tous les signes requis pour la condamnatiou la plus sévère :
il n'était ordonné prêtre que depuis un an; il n'avait pas
prêté le serment et avait exercé, au nom et avec les pouvoirs
du curé de Saint-Maclou, les fonctions curiales, disant
la messe, confessant, administrant les malades, consacrant
les mariag-es, et il en tenait registre. A Paris, on n'eût pas
manqué de lenvoyer à l'échafaud; à Rouen, on se contenta
de le déporter (1" août 1793) '.
Le tribunal eut pourtant aussi ses jours mauvais. Un nou-
veau représentant, Siblot, avait été envoyé dans la Seine-
Inférieure et dans l'Eure pour y établir les principes du gou-
vernement révolutionnaire -, et il inaugura ce régime, qu'on
pouvait à peine appeler nouveau, par des épurations et
des arrestations : renouvellement des autorités constituées,
emprisonnements de suspects, de parents de suspects^;
car, où s'en tenir dans cette voie? témoin ces considérants
sur l'arrestation de la marquise de Rubelles :
Considérant qu'elle est une femme suspecte ; qu'elle avait deux
fds dont un a été tué à Paris, à l'Abbaye, et l'autre est incarcéré
dans une maison d'arrêt ; que sa fille n'est pas moins aristocrate ;
qu'on a trouvé cbez ladite ci-devant marquise de Rubelles ses
armes, un reçu d'abonnement à un journal aristocrate et une
lettre aristocrate à elle écrite ;
Considérant combien on doit se bâter d'acbever la destruction
des tyrans, en paralysant les complots des personnes qui par-
tagent leurs crimes en s'opposant à la liberté et au bonheur des
peuples...
Rouen, 28 ventôse, 2"= année.
SiBLOT \
Avec les nobles, les prêtres attiraient les rigueurs des
représentants, non plus seulement les prêtres qui avaient
refusé le serment, mais ceux qui l'avaient prêté, s'ils ne
voulaient pas aller plus loin et déposer leurs lettres de prê-
1. Registre du tribunal criminel, à la date.
2. Il y fut du 22 pluviôse au 7 .messidor.
3. Arch. nat., D. § 1. carton 42. et AF II, carton 162, ventôse, pièces 98,
m, 185.
4. Arch. nat., AF II, carton lOi (Eure), à la date.
78 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
trise. Siblot avait créé une nouvelle classe de prêtres réfrac-
taires : les prêtres « réfractaires à la volonté générale » :
Considérant que les prêtres qui n'ont pas abdiqué leurs fonc-
tions en déposant leurs lettres de préirise, sont réfractaires à
la volonté générale...
En conséquence il leur enjoignait par un arrêté du
18 germinal (7 avril 1794) d'aller, dans les vingt-quatre
heures, au chef-lieu du district pour y donner leurs noms,
puis de se rendre à la maison de sûreté désignée; faute de
quoi, ils étaient tenus pour rebelles et poursuivis comme
agents et complices des ennemis de la liberté \
Avec un pareil représentant, le tribunal criminel pouvait
difficilement suivre sa marche ordinaire. Des troubles qui
éclatèrent dans le district de Dieppe, à l'occasion des subsis-
tances, fournirent à Siblot le moyen de montrer qu'avec
des juges bien conduits on pouvait se passer de commis-
sion militaire -. Un arrêté du 27 ventôse ordonna donc au
tribunal criminel de transporter à Dieppe pour y juger
révolutionnairement ^
Sa courte session fut marquée par des exécutions capi-
tales pour de simples propos, comme à Paris.
C'est d'abord, 4 germinal (24 mars 1794), un simple
berger, âgé de cinquante ans, Jean Lefebvre, demeurant à
Roiville. Voici un extrait de son interrogatoire qui ren-
ferme tous les éléments de son jugement :
On lui demande pourquoi il ne portait pas la cocarde. — Je
ne suis pas cocardier.
1. Arch. nat., AF II, 141 (Seine-Inférieure), à la date.
2. A l'exception de l'Orne et de la Manche, visitées par les Vendéens,
la Normandie fut étrangère à ce régime. Guimberleau le constate offi-
ciellement. Rouen, 22 messidor, Arch. nat., AFII, 141, dos. 17, pièce 125.
3. Arch. Nat., AF II, carton 162, pièce 236. André Dumont,(|ui était dans la
Somme, aurait bien fait qu'on se passât de tribunal. Sur le bruit que des
brigands se répandaient aux confins des districts de Dieppe et de Neuf-
chàtel, il avait pris avec lui quelques « courageux « citoyens et 60 hus-
sards : « Nous avons parcouru toute la côte maritime et les forêts »,
dit-il, mais il avoue qu'il n'a trouvé personne. (Lettre du 4 germinal,
AFII, 163, germinal, pièce 36.)
CH. VIII. — LA NORMANDIE 79
Ètes-vous citoyen'? — C'est une risée que ce mot-là. Je suis
chrétien, baptisé; les citoyens ne le sont pas.
Pourquoi il n'avait pas de cocarde au moment de son arres-
tation? — Je crois que ça ne fait pas grandchose, on n'en a
pas pour mendier sa vie et je pensais qu'on pouvait aller aussi
honnêtement sans cocarde qu'avec une cocarde.
Je vous représente que la loi veut que tous les Français aient
une cocarde. — La loi! une belle loi que l'on détruit tous les
jours, puisqu'il n'y a plus de religion, qu'on détruit les églises,
qu'on ne veut plus qu'on dise la messe.
Avez-vous assisté à la plantation d'un arbre de la liberté? —
Il y a sept ou huit mois, je travaillais à Saint-Just, on plantait
un arbre de la liberté, je m'y suis trouvé comme les autres, mais
je n'en ai pas vu d'autres.
Avez-vous crié Vive la République? — Je n'ai jamais crié
cela.
Etes-vous bon citoyen, bon républicain? — Je suis bon citoyen
dans la loi où nous avons tous été élevés et je viens ici conmie
les autres.
Rien de plus, et il fut condamné à mort '.
Deux jours après, 6 germinal (26 mars 1794), c'est un
tisserand do Lintot, canton do Longueville, nommé François
Mallkt, qui, à table dans une auberge, comme on parlait
de la guillotine dressée à Dieppe, dit que, s'il était là pen-
dant que l'on guillotinerait, il se ferait mettre en prison;
car il ne pourrait s'empêcher de parler et monterait même
sur l'échafaud pour tout jeter à bas ".
Un peu plus tard (27 et 28 germinal), dans une mise en
jugement pour propos, qui comprenait dix prévenus, il y
en avait un sur qui pesait en outre l'imputation du
crime d'émigration. C'était Michel-Thomas Plabipel, né
à Rouen, versé dans les sciences naturelles et les mathé-
matiques. Son père l'avait envoyé, dans le cours de
l'année 1791, en Angleterre, pour y étudier les procédés de
l'industrie, et il y était resté au delà du terme fixé par la
loi sur l'émigration. Il était donc tenu pour émigré. Mais
1. Registre du tribunal criminel, à la date, et Gosselin, p. 112-173.
2. Registre du tribunal criminel, à la date.
80 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
il n'avait pu résister au désir de revoir la France, et,
n'ayant pu obtenir que son nom fût rayé de la liste fatale,
il revint pourtant, et il errait de village en village, quand
les recherches plus actives, motivées par les troubles des
environs de Dieppe, le firent arrêter. Son cas était irré-
missible : il fut condamné cà mort et paya en quelque sorte
pour ses coaccusés du crime de propos. Ceux-ci furent
acquittés, mais détenus jus([u'à la paix comme suspects ^
Le tribunal, avant de quitter Dieppe, prononça encore
une condamnation à mort, et cette fois contre un prêtre,
Etienne Briche, âgé de vingt-neuf à trente ans. Il avait été
précepteur chez un noble qui émigra, lui laissant la garde
de sa maison de Martin-Église. Il y demeura en effet huit à
neuf mois; après quoi, il était allé, disait-il, chez son père.
Mais un fait certain et reconnu par lui, c'est que, pendant
quatorze mois, il était resté à Dieppe ou dans les com-
munes voisines, disant la messe, faisant des baptêmes et
des mariages, n'ayant point d'ailleurs prêté serment. L'ac-
cusateur public représentait les périls auxquels la Répu-
blique venait d'être exposée par là :
Les maux que le fanatisme a produits dans Dieppe et les envi-
rons sont incalculables et les suites en seraient devenues inces-
samment très funestes, si un événement imprévu n'avait pas fait
découvrir les coupables.
Une lettre écrite à un jeune prêtre, exilé à Londres, lui
annonçant la mort de son père, disait, pour le consoler,
que les derniers sacrements lui avaient été administrés
par UQ prêtre insermenté 1 Cette lettre avait mis la justice
sur la piste. Avec le prêtre douze hommes ou femmes, qui
avaient usé de son ministère ou qui l'avaient recelé lui-
même, étaient mis en jugement. Le prêtre fut condamné à
mort. Sept des hommes ou femmes qui l'avaient recelé
furent frappés de la peine de la déportation ^; pour les cinq
1. Mcnie re/,'islre, à la (ialc.
i. FouiLLET et sa fille, la fille Houlleveque, la (illc Cauchoie, Tiioumirb,
Abraliam Vasse, la lilie Gautier.
en. VIII. — LA NORMANDIE 81
autres, le fait fut déclaré non constant, mais deux furent
encore détenus jusqu'à la paix comme suspect *.
Revenu à Rouen, le tribunal sembla rentrer dans les
Habitudes de modération d'où il était si étrangement sorti,
durant cette mission fatale, par une sorte d'enivrement
révolutionnaire. On arrivait pourtant au plus fort de la
Terreur, et la ville avait des démagog'ues qui ne le cédaient
en rien à ceux de Paris. Le 2-3 floréal (12 mai 1794), le
maire, ayant convoqué les membres de la société popu-
laire, leur dit que le moment était venu de frapper un
grand coup :
Cette nuit, à deux heures, on battra la générale; la ville sera
cernée dès onze heures du soir; les mesures sont prises pour
que rien ne nous échappe; le représentant Guimberteau est
pour nous : il nous approuve et nous seconde.
Et l'agent national prenant à son tour la parole :
Dès dix heures du soir, la ville sera cernée par cinq cents
gardes nationaux extra muros; une heure après la générale, à
trois heures, le rappel sera battu et ceux qui ne se présenteront
pas seront regardés comme suspects.
Six cents hommes des plus purs et des plus prononcés seront
divisés par dix, et ces dix seront dirigés par les membres du
conseil général et du comité de surveillance.
Le reste de la troupe fera des patrouilles au dedans et au
dehors de la ville.
Soixante membres du conseil général et soixante de la société
populaire se trouveront, à minuit, réunis au local des séances.
A quatre heures, chaque groupe de dix commencera les visites.
Les maisons seront visitées et sondées de la cave au grenier
avec le plus grand soin.
Et la chose s'exécuta, le maire et l'agent national par-
courant la ville à cheval pour surveiller la bonne exécution
de ces mesures -.
1. Un garçon charpentier. François Prevel. avait tenu dans un cabaret
un propos ordurier sur la Convention. Le fait fut déclaré constant, mais
sans intention criminelle; et Prevel fut acquitté, mais détenu jusqu'à la
paix (3 germinal). Même registre. — Voy. sur les jugements de Dieppe
la note IV aux Appendices.
2, Hôtel de ville, délibération du 23 floréal an II. (Gosselin, p. 179-180.')
n. — 6
/
8^ LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
Ainsi la ville entière avait été livrée par son premier
magistrat à la discrétion de quelqnes centaines d'énergu-
mènes. On se trouva, il est vrai, assez embarrassé d'un
si grand coup de filet. Une commission fut instituée pour
faire le triage des personnes arrêtés, et elle en fit trois
parts : une première qu'on relâcha; une deuxième qu'on
retint en prison; une troisième qu'on envoya au tribunal
révolutionnaire de Paris.
Le tribunal criminel de Rouen semblait appelé à rece-
voir une part de ceux que l'on avait gardés dans les pri-
sons de la ville. Il n'en fut rien pourtant, et, en fait de
condamnation pour crime de contre-révolution, on ne
trouve plus que trois émigrés :
Le 19 messidor (7 juillet 1794), Cb. -Germain Deherte,
seigneur de Ferrières et ancien lieutenant au régiment
d'infanterie ci-devant d'Armag-nac (vingt-huit ans) ^ ;
Le l"'' thermidor (19 juillet), Victor- Alexandre Delamare,
ci-devant gendarme de la gendarmerie ^;
Enfin le 11 thermidor (29 juillet), Charles Ramfreville
des Noyers, natif de Noyers, district de Gournay, ex-noble,
ancien officier au régiment royal-comtois (vingt-quatre
ans) : — le 11 thermidor, le lendemain de la mort de
Robespierre. Mais les lois contre les émigrés devaient
rester longtemps encore dans le code révolutionnaire.
Tous les trois, aux termes de la loi, furent condamnés
et livrés à l'exécuteur sur la simple constatation de leur
identité.
Il y faut joindre une dernière condamnation, celle de
Michel-Georges François d' Auferaet de Buhes , exécuté à
Rouen le 20 fructidor an II (7 septembre 1794), quarante
1. 11 avait Ole porté sur la liste des émigrés et, de son aveu, il avait
émigré dans le courant de IIOS et était rentré nonobstant les menaces de
la loi. Ajoutez qu'il avait été « trouvé saisi de reliques, prières et autres
signes du plus absurde fanatique ».
2. Arrêté à la Bouille, il avait tenté de se donner la mort en se coupant
les veines avec, un rasoir, et il avait dit ensuite « (|u'il aimait nueux se
donner la mort lui-même que de la recevoir de la main d'un autre ».
cil. VIII. — LA NORMANDIE 83
jours après la mort de Robespierre ! C'est que les lois san-
g-lantes portées contre le clergé fidèle étaient toujours en
vigueur, et le vénérable prêtre avait bien mérité sans doute
qu'on les lui appliquât. Il avait « en dix-huit mois parcouru
soixante communes du pays de Gaux sous le nom de Pierre
Toupin, marchand de fil, administrant les sacrements et
célébrant la messe où il pouvait. Il portait avec lui un
calice et une patène d'argent pour les saints mystères,
et un registre pour y inscrire les actes de baptême et de
mariage. » C'est là ce qui le fit reconnaître quand on
l'arrêta. Dans l'interrogatoire qu'il subit à Maromme le
16 fructidor (3 septembre), il ne chercha point d'équi-
voque :
Je n'ai jamais, dit-il, eu d'autre profession que celle de prêtre;
je compte l'être encore.
Il refusa de nommer les personnes qui l'avaient reçu, et
comme on lui demandait s'il avait accepté la constitution,
il répondit qu'il n'était pas citoyen actif; qu'il ne s'était
jamais mêlé du gouvernement :
La religion dont je faisais profession me faisait une loi impé-
rieuse de me soumettre aux lois de ma patrie.
D. Âs-tu prêté quelqu'un des serments exigés?
R. Le serment exigé parla loi de novembre 1793 ne me regar-
dait pas, parce que je n'étais pas fonctionnaire public, et je ne
connais pas les autres décrets concernant les ecclésiastiques.
Prêtre réfractaire, resté sur le territoire de la Répu-
blique! on lui fit subir la loi dans toute sa rigueur : il fut
envoyé à l'échafaud sur la constatation de son identité *.
1. L'abbé Loth, M. l'abbé d'Aufernel de Bures, mort pour la foi à Rouen,
le 7 septembre l'9i. (Rouen, 1864, in-18). — Le père du général Davousl
faillit avoir le sort du père du général Moreau. Dénoncé au Comité de
salut public, le 18 prairial, par una gent national de la Seine-Inférieure,
comme ayant toujours tenu une conduite incivique, il fut arrêté par
ordre du Comité le 7 messidor. (Archives nationales, F^ 4437, registre de
la police du Comité, 19'= cahier.) Mois le 9 thermidor survint avant qu'il
eût été mis en jugement.
84 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
III
Eure.
L'Eure et le Calvados, qui avaient été le principal théâtre
de la résistance fédéraliste, semblaient devoir être plus
particulièrement livrés aux vengeances de la Montagne.
Les représentants Bonnet, Duroy et Robert Lindet, ces
deux derniers députés de l'Eure, vinrent tout d'abord cons-
tater les effets de la victoire obtenue, sans grand effort, à
Pacy, près de Vernon. La Constitution était acceptée et le
département soumis '. Déjà, au cours de la lutte, Evreux,
la ville rebelle, avait été frappée par la translation du siège
de l'administration à Bernay. Elle subit autrement encore
les conséquences de la défaite. Les' chasseurs de Paris et
les hussards de la Liberté l'occupèrent et la mirent au
pillage. Puis vinrent les exécutions officielles. Buzot,
l'idole d'Évreux, ayant échappé, on brûla son portrait
(27 juillet), on rasa sa maison et sur l'emplacement on
dressa une pyramide avec une inscription qui flétrissait
sa mémoire :
Ici fut l'asile du scélérat Buzot
qui, représentant du peuple,
CONSPIRA CONTRE l'uNITÉ ET l'iNDIVISIBILITÉ
DE LA République française.
Vinrent ensuite les changements de personnes que
l'attitude des anciennes autorités appelait. Les représen-
tants Legendre, Lacroix et Musset, arrivés de Rouen,
remplacèrent par de nouveaux magistrats les juges des
tribunaux, qui étaient en prison, et renouvelèrent les
administrateurs du district, la municipalité, ainsi que le
commandant de la garde nationale. Quant aux exécutions,
elles frappèrent moins les personnes que les choses. Il
avait été décidé que les plus compromis seraient envoyés
1. Arcl). nat., AF II, carlon 1(38, juillet, pièces 86 et 81.
CH. VIII. — LA NORMANDIE 85
au tribunal révolutionnaire de Paris. Le maire Jérôme
Le Tellier, qui était au premier rang-, se tua dans sa prison
la veille du départ. Les autres, conduits de brigade en bri-
gade par la gendarmerie, eurent l'incroyable chance d'être
oubliés en prison par Fouquier-Tinville. A l'exception de
deux qui moururent à la Conciergerie, ils revinrent à
Évreux après le 9 thermidor '. Les simples suspects furent
mis en arrestation, et des sans-culottes, logés dans leurs
demeures et à leurs dépens comme garnisaires.
Évreux d'ailleurs, à d'autres titres, devait désarmer le
ressentiment des Jacobins. En aucune ville on n'imita
plus servilement les exemples des gens de la Commune de
Paris. L'évêque constitutionnel, Robert-Thomas Lindet,
s'était marié; son grand vicaire, un ancien moine, abjura
solennellement, à la façon de Gobel. Les statues des rois
ou des saints, qui ornaient le portail de la cathédrale, furent
jetées par terre. La cathédrale était devenue le temple de
la Raison. On y célébrait les fêtes patriotiques, on y déposa
les bustes de Rrutus, de Marat et de Le Peletier sur le
grand autel; puis, quand la fête se passait au dehors, on
venait les y prendre, on les portait processionncllement,
on les plaçait sur des reposoirs, et, pour que rien ne man-
quât à cette stupide idolâtrie, on faisait brûler de l'encens
devant eux -. A Tune de ces fêtes, la fête de l'Abondance
(30 pluviôse, 18 février 1694), on avait rattaché, nonob-
stant la date, la fête de l'anniversaire de la mort du roi.
En même temps que les bustes de Brutus et de Marat, on
y vit le bourreau qui portait le portrait de Louis XVI, et,
au temps marque, lui coupa la tête '\ Mais en fait d'exécu-
tions réelles, on n'en compta que quatre : deux pauvres
journaliers pour cri de T7i'<? le Roi! ou provocation au réta-
blissement de la royauté \ et deux prêtres qui avaient
1. Souvenirs et Journal (Vun bourgeois cVÉvreux, p. "2, 73 et 88.
2. Ihid., p. 70, 72, 7i.
3. Ibid., p. 74.
i. PouRPOi>T, 2 mai 1793; Ducastel, 3 mai. Ibid., p. 78 el 84, et Boivin,
86 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
refusé le serment et qui, n'ayant pas quitté, dans la
période de deux décades, le territoire de la République,
étaient passibles de mort. Le tribunal criminel, en ce cas,
n'avait qu'une chose à faire, constater l'identité du pré-
venu, le condamner et le remettre au bourreau.
Le premier de ces deux prêtres, nommé Yallée, curé de
Pitliienville, laissa une trace profonde dans les souvenirs
du pavs. 11 avait trouvé un refuge chez un ami; mais, ayant
appris que la loi punissait de mort cette hospitalité, il ne
voulut pas exposer son ami et vint se livrer lui-même.
L'identité n'était pas contestable; il fut condamné et livré
dans la même journée à l'exécuteur. On ne pouvait qu'être
ému de voir cet homme, jeune et remarquable par la beauté
du visage et par la force du corps, marcher au supplice l'air
calme, la figure souriante, victime de son dévouement à la
foi et à l'amitié. Les circonstances de sa mort en rendirent
l'impression ineffaçable. Il était attaché à la planche et
renversé sous le couperet quand le bourreau s'aperçut que
la détente de l'instrument était fixée par un cadenas : il fut
deux ou trois minutes avant d'en retrouver la clef dans sa
poche. Le fer tomba, et le bourreau ayant, sans autre pré-
paration, relevé la planche, on vit se redresser sanglant ce
corps sans tête. La multitude s'enfuit épouvantée \
Disons pourtant que si le département de l'Eure, comme
celui de la Seine-Inférieure et d'autres, ne compta pas plus
d'exécutions capitales, c'est qu'on envoyait les prévenus
au tribunal révolutionnaire de Paris. Avant même la loi
du 27 germinal qui posa ce renvoi en principe, on en
trouve de nombreux exemples ; et Bernard (de Saintes) en
fournit la preuve en frimaire dans cette lettre qu'il a citée
lui-même, voulant se justifier :
Puisque les Gauthier (de Pomoy) ont été renvoyés au tri-
bunal révolulionnaire , dépêche-toi de les faire partir pour
Notices hislork/ues sur la Eévoliition dans le département de l'Eure (lîvreiix,
1868). Il y eut cinq acquittemenls, voy. Boivin, /. /.
1. Souuenirs et Journal d'un bourrjeois d'Évreux, p. 79.
en. VIII. — LA NORMANDIE 87
Paris; il ne faut pas laisser vivre les scélérats ni jeûner la
guillotine *.
Les autorités constituées, renouvelées une première fois
après l'échec du fédéralisme, le furent de nouveau, avant
même que le gouvernement révolutionnaire eût été établi.
Delacroix, Legendre et Louchet, délégués dans la Seine-
Inférieure et les départements circonvoisins, étaient venus
à Évreux à la fin de brumaire, et voici ce qu'ils disaient
de la ville dans une lettre du 3 frimaire (23 novembre) au
Comité de salut public :
Arrivés à Evreux depuis le 29 brumaire, nous nous sommes
occupés sans relâche de la réorganisation des autorités cons-
tituées; nous nous sommes convaincus que tous les corps
avaient participé aux arrêtés contre-révolutionnaires de l'admi-
nistration supérieure révoltée,... et tous les citoyens d'Évreux
ont suivi l'impulsion de leurs magistrats pervers..
L'esprit public d'Évreux est nul, pour ne pas dire pervers. La
société populaire est sans énergie comme sans talents. 11 n'y a
point ici de républicains, les sans-culottes paraissent indécis,
la classe indigente du peuple est insouciante et ne prend aucune
part à la révolution.
Nous ne formons qu'un directoire du département, car nous
trouverions difficilement de quoi former le conseil général ^
1. Lettre de Bernard (de Saintes) au commissaire national du district
d'Évreux.
2. Archiv. nat., AF II, carton 171, brumaire, pièce 27. — Par une autre
lettre du 7 frimaire, ils annoncent la réorganisation etTectuée; mais ils
ajoutent qu'il n'y a pas de patriotes sûrs à Évreux pour les places de
président du tribunal et d'accusateur public: il faut envoyer des patriotes
chauds de Paris. (IbicL. pièce 37.) Les représentants épuraient les adminis-
trations; les municipalités se chargeaient quelquefois d'épurer les cures.
La municipalité de Louversev, canton de Couches, écrit le 30 frimaire
an II :
« Nous avons envoyé J.-Jos. Vaillant, curé de notre commune, au
séminaire d'Évreux (maison d'arrêt du département), pour y apprendre la
soumission aux lois et le républicanisme, au lieu de l'ancien régime qu'il
prêchait ici. Dorénavant, si nous n'avons plus de curé, comme nous nous
en passei'ons fort bien, d'autant que ce sera une charge de moins pour
la République, nous désirerions que vous y suppléassiez incessamment en
nous envoyant le bulletin qui servirait à instruire nos concitoyens et à
en ramener une partie de l'égarement dans lequel ledit Vaillant les avait
entraînés par ses discours fanatiques et mensongers. » (Arch. nat., D xl,
§ 4, carton 19, dossier 27, à la date.)
88 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
C'est par un arrêté de la veille qu'ils venaient de réor-
ganiser l'administration départementale ; par un autre du
11 nivôse, ils destituaient encore le président et l'accusa-
teur public du tribunal criminel et pourvoyaient à sa réor-
ganisation *. Siblot, qui leur succéda, fit de nouvelles épu-
rations ^ Nous avons parlé de ce représentant dans la
Seine-Inférieure, où il avait établi le siège de son procon-
sulat.
IV
Calvados.
Caen était assurément la ville la plus compromise comme
fédéraliste, et le trouble fut grand dans la séance tenue
par le directoire, le 2 août, lorsqu'on y reçut et qu'on y
enregistra, sur la réquisition du suppléant du procureur
général syndic (le procureur général Bougon-Longrais
étant en fuite), le décret du 28 juillet qui déclarait traî-
tres les députés girondins, naguère réunis en ce lieu ^. Et
c'était Carrier qui arrivait pour rétablir l'ordre \ Il écri-
vait ce même jour à la Convention :
Citoyens collègues, le trône de Buzot est renversé, je suis
entré à Caen aujourd'hui (2 août), à deux heures après midi.
J'ai eu le plaisir d'y voir mes collègues Prieur et Romme rendus
à la liberté ^.
En expiation de l'attentat dont ces représentants avaient
été victimes, le donjon du château fut rasé ^\ et l'on avait
à redouter d'autres représailles. Heureusement Carrier ne
fit que passer, et les représentants Lindet et Duroy, ses
1. Arch. nat., AF II, carton 101.
2. Ibid.
3. Archives du Calvados, registre du directoire, V, f» 150, séance du
2 août.
4. Voy. sa lettre des Andelys, 27 juillet, Arch. nat., AF II, 168, juillcl,
pièce 109.
5. Séance du 5 août 1793, Moniteur du 6.
6. Vaultier, Histoire de la ville de Caen (1843).
en. VIII. — LA NORMANDIE 89
collègues, se bornèrent, pour le moment, à renouveler
les administrations. Il y eut, à cette occasion, entre Lindet
et le nouveau procureur général syndic, un échange de
déclarations et de protestations qui ne laissaient plus
l'ombre d'un espoir à la révolte \ et le nouveau direc-
toire en voulut donner lui-même l'assurance à la Con-
vention par une adresse où, après l'avoir félicitée de sa
victoire, il la pressait, comme le conseil général de la
Seine-Inférieure, de demeurer là pour l'achever :
Restez à votre poste pour y recevoir le tribut de reconnais-
sance d'un grand peuple qui, toujours juste, vous proclame ses
libérateurs; restez et continuez de terrasser l'hydre du fédéra-
lisme et de la révolte, etc. ^
Arrêtons-nous un moment sur un jeune missionnaire
que nous avons déjà vu à Nantes, en face de Carrier, mais
qui débuta par la Normandie et se montra en ce temps
même à Caen : je veux parler du jeune Jullien, fils du
député de la Drôme et le bon ami de Robespierre. C'est
le type et le précurseur de ces jeunes hommes que Paris,
à certaines époques, expédie par la malle-poste ou autre-
ment pour faire l'esprit de la province. Sa correspon-
dance avec Robespierre, retrouvée dans les papiers de ce
dernier, nous peint l'homme et la chose au naturel : on
y verra un curieux échantillon de la façon de penser et
d'agir de ces jeunes tout-puissants.
Il était venu d'abord au Havre. Le Havre était une ville
qui, tout en accueillant volontiers les principes de la Révo-
lution, ne devait pas aimer beaucoup ses agitations et ses
troubles. Le jeune Jullien se croit appelé à y relever le
patriotisme, à y terrasser l'aristocratie. Il a proposé son
plan au Comité de salut public; il presse Robespierre
(20 septembre 1793) d'en hâter l'adoption. C'est par l'agi-
1. Archives du Calvados, ibid., 16 août 1793 ; voy. la note V aux Appen-
dices.
2. 12" jour du 2° mois (2 novembre 1793).
90 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
tation qu'il entend procéder; et il a fait prendre aux
sociétés populaires du Havre et d'ingouville un arrêté
pour multiplier les clubs dont la disette est grande en
ces cantons. Il faut répandre cet arrêté : or, « nos bons
sans-culottes du Havre (car il n'y a pas un négociant ni
un riche dans leur société) sont trop pauvres pour payer
les frais d'impression » ; il demande l'autorisation de
puiser dans une caisse publique, et c'est bien le moins
qu'elle y serve. Mais ce n'est pas assez des clubs. Le
jeune homme veut établir dans toutes les villes des
« comités de salut public ». H y en avait un au Havre :
dans une lettre datée du lendemain, 21 septembre, on voit
que ce comité a fait arrêter, et va envoyer au tribunal
révolutionnaire de Paris, Duval d'Éprémesnil, ancien con-
seiller au parlement '. Du Havre, Jullien alla à Cher-
bourg. C'est par une lettre écrite de Saint-Malo à Robes-
pierre le i^^ octobre que l'on apprend tout ce qu'il a
fait dans la Basse-Normandie durant cette période de
dix jours :
J'ai déjà, dit-il, témoigné, mon bon ami, au Comité de salut
public toute ma joie et ma reconnaissance ainsi que celle des
sans-culottes du Havre de l'empressement avec lequel il a fait
décréter les mesures que, de concert avec la société populaire, je
lui avais proposées. Je me félicite que le Comité de salut public
m'ait chargé d'une tournée patriotique qui me fait juger chaque
jour, plus que je ne l'aurais pu faire, de l'excellence de l'esprit
public, pour peu qu'il soit éclairé et électrisé.
C'est lui qui avait reçu la mission de répandre la lumière,
de communiquer l'étincelle sacrée : que leur enseigne-t-il?
Partout je prêche aux sociétés populaires le ralliement
autour de la Convention nationale;... partout je les invite à
s'occuper de l'instruction du peuple et de la surveillance des
ennemis du peuple, de se défier des commerçants, des musca-
dins et des riches, dont l'aristocratie est à l'ordre du jour après
celle du sacerdoce et de la noblesse...
1. Papiers trouvés chez Robespierre, n» 107 (d), p. 3Sj-3o8.
CH. VIII. — LA NORMANDIE 91
En d'autres termes, que c'est actuellement la classe à
proscrire :
Partout je m'attache à relever le peuple, à montrer que la
Révolution est faite pour lui, qu'il est temps que les pauvres et
les sans-culottes dominent, puisqu'ils sont la majorité sur la
terre et que la majorité doit dominer,
Caen avait réuni naguère un congrès de fédéralistes.
Pour y remonter l'esprit public, Jullien eut l'idée d'y for-
mer un congrès de sans-culottes de la province :
J'ai déterminé, dit-il, les sociétés populaires de Cherbourg
et de Coutances à envoyer chacune six commissaires dans
cette ville pour y rallier les sans-culottes, efïacer jusqu'aux
traces des Buzot et des Barbaroux, relever le peuple et fonder
un bon club populaire qui purge l'enceinte qu'avaient souillée
les muscadins et les carabots.
Mais il ne fallait pas négliger les paysans :
J'ai déterminé aussi ces deux sociétés, ajoute-t-il, ainsi que
celles de Granville et de Dol, à disséminer des patriotes dans les
campagnes pour établir de tous côtés des sociétés populaires.
Il tient compte aux représentants Lindet et Oudot des
renseignements qu'ils lui ont donnés sur le Calvados ; il
rend témoignage au zèle des représentants dans la Manche :
La présence de vos collègues Le Carpentier et Garnier a
ranimé l'esprit public.
Il distribue aussi des mentions honorables aux sociétés
de Coutances, de Valognes. Granville s'était montrée fort
amie de la Gironde; les représentants dans les pays jugè-
rent qu'un discours du jeune Jacobin y ferait bien :
J'ai reproché, dit-il, avec force à la société populaire la dé-
marche criminelle où l'avaient entraînée quelques intrigants...
je leur ai peint la guerre civile dont Buzot et ses complices
avaient arboré l'étendard dans le Calvados ; j'ai retracé les
crimes, j'ai dévoilé les desseins pervers de cette faction liberti-
cide. J'ai parlé de la révolution du 31 mai, des bienfaits de
cette journée mémorable et de la constitution nouvelle, des
92 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
services rendus par la Montagne. J'ai trouvé les cœurs acces-
sibles à la vérité... J'ai fait adopter par la même société un
scrutin épuratoire pour la purger de certains riches qui la com-
posent et l'enrichir d'un hon nombre de sans-culottes : car il y
a dans Granville un excellent faubourg qui est le petit Saint-
Antoine de l'endroit.
Et en finissant il presse Robespierre de lui expédier le
plus vite possible son diplôme de Jacobin de Paris qui doit
donner autorité à son jeune âge \
C'est avec ce diplôme qu'il allait parcourir la Bretagne ^
Nous l'avons vu à Nantes; nous le retrouverons plus tard à
Bordeaux.
JuUien passa en Normandie comme un météore. Un re-
présentant véritable, éprouvé ailleurs, arrivait à Caen pour
y rester : c'était Laplanclie. Il venait relever Robert Lindet
de sa mission ^; et le lendemain, 3 novembre (13" jour du
2" mois), il fut reçu avec un appareil dont il régla lui-même
la pompe. C'est le type des programmes de réception offi-
cielle sous la République, et, à ce titre, ilmérite d'être repro-
duit textuellement :
Caen, le 13 du 2" mois de la 2^ année de la République française,
une et indivisible.
Le représentant du peuple Laplanche aux administrateurs
du directoire du département du Calvados.
Citoyens administrateurs,
Mon projet étant de tenir ce soir une séance publique qui
commencera à trois heures, vousvoudrezbienl'indiquer dans le
1. Saint-Malo, l""' octobre, Papiers trouves chez Robespierre, n" 107 (e),
p. 359-363.
2. Sur ses actes en Bretagne, nolaninienl à Quimper, il avait fait un
rapport auquel il se borne à faire allusion dans une lettre datée de Vannes,
22 octobre. (Papiers trouvés chez Robespierre, n° lxxiii^, p. 244.)
3. Décret du 7 brumaire, Moniteur du 8. Le Moniteur ne parle (pie de
l'Eure : il était désigné aussi pour le Calvados, puisqu'il était substitué
à Dabarran, nommé pour remplacer Robert Lindet (séance du 5 bru-
maire, Moniteur du 7). — Le lendemain il annonçait à la commune de
Paris son mariage, qui effaçait, disait-il, en lui sa qualité de ci-devant
prêtre (Moniteur du 10). Dans son apostasie, il se faisait au moins une
juste idée du caractère du sacerdoce.
CH. VIII. — LA NORMANDIE 93
lieu le plus vaste de cette ville. Eu conséquence je vous requiers
de la faire annoncer au son du tambour pour l'heure cy-
dessus indiquée. Vous y ferés inviter tous les corps adminis-
tratifs, la société populaire et les sections de cette ville et enfin
tous les citoyens et citoyennes généralement quelconques de
cette ville. Vous intimerés à tous l'obligation de s'y rendre ainsi
qu'à tous les fonctionnaires publics, civils et militaires. Je
jugerai par leur empressement à s'y trouver de la mesure du
républicanisme de chacun d'eux.
Le représentant du peuple,
Laplancue K
Les choses se firent comme il l'avait prescrit. Si toute la
ville ne le suivit pas, on peut croire que l'église choisie
pour le lieu de réunion était pleine : car c'était du sort de
la cité que devait décider la parole du représentant :
Envoyé, dit-il, dans ce département pour y propager les vrais
principes d'un gouvernement libre, j"y viens remplir la tâche
pénible de passer les administrateurs au crible national,... de
faire punir le crime partout où il se trouvera, de rechercher
surtout ceux qui l'ont réfléchi.
Mais la menace devait rester quelque temps suspendue.
Car le représentant était forcé de partir pour combattre
les Vendéens, qui, vaincus en Vendée, avaient passé la
Loire, envahi l'Orne et se dirigeaient, croyait-on, soit sur
Cherbourg-, soit sur Granville ^ Il revint bientôt et fut reçu
avec un enthousiasme « indescriptible ». Toutes les auto-
rités constituées avaient été commandées, contremandées,
commandées à nouveau, et toujours par son ordre ^ :
Le département, dit le procès-verbal des séances du direc-
toire (10 frimaire, 30 novembre 1793), est sorti avec les autorités
constituées, les troupes de toutes armes et de toute ligne, et s'est
1. Archives du Calvados, autographes et circulaires des représentants
du peuple.
2. Voy. le discours belliqueux et les exhortations patriotiques qu'il
adresse à la population au moment où il part pour la guerre ^reg. VI,
fo' 56-37), et sa lettre du 14 à la Convention (séance du 16, Moniteur du 20;
et séance du 22, Moniteur du 24, 14 novembre 1193).
3. Arch. du Calvados, même registre, à la date du 9 frimaire.
94 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
rendu auprès du représentant du peuple Laplanche, aux fins de
l'accompagner dans la promenade civique qu'il s'était proposé
de faire, pour l'ouverture de la séance publique par lui fermée
à ce jour.
On se rend ensuite processionnellement (car les pro-
cessions n'avaient fait que changer de forme) à la ci-
devant église des Jésuites ', désignée et préparée pour la
séance, et le représentant y fait une nouvelle allocution.
Le procès-verbal ajoute :
Les cris mille fois répétés de : Vive la République ! Vive la
Montagne! Vive Laplanche! n'ont permis de recueillir que ce
fragment de son discours.
Et le frag'ment a plusieurs pag"es! Notons-y ces traits qui
se rapportent aux procédés de sa politique judiciaire :
Je viens encourager les patriotes à terrasser l'hydre du fana-
tisme et de la réaction et à marcher sur les cadavres amoncelés
des aristocrates, des fédéralistes, des muscadins et des roya-
listes ^.
Le procès-verbal, qui a noté les applaudissements donnés
aux paroles du représentant, raconte ainsi la fin de la
cérémonie :
La marche a été plusieurs fois interrompue par l'affluence du
peuple, qui se serrait autour de son représentant et ne se las-
sait pas d'examiner son père et son ami. Le peuple, satisfait,
criait sans cesse, avec cette candeur naturelle à des républi-
cains : Vive la République! Vive la Montagne! Vive Laplanclie !
Pendant la marche, les fenêtres étaient illuminées et les
citoyennes qui y étaient servaient avec allégresse d'écho au
peuple qui entourait le représentant ^.
Après de telles démonstrations, le représentant pouvait
écrire à la Convention (13 frimaire, 3 décembre 1793) :
1. Aujourd'hui Noire-Dame.
2. Le discours tout entier et la scène sont à voir. Nous les donnons avec
quelques suppressions aux Appendices, n" VI.
3. Archives du Calvados. Direcloire, resistrc n" VI, P 97.
cil. VIII. — LA NORMANDIE 9o
<( Le bon esprit commence à renaître à Caen » ; et il y tra-
vaillait d'ailleurs. Il épurait, il régénérait, il réorganisait,
il ne parlait, dans le tableau qu'il faisait de ses opérations
à la Convention \ que de « creuset national », de caput mor-
tuum des fédéralistes bientôt dissous; il était surtout heu-
reux, en sa qualité d'ancien prêtre, de mentionner les vases
et ornements d'église apportés par les communes, les curés
chassés -; et il célébra, le surlendemain, ce triomphe par une
solennité nouvelle. On recommença la promenade patrio-
tique. Le représentant, accompag-né de toutes les autorités,
des membres des administrations, des comités, de la force
armée, du tribunal, se rendit à l'ancienne église des Jé-
suites ^ (quel g'oùt pour les processions! quelle attraction
vers les jésuites!) (18 frimaire, 8 décembre 1793), et là,
donnant carrière à ses vieilles habitudes de prédicateur :
Enfin, dit-il, la cause de l'éternelle justice triomphe. Le règne
de la vérité commence et le patriotisme l'emporte! Tremblez,
brigands couronnés, et vous, monstres parricides, qui tentez
de déchirer le sein de la patrie! Nous voulons la liberté, l'éga-
lité; sous ces augustes auspices, les républicains vont punir vos
forfaits.
Les Vendéens errent encore dans les départements du
nord de la Loire. Il convie ses auditeurs à les exterminer;
mais il y a d'autres ennemis à détruire :
Républicains, prenez-y bien garde, tous nos ennemis ne
sont pas à la Vendée ; ils ont des partisans et des agents
jusque sur le sol de la liberté. Rangez dans cette classe les
modérés ; ces êtres dangereux, ennemis des mesures révolution-
naires, calomnient sans cesse Tastre bienfaisant qui, du haut
de la Montagne, darde ses rayons vivifiants. Les insensés! ils
veulent obscurcir son disque éclatant, comme si quelques légers
nuages pouvaient éclipser l'astre rayonnant du jour! Il faut
découvrir les uns et les autres et les livrer à la vengeance des
lois.
1. Séance du 17 frimaire, Moniteur du 19.
2. Lettre du 18 frimaire, lue dans la séance du 22. Moniteur du 24.
3. Par un arrêté du surlendemain, 20 frimaire an II, il l'alTecta à la
société populaire pour la tenue de ses séances.
96 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
Et il leur indique plus prosaïquement ce qu'il va faire
pour préparer l'action des tribunaux :
Je vais à cet effet établir un comité de surveillance révolu-
tionnaire, composé de neuf membres, tous vrais sans-culottes
et d'un patriotisme reconnu *.
Avec ce comité, il pouvait poursuivre la chasse aux sus-
pects. On en remplissait les prisons, et il y avait d'autres
contre-révolutionnaires qu'en sa qualité de renégat il n'était
pas disposé à y garder longtemps. Il disait à la Conven-
tion, le 23 pluviôse, rendant compte de ses actes :
Partout j'ai fait disparaître les prêtres comme autant de vers
rongeurs, etc. ^.
Cette fois encore, la Vendée, la Vendée ressuscitée par
les massacres et les incendies de Turreau, sauva le caput
mortuum du fédéralisme :
Caen, ajoute-t-il, s'élevait à la hauteur!... Une me restait plus
qu'à prononcer sur le sort des détenus, lorsque les ordres réi-
térés du Comité de salut public m'appelèrent à la tête de la
colonne infernale venue du Nord pour foudroyer les bri-
gands; etc.
Nous avons vu ailleurs ses exploits.
Ajoutons seulement ce trait, qui nous révèle comment
étaient traités les détenus dans l'Eure et le Calvados, en
attendant que le représentant prononçât sur leur sort.
C'était peu que de les entasser en prison ^, si l'on n'y
1. Archives du Calvados, ibicL, f" 106.
2. Séance du 2u pluviôse (13 février 1794), Moniteur du 27, t. XIX, p. 471.
Tant que le culte constitutionnel fut toléré, il tâchait de n'y appeler, au
moins, que des prêtres mariés. C'est ce que l'on voit par cette lettre
des administrateurs du département du Calvados au citoyen Laplanche,
17 frimaire an II :
X ]N''ayant pu trouver un prêtre marié pour la cure de Saint-Pierre, tu
nous invites à tâcher du moins d'en découvrir un non marié patriote et
révolutionnaire. «(Archives du Calvados, Correspondance des représentants
en mission, 2° carton.)
3. A Caen, dès le mois d'octobre 1793, les maisons des Carmélites et
des Bénédictins avaient servi de supplément aux prisons : la maison des
eu. VIII. — LA NORMANDIE 97
joignait les incommodités de toute sorte; et mal leur en
pouvait advenir s'ils ne s'y résignaient pas,
« A Ycrneuil, il prit envie à un misérable savetier,
membre du comité révolutionnaire, de mettre en arresta-
tion trois porcs pour faire compagnie aux prisonniers,
paître l'herbe de leur cour et infecter la maison d'arrêt de
leurs immondices. Un de ces animaux se blessa en pâtu-
rant; on s'aperçut qu'il saignait au pied. Aussitôt le
comité révolutionnaire est averti, il se transporte à la
maison d'arrêt, dresse un procès-verbal dans lequel il spé-
cifie que les détenus ont frappé le cochon avec des inten-
tions contre-révolutionnaires. » Le cas devenait grave :
car si les crimes les plus odieux, même l'assassinat, dès
qu'ils n'avaient pas été commis dans une pensée de contre-
révolution, étaient suivis d'un acquittement devant les
tribunaux révolutionnaires (témoin le procès du comité de
Nantes), les moindres délits, où l'on constatait ces inten-
tions, étaient frappés de mort. Le comité fit donc une des-
cente dans la prison, commença une enquête pour décou-
vrir les auteurs du méfait, s'érigea en tribunal, nomma un
jury. La déclaration du jury fut que le cochon s'était blessé
en marchant sur du verre cassé, que l'on trouva dans la
cour '.
J'ai parlé des suspects et rappelé les deux catégories de
personnes auxquelles on n'avait pas cessé de faire une
g-uerre impitoyable, les émigrés et les prêtres réfractaires.
L'émeute royaliste de Rouen avait donné l'éveil, et, le
20 janvier 1793, des mesures furent prises pour activer leur
poursuite. Une prime de 100 francs était promise à qui les
arrêterait et la Convention était invitée à faire davantage :
Le conseil sollicitera incessamment de la Convention natio-
nale une loi répressive, qui condamne toute personne con-
Gai-mélites pour les hommes ; celle des Bénédictins pour les femmes.
(Archives du Calvados. Directoire du département, registre n° VI, f» 29
verso).
1. Histoire des prisons.
II. — 7
y8 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
vaincue de receler un émigré ou ecclésiastique sujet à la dépor-
tation à une peine de dix ans de détention, et qui accorde au
dénonciateur une prime de 300 francs à prendre sur les biens
meubles et immeubles de l'individu chez lequel on le saisirait'.
La Convention devait aller plus loin par la suite. En
attendant, la prime de 100 francs fut gagnée, le 3 avril,
par les citoyens de la commune de Mathieu, qui avaient
arrêté le prêtre réfractaire Gombault, curé de Saint-Gilles.
Gombault fut condamné à morl et exécuté selon les
formes sommaires que l'on connaît -; et il y en eut d'au-
tres exemples.
Les émigrés n'étaient pas plus épargnés que les prêtres
réfractaires. Le 7 mai, Stanislas-Ferdinand de Cingal, dit
de Métlgny, fut envoyé à l'échafaud par le tribunal cri-
minel, sur la seule constatation de son identité ^ Le crime
vulgaire de fabrication de fausse monnaie, quand il s'agis-
sait d'assignats, devenait crime contre-révolutionnaire, et
la peine de mort qui le frappait était sans recours en cas-
sation : il y en eut plusieurs exemples au tribunal criminel
du Calvados \
Avant le mouvement fédéraliste, le tribunal criminel avait
eu à juger quelques émeutes que l'on pouvait qualifier de
contre-révolutionnaires, par exemple le rassemblement du
3 mars à propos de la levée des 300 000 hommes. Toutefois,
la manifestation n'était pas armée, les représentants eux-
mêmes avaient, on se le rappelle, cru devoir user d'indul-
gence et ordonné au tribunal de mettre les prévenus provi-
soirement en liberté ; mais la résistance à l'enrôlement ne se
1. Archives du Calvados, Conseil général, reg. n" lY, f» 28, cl Arrêtés
du conseil r/ënéral du département, à la date.
2. Archives du Calvados, Directoire du département, rcg. V, f'" 515-59.
3. GrelTe de la Cour de Caen. Registre du tribunal criminel du Cal-
vados, à la date.
4. Gabriel Simon et Jean-Pierre Simon, son iils. 30 frimaire an II. La
femme Simon, comprise dans la même accusation, fut acquittée. (Reg. du
tribunal criminel du Calvados, n" IL f" 61.) — Le 21 décembre 1702, il y
avait eu déjà condamnation à mort de trois accusés {un, contumace)
pour crime de fabrication de faux assignats. [Ibicl., 1er registre, à la date.)
en. VIII. — LA NORMANDIE 99
borna pas à ces premiers temps, et plus tard on fui idus
sévère. Le 23 germinal, le tribunal criminel se transporta à
Vire pour y juger surplace les jeunes gens arrêtés dans une
semblable émeute. Il y avait neuf accusés présents et trois
contumaces. Les trois contumaces portèrent tout le poids
de la poursuite. Ils furent condamnés à mort et les autres
à l'amende : quatre, à 20 livres d'amende; cinq, à 3 livres *.
Quant aux propos inciviques, on peut citer, comme un
exemple de l'indulgence de l'administration avant l'établis-
sement de la Terreur dans le Calvados, TalTaire de la dame
Desplanclies. Elle était accusée d'avoir dit à ses gens, le
bruit courant que les Anglais avaient fait une descente
sur le rivage de Salenelles : « Mes amis, laissez-les
débarquer. » Les officiers municipaux de Sannerville la
dénoncèrent au procureur général syndic ; mais avec quels
ménagements, quel soin de faire valoir les circonstances
atténuantes au milieu des déclamations du temps : elle
était respectée, chérie; elle pourrait l'être encore, etc. La
municipalité de Sannerville, devant la plainte qu'elle avait
reçue et l'aveu de l'accusée, lui avait infligé un blâme avec
injonction (c d'être à l'avenir plus circonspecte, sous peine
d'être poursuivie avec toute la rigueur des lois ». Le con-
seil général du département, extraordinairement convoqué
et saisi à son tour de l'affaire, ne se montra pas plus rigou-
reux (.30 avril) :
Le conseil, extraordinairement convoqué, vu l'état de faiblesse
de la citoyenne Desplancbes et vu qu'il ne résulte aucunes nou-
velles charges de son interrogatoire, après avoir entendu le
procureur général syndic, arrête, en approuvant la délibération
de la commune de Sannerville, qu'il est enjoint à la citoyenne
Desplanches de se retirer en son domicile, où elle restera en
liberté, parce (à la condition) que toutes fois elle y sera plus
1, Greffe de la cour de Caen. Registres du tribunal criminel, t. II, f 111.
Le 4 prairial, Charles Lacour, accusé d'être un des principaux auteurs de
l'émeute de Pont-Chaslier, fut acquitté, le fait n'ayant pas été reconnu
constant: mais, comme il avait tenu des propos séditieux, le tribunal
ordonna qu'il demeurait en arrestation et qu'il en serait rendu compte à
la Convention. {Ibid., f" 134.)
100 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
circonspecte à l'avenir et y tiendra une conduite plus mesurée ;
que le présent arrêté sera imprimé à ses frais, pour être lu,
publié et affiché dans les communes du département ^
L'exemple n'était pourtant pas, de sa nature, très commi-
natoire.
C'était surtout après la défaite du fédéralisme que l'on
devait s'attendre à une répression sanglante dans la ville
où il avait eu son centre d'action. Mais les plus compromis
s'étaient éloignés; et, pour les autres, la soumission avait
été si prompte et si complète !
Un agent du Conseil exécutif, Leliodey, envoyé en obser-
vation dans la Normandie au moment de la lutte, mis au
secret à Caen, interrogé à Vire, obligé de traverser « des
flots de peuple qui le traitait de gueu!s, anarchiste, mara-
tiste », et tenu aux arrêts dans une auberge, délivré enfin
par la retraite des bataillons fédéralistes sur la Bretag-ne,
avait fait connaître à Paris les hommes qu'il avait vus
de près, ceux qu'il appelait, à côté des Girondins, les
meneurs subalternes, et il les dénonçait ainsi à la ven-
geance nationale :
Caille, procureur syndic du district de Caen, fameux fédéra-
liste, orateur patologlste; Bougon, procureur général syndic,
grand diseur de riens, qui se permettait de presque légitimer
l'insurrection de la Vendée; Destanges, curé de Saint-Etienne de
Caen, Gascon de naissance et prêtre dans toute l'acception du
mot; Mauger, ex-bénédictin, professeur, j'ai pensé dire escamo-
teur de physique, tous deux prêtres, essentiellement prêtres,
d'autant plus dangereux qu'ils ont eu l'adresse d'intenter (sic)
sur l'arbre éternel de la liberté le rameau pestilentiel du sa-
cerdotisme; Flot, Fléaux ou Flaux, ex-constituant, honune nul
pour ses talents, mais ennemi juré du nouvel ordre de choses.
Celui-ci est maire de Vire ^.
1. Ai'chivcs du Calvados, Conseil général, reg. V, à la date. On a raflicho
confni'inc à la décision.
2. Arch. nat., Fi" o:JI. 2'» Juilld 17'.t3. Il d(Mnande de l'argent, de nou-
veaux pouvoirs. — On lui envoie de l'argent, on lui enverra les pouvoirs
ipiand il .uira donné son signalement et son âge.
CH. VIII. — LA NORMANDIE 101
Parmi ces hommes, Boiigon-Longrais s'était éloigné :
on le reprit ailleurs. Il n'en fut pas de même de François
Chaix d'Estangi:, curé de la paroisse Saint-Élienne de Caen :
il avait été arrêté par ordre du représentant Robert Lindct.
Membre du conseil général du Calvados, il avait proposé
une adresse à la Convention, invitant les députés à s'unir
pour le bien général, démarche toute girondine; il avait
signé l'ordre d'arrêter les représentants Romme et Prieur
(de la Côte-d'Or) : il le reconnaît dans son interrogatoire; il
dit seulement à sa décharge qu'il a proposé de les tenir à
l'évèché, le lieu étant plus convenable, non pour leur faire
du mal, mais pour les garder comme otages. Il avait fait
partie de l'assemblée centrale de résistance à l'oppression :
il le nie; au moins fut-il nommé président de l'assemblée
générale du département (J" juillet), qui existait à côté
de l'assemblée centrale des départements du Nord-Ouest et
marchait d'accord avec elle; et le 22 juin il avait été un de
ses délég'ués auprès du département de la Manche, pour
concerter avec lui les mesures de salut public '. Tout ce
<|u'il avançait pour excuse, c'est qu'il avait agi d'après les
rapports des commissaires envoyés à Paris, lesquels repré-
sentaient l'Assemblée nationale comme violée -. L'excuse
était bien faible. Comment un personnage de cette impor-
tance échappa-t-il au tribunal? D'après une cote inscrite
sur d'autres pièces, le citoyen Chaix fut envové à Paris
par le représentant Laplanche vers le mois de pluviôse
an II ^ Cette mesure, prise pour le perdre plus sûrement,
le sauva. Il n'a point passé devant le tribunal révolution-
naire de Paris.
Deux autres prêtres constitutionnels, arrêtés comme
lui, étaient un peu moins compromis. C'était Lexkveu,
curé de Billy, et François-Jean Boutix, curé de Saint-Agnan.
1. Bulletin des autorités constituées réunies à Caen, Ed. de 1875, n» 1,
p. 3; n" 4, p. 1.
2. Archives départementales du Calvados, pièces détachées. Interroga-
toire, 1er et 2 septembre IIQ-S.
?. Archives du Calvados, même dossier.
10"2- LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
Le premier était accusé d'avoir pris parla l'insurrcclion,
de s'être rendu à Evreux et d'avoir ménagé un achat de
chevaux pour les insurgés. Il nie tout, proteste de son
patriotisme et réclame sa mise en liherté : ce sont les
aristocrates qui l'ont calomnié pour échapper à sa surveil-
lance.
Le second, Boutin, convient qu'il est allé en armes à
Evreux :
qu'il s'était enrôlé dans l'armée qui a marché pour Evreux,
mais qu'il n'a pas eu connaissance qu'elle fût destinée contre
les Parisiens, mais uniquement parce qu'il avait entendu dire
publiquement que laConvention n'était pas libre et que c'en était
fait de l'unité et de l'indivisibilité de la République, si les vrais
patriotes et républicains ne volaient au secours '.
Il demandait sa mise en liberté, reconnaissant son
erreur.
Je ne sais si on les mit en liberté l'un et l'autre, mais
du moins ne les mit-on pas en jugement. On ne les
retrouve pas sur les registres du tribunal.
Si le tribunal sévissait peu, les dénonciateurs ne chô-
maient pas. On trouve, dans le carton des Dénonciations aux
arcliives du Calvados, celte note du comité do Moyaux
contre Morin, juge du district de Lisieux (2 octobre 1793) :
Morin, sous l'habit national qu'il déshonore, a, dans l'égHse
de Moyaux, au milieu du peuple assemblé, proclamé Vergniaux,
Buzot, Guadet, Pétion, etc., les sauveurs de la liberté; il a dit
qu'ils n'étaient coupables que de vertu.
Un peu plus tard, on rencontre (dans les carions du tri-
bunal révolutionnaire de Paris, aux Archives nationales ')
celle pièce, dont l'auteur fait preuve de patriotisme plus
(|uc de bonne orthographe :
Citoyen,
Il doit tarriver en ton tribunal les insurgée de Ponlévesqiic
pour estre récompensée des bons services qu'ils onts rendue a
1. Arch. nat., W, 121, pièce n3.
en. VIII. — LA NORMANDIE 103
la r.!'puljlii[uc, veux-tu avoir connoissance des abominatious
que plusieurs denlreux oiils failles tu peux tadresser aux com-
munes de Saint-Melainiie et de Coudray près Ponlévesque et
leurs demander coppie des proceds verbeaux que ces deux
comumnes onls rédigé contre ces scélérats et plusieurs autres
qui ne sonts pas arrêtée. .Jespère citoyen que lorsque tu auras
eu connoissance de ces proceds verbeaux tu feras arrester les
autres coquins qui reste dans le pays et tu rendras un grand
service aux bons et vraye républicains qui sonts a chaque ins-
tant exposée à perdre la vie par ces scélérats et la perdre moy
mesmes sy jelois connu. Je suis avec fraternité ton concitoyen
républicain.
Ponchailler ce sept floréal de l'an II de la république *.
Les seules condamnations d'un caractère grave, en
matière de contre-révolution, frappent toujours les prêtres
réfractaires et les émigrés. Par contrecoup, la recherche
des prêtres réfractaires amenait quelquefois d'autres con-
damnations. Des bandits endossaient volontiers runiforme
nalional, et, sous prétexte de recherches juridiques, ils se
faisaient ouvrir les maisons de par la loi, pour y commettre
des vols à main armée. Il y en eut un exemple fameux
k Caen le 31 juillet 1793. Douze de ces brigands furent
condamnés à mort et plusieurs autres aux fers -. Pour les
prêtres, ils sont généralement condamnés à la déportation
durant cette période comme dans la précédente ^
1. Un républicain (plus fort en latin qu'en français) dénonce comme
suspectes deux pièces de canon : « Le républiquain soussigné dénonce au
comité de surveillance de la commune de Caen qu'il y a, dans le parc du
cy-devant château de Caen, deux pièces de dix-huit en bronze sur chaqu'
une desquelles se trouve les épittètes latines : ultima ratio regum. A
Caen, le 16 pluviôse an 2 de l'ère rcpubliquaine une, indivisible et révo-
lutionnaire jusqu'à la paix. Delasalle. » (Archives du Calvados, Dénoncia-
tions.)
•2. Greffe de la cour de Caen, Registre du tribunal criminel du Cal-
vados, 1" registre, P 272-279.
3. Paul-Gabriel Rcelle, prêtre réfractaire; Madeleine Leneven, qui l'avait
recelé, vit sa peine, eu égard à ses infirmités et à son âge de plus de
quatre-vingts ans, commuée en détention dans une maison d'arrêt (16 plu-
viôse). — Etienne Gourbix, qui n'avait prêté qu'un serment restrictif,
i6 pluviôse et 5 germinal. — IMerre-Auguste Gallot, réfractaire : mais il
n'avait pu s'exiler, à l'époque prescrite par la loi, étant en prison pour
autre chose, et, après son acquittement sur ce point, ses infirmités l'avaient
■104 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
Il s'agit des réfractaires ; quant aux prêtres constitu-
tionnels, on ne tarda point à les chasser eux-mêmes des
églises. J'ai cité à cet égard les actes de Frémanger.
Complétons-les par les considérants de -son arrêté du
30 ventôse :
Convaincus de la nécessité d'ûter tout prétexte au fanatisme,
qui, surtout dans les campagnes, continue d'exercer ses ravages
par l'obstination des ministres du culte catholique ;
Considérant que ceux de ces ministres obstinés qui n'ont pas
renoncé aux mûmeries sacerdotales, pour embrasser le culte
éternel de la raison, ne peuvent être regardés que comme des
ennemis secrets de notre révolution et, comme tels, sont néces-
sairement suspects:
Considérant qu'il est de notre devoir d'ùter, aux mauvais
citoyens, de quelque état qu'ils soient, le prétexte dont ils se
servent pour abuser la crédulité et occasionner des troubles, en
respectant le principe de la liberté des opinions, consacré dans
les Droits de l'homme, et laissant à tous l'usage privé et domes-
tique du culte qu'ils ont embrassé...
Suivait l'arrêté qui prescrivait : 1° la fermeture des
églises; 2° la destruction de tons les sig-nes extérieurs du
culte, à moins qu'il ne s'agît de tableaux précieux ;
3° l'envoi au chef-lieu du district des cloches qui n'avaient
pas été remises. On en laissait une seule par commune
pour l'horloge '.
retenu en France. On se borne à le garder dans une maison de réclusion
en confisquant ses biens (6 germinal). (Greffe de la cour de Caen, Registre
du tribunal criminel du Calvados, aux dates indiquées.) Robert Rolyer,
prêtre, âgé de soixante-huit ans, fut acquitté comme n'ayant pas été
obligé au serment, mais retenu en prison jusqu'à la paix (28 lloréal,
n mai 1794).
1. Arch. nat., AF II, carton m, germinal, pièce 13, et ci-dessus, t. I,
p. 89. Voy. aussi son Précis moral et politique fie l'état du Calvados, pré-
senté au Comité de salut public. Paris, 21 germinal. {Ihid., carton 163,
germinal, pièce 165.) Et il y avait des sociétés populaires (|ui l'accusaient
de n'avoir pas assez fait! On lit dans les cahiers de la police du Comité
de salut public (28 floréal) : La société populaire d'Orbec (Calvados) envoie
plusieurs dénonciations : elle accuse le représentant du iieuple Frcmangé
de n'avoir pas épuré les autorités constituées, la municipalité, le juge de
paix et le comité de surveillance d'Orbec. de n'avoir pas été assez sévère
pour les gens suspects; le département du Calvados, de s'être opposé à
l'exécution des lois, etc. (Arch. nat., F", 1137.)
CH. VIII. — LA NORMANDIE 105
Quant à l'émigTalion, on Irouve, à la date des 23 et 26
floréal, deux accusés : Robert Bigot et Pierre Depaigne.
Robert Bigot, âgé de trente ans, demeurant à Rouen,
fut renvoyé au département de la Seine-Inférieure « pour
être statué par lui sur la forme et la validité des certiHcats
produits * » : et il ne reparut pas au tribunal.
Pierre Depaigm:, âgé d'environ trente-trois ans, s'était,
d'après ce qu'il déclare dans son interrogatoire, enrôlé
A'ers la mi-novembre. Il était parti de Rouen pour Vire avec
son bataillon, et c'est là qu'on l'avait arrêté. Avant son
arrestation, il était resté comme garçon cliez un épicier,
pendant quatre mois, et auparavant cliez un autre, pendant
huit mois. Au commencement de la Révolution, il avait un
emploi dans les aides; en 1792, il s'y trouvait occupé à
faire rentrer les deniers de la ferme, puis il était allé à
Paris pendant quatre ou cinq mois, cherchant une place :
c'est pour cette période qu'il ne pouvait justifier de son
domicile, un peu, avoue-t-il, à cause de l'irrégularité de sa
vie. Comment se trouvait-il sur la liste des émigrés? Il
n'en savait rien. Il affirmait qu'il n'était pas noble, qu'il
avait manifesté son attachement à la patrie en servant dans
la garde nationale, en s'enrôlant dans l'armée; que jamais,
depuis la Révolution, il n'avait quitté le territoire français.
Il n'en fut pas moins condamné à mort pour ce seul fait,
qu'il était sur la liste des émigrés. Les témoins appelés ne
constatèrent pas autre chose (26 floréal, lo mai 1794) -.
J'ai dit que, dans la dernière période de la Terreur, il
n'y avait eu contre les prêtres réfractaires dans le Calvados
que des condamnations à la déportation. Pour trouver
deux condamnations à mort, il faut dépasser le 9 ther-
midor.
C'est le 24 thermidor, quinze jours après la chute de
Robespierre, que le tribunal procéda au jugement de Jac-
ques RiBLiER, ancien vicaire de la commune de Martin, près
\. Registre du tribunal criminel du Calvados, II, î° 131, 2o floréal.
2. Greffe de la cour de Gaen, dossier Depaigne.
106 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
de Carouge, Agé de cinquante-huit ans, et d'une vieille fdle
du même Age, Marie-Jeanne Guedon, marchande de fil, ([ui
lui avait donné asile.
Jacques Riblier n'avait pas prêté le serment. Il était
resté en France, malgré la loi, sachant bien qu'il y risquait
sa vie, et accomplissant dans le secret les devoirs de son
ministère. Il avait trouvé parmi les fidèles une pieuse fille
qui n'avait pas craint de braver le même péril : car depuis
la loi du 22 germinal tout receleur d'ecclésiastique réfrac-
taire n'était plus seulement frappé d'une peine fixe, la
déportation; il était tenu pour complice et puni en consé-
quence : la déportation, la réclusion ou la mort, selon les
cas. Riblier avait donc été arrêté chez Marie-Jeanne Gue-
don-Dessacre, et l'inventaire des objets trouvés chez lui
ne laissait aucun doute sur sa persévérance à remplir son
saint ministère \
Il confessa courageusement sa foi devant le comité de
surveillance, comme plus tard devant le juge ^ Marie-
Jeanne Guedon-Dessacre ne fut pas moins ferme dans ses
déclarations. Il faut citer son interrogatoire, où, tout en con-
fessant sa foi, elle fait honte à ces gens qui avaient pro-
clamé la liberté et ne savaient pratiquer que la persécu-
tion. Après avoir répondu aux questions préliminaires,
elle dit qu'une femme lui a amené Riblier :
Que c'est la seule humanité qui le lui a fait recevoir, qu'elle
avait bien quelque temps donné asile à Tabbé Le Sault, mais
qu'elle n'avait pas voulu le garder.
1. « Deux corporaux, une patène, des lavaljos ou purilu-atoires, un petit
crucifix, un chapelet et plusieurs feuilles de lettres de confiance et (juatre
images représentant le ci-devant saint Sacrement, deux missels, un bré-
viaire, contenant dilierentes images représentant le signe de la super-
stition sacerdotale, dix tomes de religion avec un ordo et un manuscrit
de même, ?m chaziible avec une manipule, une étole et un voile, le tout
en taiïetas vert galonné en faux or, un auhe et ses cordons, une fontaine,
un grand crucifix.» ((îrclTe du tribunal criminel du Calvados, dossier Ri-
blier, 4'' j)ièce, n thermidor, scellés mis à la requête de la société de sur-
veillance chez Marie-Jeanne des Acres, dite Guedon.)
2. Ibid., n cl 20 thermidor, 3° et 5e pièces.
I
en. VllI. — LA NORMANDIE 107
A elle demandé si elle a été instruite que Riblier n'avait pas
voulu prêter le serment?
A répondu oui....
A dit qu'elle n'ignorait pas qu'il était ordonné aux prêtres
réfractaires de sortir hors la république, mais qu'elle se croyait
authorisée par la loi qui permet la liberté des cultes, qu'en
conséquence elle croyait pouvoir avoir un oratoire et un prêtre
pour le desservir, pourvu que cela ne troublât point la tran-
quilité publique.
Les ornements ont été fournis par la femme qui lui
avait amené le prêtre.
A elle demandé si elle ne répondait pas la messe audit Riblier?
A répondu oui, « parce que je ne voulais introduire personne
chez moi >->.
A elle demandé si Riblier ne confessait pas et n'administrait
pas les prétendus sacrements?
A répondu que deux ou trois personnes de l'escallier dans
l'enceinte de sa maison et elle, répondante, ont été deux ou trois
fois en confesse et reçu la communion administrée par ledit
Riblier.
A elle demandé quelles étaient les occupations de Riblier?
A répondu qu'il brodait des images.
Représentation à elle faite d'un petit sac entortillé contenant
différents imprimés sur la constitution civile du clergé, et de
troispapiers manuscrits, dont l'und'euxcommenceparcesmots:
A la nouvelle loi je veux être fidèle,
et finissant par ceux-ci :
Messieurs de l'Assemblée ont seul tout le bon sens;
le second commençant par ces mots :
Les pleurs de Rachel(/e) désolée,
et finissant par ceux-ci :
Du bercail vous serez chassés;
et enfin le 3°, intitulé : Serment de Faucher, président du club
de Caen, si elle les reconnaît pour lui appartenir?
Elle répond qu'ils n'ont pas été trouvés chez elle ; mais
il se peut qu'on les lui ait prêtés.
108 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
A elle demandé quels étaient ses entretiens avec Riblier
et s'il ne lui inspirait pas de l'aversion et du mépris pour la
Convention nationale et le gouvernement républicain?
A répondu que ni elle, ni Riblier nont jamais rien dit contre
le gouvernement ni la Convention, qu'elle a toujours eu pour
principe de se soumettre au gouvernement que le peuple français
voudrait se donner, qu'elle a cru pouvoir suivre la religion à
laquelle elle est attachée.
A elle remontré que le 1" devoir de la religion est d'observer
les lois de son pays et qu'elle les violait ouvertement en don-
nant asile à un homme qu'elle sçavait être en révolte contre
la loi...
Toujours les lots existantes!
A répondu qu'elle ne croyait pas violer la loi, persuadée que
la liberté des cultes lui permettait de suivre chez elle telle pra-
tique religieuse qu'elle voulait.
A elle remontré qu'elle ne pouvait ignorer que Riblier avait
été vicaire ; que, par conséquent, il ne pouvait résider en France.
A répondu qu'au moment où il fut introduit chez elle, elle
ignorait qu'il eût été vicaire, mais qu'il est vrai qu'elle l'a su
par la suite.
A elle demandé pourquoi, lorsqu'elle a su la qualité de Riblier,
elle ne l'a pas renvoyé comme elle a fait l'abbé Sault?
A dit que, l'ayant gardé plus longtemps, elle n'en eut pas le
courage.
Signé : Marie GuEDON-DBSSACRt:.
Plusieurs femmes, appelées en témoignage, déclarèrent
qu'elles avaient assisté à la messe du prêtre réfractaire '.
— C'est un témoigna<je qui les pouvait perdre elles-
mêmes : honorons-le. On ne les impliqua point pourtant
dans le procès : mais le prêtre et la sainte femme qui lui
avait donné asile furent condamnés à mort et exécutés
dans les vingt-quatre heures '.
Est-ce tout? Le 8 fructidor, presque un mois après la
1. Maric-.Ieannc Pciroii, veuve de Philiiiiie: Franenise-Cliru'lnlle-Cnn-
stance Angot, vingl-trois ans; Maric-Alexandrino Aiifrol. dix-liuit à dix-
neuf ans; Charlolte-riabricl Briard, veuve Angol : elles avouent avoir
assisté ])liisieurs fois aux messes: elles ne savent si des mariages ont
étf' célébrés.
2. Voyez, le jugement aux .Vpiiendiees, n" VU!.
CIL VIII. — L.\ NORMANDIE 109
révolution où l'on croyait voir la lin de la Terreur, un
autre prêtre, François-Armand Saint- Agnan, ex-noble et
ex-vicaire de la commune de Saint-Ouen, à Séez, fut
amené au tribunal, comme coupable de la violation de la
loi pour nètre pas sorti de France. Un défenseur, le
citoyen Maubant, lui fut donné d'office. Il était bien juste
qu'il prit connaissance des moyens de défense de son
client. L'accusé demanda pour cela remise de l'audience
au lendemain et l'obtint sans difficulté. Le lendemain il
fut ramené au tribunal; mais le défenseur avait disparu.
On entendit l'accusateur public, on entendit l'accusé aussi,
puis le tribunal entra dans la chambre du conseil et en
sortit avec un arrêt de mort ' (9 fructidor, 26 août 1794).
Nous ne suivrons pas plus loin le tribunal. Notons seu-
lement que par la suite il eut souvent à juger des maires,
des officiers municipaux, accusés d'avoir soustrait des
effets d'émigrés, qu'ils avaient pour mission de placer
sous le séquestre. Ils furent généralement acquittés.
1. Registre du tribunal criminel du Calvados, t. II, f"= 183-184. Le dos-
sier n'existe plus.
CHAPITRE IX
LOIRET, LOIR-ET-CHER, INDRE-ET-LOIRE
Les départements qui confinaient par l'ouest et par le sud
au théâtre de la guerre de Vendée se ressentirent aussi du
trouble que cette guerre jetait au sein de la République, et
les représentants qui s'y trouvaient en mission eurent à
veiller sur des mouvements dont ils pouvaient ressentir le
contre-coup. On peut ranger dans cette catégorie le Loiret,
où Ton forma les bataillons recrutés par compagnies dans
les armées de la frontière, le Loir-et-Cher et ITndre-et-
Loire : car Blois et Tours furent plus d'une fois le siège de
réunions où les représentants en mission près les armées
eurent à se concerter. Etrangers du reste à la guerre ven-
déenne, ces départements durent à leur position de n'avoir
pas été engagés davantage dans le mouvement fédéraliste.
Ils étaient trop sur le chemin des troupes républicaines et
sous l'œil des commissaires de la Convention.
I
Loiret.
Avant de recevoir les représentants qui lui étaient des-
tines en mars 1793, pour la levée des 300 000 hommes, le
Loiret en vit arriver un qui était envoyé ailleurs, mais qui,
originaire d'Orléans, avait voulu d'abord visiter sa ville
CH. IX. — LOIRET 111
natale, Léonard Bourdon; et sa visite y laissa des traces
sanglantes. J'ai dit, en parlant du tribunal révolutionnaire
de Paris, le dénouement implacable qu'y eut cette rixe où
le représentant fut blessé, — assassiné comme il s'em-
pressa de le faire savoir à la Convention : d'où le décret du
18 mars, qui déclara les habitants d'Orléans « en état de
rébellion jusqu'il ce qu'ils eussent livré les prévenus de
riiorrible attentat commis le 16 du même mois dans son
enceinte ». Les prétendus coupables ayant été arrêtés, et
le décret rapporté (24 mars) à la demande de Tallien, deux
autres représentants en mission dans la Nièvre et le Loiret,
CoUot d'Herbois et Laplanche , accourus de Nevers à
Orléans, demandèrent qu'il fût maintenu. La ville, disaient-
ils dans une lettre du 26 mars , n'était pas convertie.
Le dimanche précédent, on avait donné au théâtre X Honnête
Criminel. « La salle était pleine et, au moment où un per-
sonnage brusque lâche une attaque contre des commis-
saires nouvellement arrivés », les applaudissements éclatè-
rent. Ils signalèrent encore des hommes (à leur tournure
on les pouvait prendre pour d'anciens militaires) qui les
avaient menacés. Ils avaient une garde de patriotes et de
sans-culottes : mais les corps administratifs convenaient
que l'on ne pouvait pas compter sur 30 piques. Le décret
fut maintenu à la demande de Marat '. Bourbotte, Prieur
(de la Marne) et Julien (de Toulouse) continuèrent l'œuvre
de CoUot d'Herbois et de Laplanche avec l'approbation du
Comité de salut public ■; mais d'autre part, Louvet (député
du Loiret) disait, le 19 mai, à la Convention comment le
1. Séance du 27 mars; Monileur du 28, t. XV, p. 807. Voy. encore la
lettre de Collot d'Herbois et de Laplanche au Comité de salut public sur
les mesures qu'ils ont prises, les destitutions, les remplacements, les
arrestations qu'ils ont opérés (Orléans, l^r avril). (Arch. nat., AF II, carton
167, avril, pièce 21.)
2. Voy. la lettre de Bourbotte, Prieur (de la Marne) et Julien (de Tou-
louse) sur les suites qu'ils donnent aux mesures de leurs prédécesseurs
(5 avril), avec l'approbation du Comité, et le rapport général des mêmes
représentants (2o avrilj. (Arch. nat., AF II, carton 167, avril, pièces 18
et 128-171.)
112 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
décret était appliqué : la nouvelle municipalité, substituée
à l'ancienne, vivait largement et joyeusement aux dépens
de la ville; elle faisait des diners de 6000 livres, régalait
les sans-culottes à 10 livres par tète, sans exclure d'ailleurs
de la fête les femmes, les filles qui venaient implorer la
mise en liberté de leurs parents arrêtés;
Là, dit-il, on leur jetait des plats de dessert; après le repas,
on les força à danser et l'on poussa la barbarie jusqu'à les
contraindre à donner des démonstrations de joie. Après la
danse, elles espérèrent, pour prix de tant d'outrages, obtenir un
adoucissement à leur peine; elles demandèrent l'élargissement
de leurs maris, qu'on leur refusa; elles insistèrent : un sans-
culotte tira sou sabre en disant qu'il avait servi à égorger bien
des aristocrates; mais il n'y avait là que des femmes, et tant
de vaillance fut perdue *.
Voilà ce que Louvet disait à la Convention, à la face de
Collet d'Herbois et de Laplanclie, qui protestaient, il est
vrai, et des tribunes qui murmuraient. La Convention, con-
formément au rapport du Comité de législation, qui faisait
l'objet du débat, autorisa ce jour-là une commission à
mettre en liberté ceux qui auraient été emprisonnés sans
mandats d'arrêt; c'est tout ce que put faire alors le parti
girondin. Après le 31 mai, les personnes compromises à
Orléans en devinrent d'autant plus suspectes; neuf des pré-
tendus assassins furent condamnés (12 juillet) et le lende-
main la Convention se montra insensible aux prières et aux
larmes des familles ([ui venaient demander leur grâce ^.
A l'époque de la levée en masse, vers la fin du mois sui-
vant, Laplanclie eut avec Maure une nouvelle mission dans
le Loiret. Ils trouvèrent à Orléans un prince de la maison de
liesse, passé au service de la République, le général liesse,
comme on l'appelait. Cliargé d'organiser pour la guerre de
Vendée ces bataillons formés d'emprunts aux armées du
Nord et des Ardennes, afin d'y encadrer les volontaires ^,
1. Séance du 19 mai 1793, Moniteur du 21, t. XVI, p. 427.
2. Voy. Histoire du tribunal révolutionnaire de Paris, t. I, p. 185.
3. Voy. ci-dssus, p. 115.
en. IX. — LOIRET 413
le général sans-culoUe n'en était pas moins suspect aux
représentants, Maure convenait qu'il se montrait excel-
lent patriote, et cela même le mettait en défiance; il disait
de lui aux Jacobins de Paris :
Tout le monde vante son zèle, ses talents et son amour pour
régalitc. Je crois que ce pourrait être un fort honnête homme,
s'il n'était pas gentilhomme. Au surplus, il est plus dangereux
qu'un autre, s'il n'est qu'un mauvais sujet, parce qu'il a par-
faitement le masque des vertus civiques et qu'il gagne le
peuple par une grande popularité '.
Maure avait séjourné peu à Orléans ^ ; quand il faisait
cette communication aux Jacobins, il traversait Paris pour
se rendre, avec des pouvoirs plus étendus, en Seine-et-
Marne. Laplanclie, au contraire, était maintenu dans le
Loiret, où il n'était que trop connu; et il ne demandait
qu'à s'y consacrer plus entièrement. Ayant à gouverner
le Loiret et le Cher, il écrivait le 3 septembre au Comité
de salut public :
Pour ma part, je me charge bien en particulier de patrio-
tiser et de républicaniser tout le département du Loiret qui
est semi-aristocrate et semi-fédéraliste ^.
Mais il demandait à être déchargé de l'autre départe-
ment. Il avait donc beaucoup à faire, et il lit beaucoup,
si l'on en juge par les longues et nombreuses lettres
qu'il écrit en ce mois au Comité de salut public sur les
destitutions qu'il prononce, sur les auxiliaires qu'il s'est
donnés par la création d'un comité révolutionnaire formé
de sans-culottes, sur les arrestations qu'il opère, sur les
séances qu'il préside, sur les fêtes qu'il célèbre, sur les
1. Séance des Jacobins du 8 septembre, Monileur du 11. t. XVII. ]>. 614.
2. II y fait acte de présence le G septembre par des arrestalions. (Arch.
nat., AF II, carton 168, septembre, pièce 6U.)
3. Arch. nat., AF II, carton 267, 2"= dossier, pièce 4. Voy. le plan de
travail qu'il se trace et qu'il fit approuver du Comité de salut public
(3 septembre, ibid., carton 168, septembre, pièce 19).
H. — S
114 LES REPRESENTANTS EN MISSION
résultats qu'il a déjà obtenus \ A la date du 16 septembre,
il écrit au Comité :
Je vous invite et vous prie même instamment de faire part
analytiquement à la Convention nationale et d'insérer dans le
bulletin ce qui suit :
Aujourd'hui, à Orléans, la sans-culotterie triomphe; le
patriotisme, sous mes auspices et ma surveillance, terrasse
chaque jour l'aristocratie et le fanatisme.
Il s'agissait d'une fête pour la plantation d'un arbre
de la liberté, fête célébrée avec enthousiasme "; et, le 23,
parlant d'une séance tenue la veille :
J'ai destitué en entier le département et je l'ai sur-le-champ
remplacé par des montagnards et des clubistes. A peine sortis
de la séance, les administrateurs les plus coupables et les plus
fédéralistes ont été mis par mes ordres en arrestation.
Je vous réponds de la ville d'Orléans. Si, sous le règne des
administrateurs fédéralistes qui la gouvernaient, elle a été
sur le point de donner la main à la Vendée, aujourd'hui elle
est irrévocablement attachée à la République ^.
11 se plaisait à faire passer au Comité cette pièce, qui
témoignait des sentiments des petits citoyens d'Orléans
pour lui, — et des progrès qu'il leur restait à faire en
orthographe :
Ci Toyen res présentans :
Les petitz Citoyen enfantains De la sec lion De Lepeltier vienne
vous offrir leur veux pur et simple et la graiule satisfaction
qu'ils ont devoir dans Lesmure De Leur Cité détruire Les progest
qui se mulliplioit par Laristocralie et L'hanarchie. Sequi nous
flatte cesl devoir que vous avés Labalauce juste pour punir
leur forfait libertieide en proportions de leurs faits person-
nells, etc.
i. 10 soptcmbre. Arch. nat.. AI-' II. If,s. septembre, pièce 116. cf. 36.
2. Arcli. nal., AFII, 169, se|»trmlnv, :>■ parlie, pièce 2. — Cf. carton 116,
pièces 9 cl 25.
'.i. ]l)id.. carton 1G9, septemi)rc, T i)aiiic. pièce 65. — Il envoie le procès-
verbal <li' cette séance. IhkL, carton 208, {^^ dossier, pièce P.
CH. IX. — LOIRET 115
Ils promettent « Desofrire toute en masse quan il en
seront requis et capable ' ».
Tout cela n'empèclia pas qu'il ne fût attaqué. Lui-même
se plaint au Comité de salut public des calomnies répan-
dues contre lui et reproduites dans la Correspondance
politique dont il envoie le numéro. Le compte rendu de la
séance du 30 septembre portait (p. 127) :
Laplanclie, représentant du peuple dans le département du
Loiret, taxe arbitrairement les habitants, dont il exige des
sommes exorbitantes. C'est une véritable sangsue. Ce voleur
public est dénoncé à la Convention par un membre. La plus
vive indignation se manifeste dans l'assemblée. On parle de
l'envoyer au tribunal révolutionnaire et on finit par passer à
l'ordre du jour sur la dénonciation, jusiju'à ce qu'il y ait des
preuves de plus contre Laplanche.
Laplanche ajoute :
Vengeance contre ces vils folliculaires dont le virus aristo-
cratique empoisonne toutes les sections de la République.
Au Comité on était plus porté à croire Laplanche que ses
accusateurs. Aussi fut-il appelé sur un théâtre plus impor-
tant, où nous avons eu à le montrer. Avant de se rendre à
Caen, il envoyait d'Orléans son programme à Paris :
Citoyens collègues,
Conformément à vos désirs, demain matin, je partirai pour
me rendre dans votre sein... J'ai besoin de me concerter avec
vous pour le succès de ma nouvelle mission. D'abord, je vous
préviens que je ne sçais pas faire de révolution sans argent.
Nos ennemis se ruinent bien pour faire la contre-révolution.
Ensuite, avec l'armée révolutionnaire que vous metterez à
mes ordres, laissez-moi le choix de deux militaires dont le
républicanisme et les lumières connues me deviendront néces-
saires. Enhn, promettez-moi de n'écouter aucune dénonciation
contre moi ; permettez-moi de taxer révolutionnairement et de
faire guillotiner militairement les contre-révolutionnaires que
je jugerai dignes de l'échafaud. Alors je vous répondrai du
salut du Calvados.
1. Arch. nat., AF II, carton 116, pièce 24.
-116 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
Il atteste qu'il n'a jamais abusé de ses pouvoirs extraor-
dinaires, et il ajoute :
J'ouloliais de vous prévenir encore que l'habitude que j'ai de
pareilles commissions m'a appris qu'il faut être seul pour
mieux faire le bien et pour n'éprouver dans sa marche aucune
entrave '.
Nous avons vu que, s'il ne fut pas toujours seul, il ne fut
jamais entravé.
Mais il repassait par Paris. Il avait donc l'occasion de
s'expliquer, devant la Convention elle-même, sur les accu-
sations dout il était l'objet : c'est ce qu'il fit dans la séance
du 28 du l"mois (17 octobre 1793). On ne peut mieux faire
que de recueillir de sa bouche ce résumé de sa dernière
mission dans le Loiret et dans le Cher :
Vous m'aviez envoyé dans les départements du Loiret et du
Cher; je n'avais pas des instructions particulières du Comité de
salut public, mais j'ai pensé que je devais agir révolulionnai-
rement. J'ai mis partout la terreur à l'ordre du jour; j"ai taxé
les riches. et les aristocrates, non pas arbitrairement, mais de
l'avis du peuple que j'ai toujours consulté. J'ai destitué à Or-
léans les administrations fédéralistes; j'ai porté de grands
coups au fanatisme; j'ai supprimé toutes les cloches, excepté
une, à condition qu'elle ne sonnerait que dans les grands évé-
nements et pour faire lever le peuple. Je sais que jai été
accusé, que j'ai eu l'honneur d'être calomnié; mais mes mains
sont pures comme la cause que je défends, et je ne doute pas
que les taxes révolutionnaires que j'ai mises sur les riches
aristocrates auront votre approbation. Je n'ai pas voulu prendre
sur les riches patriotes; je me suis dit : On ne fait pas de révo-
lution sans argent, il faut faire payer ceux qui ne l'aiment pas.
Ma conduite m'a valu les bénédictions des patriotes, il n'y a
que les aristocrates qui m'ont accusé, il n'y a que les crapauds
du Marais qui ont coassé la calomnie contre moi. {On applaudit.)
J'ai visité les hôpitaux; je les ai trouvés dans un grand dénû-
ment. J'ai été dans la maison de réclusion des prêtres [les sexa-
génaires]; ils étaient couchés sur le duvet. J'ai pris leurs
matelas et les ai fait porter aux volontaires. [On applaudit.)
1. Arch. nat., AFII. carlon 109, octobre, pièce 182.
en. IX. — LOIRET liT
Suit le compte « de.s fruits » de sa mission : 53 000 francs
en assignats, 5000 francs en argent, etc.
J'apporte aussi deux montres d'or, des boucles d'argent et
autres bijoux : ce sont les dépouilles des mauvais prêtres de
Bourges. [On rit et on applaudit.)
Mais il ajoute :
Je demande, en terminant, que la Convention décrète que
tous ceux qui ont des efTets d'or ou d'argent soient tenus de
les convertir en assignats. {On murmure .)
— On murmure : car la mesure aurait pu atteindre plu-
sieurs de ceux qui tout à l'heure riaient et applaudissaient.
Sur la proposition de Julien (de Toulouse), la conduite de
Laplanche fut approuvée '.
C'est à une époque postérieure à la mission de Laplanche
que se rapporte la condamnation de deux prêtres par le tri-
bunal criminel d'Orléans. Ces deux prêtres, qu'on appelait
réfrac taires parce qu'ils ne voulaient pas être apostats, osè-
rent invoquer la liberté des opinions devant leurs juges. On
leur répondit en les envoyant à l'échafaud, et ils y montrè-
rent une fermeté héroïque -.
Orléans était trop proche du tribunal révolutionnaire de
Paris pour que le tribunal criminel du Loiret eût beaucoup à
faire. C'est à Paris qu'avaient été renvoyés les fameux
« assassins » de Léonard Bourdon ; c'est à Paris que
furent expédiés et condamnés le jésuite Der^-illé, l'ancienne
religieuse Marie-Anne Poullin, qui l'avait recueilli, et Mar-
guerite Bernard, la domestique, qui n'avait pas pu faire
autrement que de le recevoir de même, en sa qualité de
domestique (1" nivôse, 21 décembre 1793) ^; c'est à Paris
que Laplanche envoyait, le 15 septembre, Jacques-Martin
i. S;'ance du 2S du i" mois (19 octobre). Moniteur du 22 octobre,
t. XVIII. p. 16", et la note IX aux Appendices.
2. Porcher, 27 floréal ; Garmer. 14 thermidor. Berriat Saint-Prix, dans
le Cabinet ftislorique, t. XII. p. 39.
3. Histoire du trifjunal révolutionnaire de Paris, t. II, p. 278.
118 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
Ploquin, prêtre réfractraire, Barthélémy La Roche, émigré,
et deux femmes qui lui avaient donné asile, disant : « Le juré
Orléanais est en sens inverse de la Révolution ' » ; ils furent
condamnés à mort tous les quatre le 7 ventôse (25 févr'er
1794) ^
Les prêtres, comme on le voit, avaient aussi leur place
privilégiée dans ces poursuites. Déjà, dans leur 1" mission,
Collot d'Herhois et Laplanche avaient fait arrêter deux
ecclésiastiques, L.-E. Moreau et S. Ferneau, avec quatre
ci-devant religieuses, qui cependant avaient prêté le ser-
ment de liberté et d'égalité : « Ils n'ont fait, disaient-ils, en
prêtant le serment prescrit depuis le mois d'août dernier,
qu'ajouter une nouvelle perfidie à celles dont ils se sont
rendus coupables » (30 août 1793) ^ La mission de Lefiot
dans le Loiret et dans la Nièvre , postérieure à la
2*^ mission de Laplanche ^ fut aussi marquée par ce qu'on
peut appeler une complicité dans les actes du tribunal
révolutionnaire de Paris. Le 21 thermidor an III (8 août
1795), il fut accusé devant la Convention d'avoir envoyé
quatre habitants de Montargis au tribunal révolutionnaire
pour une adresse au roi, du 29 juin 1792, à l'occasion de la
journée du 20 ^ En marge de l'arrêté, on lisait cette note :
« Les quatre personnes traduites au tribunal révolution-
naire par cet arrêté ont été guillotinées. » Il ne se défendit
qu'en disant qu'on l'avait pourtant accusé de modéran-
tisme ".
Indépendamment des représentants, le Comité de snlut
public, on l'a vu, avait des agents qui le renseignaient sur
1. Arcli. nat., AF II, carton IfiS (Loiret), pièce 191.
2. Hisloire du tribunal révolutionnaire de Paris, t. II, p. 438.
3. Arch. nat., AF II, carton Ilfi (Loiret), à la date.
4. On le trouve épurant les autorités constituées, maintenant ou établis-
sant d'autres administ râleurs, qui auraient bien mérité la même ojiéra-
lion à partir du l"' pluviôse (20 janvier 1794). Orléans, l>--^ pluviôse Arch.
nat.. AFlI,17o, pluviôse, pièce 5). Pithiviers, 16 pluviôse {iOid., carbm 1U>,
à la date).
.■■'. V<iy. la pièce, Archives nationales, AFII, carton 110, n" 10, pièce 11.
f). Moniteur du 20 thermidor an III (13 août 1~95, t. XXV, p. 44u). Nous
y reviendrons au chapiti-e des Chûtinients.
CH. IX. — LOIR-ET-CHER 119
l'osprit des populations ot pouvaiont^ajoiitcr à raction de la
justice révolutionnaire. On lit dans les cahiers de la police
particulière du Comité, à la date du 21 floréal (10 mai 1794) :
Demaillot, agent du Comité de salut public, mande que l'es-
prit du peuple d'Orléans est bon, que les riclies seuls sont
iiidilTérents ; que la société populaire est pure, quoique de
temps en temps influencée par quelques intrigants qu'il décou-
vrira.
Suivent les dénonciations, et cette note, de la main de
Robespierre :
Envoler au commissaire du comité un arrêté qui le charge
de faire arrêter les individus et de les faire transférer à Paris '.
Beaucoup restèrent dans les prisons d'Orléans, de Pithi-
viers, etc. Brival, en mission dans le Loiret après le 9 ther-
midor, en fit mettre un erand nombre en liberté -.
II
Loir-et-Cher.
Les premiers représentants envoyés à Blois et à Tours
pour le recrutement, Tallien et Goupilleau, eurent surtout
à s'occuper de la Vendée. Le fédéralisme, sans ce voisi-
nage, aurait pu avoir accès à Blois, où le conseil générai
de Loir-et-Cher avait, dès le mois de janvier, tonné contre
les factieux; mais il y avait, en regard du conseil dépar-
temental, une société populaire formée de jacobins, et, dès
le lendemain de la Révolution du 31 mai, elle s'y rallia
avec éclat. Le représentant Carra, qui vint alors à Blois
et dans lequel le conseil chercha un appui, ne fit que le
compromettre davantage. Les progrès des Vendéens qui,
maîtres de Saumur, pouvaient, à leur gré, remonter ou des-
1. Archiv. nat.. F', 4i37.
2. Arch. nat., AF II, carton 116, 2" dossier, 2 et 22 vendémiaire an III
(23 septembre et 13 octobre 1794). Vov. aussi son rapport, Bibl. Nat.,
Lb*o. 1052.
120 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
cendre la Loire, ne laissèrent d'ailleurs au département
d'autre parti à prendre que d'accepter la Constitution '.
Pendant la guerre des Vendéens au nord de la Loire,
Guimberteau eut à épurer l'administration dans le Loir-
et-Cher -. Après leur défaite et quand il s'agit d'établir le
g-ouyernement révolutionnaire, c'est Garnier (de Saintes)
qui en eut la charge pour ce département, en même temps
que pour la Sarlhe. Nombre de pièces témoignent de son
activité à cet égard, pendant les mois de pluviôse et de
ventôse (janvier-mars 1794) ^
La justice révolutionnaire n'était pas non ]»lus restée
inactive. C'est le tribunal criminel qui jugea révolulion-
nairement à Blois. Il eut à juger, à ce titre, une afïaire
de quelque importance, une émeute provoquée parmi les
jeunes gens des environs de Mondoubleau })ar la levée
des 30 000 hommes de cavalerie, décrétée le 23 juillet
1793. Le tribunal reçut l'ordre de se transporter à Mon-
doubleau. Sept furent condamnés à mort \ mais quatre
étaient contumaces; trois, à savoir deux laboureurs et un
berger, furent livrés au supplice pour avoir crié : Vivent
le roi et la nation ^ !
Ce ne fut pas du reste la seule épreuve qu'eut à tra-
verser le département de Loir-et-Cher. Blois, dans le cours
de brumaire, fut soumis à un triumvirat, dans lequel
entraient deux anciens prêtres, et qui commit des excès
de tout genre : « On se demandera, dit un de ceux qu'ils
jetèrent en prison, comment une }»oignée de vils factieux
a pu commettre impunément tant de forfaits. Notre
1. Yoy. la Révulution du 31 inui et le fédcrnlisme en t70.3. t. Il, p. L*4
et suiv., cl sur Ciirra, Arrli. nal.. AFII. carloii Ui (Loii-el). à la dalr i\u
8 Juin.
2. Arcli. nat., ih/d.. k la date du 9 brumaire (lîO oclohre 1793).
3. Arcli. nat., AF 11, cartons H 't et d"6.
4. 11 y en eut de jthis deux condaninés à douze; ans do fers, deux con-
tumaces à la déportation jus<|n'à la paix; huit furent retenus en prison
coniuK! suspects; (|uatrc mis en liberté,.
o. Arcli. nat., BK^, carton 11. — Cf. Berriat Saint-l'rix, dans le Cuhincl
liisloriiiuc, t. XII, p. (iU.
CIL IX. — LOIR-ET-CHER 121
réponse est dans le silence du gouvernement qui sem-
blait les favoriser, dans l'exemple des autres communes
de la République et, plus que tout cela, dans notre timi-
dité. » — On s'en accuse trop tard. Ce fut pourtant un
grand effroi parmi ces terroristes, quand les Vendéens
parurent au Mans : la distance ne les rassurait pas; mais,
quand on sut leur défaite, la rigueur ne fit que redoubler \
Garnier (de Saintes) lui-même , quand il vint dans le
déparlement, en fut choqué. Il essaya d"y mettre un frein
jusqu'à provoquer les plaintes de ces prétendus patriotes.
Un nommé Mogué, « envoyé par le Comité de salut public
près de l'armée de l'Ouest et dans les départements circon-
voisins », s'en fit l'org-ane au sein de la Convention, dans
la séance du 4 ventôse ^. Garnier (de Saintes) y répond
(Blois, 7 A'entôse) :
A votre séance du 4 ventôse, plusieurs députations sont
venues se plaindre de diverses arrestations contre des patriotes.
Dans mes courses multipliées, j'ai vu des individus se disant
plus patriotes que les autres, qualifiant d'aristocrates et les
traitant comme tels ceux qui, patriotes vertueux et purs, ne
caressent pas leurs passions et n'encensent pas leur orgueil.
Ces hommes disposent des places et destituent à leur gré, ils
ordonnent à eux seuls les incarcérations, forcent tous les
citoyens au silence, substituent la consternation à la place de
l'énergie, et quand je demande quels sont leurs titres à la
reconnaissance publique, j'apprends que le peuple s'est levé
en masse pour aller contre les brigands, mais qu'ils n'ont pas
voulu marcher; que, lorsque l'ennemi s'est présenté, le peuple
s'est battu,... et que messieurs les patriotes par excellence ont
mis leurs personnes en sûreté comme trop précieuses à la
République.
Il signale deux hommes accusés par Mogué à la Con-
vention et prend leur défense :
Sans entendre faire aucune allusion à Mogué, puisque je ne
le connais pas, je dois vous dire que partout je trouve de pré-
1. Tableau des prisons de Blois, par le citoyen Durie-Masson, Histoire
des prisons, t. I, p. 309.
2. Moniteur du 6, t. XIX, p. 547.
li>2 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
tendus patriotes s'attachant à la patrie, comme des escrocs
s'attachent à des joueurs tant qu'ils leur sentent de l'argent à
dévaliser ^
L'accusation avait été mise au Moniteur. La réponse
n'y est pas.
III
Indre-et-Loire.
Le département d"Indre-et-Loire en général (ses sociétés
populaires faisaient exception) était, avant la révolution du
31 mai, plus favorable aux Girondins qu'aux Montag-nards;
mais, après la révolution, le girondin Carra tenta vaine-
ment de l'entraîner dans une manifestation hostile. Le
conseil général aurait pris difficilement un autre parti, en
présence de ces représentants commissaires qui, envoyés à
l'armée contre les Vendéens, avaient formé un comité
central à Tours -. Il y eut donc là moins de fédéralistes;
mais il y avait toujours des prêtres, des suspects. C'était
matière pour l'administration et pour le tribunal criminel.
Les prêtres avaient été les premières victimes des
rigueurs de la loi. Cent cinquante, sujets à la déportation,
ramassés à Tours des communes environnantes, furent en-
voyés par charretées à Bordeaux, au cri de : A la (juiUotine'^\
Quant aux suspects, grâce à l'activité de Senart, procureur
do la commune, dès les premiers mois de 1793, ils rem-
plissaient les prisons. Tallien, qui était du pays, envoyé
dans rindre-et-Loire comme commissaire au mois de mars,
en fit rendre un grand nombre à la liberté : ce qui, sans
doute, motiva l'empressement que l'on mit à solliciter son
maintien, quand il fut rappelé, à la suite de la nouvelle
répartition des représentants entre les armées *.
1. Arch. nat., AFII, carton 176, pièce "73.
2. Yoy. la Révolution du 31 mai elle fédéralisme en /753, l.I,p.n et siiiv.
3. Carré de Busserolcs, Souvenirs de la Révolution dans le département
d'Indre-et-Loire (1SG4), p. 112.
4. Voy. Carré de Busserolcs, ibid., p. 144.
cil. IX. — INDRE-ET-LOIRE 123
C'est au tribunal criminel que devaient être envoyés
ceux qui tombaient sous le coup de la loi, et plusieurs
émeutes y donnèrent lieu : émeute à propos des approvi-
sionnements à Amboise et à Tours en novembre 1792;
émeute à propos de la répartition de l'impôt mobilier en
mai 1793 \
Le tribunal criminel ne dut pas seulement remplir à
Tours ses fonctions . Chinon ayant été occupé , puis
évacué par les Vendéens, on l'y envoya pour juger les
habitants compromis pendant leur séjour. Cinq per-
sonnes étaient accusées d'avoir arboré le drapeau blanc,
et abattu l'arbre de la liberté : la chose ne fut pas prouvée
sans doute, car le tribunal les acquitta; mais celte indul-
g-ence le rendit suspect lui-même et hâta l'établissement
des commissions militaires.
La première fut instituée le 16 juin par arrêté des repré-
sentants Richard, etc., assistés de l'adjoint du ministre
(le la guerre (Ronsin), et elle eut pour président Senart, qui
avait mis tant de zèle à remplir les prisons -.La commission
voulait sans doute donner bon exemple aux habitants de
Tours : elle allait à la messe, et c'était Tallien qui faisait
le prône, si l'on en croit une lettre du temps :
La commission (militaire) est allée à la messe célébrée par
(}... Tallien a fait le prune et la citoyenne B... (de Tours) a
quêté. Le peuple a été fort content du discours, mais les
femmes qui se croient de bon ton ne doivent pas être satis-
faites. Tallien les a vertement tancées, et il a bien fait; elles
sont toutes aristocrates et ne vont point à la messe des prêtres
constitutionnels ".
1. Six sur treize individus arrêtés furent alors traduits devant les
Juges; deux furent condamnés à mort, un à quatre ans de réclusion, trois
acquittés [ibid.. p. 127i.
2. Un arrêté du 18 lui désigna un local. (Arch. d'Indre-et-Loire, registre
du directoire, f» 42.) Peut-être n'entra-t-elle en exercice que le 2o, car c'est
de ce jour que le représentant Ichon, dans sa lettre sur les commissions
militaires établies dans l'Indre-et-Loire (Tours, 19 messidor), la fait com-
mencer. (Arch. nat., AF II. carton 269, messidor an II, pièce 61.)
3. Lettre vue par M. Carré de Busserolles, ibid., p. 148.
124 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
Cette commission, qui ne siégea que six semaines, ne se
signala pas elle-même par ses rigueurs : elle ne frappa de
mort que huit accusés, — pour les crimes du jour, il est
vrai, et c'est tout dire, — et prononça cent trente-cinq
acquittements. Mais sa façon de procéder n'en élait pas
moins un mépris de toutes les règles de la justice, et le con-
seil général d'Indre-et-Loire, dès le 12 juillet, libella cette
protestation :
Sur robservation faite par un membre que la commission
militaire, instituée par Tadjoint du ministre de la guerre,
semble n'avoir pour attribution principale que de remplacer
instantanément les tribunaux militaires établis à la suite des
armées par la loi du 12 mai dernier...; que cette commission,
n'étant que le tribunal représentatif d'un tribunal militaire, ne
peut et ne doit s'écarter en aucune manière des formes pres-
crites à ces tribunaux; qu'il est cependant de notoriété que,
non seulement elle connaît journellement de délits qui ne sont
aucunement militaires, mais encore qu'elle en connaît sans
laisser aux accusés la faculté d'invoquer la faveur de l'institu-
tion des jurés et met ainsi hors la loi tous les prévenus tra-
duits devant elle, quand les lois n'y ont mis que les prévenus
d'avoir pris part aux révoltes ou émeutes contre-révolution-
naires, les émigrés ou les prêtres sujets à la déportation;
qu'un pareil tribunal, créé contre toutes les lois, ne peut sub-
sister plus longtemps et doit enfin faire place aux institutions
légales, et qu'il est plus que temps de rassurer les amis de la
liberté sur les craintes que peut leur faire concevoir un établis-
sement aussi monstrueux que celui d'un tribunal où le citoyen
qui se dévoue à la défense de la patrie... se trouve, pour insu-
bordination, comme le scélérat pris les armes à la main contre
son pays, privé de la faculté d'être déclaré convaincu par ses
égaux, et où la vie, l'honneur, la liberté des citoyens se trou-
vent entre les mains de cinq hommes qui sont à la fois juges
du fait et de l'application de la peine, et retracent aux yeux
des Français libres tout ce cpie le plus absolu despotisme en-
fante de plus odieux...
Le conseil invoquait les lois du 19 mars, du 2G avril, du
12 mai, toutes les lois pénales, et ajoutait :
Considrraut (|ue la commission militaire établie à Tours par
les représentants du peu|)le prés l'armée des côtes de la Ro-
en. IX. — INDRE-ET-LOIRE 125
chelle, par leur arrêté du 10 juin dernier, se trouve en opposi-
tiou formelle avec toutes les lois, avec les droits immuables
des citoyens et surtout avec la loi du 15 mai dernier, qui porte
textuellement que la Convention nationale déclare nulle et
comme non avenue toute opération de tribunal extraordinaire
qui pourrait être faite dans toute ville de la République sans
son autorisation expresse, et prononce la peine de mort contre
ceux qui exerceraient ces fonctions;
Considérant que l'institution d'un pareil tribunal est une
institution monstrueuse, attentatoire à tous les principes de
liberté nécessaire...
Arrête, ouï le procureur général syndic, que les commissaires
du département, actuellement à Paris, demeurent spécialement
chargés de demander à la Convention nationale la suppression
du tribunal extraordinaire existant à Tours, sous le nom de
commission militaire instituée par arrêté des représentants du
peuple prés l'armée des côtes de la Rochelle \ etc.
La commission fut supprimée à la hn de juillet; le tri-
bunal criminel semblait sufhre, et d'ailleurs la justice
révolutionnaire n'était pas désarmée. Le représentant
Richard avait étalili à Tours, le 27 du premier mois (18 oc-
tobre), un comité de surveillance qui rivalisait avec celui
de Blois -. Guimberteau écrivait de Tours (2.5 brumaire,
15 novembre) :
J'ai à Rlois un comité de surveillance révolutionnaire et
une société populaire bien prononcés et qui me préparent de
bonne besogne.
Celle que j'ai à faire dans le département d'Indre-et-Loire
sera un peu plus difficile; mais ce que je vois avec satisfaction,
c'est que l'esprit public s'élève chaque jour.
Il serait dangereux d'aller trop vite en besogne; le peuple
est engourdi, mais il est bon... En attendant, le comité révo-
lutionnaire que j'ai établi fait main basse sur tous les aristo-
crates, prêtres, parents d'émigrés, fanatiques, accapareurs,
modérés et autres. Les prisons s'emplissent. Je vous jure que
je déjouerai toutes les manœuvres, tous les complots et que la
purgation sera bonne ^
i. Arch. d'Indre-et-Loire, ibid., f 86.
2. Carré de Busseroles, ihid., p. 252.
3. Aroh., nat., AF II, carton 170, brumaire, pièce 192. Il ajoutait (ce qui
126 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
Mais ce jour-là même il se donnait un instrument plus
actif. Un événement imprévu, un affreux attentat, le bonnet
rouge foulé aux pieds au théâtre de Tours, lui offrait l'oc-
casion d'y établir une nouvelle commission militaire :
Considérant qu'il s'est commis un grand attentat hier 24 et
avant-hier 23, dans la salle de spectacle de cette ville de
Tours contre le symbole de la liberté :...
Art. 1". — Il sera établi dans la ville de Tours une com-
mission militaire composée de sept membres nommés par le
représentant du peuple.
Art. 2. — Cette commission sera chargée de juger définiti-
vement et en dernier ressort :
1" Tous les fauteurs, complices et adhérents à l'attentat lior-
rible, commis contre la liberté dans la ville de Tours, le 23 et
le 24 de ce mois, en criant : A bas le bonnet rouge!
2" Tous les émigrés rentrés et les prêtres qui ne se sont pas
soumis à la déportation ;
3° Tous ceux qui, par leurs discours ou par leurs écrits, ont
provoqué ou provoqueront par la suite le rétablissement de la
royauté, ou un changement de forme dans le gouvernement, ou
l'avilissement de la Convention nationale.
Par l'article 7 il en fixait la résidence à Tours :
Nous réservant, ajoutait-il, de la faire transporter dans les
divers lieux du département d'Indre-et-Loire et de Loir-et-Cher
où il y aura des conspirateurs. Elle pourra délibérer à cinq K
Avec cette commission, les condamnations à mort se
mulliplièrent. Il y avait deux guillotines à son service :
l'une établie en permanence, place d'Aumont, à Tours,
sur une base en niac^onnerie, et elle y resta jusqu'en fri-
maire an III; l'autre, qui accompagna la commission dans
ses excursions à Chinon, à Prmilly, à Loches, jusqu'à
était à l'ordre du jour) : « Tous les vases ci-devant sacrés des églises
vont être sous peu de jours onvovés à la Convention, et j'espère aussi
être bientôt en état de melire dans loutcs los parties de radminislralion
de véritables sans-culottes. »
1. Arcli. nat., AFll. carton lli, 2o brumaire an II (lo novembre 1103).
— Cf. sur cette alTaire du bonnet ronge une lettre du même Guimberleau
du -Il JM'iimairc. ibid.. carlon 170. lirumaire, pièce 215.
I
cil. IX. — INDRE-ET-LOIRE 127
l'époque où elle fut supprimée, le 8 ou le 11 floréal, en
veiiu (le la loi du 27 germinal qui ramenait tout au tri-
bunal révolutionnaire de Pari.s '. Je n'ai point parlé des
massacres de Vendéens qui se faisaient, \k comme ail-
leurs, en dehors de toute formalité de justice. Au dépar-
tement d'Indre-et-Loire se rattache un épisode de ce
genre. Une troupe de trois cent quatre-vingt-neuf prison-
niers (et dans le nombre quarante-six, dont vingt-deux
hommes et vingt-quatre femmes, détenus comme sim-
ples suspects) avaient été, à l'approche des Vendéens sur
Angers, expédiés de Saumur vers Orléans, sous la con-
duite de Le Petit, jeune démagogue de l'endroit. Le
3 décembre, à leur arrivée à Cliinon, le bruit courut qu'on
les voulait massacrer; mais la municipalité s'y opposa :
cela ne ht que retarder l'heure du sacrifice. A quelques
lieues de là, le massacre commença. Le Petit en avertit la
municipalité de Ghinon par une lettre qui ne témoignait
pas beaucoup de regrets de l'affaire :
Citoyens,
Malgré les précautions que j "avais prises, les environs de
votre ville ont été souillés du sang des brigands. Je n'ai pu
contenir plus longtemps l'indignation des soldats. Leur juste
fureur s'est satisfaite. Citoyens, cette opération s'est faite aux
cris mille fois répétés de Vive la République d'une multitude
de citoyens de votre vitle qui nous avaient suivis. Répétons
aussi : Vive à jamais la République/
Le Petit.
Le 6 décembre, les prisonniers, réduits à cent cinquante,
arrivèrent à Tours. Un deux fut égorgé au moment du
départ; d'autres massacrés dans le trajet de Tours à
Orléans. A l'arrivée, le convoi ne contenait plus que les
quarante-six suspects et une cinquantaine de prisonniers ^.
1. Cette (Njnimission prononça onze condamnations à mort. Voy. Carré
de Busseroles, p. 241. Le ohàleau de Loches échappa aux démolitions
comme maison d'arrêt.
2. Plus tard une instruction fut commencée sur cette afTaire (23 ven-
tôse an m, 13 mars l"9.j): mais elle n'aboutit pas. Voy. l'art, de M. de
Cougny, dans la Touraine catholique, n" 3, et Carré de Busseroles, p. 170.
128 LES REPHÉSENTANTS EN MISSION
IV
Indre.
L'Indre n'avait pas fait de résistance à la levée des
300 000 hommes. Des deux représentants envoyés dans ce
département et dans la Vienne pour veiller à cette opéra-
tion, l'un, Le Jeune, qui avait pris l'Indre pour sa part,
eut beaucoup moins à faire que son collègue Piorry qui
choisit la Vienne, et, pour mieux dire, il sut faire beau-
coup moins : ce dont la population ne se trouva pas
mal '. Le département ne s'était pas compromis davan-
tage dans le fédéralisme. Julien en rend témoignage dans
son Rapport sur les administrations rebelles, et Ingrand,
envoyé dans cette région (Indre, Vienne, etc.), à l'occasion
de la levée en masse [décret du '23 août ^), constate ce fait
pour l'Indre dans son procès-verbal d'épuration (car il
fallait épurer quand même) :
A l'appel nominal, tous les citoyens présents ont manifesté
par leurs applaudissements qu'aucun de leurs fonctionnaires
publics ne s'était fédéralisé et n'avait coopéré ni adhéré à des
arrêtés liberticides ^.
Dans l'Indre, d'ailleurs, le tribunal criminel paraît avoir
été assez occupé. Il prononça quarante jugements selon les
formes révolutionnaires, sans jurés. En outre, un grand
nombre d'accusés furent acquittés et d'autres renvoyés
au tribunal révolutionnaire de Paris, C'est à Paris (jue
devaient aller aussi deux nobles du pays, Louis et Charles
BiGU Di: Chezy, accusés de « propos incendiaires et contre-
révolutionnaires tendant à entraver le recrutement de
l'armée ». Un premier arrêt d'avril 1793 les renvoyait
1. Arch. nal., AF 11, carton 11 i.
2. Voy. la Révolution du 31 mai et le fédéralisme en I'Ï93, l. 11, p. 391.
3. Château roux, 27 du l^r mois (18 ortobre). Archiv. nal., AF II, carton
109, octobre, pièce 197. — Cf. ilnd., carton 111, divers extraits des délibé-
rations du conseil L'cncral.
i
4
en. IX. — INDRE 129
(levant ce tribunal. Mais le représentant Le Jeune trouva
meilleur qu'ils fus.sent jugés sur place, pour ciFrayer leurs
complices et « déconcerter leurs complots par l'exécution
sévère et littérale de la loi ». La justice n'avait qu'à
s'incliner devant la volonté d'un représentant ; et cet
ordre de rejuger était comme un ordre de condamner.
Cela ne manqua pas (23 avril). Deux prêtres furent éga-
lement condamnés à mort parce tribunal' : l'un, le curé
J.-B. RoLLiN, le 28 du premier mois de Tan 11 (19 octobre
1793), pour avoir « le 15 septembre précédent recom-
mandé au prône la famille des princes chrétiens aux
prières publiques - » (recommandation qui était dans la
formule); l'autre, le 22 prairial, qui refusa de dire son
nom : mais cela n'arrêta pas le tribunal dans la rédaction
de son jugement. En voici la teneur :
Le tribunal criminel du département de Tlndre,
Vu un écrit en forme de testament trouvé dans le havre-sac
d'un ecclésiastique non assermenté et qui n'a voulu dire son nom,
ni indiquer son domicile, tant devant le conseil de la commune
d'Issoudun que devant le tribunal;
Considérant que de cet écrit et des réponses de cet accusé, il
résulte qu'il est ex-prêtre, curé destitué, à défaut de serment;
Que, sujet à la déportation, il est demeuré sur le territoire de
la République, et vu la loi du 30 vendémiaire an II, etc.,
Condamne ledit ecclésiastique à la peine de mort, avec con-
fiscation de ses effets, impression et affiche du jugement.
Fait et prononcé publiquement au prétoire du tribunal cri-
minel de l'Indre, le 22 prairial, huit heures après midi, par
Jaymebon, président, Lafont, Poisle et Turquet, juges, qui ont
signée
Ces condamnations de prêtres n'avaient pas déraciné
les habitudes religieuses du pays. Dans l'intervalle de
ces deux exécutions, Michaud écrivait au Comité de salut
public (9 pluviôse, 28 janvier 1794) :
1. Archiv. nat., BB^, 11, et Berriat Saint-Prix dans le Cabinet liistorique,
t. XVI, p. 123.
2. Archiv. nat., BB^, U.
3. Berriat Saint-Prix, dans le Cabinet historique, t. XVI, p. 124.
H. — 9
130 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
Les églises sont fermées depuis quelque temps à Indre-Com-
mune rChàteauroux]. Une seule chapelle y est restée ouverte.
Quelques femmes s'y réunissent de temps en temps pour y dire
bonnement leurs chapelets. Elles se lasseront de cette ridicule
pratique et dans peu elles y renonceront tout à fait. Les habi-
tants des communes paraissent tenir un peu plus opiniâtrement
à la messe. Ils vont l'entendre dans des villages éloignés d'ici
d'environ une lieue. Si l'empire de la raison ne les détache pas
de cette habitude, je pourrais faire fermer les églises qui l'entre-
tiennent '.
Les sociétés populaires étaient allées plus loin. Les
patriotes de Blanc firent placer sur l'autel de la ci-devant
ég"lise paroissiale la statue de la Liberté ; mais rindignatiou
des habitants éclata et la statue fut mutilée. Cela excite
la fureur du représentant contre ces « lâches fanatiques ».
Sept furent envoyés au tribunal révolutionnaire de Paris -. &
11 était sûr que celui-là ne lâcherait point sa proie.
1. Archiv. nat., AF II, carton 172, pluviôse, pièce 26.
2. 14 ventôse (4 mars 1194), ibid., carton 116, ventôse, pièce 196.
CHAPITRE X
VIENNE ET HAUTE-VIENNE, CORRÈZE ET CREUSE
La Vienne.
L'oppression qui pesa sur la Vienne, la Haute- Vienne et
la Creuse en Tan II nous a été décrite par un représentant
nommé Chauvin, chargé tout spécialement par la Conven-
tion d'une enquête dans ces trois départements '.
Si les journées de septembre à elles seules ne furent pas
une Saint-Barthélémy universelle, ce ne fut pas la faute de
ceux qui accomplirent ce massacre, et le département de
la Vienne en sut quelque chose. Un correspondant de Paris
écrivait à Poitiers à la date du 6 septembre :
On a massacré depuis sept à huit jours tous les bandits, scé-
lérats et contre-révolutionnaires qui étaient renfermés dans les
prisons de Paris. Le nombre s'élève à sept à huit mille hommes.
Tous les prisonniers d'Orléans sont maintenant accrochés aux
arbres de la forêt de Cercottes. C'est un bruit qui se répand. Cet
exemple terrible doit se propager, dit-on, dans toutes les villes
du royaume. Gare aux aristocrates de toutes les couleurs!
La leçon ne fut pas suivie à Poitiers; mais le donneur
d'avis ne se découragea pas, et une nouvelle lettre de ce
1. Analyse des désordres des départements de la Vienne, de la Haute-Vienne
et de la Creuse pendant la â" année de la République (Bibl. nal., Le^s 245).
432 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
correspondant àBobin, greffier du tribunal, lui mandait ce
qui se faisait ou se préparait à Paris, citant pour exemple
Marat : « ce limier le plus utile du peuple ».
Ce fut la levée des 300 000 hommes qui donna l'occa-
sion d'appliquer dans la Vienne les lois révolutionnaires
en toute leur rigueur.
Les deux représentants du peuple envoyés dans la Vienne
et dans l'Indre pour accélérer l'exécution du décret étaient,
nous l'avons dit, Le Jeune et Piorry '. Nous avons vu Le
Jeune dans l'Lidre. Piorry resta à Poitiers et il a publié
un rapport sur sa mission avec cette épigraphe :
Ut quo quisque valet suspectes terreat, ulque
Imperet hoc natura potens, sic collige mecum.
Ctiacua fait ce qu'il peut pour effrayer les hommes suspects, ce
qui prouve que c'est la nature même qui le commande (Horace,
Sat., Il, i).
On ne s'attendait guère à voir Horace en cette affaire;
Horace invoqué comme ayant donné la formule de la loi
des suspects!
Il raconte donc avec ampleur (le rapport est de 1793) les
mesures qu'il a prises pour terroriser le département. Un
comité de salut public, composé de plusieurs des membres
de la municipalité et du district de Poitiers, fit, sous son
inspiration et en sa présence, un arrêté qui prescrivait :
1*^' Qu'il serait fait dans toutes les maisons suspectes des visites
domiciliaires pour découvrir le fil des manœuvres ourdies contre
les libertés publiques;
2" Qu'il serait apposé des scellés sur les papiers des personnes
reconnues les plus suspectes.
Attendu que les complots contre-révolutionnaires se font
par correspondance, ordre était donné d'intercepter les
1. Dans une Icllre ilaLée de l'oilicrs, du 20 mars ll'.KÎ, ils parlent du
succès de l'opération cl font connailre leur proclamalion anx liaijitanls
.de la Vienne. (.Vrch. nat., AFll, carton 1C7, mars, pièce 35.)
CH. X. — LA VIENNE 133
lettres. Chaque jour trois commissaires devaient se rendre
au bureau de poste et arrêter celles qu'ils suspecteraient :
L'ouverture d'une infinité de lettres venant de la part des
prêtres réfractaires et des émigrés, ajoutait le représentant, nous
a effectivement donné la clé de leurs intrigues et de leurs per-
fidies.
J'ai laissé ces renseignements précieux entre les mains des
trois corps administratifs; j'aime à croire que leur civisme pur
et éclairé exercera une justice vigoureuse contre les traîtres qui
assassinent aussi lâchement la patrie et leurs propres conci-
toyens.
Les Jacobins du lieu rivalisaient de zèle avec le délég"ué
de la Convention. C'est Piorry lui-même qui en rend témoi-
gnage.
Une adresse des Amis de la liberté et de l'égalité de
Poitiers demandait, comme mesure de sûreté et de tran-
quillité publique, que toutes les femmes des émigrés, les
ci-devant nobles, les religieuses, les prêtres réfractaires et
toutes autres personnes suspectes, fussent mises en état
d'arrestation pendant les dangers de la patrie. On fit, en
partie, droit cà cette demande. Un arrêté prescrivit que les
ci-devant religieuses, les sœurs converses et les tourières
seraient tenues de se retirer dans leurs communes et d'y
rester consignées sous peine de réclusion. Toutes les reli-
gieuses supérieures furent mises en état d'arrestation
comme prévenues de correspondances coupables; et il fut
arrêté « qu'il serait retenu aux ecclésiastiques, aux reli-
gieuses et aux familles d'émigrés un quart de leur traite-
ment , provision ou pension alimentaire , pour venir au
secours de nos défenseurs les plus nécessiteux ».
Parmi les couvents, il y en avait trois qui avaient été
maintenus pour soigner les malades :
J'ai, dit Piorry, de concert avec les corps administratifs,
anéanti ces trois corporations religieuses '.
1. Rapport, p. 9.
134 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
Et leurs ressources furent appliquées à l'hôpital général.
Grand avantage pour l'hôpital général ; mais pour les ma-
lades ?
Il était impitoyable dans l'exécution des lois contre les
prêtres réfractaircs. Pendant ce mois de mars 1793 où
Piorry était à Poitiers, la Convention avait décrété les
lois révolutionnaires les plus terribles '; et les Jacobins de
Poitiers, la société des Amis de la liberté et de l'égalité,
en réclamaient l'application. Piorry n'était pas homme à
leur résister.
La loi du 18 mars sur le jug-ement des émig-rés et des
prêtres soumis à la déportation voulait que tout citoyen fût
tenu de les dénoncer; c'est une des lois dont les Jacobins
demandaient l'exécution rigoureuse. Un arrêté fut pris en
conséquence qui en rendait les corps administratifs respon-
sables.
Le conseil général du département de la Vienne s'em-
pressa de se l'approprier. Un placard, en date du 9 avril,
faisait savoir : 1° que tout citoyen était tenu de dénon-
cer, arrêter ou faire arrêter sur-le-champ les émigrés et
les prêtres; 2° 100 francs de récompense étaient promis
à qui les dénoncerait; 3" qui ne les dénonçait pas était
tenu pour fauteur de leur crime et traître à la patrie;
4° qui les recelait, puni de six ans de fers; S° les corps
administratifs coupables étaient destitués, sans préjudice
des peines applicables à chacun de leurs membres : — et
ce placard était sig-né Montault, évêque, président '. C'est
l'évêque de la Vienne, président du conseil général du
département, qui poursuivait les prêtres coupables de
n'avoir [)as, comme lui, parjuré. Plusieurs étaient arrêtés
déjà et Piorry eut la satisfaction d'en acheminer quel-
ques-uns vers le lieu de leur exil. Le commandant de la
gendarmerie de Chàtellerault ayant remis au départe-
ment un ordre de route et différents arrêtés, pris à Or-
1. Voy. llist. du irib. révol. de Paris, I. 1, p. ùl.
2. Archives du dcparlcmcnl de la Vieiuie, liasse L, 16.
CEI. X. — LA VIENNE 135
léans, à Blois et à Tours, pour la translation de prêtres à
la Guyane :
Sitôt leur arrivée à Poitiers, dit notre représentant, les Amis
de la liberté et de l'égalité manifestèrent le désir civique de ren-
forcer la cohorte fanatique et réfractaire *.
Et une dizaine de prêtres, ajoutés à cette troupe df»
martyrs, furent expédiés, avec les autres, sur Bordeaux
S'il prescrivait et pratiquait l'exécution des lois, il ne
souffrait pas qu'on les adoucît par interprétation. La loi du
19 mars, portant peine de mort, s'appliquait-elle à ceux qui
avaient fait partie d'un rassemblement armé ou de tout
autre rassemblement suspect? Rampillon, l'accusateur pu-
blic du tribunal criminel, croyait qu'elle se bornait au pre-
mier cas, et que, dans le second cas, il fallait se borner à
mettre les coupables en arrestation. Ainsi fut-il jugé le
27 mars dans l'affaire de Cadois de Mornay ^ Piorry le
destitua pour avoir empiété sur le législateur « à qui seul
appartient d'interpréter la loi * ».
Pour les rassemblements armés, le texte était formel; et
Piorry montra que, s'il tenait à l'application de la" loi, il
saurait aussi, au besoin, prendre part à l'exécution de
l'arrêt.
Deux hommes, J.-B. Guireblaxc et Georges Pasqlkron-
FoJDiERVAULT ^ avaient été condamnés à mort le 28 mars
1793, comme chefs d'une émeute contre-révolutionnaire
armée. Le lendemain, aucun préparatif n'était fait pour
l'exécution de la sentence. Le commissaire national était
absent, et le juge délég-ué, sans refuser d'agir, demandait
qu'on le suspendit de ses fonctions, marquant par là sa
répugnance. « L'aristocratie, dit Piorry, pensait rendre la
1. Rapport, p. 12.
i. Registre du tribunal criminel de la Vienne, à la date.
3. Rapport, p. 17.
4. Il est appelé Fonmarvau dans le registre des jugements du tribunal
criminel de la Vienne à cette date. Le jugement dont on a le texte aux
Archives nationales (BB», carton 15, à la date) porte Cuirblanc et Pacron-
Fontmerveau.
136 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
loi et le jugement sans effet »; mais elle fut bien trompée.
Le représentant ordonne aux gendarmes de se transporter
chez l'exécuteur. Ce dernier s'excuse : les charpentiers
étaient ivres; l'échafaud n'avait pu être monté; avant
cela, il n'y avait pour lui rien à faire. Mais Piorry est là.
L'ivresse réelle ou prétendue des charpentiers se dissipe
(lovant ses menaces. La guillotine se dresse et l'exécu-
tion a lieu aux cris réitérés de Vive la république! car il
V avait là aussi des crieurs aux exécutions'.
J'ai indiqué la dissidence du représentant Piorry et de
l'accusateur public RampiUon sur l'interprétation de la loi
du 19 mars. La jurisprudence de l'accusateur public resta
celle du tribunal, et il en avait donné la preuve dans
cette affaire même qui fut suivie de deux condamnations
à mort ^ Sur quatorze accusés, douze échappèrent à la
condamnation, comme n'ayant pas été convaincus d'avoir
pris les armes dans l'émeute. Il est vrai que le tribunal
n'avait pas été jusqu'à les absoudre et qu'il les avait
maintenus eu arrestation, jusqu'à ce que la Convention qui
était tout, faisait tout, pouvait tout, eût décidé. Un des cas
jug"és par le tribunal présentait même un caractère assez
grave. Félix Lavergne et ses domestiques, Jacques Guyon et m
Louis Buisson, étaient accusés d'avoir provoqué une sédition a
dans la paroisse de Romagne, en criant qu'il ne fallait pas *
partir; et ils avaient frappé l'arbre de la liberté de leurs
bâtons, disant qu'il fallait l'abattre; ils avaient dit encore
« qu'ils ne voulaient marcher qu'autant que tous les
autres marcheraient, ajoutant que ceux qui marcheraient
ne feraient que des bêtises, qu'ils n'empêciicraient pas les
nobles de remporter la victoire »; et l'agitation fut telle
que le recrutement ne put avoir lieu ce jour-là, Cepen-
\. Rapport, p. 17.
2. Il y en eut un autre exemple le 5 avril, à propos d'un nommé Vincent,
qui avait mC'me crié : « Au diable les patriotes, vivent les aristocrates, et
à de\ix liards la tête des patriotes! » Plusieurs, poursuivis en même temps
et réservés jusi|u"à décision de la Convention, furent mis en liberté le
21 juillet. (Registre du Iriljunal criminel de la Vienne, à cette date.)
CH. X. — LA VIENNE 137
(lant, comme il s'était opéré quelques jours après sans
trouble, les accusés échappèrent encore à rapj>lication de
la loi :
Attendu que l'attribution extraordinaire donnée par la loi du
11) mars dernier aux tribunaux criminels n'est qu'une exception
à la loi du 1^1 du même mois et autres précédentes, que cette
attribution ne peut être étendue à aucun autre cas que ceux
essentiellement exprimés par la dite loi,
Le tribunal déclare qu'il n'est pas compétent, ordonne
que les pièces seront envoyées à ladite administration. —
Et il prononça contre les coupables la détention provisoire
(9 avril) \
A la suite de son exploit sanglant, Piorry avait écrit au
Comité du salut public pour être fixé sur le sens de la loi, et
le Comité lui répondit d'avoir l'œil sur les malveillants et
de les faire exécuter. Fort de cette interprétation un peu
large (elle ne venait pas du législateur non plus), Piorry
requit le tribunal d'appliquer la loi du 19 mars contre tous
ceux qui prendraient part à un rassemblement avec armes
ou sans armes.
Le tribunal montra en cette circonstance une fermeté qui
n'était pas commune. Il répondit à la réquisition du repré-
sentant qu'il allait s'assembler et s'occuper des affaires
dont il s'agissait : « Vous n'avez sans doute pas, ajouta-
t-il, entendu nous dicter nos jugements. La loi à la main,
nous les prononcerons publiquement d'après les lumières
de notre raison et le vœu de notre conscience. »
C'est Piorry lui-même qui raconte cet incident et repro-
duit ces paroles ^ La conduite des juges ne démentit pas
1. Même registre, à la date.
2. Rapport, p. 18. Et il l'avait écrit au Comité de salut public (Poitiers,
19 avril) : » Si j'éprouve une délicieuse satisfaction à l'aspect du civisme
des sans-culottes, j'éprouve, d'un autre côté, beaucoup de peine et de
fatigue du côté du tribunal criminel. J'ai suspendu il y a un mois l'accusa-
teur public pour avoir voulu défigurer la loi salutaire du 19 mars. — Nos
prisons regorgent de prisonniers qui se sont opposés au recrutement. Il
s'agirait de punir les plus coupables qui ne sont que des nobles; mais
le tribunal criminel, qui ne veut blesser personne, soit par faiblesse, soit
138 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
leur no])lc langage. Le lî) avril, le tribunal revint sur
l'affaire des douze qui avaient été réservés dans le jug'e-
ment du 28 mars, et, ne trouvant pas contre eux d'autres
charges, se déclara incompétent et renvoya les pièces à la
Convention',
Piorry, dans la suite de son rapport, donne quelques
détails sur les troubles relatifs à ce recrutement qui avait
motivé son arrivée, et sur les mouvements des Vendéens
qui peuvent bien avoir liàté son départ ' :
Dans quelques endroits, dit-il, les révoltés, munis de bâtons
et ayant toujours des instigateurs à leur tête, se portaient chez
les citoyens des campagnes pour les piller et les rançonner. On
les entendait dire hautement qu'il était inutile d'exciter les gens
à aller se faire tuer; que les possesseurs de domaines nationaux
devaient seuls partir.
D'autres insultaient grièvement les officiers municipaux.
D'autres encore criaient : Vivent le roi et les aristocrates et
au f. .. la nation '!
Quant aux Vendéens, ils lui inspirent plus que de l'inquié-
tude. J'ai cité l'épigraphe de son rapport. Pour compléter
cette pièce, on pourrait lui donner comme épilogue les
paroles qu'il prononça à la Convention à son retour et qui
montrent avec quel effroi cet ef frayeur (si je puis ainsi
par arislocralio. s'accroclie à la loi du 19 mars qui rend le tribunal révo-
lutionnaire compéLenl des troubles et émeutes relatifs au recrutement. »
(Arch. nat., AFII, carton 213, actes du l" février au 21 juin, pièce 36.) 11
joint à sa lettre copie de celle qu'il a adressée au tribunal (pièce 'M,
18 avril), et de la réponse du tribunal : Vous n'avez sans doute pas entendu
nous dicter nos jugements.
1. Registre du tribunal criminel, à la date. Piorry se vante, il est vrai,
de l'avoir fait fléchir, et pour montrer l'efficacité de son intervention, il
cite un jugement qui condamna postérieurement à mort, pour émeute
contre-révolutionnaire, cinq domestiques de ci-devant nobles. Le 28 avril
en eiïet, cinq malheureux, qui avaient cette qualité, étaient condamnés à
mort, tandis (|ue cincj autres, humbles journaliers, étaient simplement
détenus jus(|u'à décision de la Convention nationale (même registre, à
la date). C'est cpie, dans la loi du 19 mars, les domestiques de nobles
avaient un privilège : — Egalité, Lihertk ou la Mokt!!!
2. On en trouve aussi le contre-coup dans le registre du conseil général
du déparlement, 10, 22, 23 avril. (Arcii. de la Vienne.)
3. Rapport, p. 1<J, 20.
en. X. — LA VIENNE 139
traduire le mot de son texte) avait quitté précipitamment
Poitiers :
Citoyens, j'arrive de Poitiers, où j'étais allé pour faire mettre
à exécution votre Un sur le recrutement, et qui, peut-être, est
maintenant envahi parles rebelles. Le général qui évacua Bres-
suire, sous prétexte de se fortifier à Thouars, est accusé d'intel-
ligence avec les rebelles. Les révoltés ont une cavalerie supé-
rieure à la nôtre.
Ils ont des corps de tirailleurs très adroits, composés de
gardes-chasse des émigrés; des prêtres réfractaires suivent leurs
armées, et chantent des Te Deum dans tous les lieux où ils pas-
sent, et dont ils se rendent maîtres. A mesure que les rebelles
avancent, les aristocrates soulèvent les communes, et portent
le peuple des campagnes à l'insurrection, en les faisant tirer à
la milice. On pense que leur projet est de s'emparer du dépar-
tement des Deux-Sèvres et de nos arsenaux de La Rochelle. Tel
est, en aperçu, l'état des révoltés. Nos braves soldats, au con-
traire, sont obligés de marcher sans guides et de combattre
sans généraux. Ils se trouvent souvent victimes de leur zèle,
et succombent souvent sous le nombre. Aux armes donc,
citoyens! volez aux armes pour secourir vos frères, si vous
voulez conserver votre liberté '.
C'est pour cela que lui-même il avait volé vers Paris!
Après comme avant le départ de Piorry, le tribunal per-
sévéra dans sa jurisprudence touchant la loi du 19 mars.
Si les rassemblements n'étaient suivis d'aucune prise d'ar-
mes, il se déclarait incompétent '; ou bien il renvoyait, soit
à l'autorité administrative, soit à la police correctionnelle,
qui suffisait bien en cette matière ^; ou encore, si le délit
1. Séance du 10 mai ligS, Moniteur du 12, t. XVI, p. 336. On lisait déjà
dans le compte rendu de la séance du 9 : « Piorry, commissaire de la Con-
vention, arrivant du département de la Vienne, a rendu compte de la
situation alarmante de ce déparlement et de celui des Deux-Sèvres. Un
nouveau corps de 4000 gardes nationaux vient d'être requis et levé
dans ces départements; mais les rebelles sont en force supérieure. Leur
nombre est évalué à 120 000 hommes, mais beaucoup ne sont armés
que de fourches ou même de bâtons; ils paraissent avoir reçu des secours
étrangers en cavalerie. » (Séance du 0 mai 1793, Moniteur du 11 mai, t. XVL
p. 352.)
2. Affaire Franchf.ville et La Piérille, 20 avril, registre du tribunal
criminel de la Vienne, à cette date.
3. Pressac-Desplanches, 11 avril; Dalou, 20 avril (ibid.).
140 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
avait un caractère contre-révolutionnaire, au tribunal révo-
lutionnaire de Paris, institué pour cela *; car il n'était, lui,
que tribunal criminel, et il n'avait pas reçu, comme beau-
coup d'autres, le pouvoir déjuger révolutionnairement. A
plus forte raison se déclarait-il incompétent et renvoyait-il
à Paris pour tout le menu des délits contre-révolutionnaires
qui déjà alors, et surtout un peu plus tard, pouvaient
entraîner peine de mort : propos inciviques -, lettres sus-
pectes % ou autres délits peu caractérisés ''.
Des faits d'un caractère plus grave auraient pu le mettre
plus sérieusement en action.
La révolution du 31 mai venait de s'accomplir et elle
avait excité une vive indignation dans la Vienne. J'ai dit
ailleurs comment le conseil général du département, si
prompt à souscrire alors aux j^ropositions énerg-iques de la
Côte-d'Or avant que la Révolution eût éclaté, se montra
non moins empressé de le suivre, après, dans sa reculade ^.
Les représentants Creuzé-Pascal et Tiiibaudeau, qui se
trouvaient à Poitiers '^, et avaient craint un mouvement
fédéraliste, purent annoncer que l'accord s'était fait entre
le club montagnard et le conseil du département {aux
dépens du conseil du département) et que la Constitution
était acceptée (19 juillet 1793). Thibaudeau, qui était du
pays, avait pu aussi faire agréer à Paris cette capitulation :
la Convention, à la fin de juin et jusqu'en juillet, était assez
menacée pour ne pas se montrer trop difficile.
A la fm de juillet, il en était déjà autrement, et au mois
d'août, la Vienne, en même temps que l'Lidre, échut à
un nouveau représentant, d'humeur moins accommodante,
1. Artaud, etc., 19 avril; d'Argence, elc, même date; François el
Nicolas Seguin, 20 avril (ihid.).
2. 9 avril, Marie Caii, ; L. François Mahquet; 19 avril, feiume Sai.nt-Savin,
{ibid.).
3. 19 avril, la femme Runz de Carole [ibid.).
4. 3 mai, le maire Ciiaulu;»; le eiiré Roy (ibid.).
5. Voy. /« Révolution du :u mai el le Fédéralisme en 1793, l. H, p. 3i
el siiiv.
6. Leur mission dalail du 10 mai [Moniteur du 12, l. XVI, p. 3ii7).
cil. X. — L.V VIENNE 141
Ingraiid '. Sa mission le retint d'abord ailleurs; ce sont
d'autres conventionnels attachés à l'armée des côtes de
la Rochelle, Richard et Choudieu, que l'on trouve à Poi-
tiers après Creuzé-Pascal et Thibaudeau. Ils y établirent
(10 septembre 1793) un comité de surveillance qui sem-
blait réunir les deux fractions principales du parti répu-
blicain -.
Ce comité, nommé par eux, avait pour président Thi-
baudeau père, procureur général syndic du département,
pour vice-président Planier fils, ancien prêtre, vice-
président du comité de surveillance de la Société popu-
laire ^ Il se réunissait tous les jours de 8 à 10 heures
et de 2 à 4 heures; et ses opérations étaient nombreuses :
certificats de civisme à accorder, à refuser, enquêtes,
arrestations, inventaires, etc. On le voit même dès le
début (13 septembre) condamner un nommé Dubois à
quatre jours de détention pour propos tenus sur la place
publique \ Puisqu'il pouvait faire détenir pour un temps
indéfini, il trouvait tout simple de condamner à quatre
jours de détention : c'était à l'officier de police à réclamer.
Quant au tribunal criminel, il ne paraissait pas plus pressé
qu'auparavant de prêter sa juridiction aux délits contre-
révolutionnaires. Le 4 septembre, il s'était cependant
transporté à Lusignan pour y rendre solennellement sur
place un arrêt en cette matière. Trois hommes, Jacques
Auzuret-Gremioux, Groua, dit YOrcuifje, et Le Bergeois,
étaient accusés d'avoir abattu l'arbre de la liberté et pro-
féré des cris tendant au rétablissement de la rovauté ;
J. Son passeport pour aller dans les départements de la Vienne, de
l'Indre et autres circonvoisins, conformément au décret du 23 août, était
du 27 août. (Registre des délibérations du conseil général de la Vienne,
18 du 2<- mois, 8 novembre.)
2. Arch. nat., AF II, carton 146, h la date.
3. Ajoutez pour membres: Alexandre, commissaire de guerre; Fr. Giraud,
membre de la Société populaire; Lecarlier, administrateur du district;
Jîarbot, notable, et Fradin, professeur de philosophie. (Archives de la
Vienne, registre des délibérations du comité de surveillance, à la date.)
4. Registre, ibid.
142 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
mais le délit ne fut pas trouvé constant à leur égard, et
ils furent acquittés \
Les Jacobins de Poitiers pouvaient se croire déshérités
de la justice, quand ils reçurent de Piorry une lettre ainsi
conçue :
Vigoureux sans-culottes, je vous ai obtenu le patriote Ingrand
pour aller dans vos murs. Songez qu'avec, ce bon b... de monta-
gnard, vous pouvez tout faire, tout briser, tout renverser, tout
incendier, tout déporter, tout guillotiner, tout régénérer.
Ne lui laissez pas une minute de patience ; que par lui tout
tremble, tout croule * !
IngTand a-t-il rempli ce programme? Nous le voyons,
dès son arrivée à Poitiers, établir, d'accord avec l'admi-
nistration de la Vienne, une commission militaire qui ne
devait guère chômer, si Ton en juge par les considérants
de l'arrêté du représentant :
Vu l'arrêté de l'administration du département de la Vienne,
en date du 22 brumaire l'an II, dans lequel il est dit que la
1. Registre du tribunal criminel, à la date. Au retour, le 28 septembre,
il refusait de juger Grandseione-Desroches, arrêté sous le déguisement
d'un laboureur et accusé, à ce titre, comme suspect, par le district de
Montmorillon, et il renvoyait les pièces au tribunal révolutionnaire de
Paris. On ne trouve plus de sérieux dans cette période que FafTaire de
trois prêtres réfraclaires, Jean Gaurau (19 du 2*^ mois, 9 novembre), Marc-
Louis RicHAitD, même date, et Augustin-Fortuné Leclerc (21 = 11 novem-
bre), qui furent renvoyés, le premier devant le directoire du départe-
ment des Deux-Sèvres, le second devant le directoire de la Vienne, et le
troisième devant celui de la Mayenne, pour la constatation de leur étal;
la veuve Aymes et sa fille, qui avaient recelé Garrau, Radegonde Richard,
coupable du même délit au sujet de son frère, et Pothon Leduc, receleur de
Leclerc, furent simplement renvoyés devant l'officier de police. (Registre
du tribunal, aux dates.)
2. Cette lettre, certifiée par les administrateurs de Poitiers, fut avouée
par Piorry dans la séance du 22 thermidor an III, Moniteur du 2", t. XXV,
p. i'rl. L'influence de Piorry avait, sans doute, décidé le Comité de salut
public et la Convention à diriger plus particulièrement du côté de la
Vienne la mission qui le retenait dans les départements voisins. L'acte
(|ui autorise Ingrand, envoyé dans les départements de l'Indre, de la
Vienne et départements circonvoisins, à rester dans la Vienne jiour y
achever les o[M'rati(jns commencées par Richard et Choudieu,cst du 14 bru-
maire et fui lu dans la séance du 18 au conseil général de la Vienne.
(Registre cité, à la date.)
CH. X. — LA VIENNE 143
Convention nationale et le représentant du peuple, actuelle-
ment à Poitiers, seront invités de former dans la dite ville une
commission militaire qui prononcera les peines et les fera sur-
le-champ exécuter;
Considérant combien il est nécessaire, dans un temps révo-
lutionnaire, de prendre, sans le moindre délai, toutes les
mesures propres à réprimer les malveillants;
Considérant que le département de la Vienne, par sa posi-
tion près de la Vendée et d'après le grand nombre de contre-
révolutionnaires que le stupide fanatisme et d'antiques pré-
jugés de toutes espèces ont entassés sur son territoire, etc.;
Considérant qu'une foule de grands coupables languissent
dans les maisons de détention et que la justice nationale doit
les frapper le plus promptement possible.
Nous arrêtons qu'il sera formé provisoirement à Poitiers une
commission militaire dans les formes prescrites par les lois.
Il aimoiicait qu'il attendait un décret de la Convention
pour l'établir '.
Dans une lettre du 27 (17 novembre) à la Convention, il
lui exposait l'état de la ville, et ce qu'il y comptait faire -,
En même temps il communiquait au Comité de salut public
une adresse de la société populaire de Poitiers [les Amis de
la constilution de 1793) à lui-même, qui témoignait de leur
ardeur à voir introduire dans leur ville le tribunal dont
on sollicitait l'établissement ^
1. Arch. nat., AF II, carlon 110, pièce 189; cf. pièce 183.
2. La commune de Poitiers, disait-il, recelait une foule d'hommes sus-
pects. Richard et Ghoudieu ont mis tous les malveillants hors d'état de
nuire. La loi du 17 septembre est scrupuleusement exécutée : « On m'as-
sure que tous les suspects sont dans les maisons de détention. » Plusieurs
fonctionnaires, dénoncés comme fédéralistes, ont été suspendus; d'autre
part, il y a des prêtres qui rapportent leurs lettres de prêtrise : « J'espère,
que tous les saints, toutes les vierges, et tous les ostensoirs et ciboires
tomberont bientôt dans le creuset national pour nous servir enfin à
quelque chose. » (Arch. nat., AF II, carton 152, frimaire, l^e partie, à la
date.)
3. « Déjà trois mois se sont écoulés, nos prisons sont remplies et le
glaive est immobile. Cependant les membres qui composent ce comité
sont infatigables et ils gémissent avec nous de ne pouvoir envoyer à
l'échafaud les royalistes et les contre-révolutionnaires. En vain ils ont
envoyé les procédures de plusieurs prévenus, soit au tribunal criminel
du département, soit au comité de sûreté générale de la Convention, soit
144 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
Malgré ces instances, le décret attendu n'arrivait pas.
Dans une lettre au Comité du salut public du 14 frimaire
(4 décembre), Ingrand exposait « la nécessité de faire juger
un g-rand nombre de détenus qui se trouvent ewmoncelés
dans les maisons de détention de Poitiers », et il expliquait
en même temps pourquoi il ne prenait pas sur lui d'établir
un tribunal révolutionnaire, à l'exemple de tant d'autres de
ses collègues :
Un décret vous a renvoyé la demande que j'ai faite d'un tri-
bunal révolutionnaire à Poitiers. Je sais que plusieurs de mes
collègues ont formé eux-mêmes des tribunaux dans les dépar-
tements où ils ont cru nécessaire de les établir; mais seul dans
le département de la Vienne, et envoyé seulement pour l'exé-
cution des décrets des 14, 16 et 23 août, je ne veux rien hasar-
der d'après ma propre opinion *.
Le Comité ne lui ayant pas répondu sur ce nouveau tri-
bunal, Ingrand finit par prendre le parti de s'en passer, et
de se servir du tribunal criminel qu'il avait sous la main,
en l'élevant à sa hauteur. Il écrit au Comité do salut public
(Poitiers, 23 nivôse, 12 janvier 1794) :
Le tribunal de Poitiers était depuis longtemps dans une
stagnation coupable, je l'ai monté depuis quelques jours à la
hauteur des circonstances, et déjà sept têtes conspiratrices sont
tombées sous la hache de la loi. Poitiers a été un des foyers
de la conspiration tramée par Folleville, évèque d'Agra, et les
autres chefs des brigands de la Vendée. Folleville, qui vient
d'éprouver à Angers le cliàtiment réservé aux traîtres, a de-
meuré cette année six mois à Poitiers^, etc.
Pour sa part, il travaillait à l'épuration des autorités
constituées, cette grande œuvre révolutionnaire qui ne ces-
au tribunal révolutionnaire de Paris, soit à la Convention nationale elle-
même... Tes collègues ont établi dans plusieurs départements des tribu-
naux révolutionnaires, tu veux que nous détruisions l'aristocralie dans
le nôtre, accorde-nous le même établissement, et nous te jurons d'en
arracher les dernières racines. » (Arch. nat., ihid., pièce i.)
1. Arch. nat., AFII, carton ITi, frimaire, pièce 83.
2. Ihifl., nivôse, pièce 158.
CH. X. — LA VIENNE 145
sait pas d'être à Tordre du jour. Il avait achevé la besogne
dans la Vienne; il demandait au Comité (o nivôse) s'il
ne devait pas la poursuivre aussi dans l'Indre et dans la
Creuse, où s'étendait sa mission spéciale du mois d'août *;
mais pendant qu'il parcourait les lieux de son ressort, on
intrig^uait contre lui à Poitiers. C'est lui, au moins, qui le
dit (Poitiers, 10 pluviôse) :
J'arrivai hier soir à Poitiers et j'ai trouvé la ville ou plutôt
une poignée d'intrigants en mouvement pour détruire l'effet
des mesures répressives que j'avais prises contre les fonction-
naires coupables d'incivisme ou de fédéralisme. Enfin on se
préparait à seconder la lâche accusation de Thibaudeau fils
contre moi pour justifier son père. Mon arrivée ici a déconcerté
tous les intrigants.
J'attends avec impatience mon collègue Brival pour couper
tous les fils de cette trame ourdie par la bassesse, la lâcheté
et les crimes ^
Les représailles contre ce qu'il appelait les intrigants
n'ont-elles pas dépassé toutes les bornes? On le pourrait
croire quand on le voit par la suite, à une époque de réac-
tion sans doute, accusé d'avoir été « l'assassin et le tyran
de son pays ». Il voulut se laver de ces imputations, et il
a publié à son tour un compte rendu de sa mission où
il prétend n'avoir fait arrêter qu'un petit nombre de
citoyens. Il n'est guère en cela d'accord avec le repré-
sentant Chauvin, qui, chargé d'une enquête, nous montre
les détenus mis en liberté quand Brival était avec lui;
remis en prison par ses soins, dès que son collègue l'eut
laissé seul " ; et Ingrand nous donne lui-même la mesure
de ce dont il était capable quand il ose, dans ce mémoire,
citer une lettre, écrite au milieu des massacres de sep-
tembre, où il dit (( qu'une conspiration a été découverte;
que l'on a mis en liberté ceux qui ne sont pas détenus
pour vol ou complot, et que les autres sont, à l'heure où
1. Arch. nat., AF II, carton 171, niVôse, pièce 32.
2. làid., carton 173, pluviôse, pièce 117.
3. Ibid., carton 146, 28 ventôse an II.
II. — 10
146 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
il écrit (3 septembre), exécutés à la porte des prisons '.
Il fallait être du bord pour prendre ainsi la chose. Il trou-
vait d'ailleurs à Poitiers des hommes prêts à le seconder.
J'ai parlé de la société populaire : elle avait, je l'ai dit
aussi, formé dans son sein un comité de surveillance; et
ce comité avait pour président un ex-prêtre, un Piorry,
cousin du représentant, un de ces apostats que l'on voit
partout pousser la Révolution aux excès, comme s'ils eus-
sent craint cj[u'on découvrît le prêtre en eux, comme s'ils
eussent espéré , à force de violence , en effacer de leur
front l'indélébile caractère 1 C'est à ces apostats que Chau-
vin rapporte la plus grande part dans les désordres dont
souffrirent les départements qu'il visita. La société popu-
laire était la réunion de tous les agitateurs. On y propo-
sait la peine de mort contre les marchands qui violeraient
la loi du maximum ou contre les campagnards qui observe-
raient celle du dimanche. Cette société était, comme par-
tout, un lieu de délation, une chambre de mise en accusa-
tion populaire. On y avait établi une boîte qu'on appelait
bouche de fer, pour recevoir les dénonciations anonymes.
Le comité de surveillance lui servait de comité d'exécu-
tion, et il avait à son service ces braves et vigoureux
sans-culottes dont parle Chauvin, « pour qui il était si
dégoûtant et si désagréable de marcher contre les ennemis
de la République et qui incarcéraient les défenseurs de
la patrie ^ ».
« Le comité, dit encore Chauvin, incarcérait à toutes
mains et sans examen tous les citoyens dénoncés par la
société. Une dénonciation lui suffisait. Il ne tenait aucun
registre des motifs, et on avait affiché à la porte : « Il est
(( défendu de s'intéresser pour les détenus, à peine d'être
« traité comme suspect ^. »
Réclamait-on auprès d'eux en faveur de quelques-uns?
i. Compte rendu (Bihl. nal., Le»» 283), p. 3.
2. Rapport, ihid., p. 12.
3. Ibid., p. 21.
cil. X. — LA VIENNE 147
Ils savaient trouver des raisons pour montrer qu'il était
impolitique d'être juste. J'ai dit que Tex-prètre Piorry en
était président. Or, voici comment ils arrangeaient entre
eux les affaires à produire devant le tribunal. Il s'agissait
un jour d'un suspect nommé Barret. Piorry présente au
comité une pièce qu'il l'invite à signer, disant : <c II n'y a
pas assez de preuves pour faire guillotiner Barret; mais
signez cette pièce, elle suffira pour lui donner la mort ' »;
et le comité était digne de lui.
J'ai dit ailleurs la part du département de la Vienne
au mouvement fédéraliste. Les pouvoirs des commissaires
envoyés à Bourges par les autorités constituées se bor-
naient, dit Cbauvin, à la souscription d'une adresse à la
Convention. La société populaire, réunie les 16 et 17 fri-
maire, fut invitée par Ingrand à informer de ce crime.
Elle eut la sagesse de trouver qu'il n'y avait pas matière
à poursuite. Mais Ingrand, qui voulait perdre les deux
députés commissaires, Tbibaudeau et Creuzé-Pascal, entre-
prit de la faire revenir sur sa décision. Avec Piorry,
Ingrand trouvait un autre excellent auxiliaire dans Pla-
nier, prêtre apostat aussi, devenu président du tribunal
criminel '\ qui, félicité sur cette dignité, répondait :
« J'aurais mieux aimé être président du tribunal révolu-
tionnaire, parce qu'avec une demi-preuve on fait tomber
une tête ^. »
Il en fit tomber vingt-quatre dans le mois de nivôse
an II : onze prêtres pour cette fois furent au nombre des
victimes ^; et cela ne paraissait pas assez encore à un
correspondant du greffier Bobin. Il lui écrivait de Paris le
7 germinal : « Comment va la guillotine? Il paraît qu'elle
1. 11 n'y en a pas trace au registre des jugements du tribunal criminel
de Poitiers.
2. Son abjuration, faite d'abord à la société, fut reçue au conseil général
le 24 frimaire. Il préside à partir du 8 nivôse (28 décembre 1793).
3. Chauvin, p. 20.
4. Voy. Berriat Saint-Prix dans le Cabinet historique, t. XII, p. 66, et la
note X aux Appendices; Chauvin, p. 25; Arch. nat., BB», carton 13.
148 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
reste dans l'inaction. Cependant elle ne manque pas de
gibier. La demoiselle guillotine va ici toujours son train. »
Le greffier Bobin aurait pu lui répondre, le 23 germinal
(12 avril), que le tribunal venait d'envoyer à l'échafaud-
deux prêtres, Jean et Ambroise Duchartre, qui avaient
rétracté leur serment; que sept femmes, qui les avaient
cachés, étaient condamnées à six ans de réclusion avec
exposition; et d'autres condamnations suivirent *.
C'est du reste vers ce temps que la loi du 27 germinal
prescrivait de renvoyer tous les délits contre-révolution-
naire au tribunal révolutionnaire de Paris; et une lettre
du correspondant de Bobin à Piorry l'avertissait que la
justice locale aurait là un auxiliaire énergique.
Il y eut encore à Poitiers une condamnation qui frappa
trois personnes : Françoise Duchilleau, femme Chataigner,
propriétaire du château de Chincé; François PmLippoNET,
garde de la maison, et Victoire Gendre, femme de chambre.
Ils étaient accusés d'avoir fait ou laissé périr volontaire-
ment des denrées propres à la subsistance, et le procès-
verbal d'une perquisition qui dura plusieurs jours en fait
une longue énumération, reproduite dans ses traits princi-
paux au jugement ^; ajoutez deux girouettes portant l'em-
1. Le 29 (18 avril), un autre prêtre, Nicolas Dwdin, qui n'avait pas
prêté serment, était encore condamné à mort, et un maçon qui l'avait
recueilli, Jean LA^DIMER, à la déportation; le 8 floréal (27 avril) encore,
un prêtre génovéfain, J.-B. Semille, prieur de Ranson. Pour lui, on pré-
tendait l'avoir vu, lors de l'invasion des Vendéens à Thouars, portant un
drapeau blanc aux trois fleurs de lis; il avait dit la messe en costume
de génovéfain, et on avait fait de l'arbre de la liberté un feu de joie
devant lui. Le lendemain, un laïque, Marc Havé, aubergiste do la Belle
Cave, subissait la même peine, compromis dans les mêmes atTaircs. On
l'avait vu, monté derrière un des cavaliers vendéens, buvant et mangeant
avec eux; il avait pris le bonnet de la liberté et l'avait l'ait sauter en l'air
puis foulé aux pieds, disant : « Voilà le bonnet de la liberté (jui nous met
en esclavage! » (Registre du Irib. crim. de la Vienne, aux dates.)
2. « Qu'il résulte de tous ces détails (|ue trois barriques remplies de blé,
un baricol contenant des i)ois blancs et un charnier plein de cochon
salé, au-dessus duquel étaient deux pots de graisse et un pot de miel à
demi pourri, ont été cachés dans des trous faits dans un toit à brebis
et dans le lieu oii se mettaient les légumes de la maison de Chincé; que
du vin, tant en barriques (lu'en bouteilles, e( un baril d'huile de noix, des
cruches pleines de vinaigre et d'huile, des pommes de terre, du charbon,
en. X. — LA VIENNE U9
preinte de deux fleurs de lis. Les accusés eurent beau dire
que Ton s'était borné à mettre en réserve les choses néces-
saires aux besoins de la maison, et que si on les avait
cachées, c'était par crainte des brig^ands dont le pays était
alors menacé : ils furent condamnés (23 prairial. 12 avril
1794). Chose à noter : ils firent appel en cassation et on
ne leur opposa point le caractère révolutionnaire du juge-
ment ni du délit; et l'appel vint au tribunal le 2ti ther-
midor, quand on pouvait se croire à l'abri des excès judi-
ciaires. Mais les juges ne virent que l'application de la loi
sur les accapareurs et rejetèrent l'appel; et le jugement
fut exécuté le 12 fructidor ' (29 août 1794).
On ne serait pas juste envers le tribunal criminel de
Poitiers, si on ne lui tenait compte des acquittements qu'il
prononça dans les mois mêmes où la Terreur sévissait avec
le plus de rigueur. Le 6 prairial (2o mai), Ch. Pascault,
cultivateur de Savigné, qui avait crié : Mvs Louis XVII et
la relif/ion catholique! fut renvoyé au juge de paix de son
canton pour qu'on jugeât s'il était aliéné -. Deux mois plus
tôt, 5 germinal (25 mars), le tribunal rendit un jugement
qui est bien plus surprenant après l'interrog'atoire suivant,
conservé au dossier :
L'accusé déclare se nommer Casimir La Blssière, ex-
noble, âgé de quarante ans. Il avait été arrêté parce qu'il
était sans passeport, il était venu avec la troupe de son
canton, et s'en était allé pour chercher du linge :
S'il n'était pas ci-devant noble? — R. Qu'oui et qu'il est sen-
sible aux droits qu'il a perdus, tant droits honorifiques que
lucratifs.
des caisses contenant de Targenterie, de la bougie, de la chandelle, des
barriques remplies de linge et plusieurs autres effets exprimés au présent
acte d'accusation, ont été cachés dans des caveaux dont l'ouverture a été
murée, dans une grange, sous un escalier dérobé, sous des fagots, dans
une fosse couverte de chaume, dans une armoire et dans un coffre, et
dans d'autres lieux de la maison de Chincé... Fait à Poitiers le 12 floréal. »
Je passe les autres pièces de cet incroyable procès, qui sont au greffe de
la cour.
1. L'ordonnance d'exécution porte par erreur : 12 thermidor.
1. Dossier aux Archives de la Vienne.
150 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
Interrogé s'il désirerait le retour des choses dans l'ancien
régime? — R. Qu'oui, qu'il le désirerait.
S'il n'a pas dit : « Je voudrais que l'affaire fût finie et qu'elle
devint personnelle, car s. n. d'un D. cela est une infamie de
faire courir un galant homme comme moi »? — R. Que le fait
est vrai et qu'il ajouta même de plus qu'il était indigne de le
faire courir ainsi de prison en prison depuis deux ans.
Si, en étant en prison, il n'a pas demandé au concierge s'il
n'avait pas plusieurs messieurs à «croix de Saint-Louis et par-
ticulièrement le chevalier de Villars? — R. Que le fait est vrai.
S'il reconnaît encore les chevaliers de Saint-Louis et s'il y
en a encore dans son pays? — R. Qu'oui, qu'il les reconnaît
encore pour être chevaliers de Saint-Louis.
Vous ignorez donc que tous ordres militaires sont supprimés?
— R. Qu'il sait bien que les nouvelles lois les suppriment,
mais qu'il faut toujours une récompense militaire quelconque.
Le jugement porte :
Attendu que le délit dont est prévenu le nommé Casimir de
La Bussière n'est point classé parmi les crimes contre-révolu-
tionnaires;
Attendu qu'il s'est rendu suspect par les propos inciviques
qu'il a tenus;
Attendu qu'il est d'extraction ci-devant noble et par consé-
quent compris dans les lois des 12 août et 17 septembre 1793
(vieux style) ;
Le tribunal, sur les conclusions de l'accusateur public, con-
damne le dit La Bussière à rester en détention dans la prison,
dite ci-devant la Visitation, jusqu'à la paix.
On peut voir du reste, par le nombre de ceux qui furent
renvoyés de Paris, après le 9 thermidor, combien les pres-
criptions de la loi du 27 germinal, si bien accueillie des tri-
bunaux qui répugnaient à juger révolulionnairement,
avaient été observées. Jusqu'à cette date fameuse, la guil-
lotine resta en permanence à Poitiers. Du 28 mars 1793 au
2ï thermidor, elle lit tomber trente-cinq le les '.
1. Bcrriat Saint-Prix, tlaiis lo Cabinet liislorique, t. XI, p. 29S;rr. t. XII,
\). t).;. Les petites villes du départonienl do la Vienne, Liisignan, Cliàtellc-
raull, Monlmorillon, enrcnt, comme Poitiers, leurs sociétés populaires cl
leurs maratisles dont Chauvin a recueilli aussi les actes. Sur les actes
de Chauvin lui-même, actes réparateurs, voy. diverses pièces aux Arch.
nat., AF II, carton liG.
CH. X. — HAUTE-VIENNE ET CORRÈZE loi
II
Haute-Vienne et Corrèze.
Les départements du Limousin, la Ilaute-Yiennc et la
Corrèze, se retrouvent généralement unis dans Thisloire de
la Révolution. Ce sont deux députés du pays, Borie (de la
Corrèze), et Bordas (de la Haute-Alenne), que la Convention
y avait envoyés ensemble pour la levée des 300 000
hommes '. Ce sont encore deux députés de même origine,
Brival et Lanot (de la Corrèze), qui furent chargés, posté-
rieurement au 31 mai, d'y affermir la Révolution. Les deux
départements s'étaient montrés, à l'origine, peu favorables
aux Montagnards, dont le 31 mai fut le triomphe. Ils devaient
donc protester contre les résultats de cette journée. Le
conseil général de la Haute-Vienne accueillit l'arrêté pris
par la Côle-d'Or le 30 mai en vue de prévenir la Révolu-
tion; il l'accueillit et le communiqua aux départements
d'alentour, dans la pensée de résister à cette A'iolcnce. Il
y était excité par la pluralité de ses députés à la Conven-
tion, qui lui montraient l'assemblée mutilée, mais il en
était détourné par deux autres, Gay-Yernon, évêque de
Limoges, franc montagnard, et Bordas, converti à la Mon-
tagne par le succès. Il revint donc sur ses premières
démarches, repoussa les avances de Bordeaux et fit ses
soumissions à Paris. Quant à la Corrèze, Brival, son député,
l'avait conquise, dès le premier jour, par un rapport enthou-
siaste, à la révolution accomplie : en telle sorte que le con-
seil général s'était refusé aux premières sollicitations de la
Haute-Vienne et avait pris même une attitude hostile à
l'ég-ard de Bordeaux. Les Montagnards, maîtres de la Con-
vention, triomphaient donc dans le Limousin, sans aA'oir
eu à combattre, et ils étaient assurés d'y trouver un rempart
contre l'agression du Bordelais, quand ils y envoyèrent
1. Voyez leur rapport, Bibl. nat., Le^s 8, et plusieurs pièces y relatives,
Arch. nat., AF II, carton 95, n» i, et carton 167, avril, pièce 126.
152 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
les deux représentanls nommés plus haut. Ce fut sur le
rapport fait par Lanot, au nom du Comité de sûreté géné-
rale le 7 août, que Brival, qui se trouvait alors à Tulle ^ fut
chargé de se rendre à Saint-Yrieix et à Limoges, où les
manifestations contraires avaient été le plus vives. On
voit en effet Brival, au cours de ce mois, renouveler le
conseil g-énéral de la Ilaute-Yienne, destituer et remplacer
les autorités constituées dans ces deux villes comme sur
d'autres points ^ On trouve, peu de temps après, Lanot
lui-même associé à son œuvre ^ C'est à Lanot que l'on
rapporte surtout les rigueurs dont les deux départements
eurent alors à souffrir. Le tableau en a été dressé dans le
rapport de Chauvin : « Dragon, ami de la paix, agent de
Nourrissart et de Beaupêrat, signataire d'écrits liber ticides,
telles sont, dit Chauvin, les dénominations ridicules dont
on s'est servi à Limoges pour opprimer nombre de ci-
toyens \ »
Les Dragons de Limoges étaient une compagnie formée
par des jeunes gens et qui devint suspecte comme compa-
gnie d'élite; les ylwi/s de la paix, une réunion instituée en
novembre 1790, suspecte aussi par sa date; Nourrissart et
Beaupêrat, deux hommes tenus pour aristocrates au titre
de leur fortune et des honneurs dont ils avaient été revê-
tus : Nourrissart avait été membre de l'Assemblée consti-
tuante; Beaupêrat, maire en 1789. « A cette nomenclature
de suspects, dit Chauvin, joignez tous ceux de la loi du
17 septembre, et vous verrez que les prisons de Limoges
devaient être bien remplies. »
Ces arrestations donnaient lieu à une foule d'exactions;
et les prisonniers eux-mêmes faisaient l'objet d'un singu-
lier trafic :
« Sous le régime de la Terreur, dit Nogaret, la vie des
i. Arch. nat., AF II, carton 16S, juillet, i)it'cc 101.
2. Arch. nal., AF II, carton l'iG, 23 aoùt-l" septembre.
3. Ibid., carton 1"1, frimaire, pièce 29, et carton 'Jo, 1" dossier, 2» cahier,
et 2° dossier.
A. Rapport de Chauvin, p. 45.
CH. X. — HAUTE-VIENNE ET CORRÈZE 153
citoyens était tellement un objet de commerce qui enri-
cliissoit les vendeurs qu'on se servoit même des mots
usités entre négociants. Le comité révolutionnaire de Li-
moges écrivoit à celui de Tulle : « Nous vous envoyons
quatre-vingts détenus en échange et sans retour '. » Il y
avait une autre raison que donne le même auteur : A Li-
moges, dit-il, on a « poussé le raffinement de la barbarie
jusqu'à ne pas souffrir que les détenus le fussent dans la
même commune, pour les priver, par cette mesure, des
consolations les plus douces... A Tulle, on suivoit la même
marche : on leur faisoit faire le voyage d'une ville à
l'autre ^ », d'où cette espèce de traite dont on vient de
voir un échantillon : traite de captifs, traite de blancs qui
différait de l'autre en ce point que ceux qui en étaient
l'objet avaient en perspective la mort. Le représentant
Chauvin nous a raconté le voyage d'un de ces convois
de prisonniers, parti de Limoges le 4 frimaire. A leur
arrivée à Tulle, ou les fit défiler devant l'instrument du
supplice, et la populace criait : « A la guillotine! Demain
la viande sera à bon compte » : sinistres paroles, quand
on les rapprochait de cette déclaration du comité de
Limoges après la loi du 17 septembre :
Ce n'est plus le moment do dire : Il vaut mieux que dix cou-
pables se sauvent que si un innocent était puni. La Révolution
a ses principes. Elle vous dit, et peut-être est-il nécessaire que
dix innocents soient punis plutôt que si un coupable se sauvait.
Le convoi des prisonniers que Tulle envoyait à son tour
à Limoges y arriva le lo frimaire.
Que faire de ces prisonniers? Les tribunaux criminels
des deux départements semblaient peu propres à les en
débarrasser. Le tribunal de la Haute-Yienne, avant le
31 mai, n'avait prononcé que sept condamnations à mort ^.
1. Hist. des prisons, l. IV, p. 28i.
2. Ibid.
3. Le 30 avril, six pour distribution de faux assignats; le 31 mai, un
émigré rentré. (Arch. nat., BB'^ carton la.)
lo4 LES REPRESENTANTS EN MISSION
Depuis la mission de Lanot, il avait condamné encore,
le 23 frimaire (13 novembre), un émigré; le 1" frimaire,
quatre autres prêtres qui devaient être, d'après la loi,
traités comme émigrés rentrés; un cinquième fut encore
condamné le 14 frimaire pour une chanson qui tendait à
avilir la Convention '.
La société populaire de la Haute- Vienne demanda au
représentant un tribunal révolutionnaire. Il fit passer la
demande au Comité de salut public (13 frimaire, 3 décem-
bre), ajoutant :
Je n'ai pas cru devoir prendre sur moi un pareil établisse-
ment; vous voudrez bien me faire part de vos lumières à cet
égard. Il serait peut-être à désirer qu'il y en eut un dans
chaque département. J'attends là-dessus votre décision ^
Lanot n'eut donc pas plus qu'Ingrand dans la Vienne
le tribunal révolutionnaire qu'il demandait; mais, comme
son collègue, il usa révolutionnairement des deux tribu-
naux criminels qu'il avait sous la main.
Dans la Corrèze, deux nobles victimes échappèrent au
tribunal, deux députés du département, proscrits comme
girondins, qui, sortis de Bordeaux au moment où la ville
fit sa soumission, avaient cherché un asile dans leur propre
pavs, Lidon et Chambon : le premier se tua pour ne pas
tomber au pouvoir des gendarmes qui l'assiégeaient dans
sa dernière retraite (13 brumaire, 3 novembre 1793); le
second jeta ses armes et, découvrant sa poitrine, reçut le
coup mortel (30 brumaire, 20 novembre) ^ Mais Lanot sut
s'en dédommager. A défaut des amis de la Gironde, on
avait toujours les catholiques. La guerre ouverte faite à
1. Arch. nat., BB^, carton 15, et Berrial Saint-Prix, dans le Cabinet
historique, l. XVI, p. 118. — Le Iriltiinal alla aussi tenir une session à
Uzerche, ibid., p. 110.
2. Arch. nal., .VF II, carton ni. fiiniaire, pièce "U. En marge on lit :
« Répondre sur rétablissement d'un tribunal révolutionnaire à Tulle
demandé par la société populaire. » — Celle mention est barrée. Proba-
blement on n'a pas répondu.
3. Comte de Seillac, Sci^nes et portraits de la Révolution dans le Bas-
Limousin (1878), p. 391 et suiv.
CH. X. — HAUTE-VIENNE ET CORRÈZE loo
la religion, rinsiiUc systématique à tout ce qui était
l'objet de la vénération des fidèles, provoquait des trou-
bles qui offraient une proie facile à la justice révolution-
naire. En voici un exemple : Le 20 frimaire (10 décembre
1793), on avait imaginé d'inaugurer la statue de la Liberté
dans l'église de Meymac. Les communes voisines y furent
invitées et plusieurs s'y rendirent. Mais c'était peu. Au
milieu de la cérémonie, une sorte de mascarade intro-
duisit dans l'assemblée un cheval « revêtu, dit un récit
officiel, des hochets de la superstition » :
Ce spectacle, continue le rapporteur, réveille le fanatisme
d'une partie des citoyens des campagnes qui s'insurgent contre
l'animal, le repoussent vers la porte du temple, où il expire sous
mille coups de bâton. L'insurrection se propage dans la ville.
Les patrio.tes, revêtus d'ornements sacerdotaux pour farandoler,
sont poursuivis et excédés parles révoltés qui déchirent, le dra-
peau tricolore, arrachent les cocardes nationales, foulent aux
pieds les bonnets rouges, renversent la statue de la Liberté.
Les maisons des patriotes furent pillées; on cria : Mve
Louis X VIL' ^ive Thomas.' « leur ci-devant curé inconsti-
tutionnel, ex-constituant ». — Les insurgés se dissipèrent;
les patriotes se rallièrent. Il y eut des attroupements dans
les communes voisines, mais ils furent dispersés.
Ce n'était point assez :
Le tribunal criminel du département de la Corrèze se trans-
porte à Meymac, d'après la réquisition du citoyen Lanot, repré-
sentant du peuple. Un premier jugement déclare que l'émeute
est çontre-rêvolutionnaire et condamne à mort un notaire, ci-
devant juge de paix, et deux maires convaincus d'avoir, en
qualité de chefs, provoqué et maintenu la révolte; et, par un
second jugement, deux autres prévenus dont l'un est notable,
l'autre maréchal, également convaincus du même délit, subis-
sent le même sort ^
Lanot espérait bien qu'on ne s'en tiendrait pas là. II
s'était rendu à Lssel, chef-lieu du district, « où j'ai respiré,
1. Précis de l'affaire de Meijtnac. Arch. nat., AF II, carton 176, ventôse,
pièce 53. Quelques-uns furent acquittés.
156 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
dit-il, un air plus pur en patriotisme ». 11 félicite le peuple
« d'avoir résisté aux abominables insinuations des prêtres
et des conspirateurs » et se flattait de n'y avoir pas nui :
La masse de la population ne me parait pas incurable en
fanatisme, et c'est la seule maladie contre-révolutionnaire dan-
gereuse. J'ai aussi commencé à épurer les autorités constituées ;
en attendant, le tribunal opère de son côté et le relâche de la
guillotine ne sera pas long'.
Son collëg-ue Brival ne laissait pas que d'employer des
moyens moins violents. Le 10 nivôse (30 décembre), à l'oc-
casion du mariage du citoyen Jumel, vicaire général ^ il
avait prononcé, au temple de la Raison de Limoges, un dis-
cours dont il eût voulu faire une homélie. Le 13 (2 jan-
vier 1794), dans une adresse aux habitants de la Corrèze
à propos des troubles de Meymac, il s'appliquait à mon-
trer combien on devait peu se scandaliser de voir les
dépouilles de l'Église passer ailleurs ^ :
Dans tous les temps de l'Eglise catholique, ce qui servoit à
son usage étoit le patrimoine des pauvres, ou fut employé à
secourir l'État dans ses besoins urgents. Ne soyez donc pas
étonnés que, dans ce temps où votre liberté est en danger, on
emploie au salut de la République ces matières précieuses, ces
métaux que les tyrans emploient pour vous asservir. Ce n'est
point avec des ornements pompeux que Dieu veut être
adoré, etc. ''.
1. Urisel, 6 nivôse (26 décembre 1793). Arch. nat., AF II, carton- 171,
nivôse, pièce 41.
2. Jumcl, ayant abdique la prêtrise, avait été nommé administrateur du
district de Tulle, 29 brumaire (19 novembre). Arch. nat., AF II, carton 9o,
dossier 2, pièce 4.
3. Arch. nat., AF 11, carton 1 iC», à la dalc.
4. Arch. nat., AFIl, carton 1"1, nivôse, pièce 178. 11 publiait, à la suite
de sa proclamation : une lettre du Comité de salut public du 2(1 frimaire,
adressée à lui et à Lanot, à propos des troubles: <> Persuader cl ne jamais
violenter; que chacun croie ce (pi'il lui plaira, pourvu que sa con(hiile ou
ses erreurs ne troublent point l'ordre public »; le rapport de Maximilien
Roljespierre à la Convention du 13 frimaire, et la réponse de la Con-
vention aux rois ligués proposée par Robespierre; enlin le décret du
1(1 frimaire sur la liberté des cultes.
CIL X. — HAUTE-VIENNE ET CORRÈZE db7
Lanot lui-même renonçait à livrer à la guillotine tout
ce que réclamait la loi du temps. Une masse de jtaysans
avaient été jetés en prison à la suite des troubles de
Meymac. Le 23 nivôse (12 janvier), il écrivait de ïulle au
Comité de salut public :
Je sollicite votre indulgence en faveur de plus de cent vingt
agriculteurs, instruments aveugles d'une conspiration, ourdie
au nom du ciel pour dépeupler et ensanglanter la terre. Les
cinq principaux moteurs de l'insurrection ont satisfait sur
l'échafaud à la vengeance nationale.
Mais, en réclamant l'indulgence, il ne veut pas diminuer
l'importance du mouvement qu'il a réprimé :
L'insurrection de la Corrèze tenait à un vaste projet de cons-
piration et elle avait été bien préparée pour allumer une nou-
velle Vendée '.
Toujours la Vendée! c'est l'obsession du temps. Un
rapport de police à Paris imputait aux aristocrates de vou-
loir exploiter la famine, (( pour provoquer les murmures
des citoyens et faire de Paris une nouvelle Vendée ^ » !
Il ne désarmait pas d'ailleurs et entendait bien faire
régner la terreur dans toute l'étendue de son ressort. Après
le district d'Ussel, il visita celui de Brives :
Demain, écrivait-il le 30 nivùse (19 janvier), je me transporte
à Brives avec le tribunal révolutionnaire que j'ai requis. J'épu-
rerai, électriserai et corrigerai ce district, autant que je le
pourrai. Je vous préviens que la contre-révolution au nom de
Dieu et les rébellions au nom des cultes fixeront toute mon
attention ^.
Et toutes ses lettres du mois suivant sont remplies de
détails sur ce qu'il compte faire et ce qu'il a fait déjà. Le
4 pluviôse (23 janvier), il se vante d'avoir envahi le
royaume de l'Ig-norance \ Il veut rendre « la victoire
1. Arch. nat., ibid., pièce 172.
2. Arch. du min. des affaires étran,i,'ères, France, reg. 1410, f"" 294 et 290
(26-28 juillet 1793).
3. Arch. nat., AF II, carton 171, nivôse, pièce 201.
4. Ibid.^ carton 172, pluviôse, pièce 18.
lo8 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
aussi aimable qu'avantageuse au pays conquis ». Et voici
son moyen :
Les promenades civiques du tribunal criminel et de la guil-
lotine dans les districts ont aplani les difficultés ^
C'est ainsi qu'il organisait le gouvernement révolution-
naire dans la Corrèze!
Cependant le Comité de salut public avait voulu savoir
ce qui se passait dans ce département par un représentant
plus désintéressé dans la question, et il avait chargé Roux-
Fazillac, alors commissaire dans la Dordogne, de visiter
la Corrèze. Dans une lettre du 15 pluviôse (3 février), Lanot
signale son arrivée et demande indirectement au Comité
si les pouvoirs de ce représentant annulent ceux dont il use.
Il aurait pu le savoir de son collègue; mais il n'a pu le
voir encore :
Je serais allé le rejoindre, dit-il pour s'excuser, si je pouvais
quitter le tribunal criminel qui fait toujours quelques nou-
velles découvertes sur les trames que le fédéralisme, le roya-
lisme et, en dernier lieu, le fanatisme avaient ourdies contre la
république dans toutes les campagnes de ce département.
Et il ajoute, pour qu'on ne pense pas qu'il laisse son
œuvre inachevée :
Depuis que la persuasion et la terreur [la terreur un peu plus
(jue la persuasion] ont détruit la superstition dans la Corrèze,
depuis qu'il n'existe plus de prêtres d'aucune espèce, la fer-
mentation a cessé ^
Quelques jours après, dans une lettre datée de Brives
(27 pluviôse, 15 février), il racontait un nouvel exploit du
tribunal dans le district de Brives :
Hier, toute la commune de Cublac, (|ui avait mérité le
surnom de petite Vendée, parut sur la sellette. Il fut, après
une séance de dix-buit heures, prononcé sur le sort de quinze
1. Brives, C pluviôse. Areli. iial., ibid., j)iccc 20.
2. Ibid., pièce 39.
CH. X. — HAUTE-VIENNE ET CORRÈZE 159
personnes. Les deux plus coupables de royalisme et de fana-
tisme ont été guillotinés au milieu des cris de : Vive la Jicpu-
bliçuef L'un était un gentilhomme et l'autre une femme remplie
d'esprit, d'énergie et d'audace, digne d'être l'émule de la Corday ;
les treize autres ont été condamnées à la détention jusqu'à la
paix '.
lloux-Fazillac, dès son arrivée, fit une enquête sur l'af-
faire de Meymac, et c'est au précis qu'il en rédigea pour le
Comité de salut public que nous en avons pris les détails.
En conclusion, le gros des paysans arrêtés lui paraissaient
plus égarés que coupables. Mais le cas était difficile.
Après le supplice des cinq personnes rendues responsables
d'un acte qu'elles étaient surtout coupables de n'avoir pas
empêché, il en restait soixante-cinq en prison et à peu près
autant en fuite, contumaces :
Tous ont été pris, ont été vus les armes à la main dans les
attroupements, sans parler de la population presque entière de
plusieurs communes qui s'insurgèrent.
Or la loi du 19 mars portait, dans ce cas, la peine de
mort. Roux-Fazillac, comme Lanot, s'en émeut :
Si le tribunal criminel de la Currèze applique cette peine,
(jue de cultivateurs égarés vont perdre la vie pour avoir voulu
défendre la liberté du culte qu'ils croyaient attaquée!
Cette déclaration était un appel à l'indulgence ; et le tri-
bunal s'y associait. L'exactitude du rapport du représen-
tant était attestée par les président, juges et accusateur
public du tribunal dont les signatures sont au bas de la
pièce -,
Une lettre postérieure, où le même représentant résume
les actes de la justice révolutionnaire dans la Corrèze,
nous apprend que, par décret du 2 floréal, ces malheureux
furent mis en liberté ^
1. Arch. nat., BB^, carton 10. Voy. l'acte d'accusation et le jugement très
détaillé.
2. Arch. nat., AF II. carton 176, pièce loo.
3. 2i messidor. Arch. nat., AF II, carton [~9, messidor, pièce 74.
160 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
Roux-Fazillac pouvait se féliciter d'avoir concouru à ce
résultat. Ce n'est pas qu'il fut tendre pour ce que l'on
appelait le fanatisme. Le 18 messidor, la municipalité de
Laganne ayant fait enfouir une cloche et soustrait à la
rapacité du fisc Targ-entcrie de son église, l'administra-
tion du district la dénonça tout entière au juré de juge-
ment, et le représentant approuva l'arrêté \ Mais il ne fit
pas couler le sang-.
Lanot lui-même, malgré la violence de son langag-e et
son enthousiasme pour la guillotine, a certainement un
dossier heaucoup moins chargé que nombre de ses collè-
gues ; mais c'est dans son propre pays que, député du
département, il avait exercé son despotisme, et ses conci-
toyens ne le lui pardonnèrent pas. Qn le vit bien dans la
Convention aux jours des châtiments.
III
La Creuse.
La Creuse avait été réunie au Puy-de-Dôme dans la
mission confiée àMonestier (de ce département) et à Petit-
Jean, au sujet de la levée des 300 000 hommes en mars et
avril 1793. Il y eut des suspects arrêtés, des relig-ieux chas-
sés des hôpitaux, des prêtres réfractaires déportés comme
on le faisait encore en ce temps-là '. Le département, fort
isolé, était resté à peu près étranger au fédéralisme. Ce sont
les représentants envoyés, soit dans la Vienne, soit dans la
Haute-Vienne, qui vinrent y opérer les épurations, entendre
les dénonciateurs, faire la chasse aux suspects. Tel fut le
rôle d'Ingrand en septembre 1793; et, à la demande de la
société populaire, il établit k Guéret un comité de surveil-
lance pour l'aider et le suppléer au besoin '•*. Au rapport de
\. Arch. nat., AF II, carton 93, 22 messidor.
2. Arch. nat., AL^ II, carton 95.
.'{. ////(/., pièce 7.
en. X. — LA CREUSE 161
Chauvin, les patriotes n'usèrent que trop, là aussi, des pou-
voirs qui leur étaient laissés. Ils prétendaient épurer la
société populaire elle-même et tout fut à la merci de la com-
mission épuratoire. Ce qu'il y eut d'excès dans les arres-
tations et de friponneries exercées (en attendant le reste)
à l'égard des prisonniers, il faut le voir dans le rapport du
représentant. L'observation de Gracchus Babeuf sur cette
division toute mérovingienne de la France en une multitude
de petits royaumes plus que barbares, ne trouva nulle part
ailleurs une plus complète confirmation. Chauvin nous dit
que « le district de la Souterraine » en particulier « sem-
blait un petit royaume au centre de la République : il était
gouverné par un ci-devant baron de l'Étang, qui, avant la
révolution, étalait un faste ridicule et qui, fayettiste en 89,
était devenu hébertiste en 93 ' >k II y avait là aussi un ex-
prêtre constitutionnel, Bétolaud, qui avait usé de la chaire
évangélique pour dénoncer ses ennemis comme aristocra-
tes, disant : « Il vaut mieux tuer le diable que si le diable
vous tuait » ; et qui ne cessait de répéter : « En temps
de révolution, les lois ne sont rien. Des piques, mes amis,
des piques ! » Il y avait enfin un ancien huissier, nommé
Gravelois, sur lequel un agent du Comité de salut public,
Dianyère, faisait ce rapport (30 nivôse, 19 janvier 1794) :
Un ancien huissier, Gravelois, maire, officier public, greffier
et président du comité de surveillance de la commune d'Aze-
rable, canton de Saint-Germain, district de la Souterraine, a
été dénoncé à l'accusateur public du département de la Creuse,
pour, entre autres choses, avoir sommé ses concitoyens de se
trouver à jour fixe chez lui, pour labourer, faucher ou mois-
sonner, sous peine d'être déclarés mauvais citoyens; pour avoir
fait transporter dans sa maison, dont il a fait la maison com-
mune, plusieurs effets provenant des émigrés; pour avoir mis
en arrestation des individus absolument nuls dans la révolu-
tion, des cultivateurs, les avoir ensuite élargis moyennant
i. Sur Diagoras Boscovir, ci-devant baron de l'Etang, voyez la note de
Dianyère, Arch. nat., Fi=>, ooO, 29 pluviôse. On a vu des créanciers faire
arrêter leurs débiteurs: lui, il mettait ses créanciers en arrestation.
n. — 11
162 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
deux, trois, quatre et jusqu'à sept cents livres; les avoir fait
jurer de ne jamais dire qu'il eût reçu de l'argent d'eux et les
avoir ensuite, sous peine d'être mis de nouveau en arrestation,
forcés de déclarer que les sommes qu'il avait reçues d'eux
étaient des dons volontaires.
Dianyère ajoute que ce petit despote se remuait beau-
coup, qu'il prétendait que ce procès lui était fait par des aris-
tocrates; les témoins à charge avaient été mis en arresta-
tion. Il importait que la justice vint mettre un terme à
l'agitation du pays *. Et en effet un décret du 21 pluviôse
traduisit Gravelois et plusieurs autres au tribunal révolu-
tionnaire.
Les protestations de l'inculpé n'avaient pas manqué d'ar-
river à la Convention, et, indépendamment de l'agent dont
j'ai parlé, il y avait en mission dans la Creuse un représen-
tant que l'on pouvait consulter. Ce représentant, nommé
Yernerey, n'avait pu s'empêcher de constater lui-même les
abus de pouvoir commis dans le pavs par les ultras de la
Révolution. Il écrivait en ventôse au Comité :
Ce qui m'a fait de la peine, ça été de voir que, dans la multi-
tude des arrestations, faites en conformité de la loi du 17 sep-
tembre, les haines particulières, les passions individuelles y
ont influé presque partout. Dans beaucoup de villages, par
exemple, les curés, par leur influence, s'étaient placés à la tète
des comités de surveillance, et, parce qu'en 1792 quelques
citoyens, des femmes surtout, n'avaient pas assisté à leurs
messes, ils se sont fait une jouissance de s'en venger par l'in-
carcération ^
Yernerey fut-il circonvenu par les amis de Gravelois?
Toujours est-il qu'on le voit en ventôse écrire à la Conven-
tion qu'elle avait été trompée dans l'affaire de Gravelois
et des trois autres; et sa lettre, lue dans la séance du
1. Arch. nat., F i^ ciiion 550.
2. Guérel, 11 ventôse, l^' mars IT'.li. Aroh. nat., AF II, carton 1"6,
ventôse, pièce 123. C'était bien Ini-nième un rovoinlionnaire pnr sang.
II se faisait un titre de la fermeture générale des églises. (AFII, 'J5,
10 ventôse, cl no, 26 ventôse.)
cil. X. — LA CREUSE 163
9 ventôse, provoqua une manifestation tout autrement
énergique de Tévêque montagnard de la Haute-Yienne,
Gay-Vernon, en leur faveur :
Les citoyens dont il est question, dit-il, sont des patriotes
que l'aristocratie poursuit parce qu'ils sont sa terreur. Grave -
lois n'a commis d'autre crime que celui d'aimer passionnément
la liberté et de s'être livré au mouvement qu'elle inspire. Baza-
neris, Blanchaud et Marat-Dumont sont les hommes les plus
intègres, les plus probes et les meilleurs du district de la Sou-
terraine. Les membres du tribunal de Guéret sont presque tous
des aristocrates prononcés, qui ne respirent que la perte des
patriotes ^
Et il demanda le renvoi de l'affaire devant le Comité
de sûreté générale; ce qui fut adopté.
Le tribunal criminel de la Creuse ne marchait pas au gré
de pareilles gens. Il n'avait fait que condamner à mort un
émigré rentré, Valéry Dargier, dit-S'am^- Faî«^r*/(o brumaire),
et en pareil cas un tribunal n'avait même pas à juger, il
ne faisait qu'appliquer la peine sur la déclaration du
département ou du district; puis deux accusés sur six,
Lafilola et Gérard dit Latour^ à l'occasion des troubles de
Cublac (2.3-26 pluviôse) ^. Il s'était borné à punir par la
déportation un ex-religieux qui avait refusé le serment ^,
crime qui presque partout entraînait la mort; et, d'autre
part, il avait osé sévir contre des patriotes. Ce fut le tribu-
nal qui paya pour eux; il y eut un rapport et un projet de
décret présenté au nom du Comité de sûreté générale à la
Convention contre ce corps judiciaire tout entier, décret
qui rapportait celui du 21 pluviôse contre Gravelois et
ses coaccusés, les mettait en liberté, cassait les procé-
dures et renvoyait les juges et l'accusateur public de la
Creuse, pour crime de forfaiture, devant le tribunal révo-
lutionnaire de Paris '\
1. Moniteur du 10 ventôse, 28 février n9i, t. XIX, p. 577.
2. Arch. nat., BB», carton 10.
3. Ibid. et Berriat Saint-Prix, dans le Cabinet historique, t. XVI, p. 123.
4. Rapport et projet de décret au nom du Comité de sûreté générale
164 LES REPRESENTANTS EN MISSION
Grand nombre de suspects étaient détenus ; les meneurs
trafiquaient de la liberté de leurs concitoyens ; mais ces
profits ne les contentaient pas. La société populaire pres-
sait le comité révolutionnaire de procéder à des exécu-
tions. Quelques-uns voulaient aussi aller porter dans les
petites villes du voisinage les bienfaits de leur justice.
L'un d'eux disait, le 12 messidor, dans la Société : « Il
faut une révolution à Aubusson. Braves sans-culottes,
c'est à vous de l'opérer. Demandons à la Convention
quatre guillotines et un Robespierre et un Couthon * »,
— autrement dit, quatre guillotines et la vraie manière de
s'en servir.
Mais on était bien près du 9 tliermidor!
contre le tribunal criminel de la Creuse (Bibl. nat., Le^^^ 731). — On ne
voit pas qu'ils aient été ni condamnés, ni acquittés, ni mis en liberté
par le tribunal.
1. Rapport de Chauvin, p. 94.
CHAPITRE XI
LES CHARENTES ET LA DORDOGNE
Les deux Charentes.
J'ai dit ailleurs combien la Charente s'était montrée
hostile dès l'orig-ine à la faction qui triompha dans Paris
au 31 mai '. Elle l'avait montré par ses adresses à la veille
de cette révolution. Le lendemain et quand selon toute
apparence on n'en savait rien encore, les deux représen-
tants envoyés dans le département à l'occasion de la levée
des 300 000 hommes, Guimberteau et Bernard, en témoi-
gnaient aussi. Ils écrivaient de Saintes (5 juin) :
Nous avons, dans nos courses, scrupuleusement étudié l'esprit
public de nos départements et nous ne pouvons pas vous taire
que partout on est fatigué, même indigné des débats scanda-
leux qui s'élèvent dans la Convention nationale ; que les citoyens
marchent plutôt au combat par amour de la liberté et pour la
défense de leurs propriétés, que par respect pour les ordres de
la Convention qu'ils disent hautement être corrompue, qu'ils
suspectent de vouloir propager l'anarchie pour conserver plus
longtemps les rênes du gouvernement; on ne craint pas de
traiter les patriotes de maratlstes, de leur reprocher d'être la
cause des maux qui nous affligent, de les accuser de ne pas
vouloir de constitution pour exercer le despotisme; et le vœu
1. La Révolution du 31 mai et le Fédéralisme en 1793, t. II, p. 49 et suiv.
166 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
du renouvellement entier de la Convention paraît être le plus
prononcé.
De là le mépris pour la Convention et ses décrets, de là une
anticipation d'autorité de la part des administrations qui sefédé-
ralisent par commissaires, pour former de petites conventions
près les armées, et regardent, pour ainsi dire, avec dédain
les commissaires de la Convention, épiloguent sur leurs pou-
voirs et s'avisent de délibérer sur leur validité, étendue en [et]
durée; de là l'inertie des administrations inférieures, quoique
d'un meilleur esprit; de là enfin les murmures du peuple qui,
ne trouvant plus dans ses représentants cet aplomb et cette
énergie sur lesquels il fondait son bonheur, ne croit plus voir
son salut que dans son administration de département et
invoque à grands cris une constitution telle quelle, pour savoir
enfin ce qu'il est et ce qu'il doit être '.
Le 7 juin, la révolution étant connue, le conseil général
du département convoqua les districts pour agir en
commun. Mais toute idée de résistance s'évanouit, et la
constitution du 24 juin, dans la situation d'esprit où l'on
était, fut acceptée; — acceptée avec enthousiasme, dit un
agent du conseil exécutif qui parcourait le pays.
La population, même dans les villes, n'était pourtant
pas encore livrée aux démagogues; elle répugnait aux vio-
lences, et, à Angoulême, le jour de racceptation de la con-
stitution, les sections demandèrent la mise en liberté des
détenus (des suspects). La municipalité transmit leur vœu
au département; et comme le département, craignant peut-
être de se compromettre davantage, tardait à statuer, la
municipalité passa outre : d'où un conflit qui était pen-
dant devant le Comité de sûreté générale, quand Julien
fit son rapport sur les administrations rebelles ^ L'esprit
public, dans les campagnes, était bien moins favorable
encore au parti dominant, si l'on en croit un autre agent
qui les visita vers le même temps, en juillet ^, Les repré-
sentants, qui en août et septembre opéraient dans cette
1. Arch. nat., AF II, carlon 107, juin, pièce 9.
2. Rapport, p. 5u.
;i. Voy. la lievol. du 31 mai, etc.. t. II, p. '.Vi.
CH. XI. — LES DEUX CIIARENTES 167
région, purent le constater eux-mêmes et s'efTorcèrent d'y
remédier. Roux-Fazillac établit un comité de salut public
à Angoulème (17 septembre). Harmand, qui avait été
délégué dans la Charente (14 octobre) pour la levée des
chevaux décrétée en ce temps-là ', rendait hommage à
l'activité de son collègue (2 du 2^ mois, 23 octobre) " :
L'esprit public avait été livré à la fatale oscillation du roya-
lisme et du fédéralisme. Roux-Fazillac l'a trouvé dans cet état,
lorsqu'il est arrivé dans cette partie de la République. Les
habitants des campagnes disaient déjà qu'il valait autant avoir
à faire au roi d'Angleterre qu'à un autre. On leur avait per-
suadé que la Convention ne pouvait pas gouverner ni résister
aux ennemis extérieurs de la France. Cette erreur a cessé par
les soins de Roux-Fazillac ^.
Cela ne s'était pas fait sans de nombreuses arrestations
de suspects. Comme on avait amené à Angoulème ceux de
Chinon, le directoire du département, considérant que
tous les établissements nationaux propres à former des
maisons de détention étaient occupés, soit par les sus-
pects du pays, soit par les prisonniers espagnols, — soit
par les chevaux de la nouvelle levée, arrêta le 19 fri-
maire (9 décembre) qu'ils seraient ramenés dans le dépar-
tement d'Indre-et-Loire *.
Le tribunal criminel de la Charente fut chargé de juger
révolutionnairement .
Tous les accusés, il est vrai, ne comparurent pas devant
lui. Plusieurs furent envoyés au tribunal révolutionnaire
de Paris : et pour ceux-là, c'était la mort; d'autres furent
réclamés par ce tribunal, et on n'avait garde de les lui
refuser : « Il nous est doux d'avoir eu cette occasion de
correspondre avec vous, écrivait le comité d'Angoulême
au Comité de sûreté générale, qui l'avait chargé d'une
1. Arch. (Je la Charente, Directoire du département, registre 241, à la
date.
2. Arch. nat., AF II, carton 93 (Charente), à la date.
3. Ibid., carton 170, brumaire, à la date.
4. Archives de la Charente, registre 241, à la date.
168 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
arrestation, et d'avoir donné cette légère preuve d'acti-
vité et de déA'ouement à la sûreté générale * »; d'autres,
originaires de la Charente, figurent, sans la participation
des autorités du pays, sur les listes funèbres du tribunal
révolutionnaire de Paris ou des tribunaux de départe-
ments. Un savant du pays, M. Gigon, qui a pris le soin
louable de les faire connaître, en porte le nombre à
quatre-vingt-treize, dont soixante-huit condamnés à mort
et vingt-cinq à la déportation. Sur ce nombre quarante-neuf
ont été frappés par le tribunal révolutionnaire de Paris,
trente-quatre par les tribunaux de départements ; trois
ont péri dans les massacres de septembre , et une ,
Mme Durfort de Civrac, abbesse de Beaulicu, dans les
fusillades d'Angers.
Nous n'avons à parler ici que des actes du tribunal d'An-
goulème.
L'exposé qu'en présente le livre de M. Gigon sur les
Victimes de la Terreur dans la Charente a été vivement
incriminé par deux hommes qui, en cela, défendaient des
souvenirs de famille : petits-fils, l'un du président, l'autre
de l'accusateur public du tribunal criminel de la Charente
en 1793 ". Ils reprochent à l'auteur de n'avoir point tenu
compte tant de la modération relative de certaines con-
damnations que du nombre des acquittements prononcés
ou des jugements prévenus par des arrêts de non-lieu ;
et pour répondre à ces griefs ce ne serait pas assez do dire
que le livre traite uniquement des Victimes. Oui, le tribunal
criminel d'Angoulème fut relativement modéré ; mais il n'en
a pas moins prononcé des sentences qu'on a le droit de
flétrir. S'il est injuste de faire retomber sur des hommes
honorables le crime de leurs parents, il n'est pas j)lus
admissible que leur honorabilité puisse couvrir leurs
\.('A^on,les Victimes de la Terreur du département de la Charente, p. 128.
2. Lettre de M. Daviaud, juge de paix à Bordeaux, à M. Gigon sur son
livre des victimes de la Terreur dans la Charente (Bibl. nat., Lk*, 1081). —
Réponse aux récits sicr les victimes du département dn la Charente, de
M. le W Gigon, par H. Léridon, avocat (Bilil. iial., LU's lOCl).
CH. XI. — LES DEUX CIIARENTES 169
auteurs contre les sévérités légitimes de riiistoire. Sou-
metlons les faits au jugement du lecteur.
Voici d'abord trois condamnations qu'on peut estimer
modérées, eu égard à ce temps-là, puisqu'elles n'entraî-
nèrent pas la peine de mort.
C'est en premier lieu un tailleur de pierres, Pierre Do-
GNOx, accusé d'avoir dit : « Nous étions plus heureux quand
il y avait un roi, mais il faudra bien y revenir » ; et il avait
pris la cocarde blanche. Le tribunal lui tint compte de
son obscurité et se contenta de lui infliger la déportation
jusqu'à la paix (31 août 1793). Puis deux prêtres, Jean
JuGLART, curé de Bouthiers, âgé de soixante ans (18 bru-
maire, 8 novembre 1793), et Guillaume Jolssin, curé de
Chasseneuil, âgé de soixante-six ans (22 floréal, 11 mai 1794).
Ils étaient dénoncés par les comités révolutionnaires de
leur pays : le premier, pour propos inciviques ; le second,
comme contre-révolutionnaire : on l'accusait d'avoir favo-
risé l'émigration d'un de ses neveux, ce qui ne fut pas
prouvé, et de garder près de lui une nièce qui n'avait
pas de meilleurs sentiments : « On n'a jamais vu leurs
serviteurs se présenter lorsqu'il s'agit du bien de la
chose, le tout pour incivisme qui leur a été inculqué. »
Le premier fut condamné à la déportation commuée en
détention, vu son âge; le second, à la réclusion \
Mais voici des condamnations à mort.
Pierre YicART, dit Manet : celui-là fut jugé dans les formes
ordinaires. On avait voulu l'arrêter comme receleur d'armes
de guerre, parce qu'on avait trouvé chez lui deux mauvais
fusils hors d'état de servir. Il déclara qu'il résisterait; et,
quand on vint pour le prendre, il tira un coup de pistolet,
qui d'ailleurs n'atteignit personne. Il fut condamné comme
un simple assassin (27 vendémiaire, 18 octohre 1793), et,
après le rejet de son pourvoi en cassation, exécuté (9 ni-
vôse, 29 décembre).
1. Arch. nat., BB3. carton 10, à la date, et Gigon, p. 318.
170 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
Un autre, Jean-Hyacinthe EliOxN, huissier à Angoulême,
nous montre par son exemple comment les passions les
plus basses, les plus vils intérêts savaient user des lois
révolutionnaires pour se donner satisfaction.
Il avait du bois à vendre; il s'était rendu chez un paysan
qui lui avait fait des offres, et, dans la conversation, il
avait dit : « Ces affaires de la Vendée ne finiront jamais;
les insurgés y sont aussi nombreux que cette cendre
(montrant celle du foyer) : on s'y fera bûcher. Il vaudrait
mieux traiter; pour cela il faudrait une autorité, un gou-
vernement » ou, selon un tiers survenu dans cette entre-
vue, « un roi ». — Mais on ne s'entendit pas sur le prix
du bois. Le paysan et sa femme, furieux, le traitèrent
d'aristocrate et lui dirent : « ïu le payeras cher. Nous
aurons ton bois à meilleur marché. » Ils le dénoncèrent
au comité révolutionnaire de Cognac, et le procureur
syndic de cette ville porta l'accusation à Ang-oulème. Le
comité révolutionnaire d' Angoulême, qui sans doute con-
naissait Hélion, aurait volontiers laissé tomber la chose;
mais le représentant Ilarmand était là : il voulut assister
à la délibération; et le pauvre huissier, qui avait trop
estimé ses fagots, fut renvoyé devant le tribunal criminel
comme ayant tenu des propos tendant au rélaljlissement
de la royauté. L'instruction mit une autre chose à sa
charge : c'est qu'il aurait dit des décrets de la Conven-
tion : que c'étaient de la barbe de lièvre, des attrape-sots.
Il fut condamné à mort (17 brumaire, 7 novembre 1793 ^)
et exécuté le lendemain. Les excuses hasardées en faveur
des juges, en cette circonstance, par un homme qui avait
connu plusieurs d'entre eux, sont, à vrai dire, une charge
accablante : « Dans ces temps désastreux, la crainte, trop
bien fondée, de passer du siège des juges sur le banc des
accusés, obligea les membres du tribunal à lui appliquer
la peine indiquée par les lois révolutionnaires. Il marcha
d. Arrh. liât., BR;*, carton 10.
cil. XI. — LES DEUX CHARENTES 171
à récliafaud, accompagné des regrets de ceux qui l'y
avaient envoyé et des pleurs de ses concitoyens '. »
Une semaine après (est-ce la présence du commissaire
de la Convention qui se faisait sentir dans le tribunal?), un
pauvre ouvrier tonnelier, Jean Fauvaud, était de même
condamné à mort pour propos inciviques touchant la
Constitution :
Examen fait des pièces, dit l'acte d'accusation, il en résulte
que ledit Fauvaud, non content de ialàmer ceux des citoyens
qui l'avaient acceptée, les aurait menacés qu'ils s'en repenti-
raient, ce qui indiquait évidemment que ledit Fauvaud était
dès lors le complice et l'agent d'une faction qui projetait
d'anéantir la liberté et l'égalité, et rappeler toutes les horreurs
de l'ancien régime; que ces sentiments se sont soutenus dans
le cœur dudit Fauvaud jusqu'audit jour, l*^"" octobre dernier, où
il les avait fait éclater bien plus évidemment encore en provo-
quant expressément le retour de la royauté, puisqu'il se serait
permis de dire aux officiers municipaux de la commune de
Mazcrolle, chargés de faire exécuter la loi relative à la réqui-
sition des jeunes gens de la première classe, et qui lui deman-
daient d'engager son fils à se réunir aux autres jeunes citoyens
pour marcher à la défense de la patrie, « qu'ils étaient des b...,
qu'ils ne voulaient pas de roi, et que puisqu'ils voulaient
la Constitution, ils n'avaient qu'à aller la soutenir : Si vous
aviez voulu nommer un roi, les choses seraient finies; mais
puisque vous ne l'avez pas voulu, mon fils ne partira pas d'ici;
et si vous voulez absolument le faire partir, il faudra le tuer
sur la place » ; menaçant même les officiers municipaux, s'ils
insistaient, d'aller dans sa maison, prendre une serpe ou volant,
pour leur couper les bras *, etc.
Le pauvre tonnelier prétendit qu'il était allé ce jour-là
au chef-lieu de canton accepter la Constitution, qu'il s'y
enivra et qu'il n'a pas l'idée d'avoir tenu, à son retour, les
propos insérés dans le procès-verbal des officiers munici-
paux. Il n'en fut pas moins condamné le 24 brumaire
i. Quenot, Statistique du département de la Charente (1818), p. 325, cité
par M. Gigon, Réponse à M. Leridon et à M. Daviaud (Bibl. nat., Lk*,
1080).
2. Gigon, p. 232.
172 LES REPRESENTANTS EN MISSION
(14 novembre 1793) et exécuté le lendemain sur la place
d'Angoulême.
Ces deux dernières condamnations en huit jours auraient
pu faire croire que le tribunal criminel de la Charente allait
se signaler par des rigueurs. Il n'en fut rien. La condam-
nation du curé de Bouthiers à la déportation pour propos
inciviques avait eu lieu dans l'intervalle (18 brumaire);
celle du curé de Chasseneuil à la réclusion est la seule
qui soit signalée dans cette première moitié de 1794, au
plus fort du règne de la Terreur.
Il est vrai que ce fut surtout en ce temps-là qu'on sup-
pléa à sa justice par la justice plus sûre du tribunal révo-
lutionnaire de Paris ',
C'est le tribunal de Paris qui entretenait la Terreur à
Angoulème : aussi quelle joie à la nouvelle du 9 ther-
midor. L'adresse du directoire à la Convention est sur le
ton du dithyrambe :
Auguste Convention, modèle de gouvernement de l'univers
entier, tu viens donc de prouver encore une fois que tu es
impérissable! Ils ne sont donc plus ces monstres, etc. — 0
Montagne, ô Convention!... Bon peuple de Paris, digne gar-
dien du dépôt sacré de la France, Argus de la montagne
sainte !...
C'est de la Montagne que viennent nos vertus, c'est à la
Montagne qu'en sont dus les produits. Vive la Montagne; vive
la République, voilà notre gloire, voilà la mort que nous por-
tons aux tyrans, que nous faut-il de plus-?
On n'est pas plus platement montagnard!
jXous avons parlé de la Charente-Inférieure, à propos des
guerres de la Vendée ^
1. Sur les aci[uitli'meiits prononrrs par le trihunal ci-imincl de la Cha-
rente, voyez rouvragc cité de M. Léridon. Bien des dénoncialions arri-
vaient encore de la Charente au Comité de salut public en niessidcu- ^Arch.
nat., F" tioT, 24 messidor) : elles n'eurent ])as le lenips d'alinnlir au
tribunal révolutionnaire de Paris.
2. Archives de la Charente, registre du directoire du ilc|»arlement,
fo 16o.
3. \o\. ci-dessus, t. 1, p. 204 et suiv.
cil. XI. — DORDOGNE i73
IT
Dordogne.
Si la Charente-Inférieure était retenue par l'armée
des côtes de la Rochelle dans la sphère de l'aclion
dirigée contre la Vendée, la Dordogne, au contraire,
semblait devoir être fatalement entraînée au mouvement
de Bordeaux. Et d'abord la population était hostile
aux anarchistes de Paris. Les représentants envoyés
dans le département au mois de mars pour la levée des
300 000 hommes, Elle Lacoste et Jean-Bon Saint-André,
en témoignaient par leurs lettres, par leurs actes et par
le rapport qu'ils rédigèrent dans le cours de leur mis-
sion : « nobles, prêtres, parents d'émigTés et autres inci-
viques désarmés, suspects mis en prison ' », etc. « Le
département de la Dordogne, écrivait Elie Lacoste, le
2 avril (il le connaissait bien, étant député du pays), est
celui où il y avait le plus de privilégiés, et d'où il est parti
le plus d'émigrés » ; et en même temps qu'il y formait une
force départementale contre les Vendéens -, il demandait
que l'on créât une légion départementale pour le contenir.
La Dordogne, nonobstant son député montagnard, s'était
donc associée à toutes les manifestations de Bordeaux
avant le 31 mai; il y a, jusqu'aux derniers moments, des
lettres qui s'attaquent aux entreprises du parti dont les
vues étaient démasquées '; et, la révolution accomplie, le
département ne s'y montra pas moins contraire. Irait-il
jusqu'à la combattre avec les Bordelais? La question fut
posée le 22 juin au sein du conseil général, sur un message
de la commission populaire de Bordeaux, et, le surlende-
main, à la requête du procureur général syndic, résolue
1. Arch. nat., AFII, carton 97, dossier n» 30, o et la avril l"93.
2. IbicL, AF II, cartons 97 et 167, à la date.
3. Communes de Montignac et de Gheyssac, 3 juin; Société populaire
de Périgueux, 4 juin, avant que la révolution fût connue. (Arch. nat.,
D XL, carton 19.) Nous renonçons à les reproduire.
174 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
négativement. Périgueiix devint dès lors la base d'opéra-
tions des représentants envoyés pour amener, soit par la
persuasion, soit par la force, la soumission de Bordeaux :
Mathieu et Treilliard, d'abord, puis Baudot, Ysabeau et
Tallien.
La Dordogne échappa donc aux rigueurs qui marquèrent
l'administration de ces derniers commissaires à Bordeaux,
Elle reçut, en la même qualité, deux représentants du pays :
Taillefer, que nous retrouverons dans l'x^veyron, le Lot et
la Lozère; Roux-Fazillac, que nous avons rencontré dans
la Charente. On voit Taillefer prononcer des arrestations,
établir des comités révolutionnaires à Sarlat (21 septembre),
h Belvès (18 brumaire, 8 novembre), etc., et Roux-Fazillac
rivaliser de zèle avec lui '.
Roux-Fazillac, ayant reçu le 3 frimaire (23 novembre)
une lettre qui prolongeait sa mission de quinze jours, pro-
mettait de les bien employer, ajoutant :
Ce n'est pas l'amour du proconsulat qui me fait persister
dans ma première opinion : qu'un député montagnard, dans
chaque département, faisant marcher la révolution sous les
ordres du Comité de salut public, avancerait de plus de six
mois le terme de la révolution -.
Et pour justifler cette parole, comme pour tenir sa pro-
messe, il arrêtait le 10 fi'imaire (30 novembre) qu'il n'y
aurait plus qu'un seul comité révolutionnaire dans chaque
district, « ahn qu'il y eût plus d'ensemble et d'uniformité
dans les mesures révolutionnaires »; le 13, il chargeait ces
comités de procéder à la taxe des riches, en proportion de
leur fortune et de leur incivisme, jusqu'à concurrence d'un
million; le 27, il ordonnait la démolition des châteaux htrts"^.
1. Arch. nat., AF II, 96 et 97, dossiers Taillefer, aux dates; et notamment
à Belvès : » Informé que des ci-devant nobles, des ci-devant prêtres, des
pères, frères, parents et fils d'émigrés ont osé souiller de leur présence
les assemblées du iteuple, et siéger dans les clubs destinés à la pure
sans-culotterie... (carton 97, dossier Taillefer, pièce 8).
2. Ihid., carton 171, frimaire, pièce 33.
3. Ibkl., carton 97, dossier 30, aux dates.
CH. XI. — DORDOGNE I/o
Le 14, il avait annoncé à la Convention deux bonnes prises :
1° celle de dAbsac, brave capitaine d'un régiment dinfan-
terie de marine, transféré de Toulon à Périg-ueux et qu'il
envoyait au Comité de sûreté générale, avec l'espoir fondé
que le Comité le traduirait au tribunal révolutionnaire de
Paris (il périt le 2ï nivôse '); 2° l'arrestation de Valady, un
des proscrits du 31 mai. Comme il était bors la loi, son
ancien collègue crut inutile de l'envoyer à Paris - : il le
traduisit devant le tribunal criminel de la Dordogne, où
nous allons le retrouver.
Après la loi du 14 frimaire, la Dordog-ne subit, comme
les autres départements, les épurations qui la mirent en
harmonie avec rétablissement du gouvernement révolu-
tionnaire. Au nombre des représentants dont elle reçut la
visite, nommons Romme et Lakanal, que l'on y rencontre
tantôt seuls, tantôt ensemble dans les mois de ventôse,
germinal, floréal, prairial et messidor ^.
Les deux conventionnels ne marchèrent pas toujours
d'accord. Romme, en fructidor, appela l'attention du Comité
sur quelques arrêtés de Lakanal, dont il demanda l'annula-
tion, Lakanal, dans son zèle rénovateur, avait imaginé d'en-
voyer, dans les campagnes et dans les habitations urbaines,
« des apôtres de la liberté pour répandre la lumière », et il
avait obligé le maire et l'agent national de Périgueux à
lui donner des renseignements sur les ménages des habi-
tants : sorte diuquisition qui choqua le puritanisme de
Romme ; il en signale les dangers et en constate les fâcheux
résultats (2 fructidor*).
C'est le tribunal criminel jugeant révolutionnairement
qui, dans la Dordogne, avait connu des délits révolution-
naires ^ ; et il eut à juger ainsi dans la première période
1. Voy. Hist. (lu tribunal récolutionnaire de Paris, t. II, p. 355.
2. Voy. sa lettre du 14 frimaire à la Convention, séance du 20 frimaire,
Moniteur du 22 (12 décembre), t. XVIH, p. 640.
3. Arch. nat., AF II, cartons 90 et 97.
4. M((/., carton 179, fructidor, pièce 3.
o. Les actes du tribunal criminel de la Dordo.sne, comme tribunal révo-
176 LES REPRESENTANTS EN MISSION
les crimes les plus communs alors, cmig-ration, résistance
au recrutement. Pour le fait d'émigTation bien constaté, la
loi était sans merci, et le tribunal sans moyen de soustraire
raccusé à la peine : c'est ainsi que le jeune Jacques Cours,
ex-noble, fut condamné le il avril, exécuté le io; René de
Campxiac, arrêté le 11 dans le délai fatal marqué par la loi
du 18 mars, renvoyé à la commission militaire et exécuté
le 18 avril \ Toutefois, lorsqu'il s'agissait non pas d'émi-
gration constante, mais de rapports avec les émigrés, le
tribunal céda plus d'une fois au sentiment qui l'inclinait
à l'indulgence ^
Les émeutes provoquées par la levée des 300 000 hommes
furent assez nombreuses dans le Périgord ; mais le tribunal
n'usa pas généralement de rigueur et osa même en donner
les motifs. Une première émeute avait eu lieu dans la com-
mune de Siorac, district de Belvès.Les jeunes gens avaient
refusé de reconnaître les commissaires envoyés pour lever
le contingent de la commune et de répondre à leur appel.
Ils les menaçaient même de leur faire un mauvais parti, s'ils
lutionnaire, ont été publiés sous ce titre : Le tribunal criminel et révolu-
tionnaire de la Dordorpie sous la Terreur. Documents authentiques classés
et mis en ordre par Iss coinmis greffiers du tribunal civil de Périgueux.
Périgueux, 1880-1881, 2 volumes in-4*. Ce sont les pièces officielles des
procès : dénonciations, interrogatoires, actes d'accusation, jugements,
publiés avec une exactitude scrupuleuse qui en respecte rorlhographe.
la ponctuation, et jusqu'à l'absence de capitales dans les noms propres :
on se trouve comme en présence des originaux. 11 est à regretter que
les auteurs n'aient pas joint aux pièces officielles quelques échantillons
des lettres particulières ou des écrits qui peuvent se trouver dans les
dossiers. Mais, tel qu'il est, ce recueil n'en est pas moins un exemple à
proposer. S'il était suivi dans toutes les cours ou tribunaux de chefs-lieux
de département, nous aurions un tableau complet de la justice révolution-
naire en France.
1. Tribunal criminel de lu Dordogne, t. I, p. "3 et 81.
2. Radcgonde de Marcillag, veuve Desgkoges : argent envoyé à des
émigrés; mais c'était pour faire rentrer ses petits enfants, âgés de moins
de quatorze ans; acquittée, 12 mai 1793. — G. Guilhem Lagondie, corres-
pondance avec des émigrés; envoyé comme malade à l'hôpital, il s'échappa,
mais il fut repris, envoyé au tribunal i*évolutionnaire de Paris, et là,
comme il ne pouvait pas fournir de certificat de résidence pour le temps
de sa fuite, il fui tenu lui-même pour émigré et condamné à mort,
12 messidor. {Ibid., p. 173, et Histoire du tribunal révolutionnaire de Paris,
t. IV, p. 5i.)
CH. XI. — DORDOGNE 177
ne se retiraient pas, et il v eut des violences. Le procès-
verbal de la gendarmerie en faisait le tableau : Les hommes,
les femmes étaient tombés dessus à coups de bâton et à
coups de pierre; « les g-endarmes ont été abîmés, y lisait-
on : un a reçu un coup de pierre dans l'estomac dont le
nez lui en a saigné de suite ' ». La loi du 19 mars était-elle
applicable et fallait-il envoyer les six inculpés à la mort?
Le tribunal criminel considérant :
1° Que la loi du 19 mars dernier, en déclarant que ceux qui
sont ou seront prévenus d'avoir pris part aux révoltes ou
émeutes contre-révolutionnaires, qui ont éclaté ou qui éclate-
raient à l'époque du recrutement dans les différents départe-
ments de la république, sont hors de la loi, en attribuant à ce
sujet une juridiction extraordinaire aux tribunaux criminels
des départements, n'a point indiqué les caractères auxquels
on pourrait distinguer une émeute vraiment contre-révolution-
naire de celles qui ne le seraient pas;
2° Qu'il ne paraît pas possible de présumer que les législa-
teurs aient voulu imposer aux tribunaux criminels l'obligation
de punir toute espèce de révolte ou émeute comme contre-
révolutionnaire, par la seule raison qu'elle avait éclaté à
l'époque ou à l'occasion du recrutement, sans qu'il leur fût
permis d'examiner ni les circonstances de la révolte, ni linten-
tion et l'objet de ceux qui seraient prévenus de l'avoir excitée;
3<^ Qu'il semble résulter de l'ensemble des dispositions de la
loi du 19 mars, que la peine sévère et les mesures extraordi-
naires que les circonstances ont nécessitées, ne doivent s'appli-
quer qu'aux auteurs et complices de ces révoltes qui ont pro-
duit des attroupements armés, dans lesquels on a arboré
l'étendard de la rébellion et qui ont nécessité l'emploi de la
force publique ;
i» Qu'en ne parlant que des révoltes ou émeutes qui auraient
éclaté à l'époque du recrutement, la loi semble avoir suffisam-
ment annoncé qu'elle n'entendait frapper que sur celles qui
auraient évidemment pour objet d'empêcher la levée des trois
cent mille hommes, ordonnée par la loi du 24 février dernier...
S'autorisant de sa propre interprétation, le tribunal éta-
blissait que l'émeute de Siorac ne paraissait pas avoir eu
1. Tribunal criminel de la Dordogne, t. I, p. 2j.
178 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
pour objet d'empêcher la levée du contingent de la com-
mune; que les jeunes gens voulaient seulement procéder
tout seuls; qu'après avoir forcé par des menaces et des
propos indécents les officiers municipaux et les commis-
saires de se retirer, ils avaient adopté le mode de scrutin,
organisé les bureaux, et auraient achevé l'opération, sans
l'attroupement des femmes et des hommes mariés qui ont
assailli à coups de pierres les commissaires du district et
les gendarmes. Le tribunal blâmait les jeunes gens d'avoir
exclu de leur assemblée (bien que la chose se fût faite ainsi
ailleurs) les officiers municipaux; mais il blâmait les offi-
ciers municipaux de n'avoir pas fait au peuple lecture des
articles de la loi qui exigeaient leur présence. Il concluait
donc que la loi du 19 mars ne pouvait pas être appliquée;
que ce serait une injustice atroce. Seulement, considérant
l'irrégularité de la conduite des inculpés et le retard qu'elle
avait causé à la levée du conting-ent, il estimait qu'avant
de prononcer sur eux il y avait lieu de consulter la Con-
vention nationale et de prier les deux commissaires, Elie
Lacoste et Jean-Bon Saint-André, délégués dans la Dor-
dogne et dans le Lot, de joindre leurs instances à celles
des juges pour obtenir une prompte décision (7 avril),
La décision fut favorable et les accusés retrouvèrent
bientôt leur liberté '.
Autre cas de résistance dans la commune de Ilaut-Mon-
travel, district de Mussidan. Un certain Jean Mahoï, son
fils, et trois de ses neveux étaient accusés d'avoir, non seu-
lement refusé d'entrer dans la maison commune où se
faisait le recrutement, mais menacé de tuer ceux qui vou-
draient entrer, et ils s'en étaient allés, tirant deux coups de
fusil et criant Vive le roi! L'instruction commencée contre
eux en fit arrêter trois autres : l'un, Jean Ri:ix, qui, apprenant
qu'on le ferait marcher de force, avait dit : « Si on n'est pas
libre, on n'a donc pas besoin de l'arbre de la liberté »; et
1. Tribunal criminel de la Dordogne, t. I, p. G'.).
eu. XI. — DORDOGNE 179
l'arbre de la liberté avait été tailladé; les deux autres,
Lkdkikr et Noi'VEL, avaient été sig-nalés comme les instiga-
teurs de la résistance. Ajoutez des propos tenus contre les
prêtres constitutionnels et de faux bruits répandus sur une
descente desAng-lais. Ici il y avait eu des armes dans le ras-
semblement; et la loi du 19 mars était formelle. Heureuse-
ment toute la gravité des faits s'évanouit devant les bonnes
dispositions du tribunal. Il y avait eu des armes : mais les
accusés avaient coutume d'en porter; des propos, des cris :
mais il n'était pas sur qu'ils eussent été entendus, et plu-
sieurs des accusés étaient ivres. Ledrier, le principal
instigateur, disait-on, fut acquitté, comme ayant, au con-
traire, cherché à calmer l'émotion populaire. L'accusateur
public lui-même fut sévère pour ces officiers municipaux
et ce procureur de la commune qui, dans leur procès-verbal,
avaient attesté des faits très graves dont ils n'avaient, de
leur propre aveu, aucune connaissance personnelle, des
faits qui étaient démentis par les déclarations des autres
témoins; et le tribunal, acquittant Ledrier, n'indiquait, à
l'égard des autres, les griefs que pour faire ressortir les
excuses *. Il n'y avait donc rien qui caractérisât l'émeute
contre-révolutionnaire, prévue par la loi du 19 mars. Mais
le refus de monter à la maison commune sentait le mépris
des autorités constituées, et l'outrage à l'arbre de la liberté
était un fait constant qui, bien qu'il n'eût pas eu pour cause
1. «. Considérant : l" que l'espèce d'émeute qui a eu lieu ne paraît avoir
ronsislé que dans le refus de monter à la maison commune; 2° qu'il ne
s'agissait point de terminer ce jour-là le recrutement : S" que les prévenus
ne sont venus à cette assemblée avec des armes que par l'habitude qu'ils
avaient d'en porter; 4" que le refus qu'ils ont fait de monter à la maison
commune parait être plutôt l'effet du désir qu'ils avaient de se rassem-
bler sur le grand chemin; o" que ce recrutement s'est en effet terminé
tranquillement deux jours après; 6° que la menace du coup de fusil, le cri
de Vive le roi, après les coups de fusil tirés en l'air, étaient démentis par
les témoins; 1° que les officiers municipaux eux-mêmes ont été forcés de
convenir qu'ils n'avaient aucune connaissance personnelle de ces faits ;
8° qu'il parait que ce procès-verbal a été rédigé par le seul procureur de
la commune et qu'il a été signé de confiance et sur parole par tous les
autres officiers municipaux dont plusieurs n'ont rien vu ni entendu... »
180 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
le recruloment, n'en était pas moins punissable. Toutefois
aucune loi n'ayant déterminé la peine à infliger à un pareil
délit, le tribunal estimait qu'il n'en pouvait prononcer
aucune, et il se bornait à retenir les accusés en arresta-
tion, envoyant à la Convention les pièces qui lui permet-
traient de juger tout à la fois et le délit qu'ils pouvaient
avoir commis et la conduite des officiers municipaux qui
les avaient si témérairement accusés ',
Les officiers municipaux gardèrent-ils leur place? Au
moins il est probable que les accusés recouvrèrent leur
liberté.
11 y eut, à quelques jours de là, une autre affaire à l'oc-
casion du recrutement, qui ne mit en cause que deux
individus, mais se termina moins lie.ureusement : l'un fut
acquitté; l'autre, Léonard Martin dit Bonnij, domestique,
accusé d'avoir colleté le maire, frapjté d'un bâton un
oflicier municipal, tenu des propos incendiaires et entravé
le recrutement, allégua vainement qu'il ne se souvenait de
rien, qu'il était ivre : il fut condamné à mort et exécuté^
(3 mai).
Deux autres affaires de même nature un peu plus tard
eurent une issue moins funeste : dans l'une, la liste de
recrutement avait été arracbée; mais les inculpés avaient
d'eux-mêmes endossé l'uniforme; dans l'autre, l'arbre de
la liberté avait été renversé par des jeunes gens comme
un symbole menteur, puisque, avec ce mode de recrute-
ment dont ils se plaignaient, on n'était pas libre. L'un
des considérants du tribunal eût fait dresser les cbevcux
sur la tête des juges de Paris :
Considérant 4" qu'il n'est pas possible de douter que ces
particuliers, trop peu instruits pour avoir une idée juste des
choses, ont cru que l'arbre de la liberté pouvait être renversé
sans crime par les mêmes mains qui s'étaient employées à le
I. Trihunnl criminel de la Dordogne, p. 83-130.
"2. Ibid., p. lo3.
CIL XI. — DORDOGNE 181
planter, lorsque leur liberté individuelle n'avait pas toute la
latitude dont cet arbre leur paraissait être le signe '.
Et le tribunal acquittait.
Plusieurs mois s'écoulent. Nous arrivons au temps delà
loi des suspects et bientôt à rétablissement du gouvernement
révolutionnaire, et le premier accusé n'est pas un sus-
pect, mais un jug-e de paix fanatique de la révolution. Pour
distinguer do l'aristocratie ses justiciables, il avait imaginé
de leur faire couper les cheveux, et il y procéda par violence
jusqu'à faire arrêter et détenir un de ceux qui s'y refu-
saient. Le tribunal le condamna à six ans de gène (17 no-
vembre 1793 ^). Mais l'influence des représentants en
mission et des comités de surveillance régénérés ne tarda
point à se faire sentir dans les poursuites et jusque dans
les arrêts du tribunal.
C'est d'abord Annet Boussarie, dit Châtenet, accusé tout
à la fois de royalisme et de fédéralisme par le comité de
surveillance de Périgueux. Il regrettait le roi et en souhai-
tait un autre. Il disait que Lyon et Marseille en voulaient
un; que quarante-cinq départements étaient révoltés et
que Lvon seul suffirait pour écraser Paris; que Bordeaux
montait à Périgueux avec 13 000 hommes, etc. Je passe
les termes dont il qualifiait les membres de la Convention
nationale. Il nia en vain tous ces propos : il fut condamné
à mort et exécuté (22 brumaire, 12 novembre 1793 ^); puis
Jean-Augustin Manda vy, ancien conseiller à la cour des
aides de Bordeaux. Il avait été dénoncé par le comité de
surveillance de cette ville pour une lettre particulière où il
déplorait la mort du roi et voyait dans le meurtre de Le
Peletier de Saint-Fargeau un juste châtiment du régicide.
Sur les instances du comité de surveillance de Périgueux,
Roux-Fazillac, le représentant attitré dans la Dordog-ne,
1. Tribunal criminel de la Dordoçine, p. 218.
2. Ibid., p. 223-229 (Jean Aubektie, juge de paix et officier de police du
canton de Lèches).
3. lijid., p. 233-239, et Arch. nat., BB, carton 11.
I8l> LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
l'avait renvoyé devant le tribunal criminel du département
pour y être jugé révolulionnairement. Mandavy n'avoua pas
cette lettre; et il aurait inutilement revendiqué le droit
d'exprimer en toute liberté son opinion dans une corres-
pondance privée. Il fut déclaré complice du grand complot
tendant à faire égorger les représentants du peuple, etc.,
condamné et exécuté le 23 brumaire (io novembre ').
Ce fut un peu après, le do frimaire (5 décembre), que
vint le tour de Valady. Roux-Fazillac, dans sa lettre du
14 frimaire à la Convention, ne se vantait pas sans raison
de l'avoir fait arrêter. Yalady, qui était allé à Caen avec
les principaux Girondins et en était sorti après l'échec du
fédéralisme avec le bataillon du Finistère, s'était séparé
des autres et avait erré dans plui^ieurs départements,
usant d'un passeport au nom de Henri Rideau. Arrêté
dans la commune de Monpon, il crut dépister les recher-
ches en reconnaissant que son passeport était faux et
qu'il s'appelait Jacques Jurquet, professeur au collège de
?savarre; mais il aurait fallu qu'il n'eût affaire qu'aux
municipalités de Monpon ou de Mussidan. Conduit à
Périgueux, il fut reconnu par son collègue Roux-Fazillac.
Il n'avait plus rien à cacher et, dans un troisième inter-
rogatoire, il raconta son odyssée depuis les journées des
31 mai et 2 juin. Renvoyé devant le tribunal criminel de
la Dordogne, comme étant mis hors la loi par le décret
du 28 juillet, il fut condamné et exécuté le jour même
(lo frimaire, 5 décembre). Une lettre qu'il lui fut permis
d'adresser après sa condamnation à une tante témoigne
des sentiments religieux qu'il emporta dans la mort -.
Roux-Fazillac, en faisant connaitre son supplice à la
Convention le 16 frimaire, ajoutait :
J'ai vu avec douleur, à l'occasion de ce jugement, que l'es-
prit républicain n'est pas aussi affermi dans cette commune
1. Arcli. nal., ibid., el Tribunal de la Dordogne, I. I. i>. 243-255.
2. Tribunal révolutionnaire de la Dordogne, t. I, p. 28'J-30C.
CH. XI. — DORDOGNE 183
que je m'en étais flatté. Quoique ce conspirateur ait montré
une grande faiblesse dans son interrogatoire, il a cependant
attendri les spectateurs, et même quelques-uns de ses juges
ont versé des larmes. Je me suis plaint hautement de cette
coupable pusillanimité.
Il terminait sa lettre en disant :
Le mouvement révolutionnaire a besoin d'être ranimé dans
ce pays. A mon départ de Paris, je demandai au ministre de la
guerre d'envoyer ici, pour coopérer avec moi, un capitaine
d'un des bataillons de la Dordogne, c'est le brave sans-culotte
Duroc^ qui, dans le principe de la révolution, faisait trembler
tous les aristocrates de ce département. Il m'a été et m'est
encore de la plus grande utilité '.
Duroc, heureusement, eut d'autres états de services.
Roux-Fazillac dans la lettre du 14, où il disait qu'il rete-
nait à Périgueux Yalady, annonçait qu'il envoyait à Paris
un accusé dont le tribunal révolutionnaire devait faire et
fît bien son affaire (d'Abzac). Quand le délit était contre-
révolutionnaire, c'était en effet la règ-le établie par la loi du
10 mars, et le tribunal de la Dordogne s'y conforma le plus
ordinairement -. Quelquefois cependant, tout en reconnais-
sant la compétence du tribunal révolutionnaire de Paris, les
juges de Périgueux retinrent la cause, si par exemple la
1. Arch. nal., AF II, carton 171. frimaire, pièce 102.
2. Le 2 nivùse, Pierre Laco.mbe et Pierre Pliffé; le IG, Guill. Cheveroche,
dit Fontanellas; Pierre Barrot et Jean Vaton; le 26 floréal. Pichonne
Malairie; le 29, Louis Mey.nard et Jean Fourmer: le i"' prairial. Antoine
Faure. dit Chevalier ; le 15, Jean Saumox et sa femme. — Pierre Pliffé fut
condamné à mort par le tribunal révolutionnaire de Paris, le 29 prairial
(n juin 1794). Voy. Histoire du tribunal révolutionnaire de Paris, t. IV,
p. 210. Louis Meynàrd me parait avoir été confondu à tort par les au-
teurs du Tribunal criminel révolutionnaire de la Dordogne, avec Léonard
Mesnard, dit Dkbois, condamné avec sa sœur Paule Mesnard, veuve Dabret,
par le tribunal'révolulionnaire de Paris, le 29 messidor (17 juillet). Les
deux dossiers n'ont rien de commun. (Voy. Histoire du tribunal révolu-
tionnaire de Paris, t. V, p. 402.) Jean Fourmer, dit Carré, dont les mêmes
auteurs disent n'avoir pas retrouvé la trace, fut acquitté à Paris à cette
même date, 29 messidor {ibid., p. 404); Antoine Faure fut acquitté le
3 fructidor {ibid., p. lo7) ; Jean Saumox, condamné le i'^'' fructidor (18 août)
et sa femme acquittée {ibid., p. 276).
484 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
dénonciation leur paraissait mal fondée : c'est ce qu'ils
firent pour L. Sclafer, prévenu de propos inciviques, et les
considérants, conformes au réquisitoire de l'accusateur
public, sont à noter :
Considérant qu'aucune loi n'a indéfiniment érigé les tribu-
naux criminels ordinaires en tribunaux révolutionnaires; qu'ils
ne peuvent juger que les délits contre-révolutionnaires dont la
connaissance est expressément attribuée par les lois, et qu'au
nombre de ces délits ne se trouvent pas ceux dont Louis Sclafer
est prévenu ;
Le tribunal se reconnaît incompétent pour prononcer sur \v
fond de la dénonciation faite contre ledit Sclafer. Et quoique,
en règle générale, la rigueur des principes semble lui faire un
devoir de renvoyer cette dénonciation et le prévenu au tribu-
nal révolutionnaire établi à Paris, auquel seul il appartient
d'en connaître; considérant néanmoins que, malgré les infor-
mations faites en exécution de son ordonnance du 2 de ce mois,
il n'existe contre le prévenu que les déclarations de ces deux
dénonciateurs qui ne portent même pas sur les mêmes faits...
Le tribunal renvoie la question à l'examen du Comité de
sûreté générale, qui fit mettre L. Sclafer en liberté le
21 germinal (10 avril 1794).
Le tribunal de la Dordogne condamnait pourtant lui-
même à mort pour simple propos. Jacques Murât, dit
Lapei/cherie, était accusé d'avoir dit que les sans-culottes
étaient f , qu'on faisait partir des enfants qui n'étaient
pas en état de porter un fusil ; qu'il y aurait un roi à la
place de celui qui était mort; que les Anglais allaient mar-
clier pour reprendre la Vendée; qu'il y avait encore sept
couronnes contre la France, etc. 11 niait; mais c'était un
domestique de noble : il était au service de la famille La
Roclie-Aymon. On en crut les témoins plus que lui-même.,
et il fut condamné (19 nivôse, 8 janvier 1794).
Si d'ailleurs, en cette matière, le tribunal avait quelques
scrupules, les représentants étaient là pour les lever. Léger
LiMOOKs, curé de Broucliaud, était accusé de s'élre opposé à la
plantation d'un arbre de la liberté en 1789 : ce qu'il ne niait
en. XI. — DORDOGNE 183
pas; d'avoir parlé contre les prêlres assermentés : ce qu'il
niait, étant assermenté lui-même ; de s'être opposé au recru-
tement : il s'était offert pour marcher, lui septième, comme
volontaire, pourvu qu'on lui portât son sac; enfin d'avoir
dit que la contre-révolution était sûre : ce qu'il niait encore,
avouant d'ailleurs qu'il avait pu lire des feuilles du Moni-
teur où l'on parlait des Anglais ou des mouvements de
Bordeaux, de Toulon, de Marseille. Je passe d'autres
propos recueillis par l'accusation et niés par l'accusé.
Pourquoi ne l'avoir pas renvoyé comme d'autres au tri-
bunal révolutionnaire de Paris? Le district d'Excideuil,
qui le poursuivait, faisait remarquer que « s'il était conduit
à Paris, ce serait porter un préjudice considérable à l'agri-
culture, les témoins produits dans l'accusation au nombre
de vingt étant tous agriculteurs, et en conséquence il avait
prijé Lakanal, représentant du peuple et commissaire dans
le département, d'autoriser le tribunal criminel à juger le
prévenu. Ce fut Romnie qui, par un arrêté en date du
22 germinal, lui enjoignit d'y procéder révolutionnai-
rement « en conformité des décrets des 19 et 27 mars 1793 ».
Le tribunal jugea donc l'accusé et, malgré ses dénégations,
l'envoya à l'échafaud (12 floréal, 1" mai ').
Les émigrés appartenaient de plein droit à la justice cri-
minelle. Ils fournirent dans cette nouvelle période plu-
sieurs autres victimes.
Sicaire Boutonmer, domestique de Teyssièrê-Miremont
1. Tribunal de la Dordogne, t. T, p. 481. — En vertu du même arrêté, le
tribunal frappa de la même peine, le 14 floréal (3 avril), Antoine-Nicolas
Lecleuc-Peysiaud, accusé d'avoir outragé un maire et tenu des propos con-
traires au recrutement (tôid., p. o09); le 22 (11 avril), Jean Gamvet, maire
de Chenaux, qui s'était opposé à une réi|uisition de grains pour l'appro-
visionnement de l'armée; le 26 (to avril), François Faroeot, huissier, pour
avoir dit à un acquéreur de biens d'émigrés qu'il le payerait de la guillo-
tine; le 18 prairial (20 juin), une femme Léonarde Evbrard, femme du
gendarme Lavigne, qui était prévenu d'avoir accaparé, même d'avoir
enfoui du blé. Le jury d'accusation avait écarté la circonstance aggra-
vante qui aurait pu la faire condamner à mort, et le tribunal se borna à
lui infliger la peine des suspects, l'emprisonnement jusqu'à la paix
(18 prairial, 6 juin, iôid., p. 149-152),
186 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
fils, avait suivi son maître en voyage dans le cours de
février 1792. Ce voyage se fit par Paris, Strasbourg et
aboutit à Coblentz : Miremont émigrait, son domestique
l'avait suivi jusque-là, à la condition que ce séjour ne se
prolongerait pas. Il revint au bout de trois mois, et, vers
la fin de décembre, il rentrait dans sa commune. Il fut
dénoncé au comité de surveillance de Riberac, mis en
arrestation et traduit devant le tribunal. Il avait émigré;
il était resté en France au mépris de la loi; il n'en était pas
sorti dans le délai fixé par le décret du 2G novembre 1792.
Il fut livré à l'exécuteur pour être mis à mort dans les
vingt-quatre heures (13 germinal, 2 avril 1793 ').
L'émigration de Teyssière-Miremont fils, qui amena la
condamnation de son domestique Boutonnier, avait failli
causer aussi celle de son père et de sa femme. Une excuse
habilement trouvée et humainement reçue les sauva -.
Le tribunal était alors en veine d'indulgence, et, pour
faccusé qui va suivre, il faut le dire, ce n'était pas sans
raison. Un brave paysan de Sorges, district d'Excideuil,
ayant la tête un peu dérangée par la perte d'un procès,
avait écrit sur ses affaires à la Convention, au Ministre de
la justice : ordre du jour; point de réponse. Il eut alors
ridée de s'adresser à un évêque. Un évèque, il n'y en avait
plus en France à son goût. Il allait à Bâle, quand il fut
arrêté à. Belfort : il avait failli émigrer, et il ne s'en cachait
pas :
Mon intention, dit-il dans son interrogatoire, était d'aller
d'abord en Suisse, consulter quelque évêque sur un cas de
conscience qui m'afîectait beaucoup, et si je n'avais pas reçu
une réponse satisfaisante, je me proposais d'aller à Rome con-
sulter le pape.
i. Tribunal cnminel de la Dordogne, t. I, p. 389. — Même sentence le
29 messidor (17 juillet), contre un autre domestique, François Renaud,
sorti de France à la suite de Lafaye, son maître, en octobre l"9l, e( rentré
en juillet 1792. En juillet 1794, il trouva encore des dénonciateurs pour
demander sa tête. Interrogé s'il avait nuelque chose à dire contre les
témoins, il dit (pi'il n'avait rien à leur reprocher.
2. llnd., t. 1, p. 44o.
CH. XI. — DORDOGNE 187
On l'eût volontiers relâché sans jugement; mais il avait
été porté sur la liste des émigrés. L'accusateur public s'en
remit à la sagesse du tribunal, qui le fit mettre en liberté, à
la charge de faire les démarches nécessaires pour se faire
rayer de cette liste de morts (23 germinal, 12 avril 17!)4 ').
En un même jour (9 prairial, 28 mai), le tribunal eut à
juger trois prêtres dans des conditions différentes.
Le premier, Jean Dereix, curé de Saint-Pardoux-de-
Mareil, remplacé pour refus de serment et resté libre, avait
prêté le serment du 14 août; mais l'un ne tenait pas lieu de
l'autre. Il fut arrêté comme ne s'étant pas présenté au
département dans le délai fixé par la loi et condamné, vu
son âge de soixante-neuf ans, à la réclusion perpétuelle.
Le second, Jean Capelle, aurait pu encourir la peine de
mort. Il avait rétracté verbalement son serment le lo août,
et l'administration du district de Mussidan, qui avait reçu
sa rétraction, lui avait dit que la chose était insignifiante
et qu'il pouvait rester chez lui. Plus tard, s'inquiétant de
cette liberté et craig-nant de paraître lié encore par son ser-
ment, il l'avait rétracté par une déclaration écrite et enre-
g-istrée à la municipalité de Monpon, le 29 ventôse. Cette
fois, on l'arrêta sur l'heure; arrêté, il n'avait pu se rendre
auprès de l'administration du département pour être
déporté en exécution de la loi de 30 vendémiaire, ce qui
entraînait la peine de mort. — Le tribunal estima, non sans
raison, que l'administration y était bien pour quelque
chose; que si la double rétractation du prêtre le rendait
doublement coupable, elle prouvait au moins sa bonne
foi; et il se contenta de lui infliger la peine de déporta-
tion, originairement encourue - (9 prairial, 28 mai).
Le troisième, Jean Cherchouly, ancien curé d'Eyzerat,
avait jadis produit des certificats d'infirmité pour échapper
à la déportation. Le fait était constant, mais les certificats
1. Tribunal criminel de la Dordorjne, t. I, p. 443.
2. Ibid., l. II, p. 136-140.
188 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
ne se retrouvaient plus : il fut retenu en prison jusqu'à ce
que la pièce perdue fût valablement renouvelée '.
Une question accessoire fit souvent difficulté. En cas de
refus ou de rétractation du serment, on devait, sous peine
de mort, en faire la déclaration à l'administration départe-
mentale, pour se faire enfermer ou déporter. Mais si l'on
alléguait que la loi n'avait pas été promulguée dans la
commune où l'on résidait, l'excuse était-elle valable? Le
tribunal avait pris l'habitude de suspendre son jugement,
jusqu'à ce que la Convention eût décidé si la loi, même
dans ce cas, était censée connue et la peine applicable ^ Le
14 messidor (2 juillet), sur dix prêtres qu'il eut à juger,
Jean de Gresel, etc., six furent condamnés à la réclusion,
un à la déportation, un autre renvqyé devant l'adminis-
tration départementale pour faire constater son état de
maladie, et deux autres ajournés. Mais, à l'occasion, le tri-
bunal appliquait aussi la loi sans sursis. Le 29 prairial, deux
prêtres furent condamnés à mort : Jean Gaussinel, ancien
curé de Paranquel, et Pierre Peyrot, ancien vicaire de Ville-
franche, district de Belvès : ils avaient rétracté leur serment
ou ne l'avaient prêté qu'avec restriction et ne s'étaient pas
présentés, dans le délai fixé, pour être déportés. Jean
Peyrot, père du dernier, et Jeanne Peyrot, sa sœur, étaient
accusés de l'avoir caché une nuit. Le père avait soixante-
huit ans et était paralysé de la langue. La fille répondit
pour lui comme pour elle. On admit l'excuse qu'ils avaient
ignoré l'arrivée subite du proscrit à la maison. Il y allait
pour eux aussi de la tête, depuis la loi du 22 germinal, et le
tribunal en fit l'application en une autre circonstance, le 3
thermidor. Antoine Lavergxe, prêtre, était condamné à mort
1. Tribunal criminel de là Dordo^ne, t. II, p. 131.
2. C'est ainsi qu'il en usa le 3 ventôse (21 février), pour Jean SonizAC, curé
de Salaignac; le 23 prairial (13 juin), pour J.-Franrois Viald, ancien curé
de Saint-André-de-Double; le 2" messidor, pour Jean Salvagk, ancien
curé {Ibid., t. I, p. 363; t. II, p. 217, 2G'J et 271). Le 1" messidor, pour une
autre question de forme il suspendait aussi son jugement sur Paul Ar-
DiLLER, ancien prêtre {ihid., p. 2io).
en. XI. — DORDOGNE 189
comme réfractaire ; deux femmes coupables de l'avoir caché,
Léonardc Bruneau, femme Di:lokd, et Catherine Delord, sa
iille, ancienne novice de la Visitation, furent frappées de la
même peine, La jeune religieuse tenta vainement de
sauver sa mère en prenant tout sur elle dans son interro-
gatoire. Le même jour, à trois heures après midi, le prêtre
et les deux femmes montèrent ensemble sur l'échafaud.
La révolution du 9 thermidor ne changea rien en ce qui
touchait les prêtres réfractaires. Le 17 (4 août), deux prê-
tres, Antoine Delpy, ancien curé de La Chapelle-Auba-
reil, et François Dartensec, ancien curé de Saint-Séverin-
d'Estissac, deux vieillards, que leur âge, leurs infirmités
auraient du faire épargner, en fournirent encore la preuve \
Il n'y eut plus d'autre condamnation à mort. C'était
assez. Dans le cours de cette période révolutionnaire, le tri-
bunal n'avait pas prononcé moins de trente-quatre con-
damnations capitales, savoir : vingt prêtres réfractaires
(c'est la plus riche clientèle de cette justice), deux femmes
qui avaient reçu l'un d'eux, quatre émigrés et six ou huit
autres contre-révolutionnaires.
Disons pourtant à la décharge du tribunal de la Dor-
dogne que, surtout en matière d'attroupements, comme
on Fa vu déjà, ou de propos contre-révolutionnaires, il pro-
nonça un grand nombre d'acquittements ou même d'arrêts
de non-lieu '. Ni le président d'Alby ni même l'accusateur
public Debregeas ne paraissaient enclins à la rigueur.
1. Tribunal criminel de la Dordogne, t. II, p. 314-318.
2. En voici des exemples : 28 brumaire (18 novembre 1793), Jean Dljarric,
qui avait tenu des propos conlre-révolulionnaires en étal d'ivresse^
déclaré convaincu, mais sans intention crïm\ne\\& [Tribunal criminel de la
Dordof/ne, t. I, p. 260). — 1 frimaire (27 novembre), Jean de iMalet, accusé
de propos contre la Convention et contre les assignats : dénonciation
reconnue fausse. Les deux dénonciateurs furent condamnés à 500 livres
de dommages-intérêts et renvoyés au tribunal du district d'Excideuil,
comme soupçonnés d'avoir suborné les témoins ((iic/., p. 279). — 16 frimaire,
Jean BoumÉ, Antoine Chanïegreil et Simon Garrigue, accusés de propos
en faveur du rétablissement de la royauté : non convaincus, mais Bounié,
retenu comme suspect {ibid., p. 284). — 22 germinal, J. Bernard; 23, Pierre
Ra vidât; 13 floréal, Pierre Gauthier; 19, femme Dflbos et Louis Delbos;
190 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
Romme lui-même, qui avait fait mettre en jugement plus
d'une personne, se donna, après le 9 termidor, la satisfac-
tion de faire mettre, par arrêté ', en liberté Charles Yivie,
qui en état d'ivresse avait crié : Vive le Roi!
21, P. Darïenset; 18 prairial, A. Laroque, etc. (Ibid., p. 401, 417, 489, 525,
563, et t. Il, p. m, etc. — Se garder des concordances de ce livre, si
estimable d'ailleurs, entre les deux calendriers.)
1. I6ic/., t. II, p. 303-308. A propos des troubles de Sorges, il fit mettre des
agriculteurs en liberté (Arch. nat., AF II, 97, 25 messidor).
CHAPITRE XII
GIRONDE
I
Bordeaux jusqu'à la loi du 14 frimaire (4 déc. 1793)
Le département de la Gironde, qui avait donné de si
bonne heure son attention aux dangers de la Convention
dans Paris et s'était associé à la pensée de' former une
garde départemental e]'pour la défendre, n'avait pas laissé
que de montrer du zèle pour concourir à la levée des
300 000 hommes en vue de la défense du territoire : les
lettres des représentants Garrau et Paganel, en mars et
avril, en faisaient foi ^ et le représentant Féraud, qui
vint après eux au mois de mai, témoignait encore que
Bordeaux saurait se suffire avec sa g-arde nationale ,
dont il faisait le plus grand éloge. La ville de Bordeaux
n'avait pas seulement fait son devoir dans la levée des
300000 hommes; elle avait fourni dos bataillons de volon-
taires à l'armée des côtes de la Rochelle contre les Ven-
déens; et Biron en parlait comme des meilleurs de son
1. 22 mars, proclamation de Garrau et Paganel pour voler aux armes
6 avril, leur visite à Bordeaux; 17 avril, à Libourne; 20 avril, compte de
leurs opérations (Arch. nat., AF II, 167, mars et avril, aux dates). — Cf. le
compte que Féraud a rendu de son voyage de Paris à Bordeaux {ibid.,
mai, pièce 31.) Nous renverrons souvent pour Bordeaux à l'excellent livre
de M. Vivie, Histoire de la Terreur à Bordeaux, 2 vol. in-S".
192 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
armée '. Même après le 31 mai, quand elle résolut de com-
ballre la révolution nouvelle par la force, elle les y main-
tint, ne voulant point paraître déserter la cause de la
République; mais les représentants, envoyés alors à Bor-
deaux, purent se convaincre que les Bordelais ne voyaient
pas le salut de la République dans ce triomphe des pros-
cripteurs. J'ai dit ailleurs comment le chef-lieu de la
Gironde avait tenté d'organiser et d'étendre la résistance
dans le Midi, en se concertant avec Lyon, Toulouse,
Nîmes et Marseille; l'échec des représentants Mathieu et
Treilhard, les nouvelles tentatives et la retraite forcée des
représentants Baudot et Ysabeau ^, jusqu'au jour oi'i ce
dernier et son nouveau collègue Tallien, tous deux chargés
d'exécuter les décrets de la Convention contre ces rebelles,
amenèrent, la famine aidant, les sections à capituler et
rentrèrent dans la ville par une brèche ouverte comme
dans une place forcée (25 du 1" mois, 16 octobre 1793 ^).
L'installation d'une municipalité nouvelle sous le maire
Bertrand, ce qu'on appela la révolution du 18 septembre,
et les premiers actes de cette municipalité (recherche des
suspects, arrestation des plus compromis) leur avaient
frayé la voie \
1. Voy. ci-dessus, t. I, p. 125. Une lettre d'un Bordelais à un habitant de
Montpellier (Bordeaux, 10 juillet), lettre interceptée sans doute, donne de
curieux détails sur l'état des esprits à Bordeaux. L'auteur, un peu scep-
tique sur le chapitre de la résistance, cite les vers de La Fontaine :
Ne faut-il que dclibcrer, etc.,
et parle du peu d'ardeur à s'enrôler, et de la retraite des bataillons de
Vendée : « Nous avons fait l'impossible pour les retenir à ce poste, etc.
(Arch. nat., AF U, 183, Juillet, pièce 26.)
2. Voy. la lettre de Tallion (Périgueux, 7 septembre). Arch. nat., AF II,
septembre, pièce '32, et de Baudot et Ysabeau (La Réole, 14 septembre),
ibid., pièce r)S4.
3. Voy. la Révolution du 31 mai et le fédéralisme en 1793. t. II, p. Co-100.
4. Voy. ce que Desfieux rapportait aux Jacobins de Paris des nouvelles
de Bordeaux dès le 18 septembre (Moniteur du 2'J, t. XVII, p. 702) et les
premiers actes de la nouvelle municipalité; sa délibération du 20 sep-
tembre pour l'exécution du décret du (i août, communiquée par Hérault-
Séchelles à la Convention dans la séance du 27 septembre {Moniteur du 29,
ihid., p. 760); enfin la lettre d'Ysabeau (La Réole, 8 octobre), annonçant
l'arrestation du déiiulé Duchàtel et de Marcliena {ihid., t. XVIIL p. 126,
cil. XII. — GIRONDE 193
Les deux représentants n'étaient pas restés inactifs : ils
allaient dans les villes d'alentour, même dans les départe-
ments voisins, destituant les autorités, dissolvant et recom-
posant les sociétés populaires ' , ne croyant pas même à
cette « révolution » du 18 septembre à Bordeaux, tant
qu'elle ne leur avait pas donné de plus sûrs gages : « Nous
sommes ici dans une ville patriote, écrivait ïallien de la
Réole, nous courons tout le département et nous extirpons
les g"ermes du fédéralisme ^ ».
Le jour venu, pour rendre leur entrée plus solennelle
et plus terrible, ils avaient mandé de Toulouse leurs deux
collègues Baudot et Cliaudron-Roussau. Ils inaug-urèrent
leur proconsulat par plusieurs arrêtés signés des quatre.
Par un premier, ils ordonnaient le désarmement général;
ils effaçaient de la carte de France le nom proscrit de la
Gironde : à la sollicitation des montagnards du pays qui
ne voulaient pas être appelé girondins, ils donnaient au
département le nom de Bec-d'Ambès (18 octobre). Par un
autre arrêté, ils déclaraient le gouvernement de la ville
de Bordeaux provisoirement militaire : en conséquence,
aux troupes à la tête desquelles ils étaient entrés dans la
et Arch. nat., AFII, carton 109, octobre, pièce 113). « Un fait assez cu-
rieux, disent les représentants en annonçant leur envoi à Paris (la Réole,
11 octobre), c'est que tous ces messieurs les ex-députés et les états-ma-
jors de ^Vimphen et d'autres sont entrés dans la cavalerie bordelaise, qui
demande à marcher sur la Vendée. Les bonnes gens crient contre nous,
parce que nous suspendons la marche de cette brillante jeunesse. Nous
ne sommes pas obligés de dire nos raisons, mais nous aurons les che-
vaux harnachés et montés par de braves sans-culottes. Quant aux
hommes, nous vous les adresserons comme ceux-ci. >> Signé : Ysabeau,
Garrau, Tallien (ibid., pièce 143).
1. Lettre de Tallien (Lescar, 27 septembre), lue dans la séance du 30,
Moniteur du 4 octobre, t. XVIII, p. 28, et Arch. nat., AFII, carton 107,
dossiers 22 et 23, et carton 169, octobre, pièce 140 (envoi de la collection
de ses arrêtés) : « Dictricts, municipalités, tribunaux, tout était gangrené
de royalistes, de fédéralistes et de partisans de la commission populaire.
Je les ai destitués, fait mettre en état d'arrestation et remplacer par de
vrais sans-culotles. Je ne me suis pas borné à aller dans les villes, j^i
parcouru les campagnes, j'ai été visité les châteaux. J'en ai enlevé les
armes, fait brûler et démolir tout ce qui rappelait la féodalité... »
2. Lettre du 9 octobre, lue dans la commune de Paris, le 23 du
1er mois (13 octobre), Moniteur du 2o (5 octobre), i/jid., p. 131.
II. — 13
194 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
ville, ils adjoignirent un bataillon de sans-culottes borde-
lais, clioisis tant par les sections que par le club national,
et ils en faisaient une armée révolutionnaire, sous les
ordres du général Brune, — Brune qui, après de tout
autres services, devait avoir une si triste fin.
Le même arrêté portait :
Art. 9. 11 sera sans délai nommé par les représentants du
peuple une commission militaire, composée de sept membres,
chargés de reconnaître l'identité des personnes mises hors la
loi par les divers décrets de la Convention nationale, et de les
faire exécuter dans les vingt-quatre heures, ainsi que tous les
émigrés rentrés sur le territoire de la République et les prêtres
qui ne se sont pas soumis à la loi de déportation.
Art. 10. Tous les gens suspects seront mis en état d'arresta-
tion ; les prévenus de conspiration seront traduits devant les
tribunaux compétents '.
Les représentants qui avaient signé cet arrêté écrivaient
trois jours après à la Convention (21 octobre) :
Le désarmement... s'exécute aujourd'hui avec un zèle in-
croyable et donnera des armes superbes et en grande quan-
tité à nos chers sans-culottes. 11 y a des fusils garnis en or.
L'or ira à la Monnaie, le fusil aux volontaires et les fédéra-
listes à la guillotine, par jugement de la commission que nous
avons instituée -.
La Commission, org-ane d'un gouvernement militaire,
ne pouvait être que militaire. Un arrêté spécial de ce jour
même (21 octobre), constituant ses pouvoirs, la chargeait
expressément :
1° De reconnaître l'identité des personnes mises hors la loi,
avec celles actuellement en état d'arrestation, et de les faire
exécuter sur-le-champ;
2° De juger, défniitivement et en dernier ressort, tous les
1. Voy. l'arrèlé entier en 2\ arliclos. donné par M. Vivie, Histoire de la
Terreur à Bordeaur. l. II, p. 6-9. — Cf. Fahro de La Benodièrc, la Justice
révolutionnaire h Bordeau-r. p. 27 et suiv.
2. Lue dans la séance du 5 dn 2" mois (2t> oeloi)re). Moniteur dn "■
t. XVIII, p. 21.3.
en. XII. — GIRONDE 495
prévenus de conspiration contre l'unité et Tindivisibilité de la
République ;
3° De juger tous les émigrés rentrés sur le territoire de la
République, ainsi que les prêtres qui ne se seraient pas soumis
à la loi de la déportation ;
4" Déjuger tous ceux (jui, par leurs discours ou leurs écrits,
avaient provoqué ou provoqueraient par la suite le rétablisse-
ment de la royauté et la dissolution de l'Etat;
5° De connaître de toutes les contraventions et d'appliquer
les peines portées par les divers décrets de la Convention
nationale relatifs aux étrangers, à la prohibition des marchan-
dises anglaises et à l'accaparement;
6° De poursuivre tous les fonctionnaires publics qui, chargés
du maniement des deniers du peuple, les auraient dilapidés;
7" Et, enfin, de connaître de toutes les affaires qui leur
seraient renvoyées par les représentants du peuple '.
Elle pouvait donc servir à tout. Les membres que les
représentants nommèrent, avec le concours de Peyrcnd
d'Herval, moine défroqué, leur secrétaire, furent :
Jean-Charles Parmi:nth:k, comédien;
Antoine Margaiué, marchand;
François Gautier-Giffey, greffier en chef de la police
correctionnelle;
Jean Rey, capitaine au 19'' régiment des chasseurs;
Jean-Baptiste Lacombe, instituteur;
Jacques Morel, docteur;
Guillaume Barsac, commis-marchand ^
Commission militaire! et parmi les sept un seul mili-
taire, le capitaine Rey. Mais on savait y remédier : les
grades d'adjudants généraux, etc., leur furent donnés à
pleines mains, pour leur permettre de soutenir leur titre
et leur état. On a pu remarquer que dans ce tribunal il
n'y avait point de jurés. Notons de plus qu'il n'y avait
pas d'accusateur public. C'est le président qui faisait
tout, arrêtant, accusant, condamnant.
1. Vivie, ibid., p. M.
2. La Benodière, ibid., p. 30.
196 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
Ce président fut Lacombe, et il convient de dire d'abord
quelques mots de sa personne.
Lacombe, instituteur public à Toulouse, sa ville natale,
marié et pauvre, était venu avec sa femme cliercber for-
tune à Bordeaux. Il y commit des escroqueries qui, un
jour, le firent mener devant un officier municipal, JVIarti-
gnac (père du ministre de la Restauration); il s'ensuivit
un emprisonnement temporaire et une condamnation à
restituer : ce que Lacombe n'oublia point. La Révolution
venue, sa place était naturellement parmi les plus ardents,
et il réussit dans les clubs par sa faconde : mais il alla
trop loin pour Bordeaux en 1792. Il avait attaqué le minis-
tère girondin, applaudi aux journées de Septembre, accusé
de modérantisme la société des amis de la Liberté et de
l'Égalité, où il avait réussi à se faire admettre : on l'en
exclut. Au commencement de 1793, il alla ouvrir une
école à Sainte-Foy, où il se lia avec les démagogues, et
ce fut là que Tallien le connut, dans les excursions qu'il
lit autour de Bordeaux avant d'y entrer. Lacombe l'y pré-
céda; il y prit la tête du mouvement révolutionnaire et
fut proclamé dans les clul)s l'ennemi le plus inflexible de
l'aristocratie et du fédéralisme. Quand les représentants
furent dans Bordeaux, quand ils instituèrent la commis-
sion militaire, il était tout désigné pour en être, et la
faveur de Tallien l'en fit nommer président.
Dès le lendemain de leur entrée terrifiante (27 du 1 '■'" mois,
18 octobre), Baudot et Chaudron-Roussau avaient écrit à
la Convention qu'ils quittaient Bordeaux désormais, pour
revenir à Toulouse, alin de combattre l'insurrection de
l'Aveyron et de la Lozère. Ils y restèrent pourtant quelques
jours encore, comme le prouvent les actes qu'ils ont signés;
mais le 12 brumaire (2 novembre) on retrouve Baudot lui-
même à la Convention, rendant com[)le de la révolution
accomplie dans la ville et des premières opérations de la
commission militaire*.
1. Moniteur du Vi brumaire (3 novembre 17113), |. XVIH, p. 324.
CH. XII. — GIRONDE 197
C'était Ysabeau et Tallien qui, reprenant leur rôle,
avaient procédé à son installation (2 du 2^ mois, 23 octobre).
La commission s'était réunie dans le lieu qui lui était
provisoirement assigné rue Montbazon *, les juges revêtus
de leur costume de généraux, d'adjudants généraux, de
capitaines, selon leur grade de circonstance. Quand les
deux représentants arrivèrent, tous ces personnages leur
cédèrent la place au bureau et les représentants prirent
la parole pour faire connaître au peuple le caractère du
tribunal et recommander aux juges l'observation de la
justice.
Puis Lacombe, se levant à son tour, montra comment il
l'entendait :
Le sang de nos frères versé par torrent depuis le commen-
cement de la Révolution, dit-il, demande vengeance- Ses cris
ont été enfin entendus. La loi va frapper les coupables. Peuple,
et vous, représentants du peuple, comptez sur notre justice...
Si, dans cette commission, il se trouvait un être assez lâche pour
ne pas condamner son père à mort, s'il était coupable, que le
perfide tombe lui-même sous le glaive de la loi!
Pus fort que Brutus !et, séance tenante, les représentants
étant sortis, on fait amener une première victime : Pierre
Lavau-Gayon ^, ancien chef de l'administration de la marine
à Bordeaux, l'un des trois dont la Convention demandait la
tète avant toute question d'amnistie ^ Il avait fait partie de
la commission populaire de salut public. On l'avait envové
à Marseille pour établir un concert entre les habitants
des deux villes en vue d'atTranchir la Convention asser-
vie. On l'accusait d'avoir voulu livrer le port de Toulon.
1. Dans la jxrande salle alTectée jusqu'à ces derniers temps à la Faculté
des lettres. Vivie, t. II, p. 16.
2. C'est ainsi qu'il signe.
3. Les jugements qui vont suivre se retrouvent dans les registres de la
Commission militaire conservés au grelTe de la cour d'appel de Bor-
deaux. Le greffe possède en outre le plus grand nombre des dossiers
des accusés, classés par ordre alphabétique. Il y a là, au nombre des
pièces officielles, des interrogatoires auxquels nous aurons à faire plus
d'un emprunt.
198 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
Toute réplique lui fut interdite, et son identité étant con-
statée il fut envoyé à la mort au milieu des vociférations
de la foule \ Dans un discours à la Convention, Baudot aime
à le sig-naler parmi les premières victimes du tribunal
qu'il avait contribué à établir : « Le traître, Finfàme
Lavauguyon, ce scélérat qui a opéré la contre-révolution
à Toulon, a péri sur Técliafaud -. »
Il en cite un autre dont le supplice devait toucher plus
particulièrement la Convention, le député Biroteau, Rous-
sillonnais de naissance, girondin de parti, un des proscrits
du 31 mai. Il s'était soustrait à la garde de ses gendarmes,
et réfugié d'abord à Lyon, puis à Bordeaux, où il rencontra
Girey-Dupré, jeune journaliste lié à la cause de la Gironde
et récemment venu de Caen. Ils cliercjièrent vainement à
se couvrir de faux noms. Conduits devant Tallien, ils furent,
par deux voies différentes, dirigés vers la même fin : Biro-
teau renvoyé devant la commission militaire et Girey-Dupré
réservé pour Paris ^ Biroteau, devant ce tribunal, objecta
que, membre de la Convention, il ne pouvait a^oir pour
juge une commission nommée par des délégués des repré-
sentants du peuple, mais Lacombe lui répliqua :
Yous pouvez d'autant plus être jugé par la commission
militaire, qu'étant mis hors la loi, chaque citoyen a le droit
de vous brûler la cervelle.
Que répondre à cet arg-ument?
Biroteau avait dit à Tallien : « Je sais que la guillotine
m'attend, elle ne vous eût pas manqué, non plus qu'cà tous
les partisans de la Montagne, si nous avions été les plus
forts. »
Parole de défi, dont on ne manqua point de s'emparer ;
1. Vivie, t. II, p. 19.
2. Moniteur un 3 novembre. I. XVIII, j). 32i. La f-'iiillolino ét.til dressée
l)lare Nationale, aujourd'hui place (iambelta.
3. Lellre d'Ysaheau et de Baudol à la Convention, troisième jour du
(leuxiènic mois, lue dans la séance du ' brumaire. Moniteur du 8 (2'J oc-
tobre 1793), t. XVlIi, p. 283.
CH. XII. — GIRONDE 199
« Est-ce par humanité, lui dit Lacombe, que vous auriez
fait massacrer tous les législateurs montagnards et tous leurs
partisans, si votre parti conspirateur eût triomphé?
— Nous n'aurions fait alors que ce que vous faites *. »
Son jugement était fort simple. Il ne s'agissait que de
constater son identité. Il monta d'un pas ferme à l'écha-
faud. Comme on criait et qu'on le pressait de crier lui-même
Vive la république: « Quel peuple, dit-il, pour une républi-
que! » et il reçut le coup mortel. Baudot, dans son discours,
se fait un titre particulier de cette capture :
Une exécution remarquable, dit-il à la Convention, est celle
de l'ex-député Biroteau. que nous avons pris sur le vaisseau le
Corsaire, sur lequel il se préparait à faire une expédition au
profit de la République. Vous sentez combien ses intérêts
eussent été en bonnes mains! Il a fait un aveu bien précieux
en convenant que, s'ils eussent été vainqueurs, ils nous auraient
fait guillotinera
La commission militaire, dès ses débuts, avait donc donné
assez de gages à la Terreur pour que le Comité do salut
public lui laissât le soin de châtier les rebelles. Huit des
membres de la commission populaire de Bordeaux avaient
été amenés à Paris, et le rapport fait par un des chefs de
l'escorte sur ce tranfèrement montre avec quelle brutalité
on traitait ces hommes, déjà marqués pour la guillotine ^.
Baudot, au risque de redoubler leurs tortures, demanda
qu'on les renvoyât à Bordeaux, oii leur exécution ferait plus
d^effet ; mais trois avaient déjà été guillotinés ce jour mème^ :
c'est ce qu'objecta une interruption de Thuriot. Un décret
fut rendu pour les cinq autres (2 novembre) % et ne parait
1. Procès-verbal d'arrestation de Biroteau et Girey-Dupré {à Bordeaux),
Bibl. Nat.. L= 38, n» 602, p. 9.
2. Séance du 12 brumaire, Moniteur du 13 (3 novembre 1*93}. t. XVIII,
p. 324.
3. Voyez-le dans Vivie, t. II, p. 26, 27.
4. Lemoine fils, Wormeselle et Lacombe-Puyguereau. 12 brumaire (2 no-
vembre n93).
5. Séance du 12 brumaire (2 novembre), Moniteur du 13.
200 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
pas avoir été mis à exécution '. Ce ne fut pas la faute de
Baudot. II allait partout, vantant le rétablissement de l'ordre
républicain à Bordeaux et l'énergie révolutionnaire dé-
ployée après lui par les deux collègues qu'il y avait laissés.
Ainsi, le lendemain, il disait aux Jacobins :
Maintenant, il est à Bordeaux une commission militaire qui
juge les délits contre la nation. Tout s'y fait militairement et
le gouvernement ne va qu'à coups de sabre et de guillotine :
c'est la dernière ressource qu'on a trouvée contre les aristo-
crates encroûtés de ce pays-là; il a bien fallu la faire valoir.
Ils tremblent maintenant, ils fuient, ils se cacbent. Tous leurs
etïorts seront vains; tous éprouveront le sort qui est réservé
aux traîtres.
Et, après avoir reproduit les détails qu'il avait donnés la
veille à la Convention :
La République est sauvée, si on continue sur le pied où nous
avons mis les choses dans le Midi. Tallien et Ysabeau ont trop
bien commencé pour rétrograder maintenant, continuez-leur
votre confiance -.
Les arrestations se succédaient et les exécutions aussi.
Avec le décret du 6 août, la matière était abondante. En
un même jour, 25 octobre, la commission frappait un prêtre
nommé Dumontet, demeuré fidèle à ses devoirs et tenu par
conséquent pour conspirateur ^, et l'ancien maire Saige. Le
rôle de Saige avait été parfaitement mesuré dans la crise
traversée par la ville. Mais Baudot a dit le vrai mot de
son jugement dans le même discours à la Convention
cité plus haut :
Nous avons fait punir aussi le maire de Bordeaux, homme
riche de dix viillions et fécond en ressources d'esprit, et que
1. Vivie, t. H. p. 41.
2. Moniteut' du 10 brumaire (0 novembre 1T9:!). l- XIX. p. 343. — Il
parlait, lui, investi d'une mission nouvelle pour Slrasbour;,'. Baudot est le
conventionnel si souvent rilé par .M. E. Quinet, à ip'' •' '» laissé ses mé-
moires.
3. 11 n'était même i»as tenu au serment, n'étanl jias foneliounairc.
cil. XII. — GIROiNDE 201
ceux des habitants qui n'étaient pas sans-culottes avaient fait
un dieu '.
Le lendemain 2G octobre, c'était le tour de Marandon,
rédacteur du Courrier de la Gironde, poète aussi, fort lancé
dans le monde et compromis au premier chef dans le mou-
vement bordelais. S'il est vrai, ce qui n'est pas prouvé d'ail-
leurs, qu'il ait tenté de se sauver en dénonçant, sous leur dé-
guisement, Giret-Dupré et Biroteau, cela ne lui servit guère.
Il avait été, comme Lavau-Gayon, mis hors la loi, et il avait
mérité, il fautle dire, cette proscription spéciale dont la Con-
vention l'avait frappé, par l'énergie de sa propagande dans
le Gers contre les auteurs du 31 mai^ A l'audience, sa con-
tenance ne fut pas indigne de son rôle. Si Lacombe croyait
lintimider, il y perdit sa peine; mais peut-être se plaisait-
il à le tenir suspendu comme par un fil à la yÏQ. Pour
rompre ce fil, il suffisait de constater son identité.
Il y avait alors à Bordeaux, avec les commissaires de la
Convention, un agent du ministère des affaires étrangères,
un explorateur ^noimaé Desgranges. Il n'y était pas àl'insu
des représentants, il leur avait fait sa visite (3 du 2'= mois,
24 octobre) :
J"ai cru qu'il était de mon devoir de me présenter aux repré-
sentants du peuple en mission dans le département. Je leur ai
fait part de celle dont vous m'aviez chargé et ils en ont paru
satisfaits *.
1. Séance du 12 brumaire, Moniteur du 13 (3 novembre 1793), t. XVIII,
p. 324. Ysabeau et Tallien, dans leur lettre au Comité de salut public (Bor-
deaux, 8 brumaire), ne manquent pas d'insister sur cette bonne fortune :
<i Le Capet de Bordeaux, le maire Saige a expié, il y a deux jours, sur
l'échafaud les forfaits nombreux dont il s'était rendu coupable; sa mère
vient de mourir aujourd'hui. Cette mort rend la nation propriétaire de
plus de dix millions de biens. Voilà de quoi payer les frais de la révo-
lution bordelaise et procurer du pain au peuple à bon marché. Aous ne
négligeons pas pour cela les saignées pécuniaires à faire aux riches, aux
accapareurs, aux fédéralistes... Le résultat de nos opérations sera plusieurs
millions acquis à la nation. » (Arch. nat., AF II, carton 170, brumaire,
pièce 38.)
2. Moniteur du 24 octobre, t. XVIII, p. 208.
3. Desgranges au Ministère des affaires étrangères. Arch. du Ministère
des affaires étrangères, France, reg. 332, f» 55.
202 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
Ses renseignemenls du reste n'étaient pas de nature à
contredire ceux des conventionnels; il écrivait le 12 bru-
maire (2 novembre) :
Le club national, stimulé par de vrays républicains, sur-
tout par les représentants du peuple Ysabeau et Tallieu, fait
des merveilles '.
Il ne pouvait négliger la commission militaire :
Le tribunal militaire va grand train :
Et il rendait compte aussi des exécutions :
J'ai assisté à l'exécution de Lavaugayon, il est mort avec fer-
meté. Cette exécution a été faite sur la place Nationale, dont
un a ùté les chaînes qui la déshonoraient,
La guillotine lui faisait donc plus d'honneur! — Il fut
issi témoin des
et de Marandon
aussi témoin des derniers moments de l'ancien maire Saige
L'exécution du maire Saige, qui était très aimé du peuple
pour les bienfaits qu'il répandait sur lui, a vivement affligé,
mais aucun murmure coupable ne s'est fait entendre. Maran-
don, l'un des principaux meneurs de la ville, s'il en fut jamais,
a été jugé et mis à mort dimanche (je fausse, c'est avant-hier
que je veux dire, car les dimanches sont à tous les diables) :
pour ce Marandon la joie a été grande parmi le peuple. Il est
allé à la mort en chantant et en dansant; on citait cela comme
une preuve de courage : je puis vous assurer qu'il est mort
fou -.
Voilà un témoin oculaire qui au moins ne rapporte pas
cette étrang-e tenue à l'ivresse.
Ysabeau et Tallien n'auraient pas été fâchés de prendre
quelques mesures qui relevassent le commerce dans Bor-
1. Arch. du Min. des Aiïaires étrangères, France, reg. 332, f» 198.
2. Desgranges à Ysabeau, secrétaire général du Ministère des alTaires
étrangères, frère du représentant, ibid. Le 8 frimaire (28 novembre), à
propos de la fermeture des églises, il ose dire : « 11 me semble que la
lerreiir plus que la conviction intime détermine beaucoup de monde à
approuver ces mesures extrêmes. » [IbicL, reg. 321, f» 211.)
CH. XII. — GIRONDE 203
deaux, mais ils étaient un peu sous l'influence de Peyrend
d'Herval, leur secrétaire, qui était l'àme de la Terreur et
croyait que Ton n'y pouvait rien faire sans moyens violents.
On continuait de renvoyer assez arbitrairement, soit de-
vant la commission militaire, soit devant le tribunal révo-
lutionnaire de Paris. On avait renvoyé Biroteau devant la
commission, on envoya à Paris Cussy, qui se trouvait dans
le même cas, et n'y gagna que le voyage. La commission
appliquait le code révolutionnaire dans toute sa rigueur :
le 8 brumaire (29 octobre), JXicolas-Abel Villeneuve, com-
mis négociant, était condamné à mort pour aristocratie ';
mais elle acquittait aussi quelquefois, et, quand elle condam-
nait, ce n'était pas toujours à la mort, témoin cet artisan,
Jean-Gabriel Lalanne, condamné ce même jour (29 octo-
bre) à six ans de fers et à l'exposition avec cet écri-
teau : Partisan de la commission j)opulaire et de la force
départementale-. La Terreur dans Bordeaux eut du reste un
caractère particulier. Elle avait devant elle des riches bien
plus que des nobles, une opulente bourgeoisie, des négo-
ciants, et, sauf les cas où elle rencontrait des ennemis poli-
tiques, elle se montra, dans les premiers temps, moins
avide de sang- que d'argent. Les arrestations donnaient sur-
tout lieu à des saisies d'argenterie, d'objets précieux (il y
a des exemples de spoliation d'une impudence inouïe ') ;
les jugements frappaient d'amendes aux proportions énor-
mes. Les quatre frères Raba (des juifs) furent condamnés
solidairement à 500 000 livres d'amende : 400 000 livres
pour le trésor, 100 000 livres pour les sans-culottes (9 bru-
maire, 30 octobre). Un crime qui motivait une pareille
amende aurait bien pu, devant cette commission, entraîner
la mort, et la confiscation aurait suivi; mais que serait
1. Vivie, t. II. p. 38. Il avait dil que les représentants du peuple
étaient des hommes de sang. Il s'était montré partisan de la force dé-
partementale : c'est tout ce qu'on trouve dans son jugement. (Registre de
la commission militaire, à la date.)
2. Vivie. t. II, p. 38. Registre de la commission, à la date.
3. Voy. Vivie, t. II, p. 49.
204 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
devenue la part des sans-culoltes? x\iilre motif : la con-
fiscation eût donné la totalité des biens sans doute; mais
oii les trouver? Les juifs, par l'habitude de la persécution,
avaient trop appris à cacher leur argent. 500 000 francs,
c'était un beau denier. L'agent du ministre des affaires
étrangères approuve fort ce procédé :
Ils en seront quittes, dit-il, pour une modique amende de
500 000 livres. Ces honnêtes gens, riches de 5 à 6 millions,
n'auront pas grand'peine à trouver cette somme *.
Ils payèrent et on les relâcha (9 brumaire, 30 octobre),
sauf à ouvrir avec eux un compte nouveau. On les voulut
reprendre, en effet, et ils eurent grand'peine à échapper.
Il V eut du reste des amendes plus considérables pour
des faits qui eussent difficilement motivé la mort. Le 26 fri-
maire (16 décembre), le banquier Ch. Peihoto, « convaincu
d'avoir manifesté son mépris pour sa section et pour les
pauvres en leur donnant 30 livres par mois », fut condamné
à 1 200 000 livres d'amende : un million pour la Républi-
que et 200 000 livres pour les sans-culottes de Bordeaux.
Il dut garder prison jusqu'au payement de la somme attri-
buée aux sans-culottes ^; plus tard, on trouve encore des
condamnations individuelles à 300 000 livres ^
Dès ce moment la commission comptait déjà un assez
bon nombre de jugements jtour que Lacombc en pùl
envoyer la collection à la Commune de Paris, en disant, à
la louange du tribunal, que ses membres, « indulgents
envers les pauvres, sévères contre les riches égoïstes,
implacables contre tous les conspirateurs, travaillaient à
délivrer Bordeaux des principaux ennemis de la liberté
d. 12 du deuxième mois, 2 novembre. Arcli. du Min. des affaires étran-
gères, JbicL, fo 148.
2. Registre de la Commission (à la date), dossier Pcirolo. Cf. Berrial
Saint-Prix, p. 299.
3. Lafond aîné, négociant, 1 germinal (2(> avril) 1794; Lajard, courtier,
9 germinal (28 avril). Berrial Saint-Prix, ibid.
CH. XII. — GIRONDE 203
et à remonter l'esprit public, qui était encore loin d"y être
ù la hauteur des circonstances * ».
Avec lui on ne" devait pas désespérer d'y arriver. Il
jugeait même les morts. André Bertonneau, membre de la
commission populaire et comme tel mis hors la loi, s'étant
brûlé la cerv^elle au moment où l'on voulait l'arrêter -, la
commission constata l'identité (c'était toute la procédure
dans ce cas) et confisqua les biens (12 brumaire, 2 no-
vembre). La confiscation ne pouvait être que l'effet du
jugement et il ne fallait pas que, par le suicide, on en
fraudât la République. Au reste, quelques jours plus tard
(29 brumaire, 19 novembre), la Convention faisait un
décret qui inscrivit dans le code révolutionnaire ce prin-
cipe éhonté ".
Lacombe, on le voit, avait pressenti les intentions de la
Convention nationale. Le Comité de salut public était
moins partisan du système des amendes, et il s'en expliqua
sévèrement aux deux représentants qui semblaient trop le
tolérer. Par une lettre de brumaire an II (probablement
du 24) il leur écrivait :
Le Comité de sahit public, citoyens collègues, a vu avec
surprise qu'une faiblesse outrageuse aux principes, indigne
d'hommes qui doivent être révolutionnaires, avait dicté plu-
sieurs jugements de la commission militaire.
Des monstres souillés de royalisme, des complices des fédé-
ralistes, des contre-révolutionnaires ont été soustraits à la
hache qui demandait leur tète coupable. Ils ont été mulctés
d'une amende. On ne satisfait point à prix d'or une république
offensée; on ne capitule point avec ses ennemis.
Eh quoi! le modérantisme s'assied dans le sanctuaire des
1. Vivie, t. II, p. 41.
2. .Desgranges, en racontant le fait, parle du danger qu'a couru le
général Brune en voulant arrêter lui-même Bertonneau : <i Ce malheureux,
au moment d'être pris, tira un de ses pistolets presque à bout portant sur
le général et le manqua. Il s'appliqua ensuite son second pistolet sur le
cœur et se tua roide. » (Arch. du .Min. des affaires étrangères, registre
cité, f 199.)
3. Moniteur du le' frimaire (21 novembre 1193). Voy. YHistoire du tri-
bunal révolutionnaire de Paris, t. II, p. 90-92.
206 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION .
lois révolutionnaires? il s'en empare pour en émousser l'ac-
tion, et leur dérobe leur glaive,... et vous l'avez permis dans
une ville qui fut rebelle! Cessez de souffrir qu'on viole la loi
qui veut que la tête de tout conspirateur tombe sous la hache,
ou vous deviendrez complices de ces faiblesses criminelles.
Ces tableaux n'ont pas été offerts à la Convention; elle eût été
indignée. Redevenez vous-mêmes *.
Mais il n'y eut pas seulement des condamnations atté-
nuées, il y eut des acquittements. Baudot, quand il pro-
mettait à la Convention, au nom d'Ysabeau et de Tallien,
l'application soutenue d'un système de rigueur dans Bor-
deaux, engageait peut-être un peu témérairement ses deux
collègues. Après les arrestations en masse des premiers
jours, ils avaient chargé un juge de paix, nommé Antony,
qu'ils avaient remarqué à La Réole, de visiter les détenus
pour en faire le triage., et des mises en liberté avaient
suivi : ce qui suscita contre Tallien et Ysabeau des accu-
sations de modératisme dont ils eurent à se défendre -. Il
y eut d'ailleurs à cette époque une suspension forcée des
séances de la commission à Bordeaux. Elle avait été
appelée à exercer ailleurs son office.
Au premier rang- des villes qui avaient adhéré aux
manifestations de la commission bordelaise de salut public
était Libourne; elle n'avait point tardé à se soumettre aux
faits accomplis; elle n'en restait pas moins compromise.
Tallien venait de visiter Saint-Emilion (6 octobre 1793),
cherchant Guadet et ses collègues fugitifs; à défaut de
Guadet, il avait pris ses biens, mis son père sous bonne
garde et arrêté plusieurs notables du pays : il les fit con-
duire à Libourne et les y suivit le jour même. Il y entra
au bruit du canon, avec son escorte de cavaliers de l'armée
révolutionnaire. C'est au pas de charge et précédé de sa
garde à moustaches, comme l'écrivit un témoin, qu'il se
1. Arcli. nal.. AVll, carlon HO, ln-imiairc. pièce lt8. Le dernier para-
graphe n'esl pas de la main du copiste, mais de celle d'un membre du
comité.
2. Vivie. t. II, p. io.
en. XII. — GIRONDE 207
rendit au club le lendemain (7 octobre). Là il tonna contre
les girondins et contre leurs adhérents, contre « les
autorités infidèles, les fédéralistes réfléchis, les prétendus
honnêtes gens, les muscadins, les agioteurs, les accapa-
reurs, les marchands, les négociants, les riches, tous
modérés et nécessairement aristocrates et royalistes; puis
tout spécialement contre la municipalité qui avait livré les
chevaux du dépôt sur l'ordre de la commission bordelaise :
« Et le peuple, s'écria-t-il, n'a pas immolé ces magistrats
infidèles! »
Il allait y suppléer en faisant arrêter ces grands cou-
pables, et après la soumission de Bordeaux, quand la com-
mission militaire y eut suffisamment établi le règne de la
Terreur, elle fut envoyée à Libourne, accompagnée de la
guillotine.
Lacombe, le président, le bourreau en chef, vint au club
(13 brumaire, 3 novembre) reprendre la question au point
où Tallien l'avait laissée, déblatérant contre les gens
éclairés, les aristocrates et surtout les riches. « Mais
demain, s'écria-t-il, la justice nationale en fera raison *. »
"Le lendemain, en effet (14 brumaire, 4 novembre), un
administrateur, Ardouin-ïuanchèke, qui s'excusa en vain,
alléguant son erreur, un employé des douanes, J.-B.
RouJOLLE, et un homme de loi, Paul-Romain Chaperon,
furent condamnés à mort et immédiatement exécutés.
Mais il y eut trois acquittements ou condamnations à
l'amende ^ et, le lendemain (lo brumaire, 3 novembre),
des amendes aussi : l'une de 6000 livres (apôtre du fédéra-
lisme ^); une autre de 100 000 livres (aristocrate fanatique,
modérantiste, égoïste, hypocrite), 90 000 livres pour la
1. Vivie, t. II, p. 64.
2. Entre autres, Jean Durand, ancien procureur du roi, accusé d'être
mal disposé pour la Révolution. Il alléguait ses dons volontaires : il en
fut pour 230 000 livres, don forcé cette fois, avec cinq ans de fer, par
supplément.
3. 15 brumaire (o novembre), Chapcron-Rouniao : somme modiiiuc,
mais on y joignait vingt ans de fers.
208 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
République et 10 000 pour les sans-culottes de Libourne ' ;
une autre encore de 100 000 livres : 85 000 livres pour la
République et 15 000 livres pour les sans-culottes de
Libourne, de Coutras, d'Arveyres ^, car il fallait que les
bonnes traditions établies à Bordeaux profitassent égale-
ment aux sans-culot'es du département. Cbose remar-
quable, Barbot, ce maire de Libourne dont Tallien s'éton-
nait que le sang n'eut pas déjà rougi le pavé des rues, ne
fut condamné qu'à la détention jusqu'à la paix : il avait
été défendu par son fils ^, et protégé peut-être auprès de
Lacombe par d'autres moyens ; car nous verrons que
l'argent, qui motiva souvent les mises en jugement, en
adoucit parfois les etTets.
On ne compte plus dans cette courte session de la com-
mission militaire à Libourne que deux condamnations à
mort : le 17 brumaire (7 novembre), Bruducu-Beaugérard,
maire de Yeyrac, sous l'inculpation d'avoir employé tous
les movens possibles pour engager plusieurs communes
à adbérer à la commission populaire; et le 23 (13 no-
vembre), pour la clôture, Martial Binet, directeur des
postes et juge de paix à Coutras; en tout cinq '\
1. J. -Bernard Garât, même jour : délonlion justiu'à la paix.
2. J. LiMOLZiN, même jour : détention jusqu'à la paix.
3. Vivie, t. II, p. 65, 66.
4. Pour le reste, cinq aux fers, dix à la dclenlion, treize à la prison
pour un temps et onze à l'amende, pour avoir calomnié le vertueux Marat,
Danton et Robespierre ; il y avait eu seize acquittements. — Le total des
amendes s'élevait à 692 300 livres, dont 583 000 pour la République et
107 300 pour les sans-culottes ou les pères et mères des défenseurs de la
patrie. Voyez-en la liste donnée par M. Vivie, t. II, p. 66-71. — Notons seu-
lement, parmi les condamnés aux fers le 18 brumaire (8 novembre^ Charles
JouiN, vingt ans de fers et deux heures d'exposition pendant trois matinées
consécutives, avec cetécrileau : Calomniateur de la Représentation nationale
et des braves Parisiens: le 22 (12 novembre), Gostks, vingt ans de fers aussi.
« ayant égard aux preuves multipliées de patriotisme '> qu'il avait don-
nées ; et <|uant aux amendes, le 16 brumaire (6 novembre), Jacques Large-
TEAu et Dahey LoiNGA, coudamués solidairement à 110 000 livres d'amende,
dont 10 000 pour les sans-culottes libournais; PEtn-JEAN, OOOO livres, dont
2000 pour les sans-culottes; le 19 (9 novembre), Badaii.ii, 3000 livres, dont
tOOO |)(nir les pères et mères des défenseurs de la [lalrie; le 10, Gaston
Lacaze, 10 000 livres, dont 1000 pour les sans-culottes; Fontémoing, 60 000 li-
CH. XII. — GIRONDE 209
L'envoi de la commission à Libourne avait donné
quelque relâche à Bordeaux, mais le mouvement révolu-
tionnaire s'accélérait, et, à certains égards, les représentants
pouvaient en concevoir de l'inquiétude. Ils voyaient de
mauvais œil ces agents du Comité de salut public, qui
venaient attiser les passions dans les villes et répandre
l'effroi dans les campagnes, sans plus de souci des embarras
qu'ils pouvaient causer aux représentants délégués dans
les départements : on faisait courir le bruit que quiconque
avait eu part à la rébellion de Bordeaux serait poursuivi,
et c'était presque tout le monde. Ils avaient à se plaindre
aussi des agents du ministre de la guerre, de ces adjudants
généraux imberbes, faits à l'image et ressemblance du
jeune secrétaire g-énéral Vincent : jeunes impudents qui,
par le droit du sabre, empiétaient sur les pouvoirs des
représentants eux-mêmes :
Que veux-tu que je dise, écrivait Ysabeau à Bouchotte, ce type
du jacobin fanatique et incapable, du ministre imbécile, ins-
trument aveugle d'un parti, que veux-tu que je dise quand je
vois conférer des grades supérieurs et qui demandent des guer-
riers consommés à des imberbes sans capacité et sans talent, à
qui leurs épaulettes et leurs broderies acbèvent de tourner la
tête?Par exemple, Auge, dont nous parlons, n'est-il pas adjudant
général^ chef de brigade, chef de V état-major et adjoint inoral du
ministre de la guerre? Deux lignes de titres à un jeune homme
de vingt-trois ans, intrigant de profession, calomniateur par
caractère. Par exemple, Craveg, même âge, adjudant général
comme l'autre, couvert de broderies d'or!... Quel respect veux-
tu que de pareils êtres inspirent ? Quel chagrin, pour un ancien
soldat, criblé de blessures, d'être forcé d'obéir à des hommes
qui ne commandent que le mépris!... Tu inondes les départe-
ments de tes agents... Ces agents ignorants et brutaux ont
usurpé les noms de représentants du peuple, en ont exercé
les fonctions ; ils se sont fait rendre les honneurs suprêmes
dus à la seule majesté nationale; des villes entières sont sor-
ties au-devant d'eux, et ils ont menacé de la foudre celles qui
vres, dont 5000 pour les sans-culottes; le 21 (H novembre), Fourcald,
20 000 livres : ne s'était point « attelé au char de la République » !
n. — 14
210 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
se refusaient à ces démonstrations... J'ai vu jusqu'à des forge-
rons, que tu as envoyés, avec le titre de tes agents, pour fabri-
quer des piques, avoir l'audace de destituer des municipalités,
(l'en créer d'autres, d'emprisonner des citoyens, d'en relaxer;
de requérir à tort et à travers tout ce qui leur faisait plaisir...
Crois-tu que cet état de choses puisse durer longtemps? Quelle
serait donc cette nouvelle autorité rivale, qui prétendrait
s'élever sur le seul pouvoir légitime? Ou plutôt y a-t-il deux
pouvoirs en France? Non, dit le peuple. — Oui, disent tes
commis; car j'ai lu hier cette phrase dans l'un d'eux : // est
temps qu'on trace une ligne de démarcation entre les deux -pou-
voirs. N'est-ce pas là le langage de la cour? Faudra-t-il faire
le siège de tes bureaux, comme on a fait celui des Tuileries*?...
(29 brumaire, 19 novembre 1793.)
Cependant la machine était montée. Le gouvernement
militaire continuait d'agir par les organes qu'il avait reçus.
Le comité de surveillance déployait tout son zèle. Il se
faisait comité central, invitant les comités des départe-
ments voisins à lui dénoncer les suspects, « afm d'empêcher
que le sol de la République ne fut plus longtemps souillé
par la présence des conspirateurs ^ » ; et la commission
militaire, revenue de Libourne, était prête à regagner le
temps perdu. Les deux représentants s'applaudissaient de
son concours. Ils le témoignaient dans une lettre aux
jacobins de Paris, où, se félicitant de son retour après sa
courte absence, ils disaient (29 brumaire, 19 novembre) :
Les fédéralistes commençaient déjà à relever la tête; les
calomnies contre la représentation nationale circulaient à voix
basse et déjà les girondins croyaient pouvoir bientôt reparaître
sur la scène ; mais le retour du hùbunal expéditif a tout déjoué,
et la chute des têtes de quatre conspirateurs a achevé de faire
rentrer les aristocrates dans le néant. Telle a été et sera tou-
jours la conduite de cette commission tant calomniée. Tandis
que les ennemis de la République nous j)eignent ici comme
des hommes de sang, peut-être se plaint-on à l*aris de notre
modération; mais fidèles à nos devoirs et à remplir les inten-
1. Vivic, t. II, p. 89.
2. Vivic (10 brumaire, 0 novembre), t. II, p. 75, et son Appendice n» vi.
en. XII. — GIRONDE 211
lions de la Convention nationale, nous nous attachons à faire
tomber la tête des meneurs, des conspirateurs en chef, à sai-
gner fortement la bourse des riches égoïstes et à faire jouir
des bienfaits de l'indulgence nationale les sans-culottes trom-
pés par les scélérats *.
Ainsi le régime de la terreur se maintenait dans
Bordeaux et il prit même dès lors un caractère plus
menaçant. Les arrestations individuelles ne suffisaient
plus. On eut, pour remplir les prisons, l'ingénieuse idée
d'un grand coup de filet. Un soir que la population de
Bordeaux s'était portée au Grand-Théâtre (dont la bour-
geoisie faisait surtout la clientèle), on le fit investir par
l'armée révolutionnaire aux ordres du général Brune et
l'on arrêta à loisir qui l'on voulut". Les artistes eux-mêmes
furent rendus responsables de quelques cris séditieux
proférés dans leur salle, cinq ou six mois auparavant
(17 juin 1793). Le 8 frimaire (28 novembre), ils furent
arrêtés au nombre de quatre-vingt-six, ei les représentants,
en l'annonçant deux jours après au ministre de l'intérieur,
lui disaient : « C'était un foyer d'aristocratie. Nous l'avons
détruit ■'. )) Ils pouvaient lui annoncer en même temps
une autre arrestation, faite la nuit précédente et plus
pleine de promesses :
Cette nuit, écrivaient-ils, plus de deux cents gros négociants
ont été arrêtés, les scellés mis sur leurs papiers, et la commis-
sion militaire ne va pas tarder à en faire justice. La guillotine
et de fortes amendes vont opérer le scrutin opératoire du com-
merce et exterminer les agioteurs et les accapareurs.
Et ils s'applaudissaient ainsi de la conduite des choses :
La commission militaire marche toujours révolutionnai-
rement; la tête des conspirateurs tombe sur l'échafaud; les
hommes suspects sont renfermés jusqu'à la paix. Les modérés,
■1. Moniteur du 12 frimaire (2 décembre 1793), t. XVIII, p. 5.54; Vivie,
t. II, p. 90-91.
2. Vivie, t. II, p. 109.
3. IbicL, p. 111.
212 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
les insouciants, les égoïstes sont punis par la bourse... La
raison fait ici de grands progrés; toutes les églises sont fer-
mées; l'argenterie arrive en abondance à la Monnaie, et le
décadi prochain nous célébrerons le triomphe de la philoso-
phie '.
La spoliation allait de pair avec les arrestations, et
tout n'arrivait pas au trésor. Tallien lui-même , après
le 9 thermidor, fut un jour sommé de rendre compte
devant la Convention de l'énorme fortune qu'il avait faite.
Plus d'un autre s'enrichit par l'arrestation de ces gros
négociants; d'autres, par le pillag-e des églises. Les orne-
ments d'église furent donnés aux acteurs du théâtre de la
République (12 frimaire, 2 décembre) et figurèrent dans la
mascarade qui eut lieu, peu de jours après, en l'honneur de
la Raison. On leur concéda aussi, sans plus de formalités,
le Grand-Tliéàtre, avec tout le matériel des artistes arrêtés
comme suspects un peu auparavant -. Quant aux objets
du culte, le maire Bertrand avait donné ordre à ses agents
de les briser (images du Christ, de la Vierge ou des
saints), avec toute liberté d'en faire ce qu'ils voudraient;
car (( il leur était défendu de dresser des procès-verbaux
de leurs opérations ^ ». Lorsque de pareils ordres sont
donnés par une autorité municipale, on sait comment ils
s'exécutent ; et ces ordres mêmes n'étaient peut-être pas
désintéressés, car ce maire Bertrand était un voleur. Avant
même la fin du régime qui l'avait mis au pouvoir, on
l'arrêta (14 ventôse an II, 4 mars 1794); il fut condamné
plus tard, par la justice ordinaire, à douze et à vingt ans
de fers.
Avec cet esprit-là dans l'administration munici})ale, la
commission militaire pouvait encore se promettre de beaux
jours, et Lacombe se sentait appuyé, lorsqu'adressant,
le 6 frimaire (26 novembre), le tableau de ses premiers
1. Vivie, t. II, p. 11 i.
2. Ibid., p. 121.
3. IhuL, p. \:Vi.
en. XII. — GIRONDE 213
jugements aux autorités constituées de Bordeaux, il en
prenait occasion d'exposer sa théorie :
Il ne suffit pas de dire qu'on est républicain, il faut le prou-
ver, il faut s'élever à la hauteur des circonstances. Les traîtres
sont confondus, mais ils ne sont pas vaincus. Poursuivons
jusque dans leurs derniers retranchements tous les ennemis
de la liberté...
Et il prêchait l'union des sans-culottes, « les seuls sou-
tiens de la République ' ».
Tout s'apprêtait pour un redoublement de rigueur. Le
comité de surveillance lui-même, dont a vu le zèle, fut
renouvelé le 2 frimaire (22 novembre 1793), comme n'étant
pas à la hauteur des circonstances. Pour prix des services
qu'on leur demandait, les douze membres, nommés par les
représentants, recevaient un traitement de 200 livres par
mois ; et Peyrend d'Herval, le secrétaire des proconsuls,
introduit dans le comité comme adjoint, en devenait le
président : il répondait de ses collègues.
Le nouveau comité signala son avènement par un sur-
croît de sévérité contre les suspects : ceux qui étaient
gardés chez eux furent renfermés dans des maisons d'arrêt,
et quiconque venait solliciter en leur faveur était averti par
une affiche qu'il serait tenu pour suspect et traité en consé-
quence -. En même temps les exécutions, suspendues par
la diversion de Libourne, recommençaient à Bordeaux
avec une activité nouvelle. Les représentants, dans leur
lettre du 29 brumaire (19 novembre), en signalaient quatre =*;
1. Vivie, t. II, p. 106.
2. Ibid., p. 102-103.
3. A Bordeaux, jusqu'à la date de cette lettre, on en compta quatre en
efTet dans les quatre jours écoulés depuis le retour de la commission :
1" le 25 (15 novembre^ René-Marguerite Magol, âgé de quarante ans,
originaire de Lyon: 2» Pierre Foirmeb, cinquante ans, peintre à Toulouse,
l'auteur d'un écrit intitulé Dialof/ue entre un c/i-eriadier et le père Du-
chesne : « calomniait la Convention nationale et ses sages décrets » ;
3° Raymond Lavexue, trente-huit ans, homme de loi, procureur syndic à
Bazas. ancien député de Bazas à TAssemblée constituante; i» le 28, Fran-
çois Lestrade. quarante-trois ans, boulanger, originaire du Périgord,
« fanatisé par les prêtres et en correspondance avec eux ».
214 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
le jour même où le comité de surveillance était réorganisé,
il y en eut trois : Sallexave, marchand drapier, agent actif
de la commission populaire dajis les sections, et deux
autres dont la mort fit une impression profonde dans la
ville, savoir : Rolllet, le procureur général syndic du
département, le principal chef de la rébellion, après Sers,
le président du conseil général du département et de la
commission populaire, qui avait échappé : — que lui servait-
il de dire qu'il avait été induit en erreur? — et J.-B. Dldon
fils, ancien procureur général du parlement de Bordeaux.
Les griefs étaient nombreux contre un pareil dignitaire. Il
avait adhéré à la commission populaire de salut public,
fait serment de maintenir la constitution de 1791, com-
mandé un détachement de cavalerie le jour où Baudot et
Ysaheau avaient fait à Bordeaux leur première entrée, si
peu triomphale. Enfin il n'avait aucun respect pour Marat
et pour les maratistes, car il avait écrit : « Il y a ici des
députés de Lyon qui sont venus annoncer qu'ils s'étaient
défaits des anarchistes, c'est-à-dire des maratistes, qui
occupaient les places municipales*. «Et pourtant sa femme
n'avait pas désespéré de le sauver. Elle alla solliciter Rey,
Taffidé de Lacombe et son entremetteur dans le marché
qu'il faisait des têtes soumises à son jugement, Lacombe
demandait 2000 louis : elle lui en donna 100. Elle n'en
avait pas davantage. « Eh bien! il est f... >•> dit Lacombe
— Il le condamna, et partagea avec Rey les lOOToûis -.
Parmi les condamnations qui suivirent, notonè^i(??)re,
le 8 frimaire (28 novembre), Jean Dufouh, négociant, qui,
écrivant à des négociants d'Amérique, avait consigné spr
son registre de correspondance des lettres où il disait :
Qu'il a vu avec plaisir les puissances étrangères s'armer
contre la liberté et qu'il se félicitait de ce que les Iles du Vent
avaient arboré la cocarde blanche.
1. Registre de la commission militniro, à la (ialc.
2. La Bénodière, p. "o.
CH. XII. — GIRONDE 2io
Et encore :
Depuis le 18 février, rien de satisfaisant. II éclùt tous les
jours des décrets de la Convention nationale qui font frissonner
les honnêtes gens par la crainte de perdre leur vie et leurs
propriétés '.
Et cela ne l'avait pas fait penser à lui-même!
Le même jour, Jean-Jacques Ghanger, patron de barque
contre lequel ou avait un grief plus spécial. II avait reçu
à son bord Guadet, Wimpffen et plusieurs autres des
Girondins proscrits, et au lieu de les débarquer à File do
Ré, qui était sa destination, il les avait conduits au Bec-
d'Ambès, sans les déclarer; de plus, arrivé à Bordeaux, il
était allé en porter la nouvelle au père de Guadet. L'accusé
avoua le fait principal; il dit seulement, selon l'accusation,
(( que le citoyen Poulicain, son armateur, amena sur son
bord au moment du départ ces sept particuliers en lui
disant que c'étaient des négociants de Bordeaux; qu'il lui
observa que sa destination était pour File de Ré. Alors
ledit Pouliquain lui répondit d'aller à Blave où il aurait
meilleur compte des futailles dont le navire était chargé, et
que ce fut pendant ce voyage qu'il apprit que parmi ces sept
particuliers Guadet et Wimpfen étaient de nombre {sic). »
Dans son interrogatoire il ne convient pas de cette recon-
naissance et dit qu'il avait été, non chez Guadet père, mais
chez Dupayrat, croyant que c'était le nom de Guadet. Il
n'avait pas été question de payement : ses passagers lui
avaient dit seulement qu'ils le dédommageraient de la perte
qu'il pourrait faire sur la vente de ses futailles; il était
arrivé la nuit et il les avait débarqués au Bec-d'Ambès,
parce qu'ils lui dirent qu'ils se rendaient de là dans un
bien de campagne. Il n'avait eu aucune conférence avec
1. Greffe de la cour de Bordeaux, dossier Dufour. Notons encore le 3 fri-
maire (23 novembre), Campagxac père, ancien sénéclial à Coutras, soixante-
quinze ans: Jean Lafargue, compromis par trois lettres qu'il avait écrites
à Campagnac; le 4 (24 novembre), J.-J. Hache, accusé d'avoir voulu faire
marcher la moitié de la garde nationale contre Paris, etc.
216 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
eux pendant la traversée. Mais il les avait ramenés dans la
Gironde. — A défaut de leurs tètes, on prit la sienne.
Quelques jours d'intervalle, puis des exécutions gémi-
nées jour par jour, du 11 au 16 frimaire (1-6 décembre *).
Le 16 (6 décembre), la commission jugea un homme
particulièrement compromis, Etienne Hallot, commissaire
national au tribunal de Blaye. Il avait été député avec
Lavau-Gavon pour prêcher le fédéralisme dans plusieurs
départements. Vainement s'était-il rétracté; vainement dit-
il qu'il avait voulu aller au mois d'août abjurer devant la
Convention elle-même et qu'il en fut empêché par la ma-
ladie. On ne recevait plus ces abjurations tardives, et il
iie pouvait éA'iter le sort de celui dont il avait partagé la
mission. Le même jour fut condamné Jean-Xavier-Cons-
tantin Pery, homme de loi, l'honneur du barreau borde-
lais, membre de la commission populaire depuis le com-
mencement et rangé dans la classe des feuillants et des
modérés. Il voulut se défendre lui-même, et ne réussit
g-uère. On trouve dans son dossier cette note d'audience :
Le soin quil parut prendre pour se blanchir parait un crime
de plus. Il veut laisser à ceux qui lui succéderont une idée de
son innocence. Il a abusé de la confiance du peuple, et il n'a
paru revenir de ses égarements que quand la foudre nationale
lui a tombé dessus ^
Parmi les exécutions qui se succédèrent en ces jours-là,
notons le 27 frimaire (17 décembre) Simon Lacour, impri-
meur, âgé de soixante-quinze ans, infirme et malade :
La commission convaincue que les conspirateurs n'auraient
jamais formé le projet audacieux d'usurper le pouvoir du
1. Le 11 frimaire (lor décembre), Pierre Lavayssiére, gendarme du roi,
maire de Sainl-André-du-Gard, et Nicolas Breton, suppléant à la Convention ;
— le 13, T.-Patriec Maindkon, écrivain et arithméticien; malheureusement
il ne s'en était pas tenu à l'arithmétique, il avait écrit contre la constitu-
tion civile du clergé, même recelé des prêtres; — le 14. Rocli Lacam, prèlrc
rétractât aire ; Jean Délabre; Pierre Simard, ])rêtre rentré, et Antoine La-
cour, émigré rentré.
2. La Uenodièrc, |). iJG.
#
en. XII. — GIRONDE 217
peuple, s'ils n'avaient compté sur un imprimeur assez làclio,
assez intéressé, assez ennemi de la patrie pour exhaler au loin
le venin fédéraliste et contre-révolutionnaire...
Lacombe convoitait son imprimerie *.
Il
Bordeaux du 14 frimaire à l'arrivée du jeune Jullien
(21 germinal, 10 avril 1794).
La loi du 14 frimaire venait de proclamer le gouverne-
ment révolutionnaire jusqu'à la paix : ce n'est pas là ce
qui semblait devoir tempérer la Terreur à Bordeaux. Mais
les deux représentants en prirent occasion d'y supprimer
le régime militaire pour replacer la ville dans le droit com-
mun de la République (29 frimaire, 19 décembre); et le
droit commun, même quand c'était le gouvernement révolu-
tionnaire, comparé au régime militaire, parut être un adou-
cissement. Au fond, radoucissement tenait beaucoup moins
aux choses qu'aux hommes. Les représentants en effet
si souvent, et jusque-là si injustement accusés de modé-
rantisme -, inclinaient à user moins rigoureusement des
1. La Bénodière, p. 73. Bornons-nous à quelques indications pour les
jours suivants : 17 frimaire (7 décembre), J. Cyprien Lassabathie, officier
municipal chargé des subsistances, rendu responsable de la disette, el
J.-B. ViRAC. chirurgien accusé d'avoir prêché la contre-révolution; — le 18,
J. Cazexave, cultivateur, un des fondateurs du club monarchique de Langon,
el J.-P. MiGOM, prêtre réfractaire fugitif; — le 19, J.-B. Falquier (soixante-
dix-neuf ans), conseiller au parlement de Bordeaux, détenteur de brochures
royalistes; — le 21, Cl. Henri de Saluces, ci-devant maréchal de camp,
qui avait écrit à un prêtre : « le règne de la canaille va finir bientôt »;
et J.-B. MouRRE, curé de village, qui avait discrédité les assignats et caché
un proscrit; — le 26, Jean Mercier-Terrefort, favorable aux prêtres, en-
nemi des maratistes; — le 29, Jean Frangés, ferblantier, Pierre Durriec,
tanneur, et André Moulines, journalier, qui recevaient des journaux contre-
révolutionnaires et en faisaient lecture aux voisins; — le 28, Bernard
Vaqué, qui avait embrassé un émigré el protégé les aristocrates, el Emma-
nuel BoYER. ex-noble, accusé « d'avoir envoyé ses enfants grossir le nombre
des esclaves qui croyaient pouvoir anéantir la liberté » ; il dit au con-
traire à l'audience qu'il était venu à Bordeaux pour engager son fils
dans les sans-culottes.
■2. Ysabeau et Tallien, accusés de modérantisrae, avaient en effet institué
à côté de la commission militaire une commission chargée d'interroger
218 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
pouvoirs illimités dont ils étaient investis. Ysabeau n'était
pas naturellement féroce et Tallien se trouvait singulière-
ment apprivoisé par la jeune Mme de Fontenay, la belle
Teresa Cabarrus. La jeune femme ne craignait pas de se
montrer en public dans la voiture du proconsul et elle
tenait plus encore à manifester l'empire qu'elle exerçait
sur sa personne en tempérant le régime sous lequel Bor-
deaux gémissait. Et c'était le moment où des lettres ano-
nymes, pleines d'injures et de menaces, étaient lancées
contre les deux représentants; où Tallien était maltraité
dans la rue : ce qui donna, il est vrai, àLacombe, l'occasion
de faire du zèle par un arrêté pris en l'audience de son tri-
bunal (26 frimaire, 16 décembre ) :
La commission militaire instruite que les représentants du
peuple ont reçu plusieurs lettres anonymes, dans lesquelles on
les insulte de la manière la plus indécente et on ose même les
menacer des plus affreux supplices;
Que la représentation nationale vient d'être encore une fois
violée à Bordeaux dans la personne du député Tallien...
Qu'arrêté le 23 frimaire à 7 heures 3/4 par cinq scélérats,
ce digne représentant de la nation a failli subir le sort du
courageux Beauvais * ;
Considérant que les conspirateurs, qui sont encore en grand
nombre à Bordeaux, veulent décourager les représentants du
peuple et rendre inutiles les efforts généreux des sans-culottes...
Il provoquait les dénonciations, menaçait les receleurs
et promettait de nouvelles hécatombes -. — L'arrêté fut
les détenus, avec pouvoir de les mettre en liberté (21 brumaire, H no-
vembre); mais ils pouvaient opposer à leur accusateur cet article de leur
arrêté :
Art. 4. — L'intention des représentants du peuple étant de proléger
l'innocent et de faire punir le coupable, la commission ne s'occupera ni
des prêtres réfractaires ni des émigrés, ni des ci-devant nobles, ni des
chefs du fédéralisme et des membres de la commission populaire ou
autres hommes notamment suspects. (Arch. nat., AFII, 170, brumaire,
pièce 149. Lettre d'Ysabcau et de Tallien exposant à la Convcnliim l'état
de leurs opérations.)
1. Nous en parlerons à Toulon.
2. Moniteur du 3 nivôse (23 décembre), t. XIX, p. l".
cil. XII. — GIRONDE 219
communiqué à la Convention et accueilli par la mention
honorable dans la séance du l*^"" nivôse (21 décembre) '.
Il y eut encore en effet des condamnations telles qu'on
en pouvait attendre de ce tribunal. Le jour même où le
gouvernement militaire était supprimé (29 frimaire, 19
décembre), comparaissait l'ancien ministre Duraxthon.
On l'accusait d'avoir, en qualité de ministre de la jus-
tice, « soutenu les perfidies de Capet », fait partie de la
commission populaire, « signé des arrêtés liberticides » ;
ces derniers griefs suffisaient bien pour le perdre, et il
s'excusait en vain comme les autres, en disant qu'il avait
eu de bonnes intentions ; qu'il avait été entraîné par le
mouvement général et par les articles des journaux
répandus dans Bordeaux; il ajoutait, revenant sur son
passé, qu'il n'avait jamais été d'accord avec les Girondins,
— c'était vrai; — qu'il les méprisait trop; mais il allait
peut-être un peu loin quand il ajoutait à l'audience :
Il y a plus de vingt ans que j'étais républicain. Les écrits
que j'ai fait le prouvent assez. Je suis mûr dans la Révolution,
et pendant la Révolution j'ai assez manifesté mon opinion
civique jusque au 7 juin où je fus plongé dans Terreur, avec
les meilleurs intentions du monde, etc. '.
On lui opposait sa présence dans les conseils de
Louis XVI jusqu'à la fin : « Ministre de la justice, il était
seul resté fidèle à ce scélérat alors qu'il fut abandonné de
tous les autres •' », argument fatal pour sa vie, mais plus
honorable pour sa mémoire.
Le même jour, Antoine Dholax, cultivateur, ci-devant
notaire, membre du district de la Réole au temps de la
commission populaire. On lui reprochait de s'être opposé à
faire disparaître les traces de la féodalité dans une question
de girouette : il avait dit que le décret de la Convention
i. Moniteur du 4, ihid., p. 29.
2. Greiïe de la Cour de Bordeaux, dossier Duranthon, notes d'audience.
3. La Bénodière, p. 67.
"2^0 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
permettait à tout citoyen d'avoir des girouettes comme
bon leur semblait *.
Le 1*' nivôse (21 décembre), Jacques Bljac, les deux
Grangeneuvk et Barthélémy Daguzan.
Jacques Bujac (quarante-quatre ans) était accusé « d'avoir
été, dans la société populaire de Bordeaux, l'arc-boutant de
la faction girondiste, d'en avoir adopté les principes funestes
et de les avoir propagés avec d'autant plus de succès qu'il
avait l'art de les colorer d'une apparence de patriotisme ;
d'avoir incendié les sections de Bordeaux par des motions
tendant à organiser l'armée départementale , c'est-à-dire
la guerre civile ; d'avoir excité les citoyens à s'y enrôler en
leur disant que la Montagne de la Convention nationale
n'était habitée que par des brigands et des scélérats; qu'il
n'en sortirait que des lois de sang-; que les Parisiens
n'étaient avides que de meurtres et de pillage; que nos
législateurs n'avaient rien de sacré; que puisque, par leurs
décrets, ils ordonnaient aux Français de donner leurs che-
vaux, ils prendraient bientôt leurs enfants et leurs fem-
mes », etc.
A l'audience il nia ces propos; mais ni ses dénégations,
ni les témoignages produits par sa femme en sa faveur ne
lui servirent ^
Notons un point qui fut établi plus tard au procès de
Lacombe. La femme de Bujac, connaissant la vénalité de
Lacombe, réunit, toute pauvre qu'elle était, 1200 livres
qu'elle lui donna pour racheter la vie de son mari. Lacombe
prit l'argent et condamna Bujac ^
Au conventionnel Antoine (iuangi:m;lvk on reprochait
toute sa vie politique : attaquer la Montagne, c'était ca-
lomnier les véritables amis de la liberté. On lui reprochait
même d'avoir cherché à ne pas se laisser prendre, de
« s'être lâchement caché dans une tanière pour se sous-
1. Greffe de la cour (rapjx'l, dossier Dholax.
2. Noie d'audience; son dossier est assez considéraljie.
3. La Bènodière, p. 7o.
en. XII. — GIRONDE 221
traire à la poursuite des républicains ». Quant à son frère
Jean, il avait fait partie de la commission populaire et
signé ses arrêtés. Autre grief : il avait « abusé de ses ta-
lents pour la lecture, et d'une sensibilité factice pour faire
passer dans les âmes le poison subtil de l'aristocratie ' ».
Il avait de plus été un des deux délégués du conseil gé-
néral du département à la Convention pour lui remettre
l'adresse du 12 avril contre les anarchistes -. L'arrestation
du conventionnel devait particulièrement intéresser le Co-
mité de salut public. Le T"" nivôse on lui écrit qu'il est
arrêté et que la commission va on tirer veng-eance; le 2,
qu'il est exécuté ^
Barthélémy Daguzan, marchand drapier, avait « parlé
avec mépris de cette monnaie précieuse à laquelle nous
devons la liberté ». Il avait écrit en effet à un correspon-
dant de Lisbonne :
Ne fût-ce que par la crainte de le voir ronger par les rats,
je n'aime pas à garder du papier. J'utilise celui que j'ai tant
à vous qu'à moi.
Les assignats faisant toute la monnaie, quel mal v avait-
il à s'en servir?
Le 6 (26 décembre), c'était un ancien parlementaire,
Jacques Pelet d'Anglade; un avocat, un ancien adminis-
trateur de département, Jean Bernada, et un ancien en-
seigne de vaisseau, Marie Chevalier.
Pelet d'Anglade avait cessé d'être magistrat à la suppres-
sion du parlement de Bordeaux; il était resté suspect.
Recherché à ce titre, il s'était présenté devant l'autorité
compétente, qui lavait fait enfermer au fort du Hâ. Il
avait écrit aux représentants, leur demandant, vu son cage
(soixante-quinze ans), d'être ramené et gardé chez lui, et
Ysabeau s'était montré favorable à sa demande :
1. La Bénodière, p. 62.
2. Voy. Vivie, t. I, p. 169.
3. Lettre d'Ysabeau et de Tallien. Aroh. nat., AF II, carton 45, dossier
loi, pièce lli, et carton 171, nivôse, pièce y.
222 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
Renvoyé au comité de surveillance pour prendre en considé-
ration le grand âge et les infirmités du pétitionnaire qui a déjà
éprouvé cinq semaines de détention.
Mais le comité fut impiloyable. En première ligne, laveu
instinctif ou principal objet de la poursuite :
Riche de quatre jnillions, conseiller au dernier Parlement,
père de deux enfants émigrés, reconnu pour un aristocrate de
première classe, despote si jamais il en fut, n'ayant jamais su
que menacer de faire pendre ses créanciers lorsqu'ils se pré-
sentaient pour demander leur dû. Cet aristocrate n'a jamais
rien fait pour la Révolution. La lettre ci-jointe, écrite de sa
main, prouve qu'il a au moins mérité la guillotine.
Qu'aurait-on pu lui ménager de plus? Avec rémigration
de ses fils et des lettres reçues d'émigrés, on lui imputa
à l'audience d'avoir eu chez lui une foule d'écrits tendant
au maintien de la royauté, entre autres cette pièce :
Père des Bourbons, patron des lys, veille sur nous, sauve
Louis, sauve la reine et son fils !
Prière dont les assonances témoignent de quelque
intention poétique ; on lui reprochait enfin sa correspon-
dance avec des fanatiques. On cita les extraits d'une lettre
qui est de 1792. Il y en a du reste beaucoup d^autres au
dossier; il en reconnut une, renia les autres et dit que sa
faiblesse ne lui aurait jamais permis de rien faire contre la
Révolution '.
Pelct d'Angiade était victime <lu royalisme; Bernada,
du fédéralisme. Issu d'une ancienne famille de la bour-
geoisie bordelaise, il avait accueilli avec enthousiasme la
Révolution, soutenu ses éloquents amis de la Gironde,
et, après la révolution du 31 mai, pris une part éclatante
aux actes de la commission populaire. Pouvait-il échapper
aux rigueurs du décret du G août, rendu contre les princi-
1. M. A. Vivie a donné en détail le compte rendu de celte séance
funèbre et les pièces produites au procès dans les Actes de l'Académie de
Bordeaux, 1887, 1er trimestre, p. 5i.
CH. XII. — GIRONDE 223
paux auteurs de ce mouvement? Un de ses amis, qui lui
avait donné cet espoir, lui écrivait que le plus sur était de
s'adressera la clémence des deux représentants Ysabeauet
Tallien. Bernada jugea meilleur encore de prendre la fuite;
mais il fut arrêté dans les Landes (28 frimaire, 18 décembre),
soupçonné d'être « un mis hors de la loi », conduit à Mont-
de-Marsan; et là, devant le conseil général du département,
ne cliercliant plus à nier son identité, il raconta, en termes
éloquents sa fuite, ses adieux à sa mère, à sa femme, une
jeune femme de vingt ans, les facilités qu'il avait eues de se
rendre, soit à Guernesey, soit en Espagne, et la résolution
qu'il avait formée d'aller à l'armée des Pyrénées-Orientales,
caché parmi les soldats, pour défendre, lui aussi, sa patrie.
Le conseil était vivement ému. Mais la loi était formelle.
On décida qu'après un délai de quelques jours, motivé par
son état de maladie, il serait conduit à Bordeaux. Il
demanda et obtint la permission d'embrasser ceux qui
l'avaient arrêté. Les membres mêmes du conseil lui ser-
rèrent énergiquement la main.
Le 3 nivôse (23 décembre), il fut conduit à Bordeaux, Là,
beaucoup moins de cérémonie; en un même jour (26 dé-
cembre), il comparaît devant la commission de surveil-
lance et devant le tribunal.
Devant la commission de surveillance on ne l'interroge
que pour savoir où sont les autres :
Étais-tu de la commission populaire? — Oui, j'en étais.
Pourrais-tu nous dire où sont Davigneau, Sers, Chollet,
Azéma? — Non, je l'ignore absolument.
Quand es-tu parti de Bordeaux? — J'en suis sorti le di-
manche au soir, 25 frimaire; j'étais dans ma maison, caché
avec assez de soin. Apprenant qu'on devait venir mettre les
scellés chez moi, je me décidai à partir de Bordeaux, dans l'in-
tention d'aller défendre ma patrie sur les frontières de Perpi-
gnan, où je n'espérais pas d'être reconnu et où j'espérais me
signaler par quelque action d'éclat ou trouver une mort glo-
rieuse.
Sais-tu si avant ton départ les citoyens que je t'ai nommés
224 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
étaient partis de Bordeaux? — Je l'ignore, n'ayant aucune rela-
tion avec eux.
A l'audience on ne le tutoie pas, mais l'interrog-aloire
est plus brutal :
N'avez-vous pas été membre de la commission prétendue
populaire? — Je viens de faire un voyage pénible et je vou-
drais qu'on m'accordât un délai pour me justifier...
Marques d'impatience du président Lacombe.
Ce n'est pas.pour sauver ma vie. J'en avais fait le sacrifice
en me rendant sur les frontières, mais je me sens si troublé
que je demande un délai pour préparer ma défense.
Voilà le langage d'un aristocrate! s'écrie le président. Vous
avez siégé dans la commission populaire, vous méritez d'être
rangé parmi les meneurs. Vous étiez à la tête de la force
départementale et vous ne fûtes jamais patriote! Étiez-vous de
la commission populaire? — Oui sans doute, mais je proteste
de la pureté de mes intentions; je n'ai été dirigé dans toutes
mes démarches que par le désir d'opérer le bien de la patrie...
En voilà assez, le tribunal est fixé '.
Tout autre était Chevalier, jeune créole de la Martinique,
âgé de vingt-sept ans, ayant servi dans la marine et, pour
son malheur, demeurant depuis deux ans à Bordeaux. Il
n'avait point été de la commission populaire, mais on le
savait fort répandu dans les cercles, les cafés, les théâtres,
assez querelleur et aimé des femmes : les seules pièces de
conviction qu'il y ait dans son dossier, ce sont trois lettres
d'amour d'une femme qui lui avait sacrifié tous ses devoirs,
qui lui aurait sacrifié ou se croyait capable de lui sacrifier
sa jalousie, ne souhaitant que de le voir heureux, même
dans les bras d'une autre; et il était à la veille de monter
à l'échafaud! Elle avait tout mis en campagne, même son
mari, pour lui rendre la liberté; elle avait songea employer
la puissante intervention de Teresa Cabarus auprès de
Tallien; mais c'eût été un péril, peut-être, qu'une recom-
1. Vivie, ibid., p. l'J-30.
cil. XII. — GIRONDE 223
manrlation de Térésa Cabarus auprès de Tallien en faveur
d'un si séduisant prisonnier; elle avait fait agir auprès
d'Ysabeau. Rien n'empêcha le proscrit de comparaître de-
vant le tribunal. On l'accusait de s'être plaint hautement
de ce ([u'au théâtre on jouait toujours des airs patriotiques;
il s'était colleté en plein foyer avec un aide de camp de gé-
néral, ({ui l'avait appelé citoyen, et il avait dit :
Je soutiendrai toujours l'ancien régime, je suis aristocrate,
mais je m'en f. ..
Langage, dans tous les cas, peu aristocratique.
11 s'écria sur l'écliafaud : « Vive le Roi * ! »
Le 7 (27 décembre), c'était un général, Charles-Sébastien-
Hubert Gestas.
Suspendu de ses fonctions par arrêté des représentants
Garrau, Lamarque et Carnot, le 2.3 octobre 1792, il était
venu habiter Bordeaux, où il avait résidé jadis, et il s'y
trouvait à l'époque de l'établissement de la commission
populaire. Après la soumission de Bordeaux, sa qualité de
général destitué , son titre de noble, quoiqu'il fût resté
étranger aux événements, le mettaient en péril : il se
cacha, et fut arrêté chez un plâtrier nommé Cossidon,
qui ne craignait pas de donner asile aux proscrits -. In-
terrog-é par un membre du comité révolutionnaire, il rendit
compte de ses actes et reconnut qu'il avait été en corres-
pondance avec sa belle-sœur, émigrée, sa femme et la
personne chargée de ses affaires. Il n'avait point fait passer
d'argent au dehors; et s'il était resté à Bordeaux après le
décret qui ordonnait à tous ceux qui n'y étaient pas domi-
ciliés d'en sortir, c'est qu'il se regardait comme domicilié,
et que d'ailleurs il avait obtenu un certificat de médecin,
constatant qu'il ne pouvait pas se rendre chez lui. Tous
1. Vivie, if/id.. p. 31-41.
2. L'agent Desgranges parle à son ministre de cette arrestation comme
de celle de Grangeneuve. (ii^"^ nivôse, Arch. du ministère des AiTaires
étrangères. France, registre 330, fo 93.)
n. — 15
226 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
ceux qui l'avaient entendu parler pouvaient répondre de
son républicanisme. Depuis qu'il avait quitté le service, il
était entré dans la garde nationale et, s'il n'y avait pas
été assidu, c'est pour cause de santé.
Cet interrogatoire n'était qu'une pièce dans l'instruction
dont Ysabeau jeune, frère du conventionnel, était chargé.
Ysabeau conclut à la mise en accusation, et Gestas fut
traduit devant la Commission.
L'interrogatoire recommença à l'audience devant le tri-
bunal et le général montra sur tous les points la même
franchise, la même fermeté. Sur sa destitution, d'où l'on
tirait une accusation de trahison, il dit :
On m'a destitué comme suspect, parce que je n'avais pas
daté une lettre de l'an IV de la République [de la Liberté]; la
loi ne m'y obligeait pas. Si j'eusse été aristocrate, on m'aurait
autrement puni. Je n'ai cessé, depuis La Révolution, de me
conduire en bon patriote; j'ai quitté femme et enfants pour
servir la République.
On arguait aussi de ce qu'il s'était caché :
J"ai cherché à me cacher à cause de ma qualité de ci-devant
noble; c'est un malheur et non un crime.
— L'innocent ne doit rien craindre, reprit le juge. Sous l'an-
cien régime, à la bonne heure, mais actuellement, comme vous
le voyez, le peuple est témoin de toutes nos actions; la vérité
est que vous vous saviez coupable.
— Je n'ai rien à me reprocher; le décret du 23 juillet ne
pouvait pas s'appliquer à moi, puisque j'étais domicilié à Bor-
deaux.
— Vous avez mal interprété la loi; ce n'est pas la noblesse
que l'on veut punir, c'est le crime des nobles.
Il répond à toutes les questions sur ses lettres avec sa
famille émigrée. Il n'était jamais, lui, sorti de France,
mais il avait demandé un passeport pour aller chercher ses
deux fils, qui étaient en pays étranger avec sa femme; et,
comme on faisait de cette émig-ration de ses enfants un
argument contre lui :
CH. XII. — GIRONDE 227
Ma femme les a emmenés en mon absence, lorsque je défen-
dais la patrie, puis elle est morte en Suisse et je voudrais
avoir mes enfants auprès de moi. Y a-t-il de ma faute dans
tout cela?
Autre urief : dans plusieurs lettres, on lui donnait le
titre de comte! L'argument parait assez grave pour figurer
dans le texte même du j ugement :
La Commission militaire, convaincue que l'accusé a été
destitué par les représentants du peuple Garrau, Lamarque et
Carnot, pour avoir abusé de la place qui lui avait été confiée;
qu'il a correspondu avec plusieurs émigrés, et qu'il a mani-
festé dans cette correspondance des sentiments contre-révolu-
tionnaires; qu'on lui a adressé presque toutes ses lettres sous
les titres de Monsieur et de Comte, proscrits depuis longtemps
par la raison et la liberté ;
Convaincu qu'au mépris de la loi du 23 juillet 1793, il a
demeuré dans Bordeaux, ordonne, d'après cette même loi et
celle du 27 mars de la même année, qu'il subira la peine de
mort, tous ses biens confisqués au profit de la République;
ordonne, en outre, l'impression et l'affiche du présent juge-
ment partout où besoin sera.
Lacombe, Parmextier, Marguerié, Morel, Barsac.
M. Yivie, qui a publié les principales pièces de ce procès *,
relève pourtant ce fait en faveur du tribunal, c'est que
Cossidon et plusieurs femmes qui avaient aidé à cacher
Gestas ne furent pas poursuivis ou du moins furent remis
en liberté.
Signalons encore dans le même temps (4 nivôse, 24 dé-
cembre) un arrêté de Lacombe, envoyant en prison tous
les artistes du théâtre de la Montagne (les Yariêtès-Dorde-
laises), non plus pour aristocratie, comme ceux du Grand-
Théâtre, mais pour immoralité ^; car la vertu, comme la
terreur, était à l'ordre du jour; et, le lendemain (23 décem-
bre), l'acquittement d'une première série des artistes du
1. Annales de la Terreur à Bordeaux; le général Gestas, brochure do
18 pages.
2. Voy. l'arrêté et ses considérants, Vivie. t. II. p. 149.
228 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
Grand-Théâire, après un emprisonnement qui avait dû les
faire réfléchir : les considérants étaient propres à graver la
leçon dans leur esprit. Après avoir rappelé les motifs de
leur arrestation, que leur théâtre était un rendez-vous
d'aristocrates, et leur foyer, un foyer de contre-révolution :
La Commission miUtaire, convaincue des faits ci-dessus,
voulant néanmoins user d'indulgence, espérant qu'ils sauront
apprécier davantage les bienfaits d'une révolution qui les tira
de la boue du mépris public, où les préjugés les tenaient
enfouis; qu'ils sentiront mieux le prix de l'égalité dont le règne
doit leur être pareillement cher; dans la confiance que, profi-
tant d'une leçon paternelle, ils changeront leur théâtre en une
école de patriotisme et de bonnes mœurs,... qu'ils échaufferont
les âmes de leurs concitoyens, par les tableaux multipliés des
vertus républicaines, et sentiront désormais que leurs grandes
fonctions leur imposent l'obligation expresse d'éclairer le
peuple, de répandre les grandes maximes de la morale et de
la politique, et de se vouer désormais à l'apostolat révolution-
naires; etc. *.
Cependant les représentants avaient pris quelques me-
sures favorables au bon ordre, et par conséquent aux accu-
sés. Ils décidèrent que les amendes infligées par la com-
mission militaire ne seraient plus directement perçues par
elle.
Après quelques condamnations nouvelles, les 8, 9, 13 et
15 nivôse pour propos, blasphèmes contre la représenta-
tion nationale, etc. % la commission suspendit ses séances
du 17 au 26 nivôse (6-15 janvier 1794).
1. Le dossier qui les concerne est très chargé.
2. Le 8 nivôse (28 décembre) : J. Zacliarie Basseterre, secrétaire-greffier
de l'ancienne municipalité : il avait signé bien des pièces compromet-
tantes, mais, disait-il, sans les lire; — le 9, J. Collardox, receveur de dis-
trict à Bourg : avait blasphémé la représentation nationale dans la per-
sonne des représentants Treilhard et Mathieu; — le 13 nivôse, Pierre Galou-
PEAU, soixante-quatorze ans : s'était offensé du titre de citoyen; — le lo,
Alexandre-Edme Chimbaud, vingt-sept ans : en grande corresponda-nce
avec les aristocrates, parlait de l'affreuse journée du 10 août; et Ignace-
André Boudin, homme de loi, qui n'allait dans aucune assemblée publique,
qui n'avait pas accepté la Constitution — (Qu'aurait-on dit s'il avait de-
CH. XII. — GIRONDE 229
C'est vers ce temps que Tallien, faisant passer à la Con-
vention deux arrêtés, pris pour déjouer une espèce de con-
spiration de faillites ', — comme si l'on ne pouvait faire
faillite en ces temps de bonheur public, sans conspirer
contre le gouvernement! — lui écrivait. 20 nivôse (9 jan-
vier 1794) :
L'esprit public prend tous les jours à Bordeaux une nouvelle
force. La commission militaire fait tomber les têtes des cons-
pirateurs. Le Comité de salut public fait arrêter tous les hommes
suspects; celui des subsistances procure du pain à bon marché;
la société populaire fait trembler les feuillants et les modérés.
Enfin nous pouvons dire que Bordeaux se régénère tous les
jours et qu'avec du courage on pourra parvenir à rendre entiè-
rement cette cité à la pureté des principes républicains-.
Mais, comme on le voit, ils n'avaient pas renoncé à faire
tomber des têtes, et, le 27 nivôse, la commission marquait
la reprise de ses séancespar le procès d'un fédéraliste, vive-
ment recherché et saisi enfin, L. Azéma, ancien membre de la
Commission populaire, « un de ces négociants coupables
qui n'avaient détruit les diverses aristocraties que pour en
former une nouvelle plus terrible ». Il avait appuyé « le
projet liberticide de Buzot, tendant à donner à la Conven-
tion une garde prétorienne », — qui sans doute eût fait
reculer Hanriot et prévenu la révolution du 31 mai. Orateur
dans la salle des Récollets, il s'était « couvert du masque
du patriotisme », pour parler « contre ce qu'on appelait les
anarchistes et les maratistes, c'est-à-dire les républicains
les plus courageux », — enfin, et cela suffisait, il avait été
membre de la Commission populaire.
Le 28 (17 janvier), J,-B, Brolssin, Pour lui, son affaire
était bien plus claire : il était prêtre insermenté et avait
dit la messe dans une maison,
mandé qu'on la mil en vigueur?) — et avait fait compter de l'argent à une
éniigrée. — J'en passe plus d'un.
1. Arch. nat., AF II, 111, nivôse, pièce 118. Il y avait eu treize bilans
déposés.
2. Séance du 2o nivôse (li janvier), Moniteur du 27, t. XIX, p. 213.
230 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
Plus simple encore celle de B. Lousteau, frère lai char-
treux (7 pluviôse, 26 janvier), dont voici rintcrrogatoire :
Où allais-tu lorsque tu as été arrêté? — Je n'en sais rien.
Tu as dit que tu es allé à Bayonne? — Oui.
Qu'y allais-tu faire? — Chercher un pain.
Pourquoi n'as-tu pas prêté le serment? — Ma conscience ne
me l'a pas permis.
Où logeais-tu à Bordeaux? — Aux environs.
Dans quelle maison? — Je ne veux pas le dire.
Connaissais-tu le décret qui t'obligeait de te déporter? —
Oui?
Pourquoi ne t'es-tu pas déporté? — On ne me l'a pas dit :
On n'avait pas hesoin de le lui dire. On l'envoya àTécha-
faud.
Citons encore, parmi les condamnés de ce mois :
Le 7 pluviôse (26 janvier), Martin de Larroque, ex-
noble, convaincu d'avoir eu « des intérêts et des inten-
tions contraires au maintien des droits de l'homme ^ »; le
8 (27 janvier), Bacque, médecin, qui, ayant protesté de son
civisme et de ses bonnes intentions, n'avait fait par là,
porte le jugement, « qu'ajouter la mauvaise foi à tous ses
autres crimes ^ ».
Le 13 pluviôse (1" février), Marie-Louise Fumel, mar-
quise d'Argicourt, accusée d'avoir, avec le comte de Fumel,
son père, « fait marier dans des caves des personnes qu'ils
avaient aristocratisées ^ ». (Nous retrouverons le comte de
Fumel le 9 thermidor.) On aurait bien voulu saisir le prêtre
par la même occasion. Mais la noble dame, sans chercher
des excuses pour elle, défia toutes les instances de son inter-
rogateur :
D. Si elle reconnaît un prétendu acte de mariage, daté du
25 juin 1793, passé entre Dubost et la fille Jeandin, ledit acte
à elle représenté? — B. Qu'elle le reconnaît.
1. La Bcno<licrc, ]>. 61.
2. Rcgisire de la Commission, filé jiar M. Bcrrial Saint-Prix, [). 298.
3. La Benodière, p. 70.
en. XII. — GIRONDE 231
D. Si elle sait où cet acte a été passé? — R. Que c'est chex
elle.
D. Qai est-ce qui a fait venir le prêtre qui l'a rédigé et signé?
— R. Que c'est elle.
D. Depuis quand elle connaît ce prêtre et quel est son nom, —
et demeure? — R. Qu'il n'y avait pas longtemps qu'elle le
connaissait à l'époque du 25 juin 1793, qu'il s'appelle Cosse
et demeure chez un de ses parents qu'elle croit être son frère;
qu'il était chanoine d'Auch.
D. A elle observé qu'ayant fait venir elle-même ce prêtre, il
est étonnant qu'elle ne le connaisse pas plus particulièrement.
— R. Qu'elle n'a rien de plus à observer.
D. Qui est-ce qui vous l'a fait connaître, d'autant que vous
êtes convenue ne le connaître que depuis peu de temps et que
vous avez dit qu'il ne demeurait pas habituellement à Bor-
deaux?— R, Qu'il n'y a point de loi à sa connaissance qui
l'oblige de répondre à ma question.
D. Si ce n'était point un prêtre réfraclairc? — R. Que oui,
que c'était un prêtre réfractaire.
Plus n'a été interrogée et, lecture faite, a signé.
FuMiiL d'Hargicourt.
YsABEAU jeune.
Le 17 pluviôse, comparaissait, avec quatre autres, Josset
PoMiÉ, baron du Breuil, dont le procès offre de la part de la
Commission militaire un singulier mélange de longanimité
et d'acharnement \ C'était un noble châtelain, — partant un
suspect. Le 12 octobre, le comité de surveillance de Les-
parre le dénonça pour propos aristocratique. Le lendemain
13 octobre, le comité révolutionnaire de Bordeaux ordonna
une perquisition dans son château; le lo, le château fut
cerné par la force armée. On y croyait trouver toute une
g-arnison. On y trouva un fusil à deux coups, une paire de
pistolets, un baril de poudre, une gibecière et deux épées.
Mais le rapport des ingénieurs (le 19 novembre, 29 bru-
maire) faisait une peinture formidable de la place, et récla-
mait un démantèlement d'urgence : démolition du réduit qui
1. Voy. la notice de M. Vivie : Un Épisode de la Terreur à Bordeaux : le
baron du Breuil. (Bordeaux, 1867.)
232 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
défondait le pont, des piles de l'ancien pont dormant, delà
tour du donjon, des parties nouvellement reconstruites,
Félarg-issement ou la fermeture des créneaux, la fermeture
des souterrains, communiquant au dehors. Ce qui fut ordonné
et opéré. On ne s'en tint pas là. On interrogea un maçon
et un domesticjue du château et l'on constata ces faits qui
furent regardés comme singulièrement ag^gravants : les
réparations dataient de deux ans; une porte de fer avait été
rétablie, il y avait dix-huit mois, et une herse posée der-
rière, en remplacement d'une herse vermoulue; enfin il y
avait des armes, et quelles armes! de vieilles espingoles qui
dataient, disait-on, de 200 ans et qui avaient été réparées
récemment (on en comptait deux), et un pierricr acheté
depuis la Révolution.
Le comité de surveillance de Lesparre avait conclu à
l'envoi du baron du Breuil à Bordeaux, avec les pièces à sa
charge.
Ce fut le 28 frimaire (18 décembre) qu'il comparut pour la
première fois devant la commission. Les fortifications et l'ar-
mement du château, le pierrier et les espingoles ne man-
quèrent pas de figurer parmi les griefs ; mais d'autres choses
étaient consignées dans le rapport du comité de Lesparre,
et une pièce y était jointe, qui allait prendre une impor-
tance considérable : c'était un écrit intitulé Bulletin du
10 août 1793, où on lisait :
Condé, Valencicniies et Cambrai sont au pouvoir de nos
ennemis. Ce malheur n'est que trop certain ^
Et vers la fin :
Notre ville renferme beaucoup de maratistes et un nouveau
club national réinstallé," ayant à sa tète un chanteur de l'Opéra
de Paris, nommé Laïs. On affirme qu'il a répandu beaucoup
d'argent pour gagner le peuple el faire égorger et piller la
ville; mais tant la cavalerie que les grenadiers et autres braves
gens s(uit résolus de siuvre celte canaille de près et d'exter-
1. l'erreur en ce (|iii concerne Canil)i'ai.
cil. XII. — GIRONDE 233
miner ce nouveau club, qui n'a cependant pas osé encore tenir
séance ouverte, et il fera bien!
Il était facile à l'accusé de se défendre sur presque tous
les points : la réparation de son château? un mur fléchis-
sait, qui aurait pu entraîner toutes les constructions dans sa
ruine; les souterrains avec issue au dehors? ils servaient
à l'écoulement des eaux; la porte rétablie, doublée d'une
herse? il aurait pu dire que ce n'était pas sans raison, à une
époque où des bandes parcouraient les campagnes, incen-
diant les châteaux; les espingoles : ce n'est pas là ce qui
aurait défendu la place; le picrrier : c'était une boite qui
servait aux réjouissances, fort communes sous la répu-
blique, et il en avait fait don à la municipalité. On l'accusait
d'être contre-révolutionnaire : il produisait des certificats
de civisme; fanatique : il y avait, disait-il, vinot-cinq ans
cju'il n'était allé à la messe.
Le point qui semblait le plus graA'e était encore ce bul-
letin du jO août 1793. Le commencement pouvait être d'un
patriote : il déplorait la perte de Valenciennes et de Condé;
mais la fin était d'un homme qui n'aimait ni les maratistes
ni le club national; qui était évidemment du parti de la
résistance à la révolution du 31 mai, et c'était là le grand
crime à Bordeaux. Or l'accusé affirmait que la pièce n'était
pas de sa main. Le tribunal voulut le confondre par une
vérification en règle. Toujours assuré de le bien tenir, il
renvoya la cause à plus ample informé et soumit l'écri-
ture à l'examen d'experts. En même temps, il demandait
un supplément d'enquête au comité de surveillance de Les-
parre.
L'attente des juges ne fut pas déçue. Le comité de
Lesparre accentua ses griefs contre l'accusé : du Breuil
s'était montré l'ennemi de la révolution; il avait fait peser
un sceptre de fer sur ses tenanciers; il avait fait relever
les fortifications de son vieux repaire, ce qui était un crime
sous l'ancien régime, à plus forte raison sous le règne des
sans-culottes. Et, d'autre part, chose plus décisive, les experts
234 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
déclaraient que le morceau incriminé était de l'écriture du
baron.
C'est dans ces circonstances que l'afTaire fut reprise
le 16 nivôse (o janvier); mais l'accusé déconcerta l'accu-
sation en nommant celui qui avait écrit ce bulletin. Pou-
vait-on aller au delà sans vérijîer l'imputation ? On l'aurait
fait, peut-être, si le représentant Ysabeau, supplié par la
baronne du Breuil, n'avait promis que son mari ne serait
pas jugé sans une enquête poussée à fond.
Nouveau sursis; et l'homme désigné par le baron du
Breuil, Dégoutte, ou plus correctement Dugout, capitaine de
la81"^compagnie des Vétérans, déclara qu'il avait lui-même
écrit le bulletin et que l'accusé n'y était pour rien.
Que restait-il, que de mettre le baron du Breuil en li-
berté? Sa femme le croyait sauvé : elle connaissait bien
peu les juges ! Ce ne fut que le commencement d'une nou-
velle procédure. On laissa la pièce qui avait été incrimi-
née : on la laissa si bien que celui qui avouait l'avoir écrite
échappa aux poursuites; mais on reprit tous les autres
griefs, les propos, les fortifications, l'armement. On avait
trouvé (le la poudre au château : une livre de poudre dans
un baril qui en pouvait contenir trois au plus; toutefois,
comme le baron du Breuil, de son côté, avait réuni des
attestations de son patriotisme, la commission prononça un
troisième sursis et chargea un des juges d'aller au domi-
cile de l'accusé prendre un supplément d'information.
L'enquête est restée, et l'on y trouve au moins la preuve
que le juge entendit plus d'adversaires que d'amis de l'ac-
cusé. (Hiacun avait contre lui (pielque grief : le jour de
'acceptation de la constitution, il était venu le malin à la
maison commune, disant qu'il était indisposé, qu'il ne vien-
drait pas à la cérémonie, et qu'il tiendrait pour fait ce
qu'on ferait; il s'était opposé à ce que son valet fit le ser-
vice dans la garde nationale; il avait découragé des volon-
taires; il était tracassier, processif, attaché à ses droits
féodaux, etc.
en. XII. — GIRONDE 235
C'est sur ces nouveaux chefs (Vaccusation que le baron
du Breuil comparut une quatrième fois devant la commis-
sion militaire le 5 février (17 pluviôse). On lui donna con-
naissance du rapport ou du moins des principaux griefs
qui s'y trouvaient contenus, mais cette fois on voulait en
linir :
Il résulte de toutes les dépositions, dit Lacombe, que tu
n'as pas accepté la Constitution.
Et après la lecture de plusieurs témoignages :
Te voilà bien reconnu pour un aristocrate. — Mais non...
Tu peux t'asseoir, le tribunal est fixé sur ton compte.
Et il fut condamné.
Les opérations du tribunal furent suspendues encore pour
quelques jours. Les représentants avaient dû renouveler
un des rouages de leur administration dans Bordeaux, un
des plus essentiels à la marche de la justice; ils avaient, par
un arrêté du 12 pluviôse (31 janvier), destitué la commis-
sion de surveillance, ordonné l'arrestation de ses membres
et nommé une commission pour examiner leur conduite,
avec des considérants qui montrent que ce n'était pas sans
raison :
Considérant, disaient-ils, que si, dans les moments de révo-
lution, il est important de donner au gouvernement et aux
autorités constituées une grande étendue de pouvoirs, afin de
réprimer avec plus de promptitude les projets des ennemis de
la République, il est aussi du devoir des mandataires du peuple
d'empêcher que les patriotes ne soient opprimés et que le
règne de l'arbitraire ne vienne pas remplacer celui de la
justice sévère et impartiale, auquel tous les membres de la
société ont un droit égal;
Considérant que les comités révolutionnaires ont été établis
pour sauver la liberté et non pour la compromettre, pour pro-
téger les bons citoyens et non pour les vexer...
Considérant que la Convention nationale et tous les vrais
patriotes se sont réunis contre ces tdtra-révolulionnaires, qui
exagèrent tout, ne calculent rien, parce qu'ds veulent en venir
à leur but, celui de perdre la chose publique;
236 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
Considérant que de toutes parts il s'est élevé des réclama-
tions contre les mesures arbitraires prises par quelques mem-
bres de ce comité relativement à la police des prisons...
En prison ceux qui y jetaient si facilement les autres !
Forcés de rendre compte ceux qui avaient exercé, avec
tant d'arbitraire, une autorité sans limites sur la liberté
et les fortunes des citoyens ! La ville de Bordeaux accueil-
lit cet arrêté avec reconnaissance, et l'espoir entra au fond
des cachots. Que ne pouvait-on pas attendre en effet quand
on lisait dans la proclamation des représentants (22 plu-
viôse, 10 février) :
Citoyens, les représentants du peuple, fidèles à leurs devoirs,
pénétrés de l'importance de la mission qui leur est confiée, ne
balancent jamais à frapper le coupable lorsqu'on le leur fait
connaître. Plus il est puissant, plus le^ coup qu'ils lui portent
est vigoureux.
Un comité avait été investi par nous d'une grande autorité
que nous jugeâmes nécessaire pour assurer dans cette com-
mune le triomphe des principes et de la raison; il a abusé de
ce pouvoir, il a fait tourner contre la cause publiques les armes
que nous avions remises en ses mains pour la sauver.
Dans de semblables circonstances, nous taire plus long-
temps eût été un crime et un avilissement de notre caractère.
Le règne de l'arbitraire et de l'inhumanité avait remplacé
celui de la justice et de l'impartialité.
Mais deux Montagnards, qui déjà une fois avaient sauvé les
Bordelais de leurs propres fureurs, étaient là; ils veillaient
pour tous; et lorsque les preuves des prévarications de ces
hommes dangereux leur ont été mises sous les yeux, ils se
sont empressés de les réduire à l'impossibilité de nuire, en
leur prouvant que tout doit flécliir devant la Majesté nationale.
Un nouveau comité, composé de républicains purs, intacts,
justes à l'égard de rinnoceut, sévères à l'égard du coupable,
humains à l'égard de Ihomme qui est sous le coup de l'accu-
sation, entrera demain en activité.
Une commission, composée de trois patriotes incorruptibles,
ira dans les maisons d'arrêt sépai'er l'innocent du coupable.
Toutes les mesures d'une inutile sévérité seront proscrites
du régime des prisons. Des magistrats du peuple, des pères.
cil. XII. — GIRONDE 237
iront visiter leurs enfants égarés, et leur feront donner les
secours dont ils auront besoin.
Un conseil sera donné à ceux des accusés qui seront traduits
devant la commission militaire, afin qu'il ne reste aucun pré-
texte aux malveillants pour calomnier ses jugements.
Enfin, nous vous déclarons, citoyens de Bordeaux, que, de
concert avec vos magistrats, avec vos vrais amis, nous voulons
accélérer, par tous les moyens qui sont en nous, la régénéra-
tion de vos contrées *.,.
Et un arrêté en date du lendemain (23 pluviôse, 11 fé-
vrier), établissant le gouvernement révolutionnaire sur les
bases du décret du 14 frimaire, renouvelait le comité de
surveillance, nommait une commission cliargée d'examiner
les causes des arrestations, réglait la police des maisons
d'arrêt et réorganisait la commission militaire ^. Il est vrai
qu'il y maintenait Lacombe comme président, et laissait
ainsi libre carrière h un nouveau déchaînement de la Ter-
reur. Mais la tendance des représentants était évidemment
une résistance aux ultra-révolutionnaires, comme ils sont
appelés dans leur proclamation. Le discours de Tallien, à
l'installation des nouvelles autorités, en donna une preuve
de plus ^, et le nouveau comité de surveillance, formé
d'hommes de leur choix, devait y répondre par ses actes.
Cette tendance trop manifeste devait rendre les deux
représentants suspects à Paris, à cette époque où le parti
des Hébert et des Chaumette était loin d'y être encore
abattu. Robespierre, Saint-Just et les hommes qui domi-
naient au Comité de salut public, devaient voir avec inquié-
tude une manifestation qui devançait leur propre politique
et pouvait en compromettre le succès. Et puiâ ceux qui
s'éloignaient du Père Duchesne ne se rapprochaient-ils
pas de Danton? Or le Comité de salut public s'apprêtait à
frapper l'un et l'autre. Il ne pouvait donc pas fermer
1. Vivie, t. II, p. 173.
2. Ibid., t. II, p. 113-180.
3. Ibid., t. II, p. 181.
238 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
l'oreille aux accusations de modérantisme qui arrivaient
de Bordeaux contre les représentants :
Tout se relâche maintenant dans cette commune, disait une
lettre adressée aux Jacobins de Paris, c'est une indulgence plé-
nière '.
Il y avait eu en effet quelque ralentissement dans les
opérations de la commission militaire ^, et l'on ne pouvait
guère en accuser le président Lacombe. ïallien et Ysabeau
avaient senti le péril et ils n'attendirent pas les dernières
manifestations pour y aviser. Tallien, laissant son collègue
à Bordeaux, se rendit à Paris. Il eut grand'peine à se
faire recevoir du Comité de salut public, et môme du Co-
mité de sûreté générale ^. Mais il pouvait parler ailleurs,
soit à la Convention, soit aux Jacobins, oiî avait été lue la
plainte des <( frères et amis » de Bordeaux, et il n'y man-
qua pas :
Depuis longtemps, disait-il le 22 ventôse (12 mars) à la Con-
vention, la calomnie s'attache sur les pas des patriotes. Les
représentants du peuple dans les départements sont au-
jourd'hui en butte à toutes les persécutions... Les représen-
tants du peuple envovés à Bordeaux devaient s'attendre à
n'être pas épargnés. Cette commune était devenue l'un des
principaux foyers du fédéralisme... Si nous n'eussions pas agi
avec cette sagesse énergique qui convenait aux localités et
aux circonstances, Bordeaux aurait éprouvé le même sort que
Lyon. Nous avons été assez heureux pour rendre cette com-
mune importante à la République, sans qu'une goutte du sang
patriote ait coulé. Nous avons détruit le fédéralisme jusque
dans ses racines...
El après avoir donné un échantillon des calomnies dont
ils étaient l'objet (qu'Ysabeau et lui allaient s'embarquer
pour l'Amérique avec plusieurs millions ; que la contre-
révolution régnait à Bordeaux etc.), il lisait une lettre
1. Lellre lue aux Jacobins le 19 ventôse an II (9 mars), Moniteur du 21,
t. XIX, p. 710. — La Bénodière, p. 39.
2. Voy. aux Appendices la note XI.
3. Vivic, t. II, p. 190 et suiv.
CH. XII. — GIRONDE 2o9
(l'Ysabeau, et montrait que Bordeaux, avec un autre tem-
pérament que Paris, était tout à la République! Aussi se
croyait-il en droit d'apitoyer la Convention sur ses misères
et il en obtenait un décret qui, tout en témoignant de la
sollicitude du gouvernement à y porter remède, devait en
même temps achever de lui gagner les esprits dans cette
ville \
Mais la plus sure manière de répondre à ses ennemis de-
vant la Convention comme devant les Jacobins, c'était de
montrer par des actes que la Terreur n'avait pas cessé
d'être à l'ordre du jour dans Bordeaux. Or la commission
militaire avait repris son œuvre et lui fournissait des ar-
guments qu'Ysabeau s'empressait de lui transmettre :
Les arrestations continuent, disait Ysabeau dans une autre
lettre du 21, lue à la Convention le 24, la guillotine a fait jus-
tice avant-hier d'un prêtre assermenté, coupable de royalisme;
aujourd'hui il y passera une religieuse. Voilà la réponse à nos
modérés qui avaient semé le bruit que la peine de mort était
abolie - !
Il y eut un fait qui pouvait frapper cruellement les Mon-
tagnards dont on voulait désarmer les colères, ce fut l'ar-
restation du maire Bertrand, le coryphée de leur parti. Il y
avait eu dans le maniement de l'argenterie, enlevée aux
particuliers ou aux églises, des irrégularités telles que si le
maire n'en justifiait pas, c'était au conseil général de la
commune d'en répondre devant le Comité de salut public.
Le maire, qui ne put rendre ses comptes, fut arrêté; et la
peine qui l'atteignit par la suite prouva que ce n'était pas
sans raison. Mais si d'aussi bons jacobins étaient arrêtés
1. Moniteur du 23 ventôse (15 mars 1194), t. XIX, p. 693, et Vivie, p. 190-194.
2. Moniteur du 26 ventôse an II (16 mars 1794), t. XIX, p. 703. — La Bono-
dière, p. 40. — Ce prêtre était Jean Dukanti, curé de Nouillan. accusé
d'avoir correspondu avec Langoiran, vicaire général de Bordeaux: chanté
un exaiidiat pour le dernier tyran des Français; recelé des titres féodaux:
caché son argenterie; dédaigné d'aller aux assemblées primaires et d'ac-
cepter la Constitution. — Il était pourtant prêtre constitutionnel. La lettre
de Langoiran, qu'on lui oppose, est une lettre qui lui accorde le bis in die
comme ayant deux églises, et elle est du 17 novembre 1791.
240 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
pour ces peccadilles, où était la sûreté des autres? La situa-
tion de la Gironde réclamait une enquête. Robespierre y
employa le jeune ami dont il avait apprécié les bons offices
dans l'Ouest. Jullien vint à Bordeaux.
III
Bordeaux depuis l'arrivée du jeune Jullien
jusqu'au départ d'Ysabeau.
Dès son arrivée (21 germinal, 10 avril 1794), Jullien, qui
n'avait d'autre titre que la mission confidentielle de Robes-
pierre (mais c'était une redoutable lettre de crédit), se pré-
senta au Club national, qu'Ysabeau présidait, et y fit voter
une adresse aux sociétés populaires de toutes les com-
munes de la République où il marquait sans détour sur
quelles bases devait se faire l'union toujours clierchée
entre républicains :
Nous devons déployer toute la rigueur des mesures révolu-
tionnaires contre les modérantistes qui croient triompher et se
flattent de ralentir notre énergie... On voudrait détruire toute
union, toute confiance, quand l'union et la confiance doivent
plus que jamais nous resserrer et faire notre force... Point
d'engouement, point d'idolâtrie, point d'entliousiasme pour
les individus. Il faut que la liberté bouillonne dans le vase
jusqu'à ce que toute l'écume soit sortie; l'écume, c'est la classe
des modérés hypocrites, des ambitieux en bonnet rouge, des
intrigants patriotiquement révolutionnaires... Nous avons un
point de ralliement, la vertu; nous avons un centre d'union, la
Convention nationale. Resserrons-nous tous, les Républicains,
les iMontagnards, les uns autour des autres. Plus on veut nous
diviser, plus nous devons être unis '.
Cette adresse était une atta(jue à peine voilée contre
Ysabeau et ses amis. Mais la combattre, c'était en convenir;
Ysabeau se tut et la signa comme président.
Pour se maintenir, Ysabeau avait besoin de s'appuyer
i. Vivic, t. il, p. 20o.
CH. XII. — GIRONDE 241
des autorités locales; et, en vertu de ses pouvoirs illimités,
il les reconstitua ; mais il ne put faire que plusieurs des amis
de Jullien n'y fussent compris, ou que cette amitié ne se pro-
pageât, sous le rayonnement de ce soleil levant, parmi ses
propres créatures. Dc^jà même, le bruit courait du rappel
d'Ysabeau : c'était une manière d'y préparer l'opinion.
L'opinion pourtant y était fort opposée dans la ville. Une
pétition se signa rapidement pour solliciter son maintien,
pétition dont Jullien ne s'émut guère; car les modérés
avaient succombé, comme les violents, dans Paris. Danton
était allé rejoindre le Père Ducliesne. Robespierre dominait.
Ysabeau, avec ses pouvoirs illimités, semblait craindre de
heurter ce jeune homme sans pouvoirs, et ne demandait
pas mieux que de marcher d'accord avec lui. Le tribunal
fêta l'ami de Robespierre à sa manière. Le 24 germinal
(13 avril), trois condamnations :
Jean-Bernard Ingres, élève en chirurgie, âgé de vingt-
trois ans, qui avait écrit le 26 janvier 179.3 : « Voici
donc enfin le coup fatal qui vient de frapper l'Europe
entière et dont Louis XVI vient d'être victime. »
Marguerite Boisron Boet Lemontaigne, âgée de quarante-
quatre ans, qui soignait sa mère de quatre-vingts ans. Ses
frères n'étaient pas émigrés : elle avait reçu d'eux une
lettre datée de France. Elle n'avait pas envoyé de secours
aux prêtres exilés en Espagne; elle avait fait doux fois la
quête non pour les déportés, mais pour les pauvres. La
seule charge qui subsistât contre elle, c'était une lettre
écrite à une amie, lettre dont un extrait est reproduit au
jugement. Les mots en italique dans Fimprimé sont appa-
remment ceux qui motivèrent sa condamnation : il est donc
bon de les mettre sous les yeux du lecteur :
Nous avons besoin que Dieu ait pitié de nous pour soutenir
tant d'épreuves; ses commandements sont violés, méprisrs; son
Efjlhe persécutée; mais c'est dans les grandes entreprises des
hommes contre son Église que Dieu fait voir davantage combien
il veille sur elle, etc.
242 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
Dieu multiplie sa miséricorde, à proportion que les impies
redoublent leurs fureurs, etc. Concluons qu'il ne faut pas
nous laisser aller à l'abattement, etc.
La ville est grande ; néanmoins on a si bien réussi, que l'on
n'y a personne; les punitions et les poursuites font que les vic-
times se trouvent exposées à tout ; priez Dieu de garder ses ser-
viteurs, de soutenir leur foi et envoyer des anges pour les gar-
der. Je ne demande pas les prêtres. Je ne sais leur sort que
très imparfaitement. Ils m'écrivent, etc. Je prie le Seigneur de
les soutenir dans la foi et la piété; si je pouvais les aider, je le
ferois. Nos maux, persécutions, croix, sont la marque la plus
certaine, etc. Laissons aux démocrates envahir tous les biens de
la terre ' qu'ils se réjouissent et fassent grande chère; etc. pour
nous, préférons notre misère, etc.
On trouve au dossier cette note d'audience :
Le deffenseur officieux dit qu'il serait inutile de chercher à
disculper une femme convaincue pour être en correspondance,
mais je demanderais indulgence.
(Il lit un plaidoyer.)
Suit ce résumé en quelque sorte sténographique dont il
est pourtant facile de saisir le sens :
Il observe lettre à [un] émigré, novembre 1792, antérieure
à la loi; prêtres déportés, moins coupable que si cela était
émigré; elle, humanité, et ce sera, j'espère, une preuve auprès
du tribunal. (Il fait lecture d'un certificat qui atteste son huma-
nité.)
Puis ces mots en marge qui sont la réplique :
Si le tribunal peut pardonner à un defF[enseur] ofr[icieux]
qui s'est laissé entraîner par trop d'humanité...
Comment est-il possible qu'elle ait été l'amie des sans-
culottes, elle qui est l'ennemie de l'humanité, elle qui a com-
promis la vie de 300 000 hommes *, elle qui a correspondu avec
les ennemis de la patrie, elle qui était l'amie d'un royaliste qui
en a convenu lui-même.
Le troisième était Victor Desprats, dit Thourangeau, né
à Civray-sur-Chcr, menuisier, depuis sept ans établi à Bor-
1. Probablement les 300 000 hommes de la levée.
CH. XII. — GIRONDE 243
(leaux. Interrogé s'il a fait partie de la garde nationalo, etc.,
il déclare (je supprime les questions, me bornant à repro-
duire ses réponses) :
Que travaillant depuis o lieures du matin jusqu'à 8 heures
du soir, il n'a pas cru devoir sacrifier la nuit au service;
Quil convient que tout bon républicain doit remplir cette
obligation ;
Qu'il a craint d'altérer sa santé en le faisant.
Ces réponses n'étaient pas d'un républicain bien ardent.
Le juge le presse sur ce point délicat. Il répond :
Qu'il n'a professé aucun principe républicain; quant au
nouvel ordre de choses, il voit le mal qui se fait et prévoit le
bien qui peut survenir.
Que le mal qu'il voit dans le nouvel ordre de choses est la
punition de mort prononcée contre certaines personnes, parce
qu'il aurait mieux valu leur pardonner; ajoute qu'on pouvait
les punir d'un autre manière ; et que le bien qu'il voit dans
l'avenir consiste dans l'espoir qu'il a de voir un jour rétablir
un roi qui gouverne en bon père de famille.
La déclaration était grave :
Interrogé quelle religion il professe, il dit professer la reli-
gion catholique, apostolique et romaine dans laquelle il a été
élevé.
Il a reçu un ordre d'aller travailler au chantier, pour la
République. Pourquoi n'y est-il pas allé?
...N'avoir pas voulu y obéir; qu'il préférait quitter Bordeaux
plutôt que d'aller travailler pour la République; ajoutant que,
s'il devait travailler pour la nation, il le ferait aussi bien chez
son père oi^i il voulait aller que chez les autres.
Autre leçon pour le juge :
Interrogé s'il n'a pas dit... qu'il se f... de l'ordre de la muni-
cipalité.
Ajoute qu'il ne parle pas aussi grossièrement et qu'il n'a
point tenu ce propos.
244 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
A l'audience, le défenseur officieux dit qu'on peut le
ranger dans la classe des fous. — Sentiment de pitié bien
mal placé, dit la note d'audience : car ce sont ces fanati-
ques qui, etc.
Le 27 (16 avril), Marie Gombaud, femme Meynard, meu-
nière à Saint-Savin, et son fds Jean Meynaud, accusés d'avoir
mêlé de la cendre à leur farine. La mère avait avoué sa
fraude; elle en avait mis environ une livre et demie par
quintal, « pour rendre le poids », disait-elle. Elle avait été,
à cause de cela, condamnée à l'amende et h la prison, et
c'est ce que ce délit méritait. Mais Ysabeau voulait un
exemple. Il fit reprendre le procès devant la commission
et on y joignit le fils, étranger à la faute de sa mère.
Sur la demande des autorités , ils furent ramenés pour
subir leur peine, à Saint-Savin, où, disait-on, on se dispu-
terait, s'il le fallait, les fonctions d'e^iécuteur. L'innocence
avérée du fils laissa, au contraire, une impression profonde
dans le pays '.
Un procès qui, le lendemain 28 germinal (17 avril), fit
sensation dans le public fut celui de Thomas-Marie Satm-
GeorCtES et de Glaude-Nicolas-Marie Orré, homme de loi.
L'affaire de Saint-Georg-es avait été appelée dès le 18
g'crminal. On Faccusait d'aristocratie, d'avoir adhéré à la
commission populaire : il le niait; et comme on lui repro-
chait de n'avoir pas fait de service dans la garde nationale,
il dit qu'il avait servi la patrie en défendant les patriotes.
11 parla avec tant de chaleur que les juges remirent au len-
demain les débats pour entendre les témoins. Le 19 (8 avril)
les témoins déposèrent, et il répondit à leurs charges. II
répondit aussi au président qui lui reprochait d'avoir dé-
fendu Saige :
Si j'avais connu ses crimes, peut-être ne serais-je pas venu;
mais il n'était pas condamné, il ét;ut sous le glaive cl l'huma-
nité m'a dicté cette démarche.
!. La Benodière. n. GO.
CH. XII. — GIRONDE 245
La cause fut ajournée au 28; mais, cette fois, il y eut
deux accusés : avec Saint-Georg-es son ami Orré, à qui l'on
reproclia d'avoir suborné dos témoins pour le sauver. Les
deux amis furent compris dans la même condamnation '.
Ces jugements précédèrent de peu l'arrivée de la loi
du 27 germinal. Ce décret, nous l'avons vu, pour rendre
la justice révolutionnaire plus uniforme dans sa rigueur,
avait posé en principe l'unité de juridiction pour tous les
contre-révolutionnaires :
Les prévenus de conspiration seront traduits de tous les
points de la République au tribunal révolutionnaire de Paris.
La commission militaire de Bordeaux était donc mena-
cée, et d'autant plus qu'on avait pu l'accuser d'incliner au
modérantisme, sous l'influence d'Ysabeau. Plusieurs acquit-
tements venaient d'être prononcés, qui pouvaient surpren-
dre après tant de condamnations si peu motivées : acquit-
tements dus peut-être à l'esprit d'indulgence qui prévalait
chez le représentant, mais aussi à la vénalité du président
de la commission ; car l'intraitable Lacombe avait à ce
égard, on l'a vu déjà, des faiblesses dont il devait plus tard
porter la peine. Lacombe avait donc alors tout à craindre
pour l'existence de sa commission et pour les profits qu'il
en lirait. Ysabeau se joignit à JuUien pour plaider en faveur
d'une institution qu'il avait d'ailleurs créée. Ysabeau et
JuUien paraissaient donc en bonne intelligence. Mais ces
apparences ne pouvaient tromper personne, et il v avait un
homme puissant qui n'ignorait pas ce qui en était, celui-là
même qui avait envoyé Jullien à Bordeaux ! Jullien savait
sous quel jour il devait présenter Ysabeau à Robespierre
pour le perdre. Il lui écrivait :
Un grand reproche que j'ai à faire aux Bordelais, c'est
qu'ils traitent le représentant du peuple comme un intendant
d. Il y a peu de procès où l'on trouve plus de détails d'audience en style
sténographique.
246 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
de l'ancien régime. Passe-t-il dans les rues avec les gendarmes
qui le suivent, on se découvre, on applaudit; quelques voix
même crient : Vive le sauveur de Bordeaux ! Paraît-il au spec-
tacle, au club, dans une assemblée quelconque, les mêmes
cris se font entendre. L'enthousiasme et l'idolâtrie sont poussés
au dernier période, et j"ai remarqué que c'étaient les aristo-
crates eux-mêmes qui, croj^ant se donner un air de patriotisme,
indiquaient souvent au peuple les battements de main qui
déshonorent à mes yeux des hommes libres... J'ai tiré de ces
faits, ajoute notre homme d'État de dix-neuf ans, et d'une mul-
titude d'autres trop longs à détailler, la réllexion que je crois
vraie, qu'un représentant du peuple, revêtu de pouvoirs illi-
mités, ne doit jamais rester longtemps dans les mêmes lieux :
car s'il se conduit mal, il ne faut pas lui laisser le temps de
rendre le peuple victime de sa mauvaise conduite; s'il se con-
duit bien, il faut craindre ce penchant trop facile du peuple à
la reconnaissance et à l'idolâtrie qui deviennent la mort de la
liberté (1" iloréal, 20 avril 1794) *.
Le jeune missionnaire faisait du reste à Ysabeau llion-
neur de le ranger parmi ceux qui se conduisaient bien,
mais il voulait reconduire; et, mettant à profit une parole
qu'Ysabeau, soit par dégoût passager, soit pour flatter ses
espérances, avait laissé échapper dans la conA^ersation, il
ajoutait :
Il désirerait même être appelé d'ici à l'armée des Pyrénées-
Orientales, après treize mois d'absence de Paris et de mission
continue, et regagner son poste.
Notre jeune homme se voyait déjà maître do la place,
et libre d'essayer son système sur un théâtre digne
d'en voir l'application. Ce système, c'était « que pour
rendre la Révolution aimable, il fallait la faire aimer »
(nous dirions que pour la faire aimer, il faut la rendre
aimable ; mais n'épiloguons pas en raison de la bonne
intention). Il y voulait employer les attraits de la femme,
et il avait mis la chose en ballet: il en avait fait « un
petit délassement patriotique intitulé les Engagements des
1. Papiers trouvés chez Rohespicirc, n» 107», p. 334.
CH. XII. — GIRONDE 247
citoyennes », qu'il voulait ofîrir sur la scène à toute la
France ; il ne lui fallait pour cela que le patronage du Co-
mité du salut public, et le bon à imprimer du tout-puis-
sant Robespierre :
Je n'ai pas, ajoutait-il, regardé ce travail comme étranger à
ma mission de former l'esprit public, et je n'y ai d'ailleurs
donné que trois jours *.
On ne pouvait pas dire ici : « Le temps ne fait rien à l'af-
faire, » car ce n'était pas pour donner des ballets que
JuUien était venu à Bordeaux, et il ne l'oubliait pas. Tandis
qu'il parlait à Robespierre de république aimable, voici
comment il l'entendait; je prends ses paroles au discours
qu'il prononçait le lendemain à Bordeaux :
Soyons fermes et révolutionnaires. Qui s'arrête en révolution
a déjà reculé... Je parais me répéter souvent, je reviens tous les
jours sur les mêmes choses. Oui, sans doute, parce que les
mêmes périls sont là... parce que l'oie du Capitole crie pour
éveiller Manlius et les Romains; parce que nous aussi nous
sommes dans le Capitole, et qu'à la faveur d'ombres noires et
de ténèbres épaisses les Gaulois veulent pénétrer dans le fort.
Les Gaulois, ce sont les aristocrates, les modérés, les feuil-
lants -.
Il a dit qui sont les oies ; mais dans quelle espèce d'oi-
seaux carnassiers chercher, pour lui-même, un autre terme
de comparaison quand il ajoute :
N'eût-il pas mieux valu d'abord être, selon l'expression de
Marat, cruels par calcul? Soyons-le aujourd'hui... Il est un
mot vrai : La liberté n'a pour lit que des matelas de cadavres,
ou, comme on l'a dit encore, le sang est, à la honte des nations,
1. Voyez la lettre entière dans les Papiers trouvés chez Robespierre.
n" 107», p. 335. — En envoyant son récit de la plantation de l'arbre à Marat,
il prie Saint-Cyr de le faire imprimer dans le Moniteur, le Courrier répu-
blicain, le Journal des hommes libres, Journal de la Montagne, Courrier de
l'égalité, et autres. Il ne néglige pas, on le voit, la publicité. « C'est im-
portant, disait-il, pour dissiper les calomnies » (27 germinal, Arch. nat.,
AF II, 172, pièce 59).
2. Vivie, t. Il, p. 216.
248 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
le lait de la liberté naissante... Que les ennemis du peuple
disparaissent; le néant les réclame, la liberté vous appelle.
Subissons donc l'inévitable destinée... Clémence est souvent
barbarie; vouloir épargner un sang coupable, c'est faire couler
le sang innocent, etc. '.
Après quoi, il faisait prendre au comité un arrêté dont
voici quelques passages :
Le club national de Bordeaux, après avoir déterminé les dif-
férentes classes des hommes dangereux et suspects, après avoir
offert au peuple les principes qui doivent le diriger dans la
carrière de la Révolution ;
Considérant qu'elle ne doit cesser de poursuivre le modé-
rantisme, plus dangereux encore dans la crise actuelle que
l'aristocratie,
Arrête ce qui suit :
Art. l^'". Le comité d'instruction publique du club national
de Bordeaux fera lire, une fois par décade, un des rapports du
Comité de salut public sur le gouvernement révolutionnaire,
sur la mesure des arrestations, sur la politique intérieure et
extérieure et sur les conspirations récemment découvertes;
Art. 2. Le même comité choisira des membres du club
national pour aller, chaque décade, dans les communes des
campagnes qui leur seront désignées, propager les principes de
liberté, former l'esprit public.
Et, en attendant le décret de la Convention sur les fêtes
décadaires, il instituait des fêtes ayant « un but moral et
civique ». L'inauguration des bustes des amis du peuple
et la plantation d'un arbre de la liberté, ou une promenade
militaire autour de l'arbre planté déjà, alternaient dans
ces fêtes avec « la brûlure des livres d'église ou imag-es
sacerdotales et nobiliaires ».
Qu'aurait fait de plus Jullien s'il eût été représentant en
mission? Il semblait qu'Ysabeau déjà ne fût plus là. Ce fut
l. Discou7's SU7- les dangers de la contar/ion du viodéranllsnie et sur les
moyens de former l'esprit public, lu dans la séance du club national do Bor-
deaux, le 2 floréal an II de la République française, une et indivisible, i)ar
Marc-Antoine Jullien, agent du Comité de salut public de la Convenlion
nationale dans les départements maritimes et président du club national
de Bordeaux. Bordeaux, an II. — Vivie, t. H, p. 21o-2n.
en. XII. — GIRONDE 249
pourtant Ysabeau qui resta et Jullien qui partit à cette
heure. Mais, en partant (4 floréal, 2-3 avril), il laissait der-
rière lui des amis qui devaient préparer son retour '.
Il allait d'ailleurs retrouver à Paris un autre ami, qui
n'avait pas besoin qu'on l'en priât de Bordeaux pour l'y
renvoyer; et Jullien n'était pas fâché d'avoir l'occasion de
lui exposer plus au long-, de vive voix, ce qu'il lui avait
mandé par écrit. Tandis qu'Ysabeau parcourait son dépar-
tement, recueillant des acclamations toujours dociles -, et
que Tallien, pour entretenir son influence, écrivait au club
national, flattant toutes ses passions, Robespierre dispo-
sait tout de Paris dans Bordeaux au gré de son jeune fa-
vori. Le Comité de surveillance y était renouvelé et les
membres nommés par le Comité de salut public. Le Comité
de salut public, c'était Robespierre, et il n'avait pu dresser
sa liste que sur les indications de Jullien. Aussi le Comité
nouveau, dans son adresse aux habitants de Bordeaux,
n'était-il que l'écho des paroles du jeune délégué au club
national, quand il faisait appel à l'union et à l'extermina-
tion.
Cependant l'instrument d'extermination, le tri])unal
extraordinaire, allait-il rester à Bordeaux? Le décret du
19 floréal (8 mai) avait réalisé le principe posé par celui
du 27 germinal, tout était ramené au tribunal révolution-
naire de Paris. Seulement la loi qui supprimait en général
1. A la date du 4 floréal, on trouve dans les cahiers de police du Comité
de salut public la mention de cette note de Jullien, pendant son séjour à
Bordeaux : » Jullien, agent du Comité de salut public à Bordeanx, prévient
qu'il est grand temps de s'opposer à la conduite contre-révolutionnaire
des scélérats de la Vendée. » (Arch. nat., F'' 4431.)
2. Mais les dénonciations en sens inverse ne lui faisaient pas défaut.
On trouve dans les mêmes cahiers du Comité de salut public, à la date du
I floréal : « André Maricaut, citoyen de Bordeaux, dénonce les citoyens Isa-
beau. Tallien, Peyj-end d'Hcrvas, Marcel Leard, Isabeau jeune et Lacombe.
II leur reproche beaucoup de vexations, de cruautés et de rapines. Ils
pensent (dit-il) que les fléaux de disette et de rapine qui menacent la
République vont bientôt la faire toucher à sa fin. et ils ont chargé Le
Moël des préparatifs pour prendre une retraite dans l'Amérique septen-
trionale. >> — Xote. « Ordonner au commandant de la marine de mander à
Paris Moël sur-le-champ pour être entendu au Comité. »
250 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
les tribunaux ou commissions de province donnait, par son
article 3, au Comité de salut public le droit de les maintenir
là où il le jugerait bon. Qui pouvait sauver la commission
militaire de Bordeaux? Un seul homme, Jullien. Le Comité
de salut public, fermé pour Tallien, était ouvert pour lui.
Il sut faire entendre au Comité que la commission serait
excellente, si elle n'avait pas à côté d'elle un représentant
comme Ysabeau, el du même coup il atteignit son double
but : le maintien de la commission et le rappel de son rival.
Voici la lettre que le Comité de salut public écrivit à la
commission :
Paris, le 25 floréal de l'an II de la République une et indivisible.
Le Comité de salut public
à Lacombe, président de la commission établie à Bordeaux
et à ses collègues,
Le Comité de salut public, citoyens, a cru devoir continuer
dans l'exercice de ses fonctions la commission établie à Bor-
deaux. Mais, comme celle qui vous avait précédés s'était
montrée indigne de la confiance du peuple, en condamnant
seulement à de fortes amendes les négociants que, dans ses
jugements mêmes, elle reconnaissait contre-révolutionnaires et
par conséquent dignes de mort aux 3'eux de la loi, le Comité de
salut public attend de vous cette ifermeté révolutionnaire et
cette application inflexible des décrets, si nécesaires dans les
circonstances actuelles et dans les fonctions délicates qui vous
sont confiées.
Les membi^es du Comité de salut public,
Signé : Couthon, B. Barère, Robespierre *.
El il envoya ce message à Ysabeau en même temps qu'il
lui adressait à lui-même une lettre de rappel. Ysabeau, en
transmettant de Royan à Lacombe cette pièce qui devait
tant le réjouir, l'informait que lui, représentant, se voyait
relevé de ses fonctions à Bordeaux.
Presque en même temps arrivait Jullien, comme pour
1. Vivic, t. II, p. 238. — Le décret csl de la même date. Arch. nat., AF II,
carton 22, dossier 69, pièce 93.
en. XII. — GIRONDE 2ol
jouir de ce double triomphe. Il venait non pas remplacer
Ysabeau sans doute (il fallait un représentant du peuple),
mais avec une délégation officielle, délégation de la com-
mission executive de l'instruction publique, bien spéciale
et bien humble, mais dans laquelle on sentait la main de
Robespierre. Son premier acte fut de faire afficher sur les
murs de Bordeaux l'arrêté du Comité de salut public qui
renouvelait le comité de surveillance, comme pour mieux
faire sentir de qui il procédait. 11 se voyait vraiment alors
sans rival. Ysabeau était désormais atteint dans sa posi-
tion ; Tallien frappé au cœur : Robespierre venait de faire
arrêter à Paris Teresa Cabarrus, qui s'était mise plus en
avant qu'il ne convenait au Comité. JuUien, étant seul à
Bordeaux, se proposait d"y trôner dans une fête essentielle-
ment anti-girondine : la fête anniversaire de la révolution
du 31 mai qui avait proscrit les Girondins '. Mais Ysabeau
y rentra le 29 et la présence d'un représentant primait
toute autre. La mise en scène dont JuUien avait tracé le
programme, où il s'était fait sa place, se trouvait donc sin-
gulièrement dérangée. Y^sabeau ne venait pas pour se mettre
en révolte contre l'arrêté de la ConAention; il venait l'ac-
complir au contraire, faire ses préparatifs de départ et ses
adieux au club national ; faire des adieux? bien plutôt re-
cueillir l'expression des regrets. Dans ses deux visites, le
10 et il prairial (29 et 30 mai) au soir, il fut couvert d'ap-
plaudissements.
Le jeune Jullien n'y tint pas. Le 11 (30) au soir, il écrit à
Robespierre :
1. Voici une note consignée dans les cahiers du bureau de police du
Comité, résumant au 15 prairial les rapports de Jullien sur ce qu'il avait
fait et se proposait de faire à Bordeaux depuis son retour : « Le citoyen
Jullien, envoyé par le Comité de salut public à Bordeaux, a réveillé l'énergie
du club national: — fait jouer au spectacle des pièces qui inspirent l'amour
de la liberté; — se plaint de ce qu'on célèbre encore les dimanches et de ce
que, dans quelques campagnes, on dit quelquefois la messe. Il va y envoyer
de bons patriotes pour détruire le fanatisme en détruisant l'ignorance; il
prépare une fête solennelle pour l'anniversaire du 31 mai. » (Arch. nat.,
F^, 4437, 16= cahier.)
252 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
Je t'ai promis, mon cher ami, de l'écrire tout ce qui regarde-
rait Bordeaux et je tiendrai parole. Il était bien urgent qu'Ysa-
beau partit; et cependant, malgré l'arrêté du Comité de salut
public en date de 25 floréal, il est encore ici et diffère son
départ de quelques jours sous je ne sais quels prétextes... Ce
soir Ysabeau est encore venu au club, et cette aff"ectation de
s'y rendre plus assidûment et d'y rester tout le long de chaque
séance, ce qui ne lui arrivait jamais auparavant, devient plus
suspecte encore par le contraste de ses discours particuliers et
de ses discours publics... Je crois, d'après toutes les intrigues
et les menées sourdes que je vois, qu'il serait important d'ôter
à Ysabeau même son congé dans les Pyrénées, d'où il serait
trop voisin encore de Bordeaux, qu'il n'a pas perdu l'espé-
rance de revoir... J'ai dû te dire tout. Ma mission ici éprouve
de grands obstacles, car il suffit que je vienne au moment
où Ysabeau part, pour qu'on me voie comme la bête noire '.
Elle lendemain de la fête où Ysabeau était venu prendre
la place qu'il s'était llatté d'occuper, il ne ménage plus
rien. C'est une dénonciation en règle avec toutes les perfi-
dies du genre :
Ysabeau ne part point encore, malgré votre arrêté il reste et
il intrigue. 11 a dit qu'il fallait que les patriotes se ralliassent
pour faire tête à l'orage. Il visite les corps constitués... Sa
présence prolongée est une rébellion aux ordres du Comité;
tout me prouve qu'il cherche même à le décrier, et je passe
sous silence ce qui ne regarde que moi, contre lequel il s'ex-
prime de manière à m'ôter toute confiance, tout crédit, quoique
je sois votre agent. Le président de la commission révolution-
naire Lacombe m'a rapporté que, se promenant avec Ysabeau
après l'exécution d'Hébert et de Danton, Ysabeau lui dit qu'il
voyait avec peine qu'on guillotinât un grand nombre de Mon-
tagnards; qu'il ajouta dans la même conversation que « Tal-
lien jouait un grand rôle », et, en parlant de sa conduite à Bor-
deaux, « qu'elle était un reproche pour Collot d'Herbois, qui
avait fait couler des flots de sang dans Lyon ». Ysabeau veut se
créer un parti, diviser les patriotes dont quelques-uns lui res-
tent encore attachés, et rallier aussi les négociants et les aris-
tocrates qu'épouvantent la commission militaire et mon retour,
1. Courtois, Papiers trouvés chez Robespierre, n" 10"", p. 367. Voy. celte
lettre dansM. Vivic, (jui la reproduit tout entière p. 243-245
eu. XII. — GIRONDE 253
dont on paraît ignorer le motif. Hier nous célébrâmes l'anni-
versaire du 31 mai. Ysabeau parut avec les corps constitués
à la fête, et l'on battit des mains sur son passage, on cria :
Vive Ysabeau! Il saluait les applaudisseurs; quelques patriotes
indignés firent entendre le cri de Vive le Comité de salut public!
Ysabeau se retourne de mauvaise humeur et dit : « Le mot
« Vive la Montagne! suffit, il comprend celui-là. » Sa conduite
tend à discréditer publiquement le comité...
Mon ami, je n'entrerai pas dans plus de détails, mais il
importe, pour sauver Bordeaux [c'est ainsi qu'il avait fait de
Carrier pour sauver Nantes], qu'un courrier extraordinaire
apporte l'ordre du rappel positif et direct, à Paris, d'Ysabeau,
pour ôter aux négociants l'attente de son retour après un
congé dans les Pyrénées. Si même Ysabeau est ici à cette
époque, vos arrêtés violés devront peut-être vous faire prendre
des mesures plus sévères '.
Puis en post-scriptum :
Je te cite plusieurs mots d'Ysabeau qui, séparés, ne sont rien
en eux-mêmes, mais dont l'ensemble peut signifier beaucoup.
Il a été voir ce matin les corps constitués; il a parlé d'orages
qui allaient éclater; il a éveillé des craintes... Il s'est plaint ce
matin qu'on envoyait un jeune homme qui n'avait pas même
le droit d'entrer dans les assemblées primaires [et c'était vrai],
il a dit à mon sujet avec afTectation qu'il paraissait étonné
qu'un ministre eût quitté son poste.
Un ministre! Et le 14 prairial :
Ma lettre n'a pu partir hier, nous avons eu séance au club,
où Ysabeau a répété ses adieux déjà faits; et cependant il ne
part pas encore aujourd'hui ^
•Enfin Ysabeau part :
Ysabeau est parti cette nuit !
écrit JuUien à Robespierre le 15 prairial; et il se sent plus
libre de se mettre à l'œuvre :
La punition des intrigants de Bordeaux , dont les uns
n'avaient en vue, comme Chabot, qu'un intérêt, dont les autres
1. 13 prairial. Courtois, ibid., n" 101', p. 30'».
2. Ibid., p. 3(i(3.
2o4 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
servaient Hébert ou Danton, et dont tous n'aspiraient qu'à
détruire le Comité de salut public pour détruire la liberté ; la
punition, dis-je, de ces intrigants de tous les partis va régé-
nérer Bordeaux '.
Mais alors encore il n'oublie pas Ysabeau, et, dans une
lettre adressée à Saint-Just, le 2o prairial, sous prétexte de
tenir sa parole en lui faisant connaître l'état de Bordeaux,
il ramasse tous ces traits perfides dont il a si bonne provi-
sion : les trop bons rapports d'Ysabeau avec le négocian-
tisme, les hommages qu'il recevait dans la Aille, son titre
de sauveur, son portrait adulé, les vivats de la rue, les
applaudissements du théâtre, les pleurs sur son rappel, les
votes des clubs pour son retour, tous traits qui devaient,
ce semble, porter coup plus sûrement encore dans l'esprit
ombrageux du farouche triumvir "-.
Dans ces mêmes lettres par lesquelles il cherchait à se
débarrasser d'Ysabeau, il exposait à Robespierre ses plans;
ce n'était pas pour rien, comme ce n'était pas sans raison,
qu'il voulait mettre le représentant à la porte :
Le moment est venu, écrivait-il le M prairial (30 mai), de
révolutionner cette commune ; et celui qui commencera le
travail, surtout après un homme aussi mielleux et modéré
qu'Ysabeau, ne sera pas aimé ^,
Et le 12 :
Je dois, mon bon ami, te soumettre une réflexion. Nous
allons révolutionner Bordeaux et j'ai déjà un bon comité de
surveillance, mais c'est peu, si les autres corps constitués ne
sont propres à le seconder; sans les renouveler en entier, il est
indispensable de les purger de certains hommes dangereux et
suspects.
Vois si le Comité de salut public a dans moi assez de con-
fiance pour me charger de cette opération.
1. Courtois, ibid., n° 1076, p. 307.
2. Voy. celte lettre très longue et très étudiée, i/jïd., n° 107', p. 355-359.
(La pagination est défectueuse, la lettre 107' suit bien la lettre 107"; mais
dans celte dernière lettre la page qui suit 368 est numérotée 353, numéro
qu'on trouve déjà pour la lettre 107'' .)
3. Ibid., no 107'', p. 354.
CH. XII. — GIRONDE 2o5
Les autorités établies par Ysabeau mises entièrement,
par un renouvellement total, entre les mains de son adver-
saire! — Et il proposait de porter de neuf à dix-huit les
membres du comité de surveillance :
Plusieurs négociants s'étant retirés dans leurs campagnes,
il importe que le comité de surveillance puisse agir dans tout
le département *.
Il songeait même à réformer, à épurer la commission
militaire, car il voulait élargir le cercle de son action :
La commission militaire rétablie comme commission révo-
lutionnaire, disait-il dans une autre lettre (du L3 prairial), a
besoin que quelques hommes y soient changés, et que la Ter-
reur ne tombe pas seulement sur les fédéralistes dont quelques-
uns à Bordeaux ont été de bonne foi, mais sur les aristocrates,
les modérés, les intrigants et les fédéralistes avec connaissance
de cause, dont plusieurs sont impunis -.
IV
Le jeune Jullien et la Commission militaire confirmée.
Les Girondins cachés à Saint-Emilion. Les fournées
(prairial et messidor).
La commission militaire avait désormais toute liberté
d'action et elle en usa largement. A la reprise de ses
séances, le 16 prairial (4 juin), après une interruption
d'environ trois semaines, elle envoya à l'échafaud deux
nobles et un prêtre :
Jean-Daniel- Alphonse GoMBAUD, âgé de soixante-dix ans,
dont le fils avait émigré. On l'accusait d'avoir dit que
« jamais la tyrannie n'avait été exercée avec plus de
cruauté »; on lui imputait à lui-même d'avoir opprimé la
Réole par un fréquent usage de sa voiture : c'était abuser
de la route. Comme il demandait un défenseur officieux :
1. Courtois, ibid., n° 10T> , p. 353, 334.
2. Ibid., n" 107', p. 363.
256 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
Ce serait en vain, dit le président, tu es désigné comme aris-
tocrate.
— J'ai d'autres pièces à produire.
— Nous sommes fixés sur les charges existantes contre toi.
Charles-iVntoine de Pus, grand sénéchal au présidial de
Bazas, député à rAssemhlée constituante. On l'accusait de
haine pour la Constitution, de mépris pour les autorités
constituées et d'attachement })0ur ses girouettes (qui
avaient quelque signe aristocratique). Il avait, disait-on,
blâmé un citoyen de nourrir la mère d'un républicain ; dit
à un autre : « Tu t'enivres cette année, mais bientôt lu
mettras de l'eau dans ton vin », et fait cette déclaration :
(( Né noble, je veux mourir noble. »
A l'audience, on lui demande s'il a regretté l'ancien
régime? — Non : il a subi trois ans d'exil comme con-
seiller au parlement de Bordeaux.
Pourquoi il a abandonné son poste à l'Assemblée cons-
tituante, lorsque les patriotes ont triomphé? — Il n'en était
parti que par raison de santé.
Aux autres imputations il répond qu'il s'est efforcé de
prêcher le respect des lois et du gouvernement. Il n'a
quitté la France que quinze jours en 1791, pour aller à
Lausanne consulter le docteur Tissot. Il n'était donc pas
un émigré, et son fils ne peut être regardé comme tel : il
l'a envoyé en 1790 en Suisse, avec passeport, pour son
éducation.
Louis DE Lavaissièhe, ancien chanoine, faisait, disait-on,
le patriote pour faire oublier (ju'il était prêtre; et en elTet à
l'audience, interrogé s'il était ju-être, il dit : « Il y a six ans
que je ne le suis plus », et il vantait ses actes civiques.
« J'ai assisté aux assemblées primaires; j'ai fait travailler
les pauvres. — C'était pour les tromper, lui dit-on. —
Jamais je ne leur ai tenu que des propos patriotiques. »
11 était membre de la société populaire de la Réole et
il produisait un certificat du maire et des officiers muni-
cipaux de cette commune, attestant qu'il avait été élu
CH. XII. — GIRONDE 257
notable; qu'il avait prêté le serment, fait des dons. Mais
un témoin dit : « Sa société était l'aristocratie la plus
puante. » Noble et prêtre, deux qualités indélébiles, quoi
qu'il fît.
L'ivresse ou la maladresse des exécuteurs, les frères
Peyrussan, fit de cette triple exécution une véritable bou-
cherie. Le public même de la guillotine en fut révolté, et
les bourreaux, traduits devant la commission militaire,
furent admonestés par le président Lacombe, qui, leur
vantant le caractère auguste de leurs fonctions, les rappela
au sentiment de l'humanité, puis les envoya en prison
jusqu'à plus ample information. On les en tirait pour exé-
cuter les condamnés : ce qu'ils eurent à faire ce jour même
(18 prairial, 6 juin). Ce jour-là en effet, cinq accusés, trois
prêtres, et deux femmes coupables de les avoir cachés,
furent envoyés à Téchafaud : les prêtres Louis Soury,
vingt-neuf ans, Laffon Devillefumade, trente ans, Jean
MoLiMER, vingt-sept ans; et les femmes Marie Bouquier,
femme Tuolonge, quarante-trois ans, domestique; Marie
GiMET, trente-deux ans, empeseuse '.
Les prêtres n'avaient rien à répondre, ils étaient réfrac-
taires. Pour les femmes, le président Lacombe ne peut
contenir son indignation. Il dit à l'une d'elles :
Tu savais que ces hommes étaient prêtres? — Oui.
Tu étais déjà leur complice et tu l'avoues. Tu penses comme
eux, tu t'honores de leur avoir donné asile? — Oui.
Tu les as recelés, tu as voulu les dérober au glaive de la loi.
Ce fut la confession de Tune comme de l'autre, le jug-e-
ment même le constate :
Considérant qu'en pleine audience, les femmes Gimet et Bou-
quier se sont fait gloire de les avoir sciemment cachés, et
qu'elles ont déclaré à plusieurs reprises qu'il vaut mieux
suivre la loi de Dieu, que celle des hommes ^
1. Vivie, t. II, p. 2ol-2o3.
2. Dossier Molinier, etc., et La Benodièrc, p. 69, note 2.
n. — 17
2o8 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
Le 19 (7 juin), un seul condamné, Jean SEGUl^% et huit
acquittés ^
Le 22 (10 juin), un seul encore : Pierre-Félix Gauban,
trente ans, avoué à la Réole -.
Le 23 (11 juin), cinq condamnés :
Lambert Dupré et Pierre Bautiiouil, pères d'émigrés,
accusés d'être en correspondance avec leurs enfants; ils
avaient exprimé le vœu qu'il y eut deux chambres comme
en Angleterre : vœu tendant au renversement de la
République; et les trois frères Labadu: (Bernard, Pierre-
Marie et André), commissionnaires en marchandises : ils
avaient, dans leur correspondance, mal parlé des assignats,
(( cette monnaie précieuse à laquelle on doit la liberté »,
gémi des persécutions qui multipliaient les émigrations, et
dit : « Les brigands n'attendent peut-être que le moment
du choc des armées ou du choc des partis pour lever
l'étendard dévastateur » ; etc.
Le 24 (12 juin), six condamnés :
Guillaume Arrouch, qui, le 8 juin 1792, à la représen-
tation de La vie nest quun songe, avait crié : Vive le roi!
Les deux frères Lo>'g, dits Patience, ferblantiers, aristo-
crates enrag-és.
Michel HoussET, boulanger, leur ami, était un aristocrate
aussi et d'une espèce bien dangereuse! Housset et Patience
jeune, dit l'accusation, allèrent à Paris à l'époque de la
conspiration des poignards, « d'autant plus coupables que,
nés dans la classe du peuple, ils étaient destinés à jouir
principalement des bienfaits de la Révolution ».
Les deux derniers étaient de ceux au contraire qui
1. Les huit accusés, dénoncés par Seguin, qui fut convaincu de faux
témoignage.
2. Il était accusé de s'être soustrait à la levée des 300 000 hommes, et
d'avoir déclaré qu'il rougirait de se dire Français, s'il était en pays ennemi.
Il avait tenu encore ce propos dans la salle du club à la Réole : « Vous
croyez que la Révolution tiendra? Laissez venir les puissances étrangères,
elles vous mettront à la raison. » Il n'en fallait pas tant pour être susi)ect :
faire appel aux puissances étrangères! — Dans les notes d'audience, il y
a une très longue réplique à la défense, mais la défense fait défaut.
cil. XII. — GIRONDE 259
étaient de.stinés à en éprouver les rigueurs : Mathieu Com-
MARQUE, ex-noble, âgé de soixante-quinze ans, et Jacques
François Dlmas-Fombrogi:, qui avait été conseiller au par-
lement de Bordeaux; et il était ce qu'on appelait alors
fanatique : il y a dans son dossier plusieurs lettres qui sont
de il'Jl, de 1792. On relève comme grief capital dans une
lettre de 1792 cette phrase : « Se soumettre à la Provi-
dence! Celui qui la dirige ne nous abandonnera pas,
puisque c'est la religion qui est attaquée. »
Le 27 (15 juin), six encore '.
Le 28 (16 juin), même nombre, on ne procède plus que
par fournée : Jean Biré, huissier, chassé de sa section
comme aristocrate; Paty du Rayet, ancien conseiller au
parlement de Bordeaux, toujours ennemi de la Révolution;
François-Honoré de Cosson, ex-noble, qui attendait la
contre-révolution; et la preuve, c'est qu'il gardait ses titres
féodaux; Pierre Bueliï, homme de loi, aristocrate : c'est
« le cri public » qui l'accuse; François Cissac-Saint-Axdré,
perruquier de son état, mais aristocrate de sentiments : « Il
n'en est pas de plus prononcé », dit l'accusation : « d'au-
tant plus coupable, ajoute-t-elle encore, qu'il devait chérir
la Révolution française, faite surtout pour cette classe si
longtemps et si injustement méprisée », — et l'on peut
dire si cruellement persécutée alors, car, on ne saurait trop
le redire, il n'y en a pas qui ait fourni plus de victimes à
l'écliafaud; — enhn Arnaud-Antoine P.vllandre, libraire.
Pour celui-là, sa perte était certaine. Le président ne se
contient pas à l'audience :
Ce n'est pas un témoin qui t'accuse, c'est tout Bordeaux.
Tous les habitants de cette cité déclarent que tu es un aristo-
crate.
1. Elisabeth Chillaud, veuve de Dlmas de Fontbroge, complice de ses
crimes (on a vu quels crimes!). Louis Arrolch, cousin du condamné de la
dernière fournée, plus coupable encore que son cousin, dit l'accusation; il
avait montré un pistolet, disant : « Voilà de quoi soutenir mon opinion ».
Les deux Pibereac, père et fils (Raimond et Jean), négociants, accusés d'avoir
correspondu avec des émigrés : ce qu'ils niaient. Simon Vasserot, mar-
chand de toile, et Pierre-Tiburce Laxtourne, gendarme de la garde du roi.
260 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
C'est dans ta boutique, dans ton cabinet littéraire, que les
aristocrates se rendaient. C'est Pallandre qui, par ces fréquenta-
tions, a fait à Bordeaux le mal qui était en son pouvoir.
Pallandre se moquait des patriotes qui passaient devant sa
porte. Ce tribunal ne fera pas de grâce aux aristocrates.
C'est encore Pallandre que la municipalité mit en prison pour
avoir fait distribuer un libelle; cela en serait assez pour le con-
damner.
On lit en noîe :
L'accusé n'a rien répondu .
Le 29 (17 juin), nouvelle fournée de quatre :
Vital Devignes et François Vigneron, hommes de loi :
le premier, « dénoncé par l'opinion comme aristocrate
enragé »; le second, faux patriote, « à la tête des contre-
révolutionnaires et des prêtres perfides » ; Joseph Bouet,
qui avait signé pour l'ouverture des églises; Simon Paris,
juge de paix, dans les papiers duquel on avait trouvé « des
réflexions sur le gouvernement d'Angleterre, où on lit
entre autres choses ces blasphèmes contre la République :
« Ils se convainquirent (les Anglais) que vouloir établir
la liberté chez une grande nation en la faisant intervenir
dans le détail du gouvernement, c'est vouloir de toutes
les choses la plus chimérique; car cette autorité de tous,
dont on y amuse le peuple, n'est au fond que l'autorité de
quelques citoyens puissants qui se partagent la Républi-
que; et ils se reposèrent enfin dans la seule constitution
qui puisse convenir à un grand État et à un grand peuple
libre, je veux dire celle où un petit nombre délibère et où
un seul exécute '. »
Il se défendit en disant :
C'est un manuscrit qui s'est trouvé dans mes paperasses; il
n'est pas de mon écriture. J'ai eu beaucoup de précepteurs qui
s'amusaient chez moi... Je ne l'ai jamais lu.
Vaine excuse !
Le jeune Jullien se flattait d'avoir fait prendre goût
1. La Bcnodicre. p. C2, noie 2.
CH. XII. — GIRONDE 261
dans Bordeaux à ces massacres; il écrivait le M messidor
au Comité de salut public :
Il y a quelque temps, un silence morne était, dans les séances
de la commission militaire, la réponse du peuple aux juge-
ments de mort contre les conspirateurs ; le même silence les
accompagnait à Téchafaud. La commune entière semblait gé-
mir en secret de leur supplice. Aujourd'hui des acclamations
unanimes et les cris mille fois répétés de Vive la république!
sanctionnent et la condamnation et l'exécution des ennemis de
la patrie. L'égoïsme et le modérantisme s'effacent; les esprits
prennent une teinte républicaine et révolutionnaire \
Mais il V avait des proscrits dont la tète avait plus de
prix que beaucoup d'autres ensemble : c'étaient les députés
girondins que l'on savait réfugiés dans le département. On
soupçonnait que Guadet était caché à Saint-Emilion chez
son père ou par son père; et c'est pourquoi on avait déjà
mis le père sous bonne garde. On avait fouillé les grottes
de Saint-Émilion, on avait dressé des chiens à cette chasse
à l'homme, et rien n'avait servi, Jullien avait promis au
Comité de salut public d'être plus heureux, et il tint parole.
Des commissaires de la commission militaire vinrent de
nuit à Saint-Émilion; le général Mergier, à qui ils avaient
demandé des troupes, s'était otTert lui-même à les con-
duire. La maison du père de Guadet fut investie, et tous
ceux qui s'y trouvaient, préalablement arrêtés; on fouilla
partout, on chercha s'il n'y avait point quelque cachette.
On désespérait du succès, lorsque deux des commissaires
qui inspectaient le grenier crurent s'apercevoir d'une diffé-
rence entre ses dimensions et celles de la pièce située au-
dessous. On vérifia le fait, on monta sur le toit, on le
défonça à la partie suspecte. Un bruit sec, comme d'un
pistolet qui rate, se fit entendre. Plus de doute; on pres-
sait la démolition, quand une voix dit : « Arrêtez, nous
sommes disposés à nous rendre » : c'était Guadet et Salles.
t. Aroh. nat., AF II, 46, 2' dossier, pièce 14.
26-2 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
Ils dirent qu'on ne les aurait pas pris vivants, si leurs pis-
tolets n'avaient raie '.
On les conduisit à Bordeaux avec toute la famille
Guadet.
Le procès des deux proscrits fut bientôt fait : ils étaient
hors la loi; on constata leur identité et on les envoya à
Técliafaud « au bruit de la musique militaire - ».
Cette prise en faisait espérer d'autres. On poussa donc
plus activement les recherches à Saint-Émilion. Après avoir
fouillé les grottes, on eût rasé la ville aiin de mettre toute
cachette au jour, si les derniers proscrits, Barbaroux, Biizot
et Pétion, instruits du sort de Guadet et de Salles, n'eussent
résolu de ne pas compromettre plus longtemps l'honnête
homme, le perruquier Troquart, qui leur donnait asile. Ils
se dirigèrent de nuit vers Gastillon. Le lendemain malin,
comme ils allaient y arriver, entendant les voix d'une
troupe de volontaires, ils crurent que c'étaient les sol-
dats euA^oyés à leur recherche. Barbaroux, ne voulant pas
tomber vivant entre leurs mains, se tira un coup de pis-
tolet et ne fit que se briser la mâchoire. On accourut au
bruit, et comme son linge portait la marque R B, on lui
demanda s'il n'était pas Buzot, il dit qu'il était Barbaroux.
Buzot et Pétion avaient gagné un bois qui les avait dérobés
à la vue de cette troupe.
Barbaroux fat amené à Bordeaux le G messidor (24 juin)
et déposé au comité de surveillance révolutionnaire, où il
subit un interrogatoire dont le procès-verbal nous est resté :
Aujourd'hui, G messidor an II de la République française,
une et indivisible, nous soussignés, membres du comité révolu-
tionnaire de surveillance de la commune de Bordeaux établi
par le Comité du salut public de la Convention naliduale, avons
reçu l'interrogatoire du ci-après nommé.
i. Voy. le procès-verbal d'arrestation dressé par le t-'énéral M.Tgier,
reproduit par M. Vivie, t. II, p. 265-207.
2. Pierre-Henri Dumas de Larroque, conseiller au ParlenienI, « aristocrate
reconnu, tyran des petits propriétaires », fut exécuté en même temps.
cil. XII. — GIRONDE 263
Quel est ton nom, âge. profession, lieu de naissance et der-
nier domicile? — Barbaroux, âgé de vingt-sept ans. député à
la Convention nationale, natif de Marseille, et domicilié en der-
nier lieu à Saint-Émilion, pays de Guadet.
Qui t'a fait cette blessure à la tête? — C'est moi.
Où étais-tu caché? — Dans les environs de Libourne.
As-tu passé à Castillon? — J'y ai demeuré quelque temps.
Condorcet était-il avec toi? — Il a passé en Italie '.
Et attendu l'état de démence dans lequel il se trouve, nous
avons clos le présent, après avoir bien et dûment constaté
l'identité, les dits jours, mois et an que dessus. — Signé : Lelom,
Plénaud, Micoenot -.
Ce qu'ils appellent démence, c'est sans doute l'état de pro-
stration et de faiblesse où sa blessure l'avait fait tomber.
D'autres disent que sa parole seule était embarrassée; que
ses yeux lançaient des éclairs et menaçaient ses ennemis.
Son état était si grave en réalité qu'on n'osa point le
transporter, soit en prison, soit au tribunal, de peur qu'il
n'expirât en route, et la commission militaire, « voulant
concilier ce c|ui est dû à la justice avec ce que prescrit
l'humanité », en d'autres termes, ne voulant pas manquer
sa proie, décida qu'elle irait elle-même au comité. Ce fut
là qu'elle constata l'identité de Barbaroux, et on eut encore
le temps de faire tomber sa tête. Quant à Buzot et Pétion,
leur fuite était restée un mystère : nulle part elle n'avait
laissé trace; ce fut seulement dans les premiers jours de
juillet que les patriotes de Castillon, faisant une battue
dans les bois voisins de Saint-Magne, trouvèrent leurs
cadavres à demi dévorés dans un champ.
La société populaire de Castillon se hâta d'annoncer
riieureusc nouvelle :
« Il était trop doux pour des traîtres, disait-elle, le supplice
que la loi leur préparait, et la justice divine leur en réservait
1. Question et réponse singulières : Condorcet s'était empoisonné à
Bourg-la-Reine, le 8 germinal (28 mars 1"93). (Vov. Hist. du tribiuial révol.
de Paris, t. III, p. 83.)
2. Vivie. t. II. p. 273.
264 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
un plus digne de leurs forfaits. On a trouvé leurs cadavres hi-
deux et défigurés, à demi rongés par les vers, leurs mem])res
épars sont devenus la proie des chiens dévorants, et leurs cœurs
sanguinaires la pâture des bêtes féroces *. »
Rhétorique de cannibale, qui cache mal le regret de
n'avoir pas eu part au festin - !
Durant les longs mois qu'ils avaient passés dans leur
cachette, les proscrits avaient eu le temps de réfléchir sur
les événements qu'ils avaient traversés, sur le rôle qu'ils y
avaient eu, et sur la triste transformation de l'œuvre à
laquelle ils avaient consacré leur intelligence et leur vie :
J'ai vu, disait Barbaroux, j'ai vu les Français, sensibles hier,
boire aujourd'hui le sang des plus hommes de bien. Il faut ser-
vir nos semblables par l'exemple de nos vertus : s'ils souffrent,
il faut les secourir ; mais vouloir conduire à la liberté un
peuple qui blasphème Dieu et adore Marat, c'est la plus absurde
folie. Cette populace n'est pas plus faite pour un gouvernement
philosophique que les lazzaroni de Naples et les anthropophages
de l'Amérique ^.
Buzot, dans les Mémoires qu'il écrivit alors, s'accuse de
la part qu'il a prise hélas! aux premières lois de la Terreur
et s'efforce de détourner de dessus sa tête le sang- répandu :
Ce fut moi, dit-il en parlant du décret sur la provocation au
rétablissement de la royauté, ce fut moi qui proposai un jour
cette loi dont on a fait le plus criminel abus. De pauvres cuisi-
nières, de pauvres cochers de fiacre en ont été les premières
victimes ^...
Grand Dieu! s'écrie-t-il plus loin, si ce ne peut être que par
de tels excès, avec de tels hommes, par des moyens aussi in-
1. Lettre lue le 19 messidor à la Convention, Moniteur du 20. t. XXI.
p. 158, et Berriat, t. I, p. 303.
2. Le jeune Jullien aurait voulu y admettre tout Paris : « Pétion vivant
devait être reconduit à Paris pour y venger par sa mort le peuple qu'il
avait lâchement trahi; mais Pétion et Buzot se sont soustraits à l'échafaud
en se tuant eux-mêmes, et leurs cadavres pourris ont été trouvés dans un
champ de blé. » (Arch. nat., AF II, 46, 2° dossier, pièce 14.)
3. Barbaroux, Mém.. p. 3"3-374. Édition Dauban.
4. Catherine Clère, 18 avril; Mangot, 2" avril (Histoire du trihiinal révo-
lutionnaire de Paris, t. I, p. 133 et 140).
en. XII. — GIRONDE 26o
fâmes que s'élèvent et se consolident les États républicains, il
n'est pas de gouvernement plus affreux sur la terre ni plus fu-
neste au bonheur du genre humain *.
Ce n'est pas seulement la République, c'est le peuple
tel que la Révolution l'a fait qui lui inspire, dans le décou-
ragement où il est tombé, un suprême dégoût :
En vérité, dit-il, c'est une folie, du moins j'en ai grand'peur,
de vouloir servir le peuple par des moyens honnêtes; la vérité
n'est pas faite pour lui .
Il cite Charron, et il ajoute :
En 1791; on lui dit : « Voilà une constitution admirable », et
il répète : « Notre constitution est admirable », et il jure mille
fois la constitution ou la mort. En 1793 on lui dit : « Vive la
République, et soit à jamais anéantie la constitution de 1791 ! »
et il répète les mêmes imprécations contre la constitution de
1791, et les cris de Vive la République!
Et la constitution telle qu'on vient de la faire, a-t-elle
donné les biens qui permettent de s'y fixer désormais?
C'est depuis cette constitution qui proclame l'égalité et la
liberté, que les plus cruelles atteintes y ont été portées de
toutes parts. Les décrets arbitraires qui consacrent le vol et le
pillage des propriétés, les arrestations, les vexations, les assas-
sinats se multiplient sur toutes les parties habitées de ce mal-
heureux empire : la tyrannie est partout, à chaque pas on la
rencontre! On n'ose pas parler, aller, venir, respirer, qu'elle
ne se tienne inquiète, suspendue à votre passage, à cha-
que parole qui s'échappe de votre bouche, jusques au souffle
qui sort avec contrainte de vos lèvres. Le sang innocent ruis-
selle sur toutes les places publiques, et l'échafaud est devenu
le siège et l'asile de la vertu -.
Faut-il s'v résigner? Ce ne sont pas des hommes du tem-
pérament de Buzot qui s'y résignent :
Comment, on se laisse égorger I s'écrie-t-il ^.
1. Mém. de Buzot (éd. Dauban), p. 30 et 42.
2. IbicL, p. 60.
3. Ibid., p. 98, note 1.
266 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
Mais ces protestations restent impuissantes dans la
grande prostration des esprits qui succède aux secousses
des révolutions.
La condamnation et la mort dos derniers Girondins ne
satisfirent point Jullien; et dans le programme des deside-
rata qu'il envoyait, le 12 messidor, à Robespierre, avec
prière de les faire décréter par le Comité de salut public,
figurait cet article : faire raser les maisons où étaient Guadet,
Salles, Pétion, Buzot et Barbaroux, transférer la commission
militaire à Saint-Émilion pour y juger et faire péi^ir, sur
les lieux, les auteurs ou complices du recèlement des con-
spirateurs '. — Quelle fureur, à dix-neuf ans! s'écrie Cour-
lois dans son rapport à propos de ces lettres ^
Les Girondins envoyés à l'écbafaud avaient jeté plus
d'éclat sur la commission militaire qu'ils ne lui avaient pris
de temps : hors la loi ! tout était dit, ce Hors la loi, disait
Buzot dans ses Mémoires, quel atroce décret de mort! Dans
quelle nation sauvage et barbare ont-ils puisé l'exemple
d'une pareille atrocité^! »
Lacombe n'eût pas demandé mieux que de conduire ainsi
tous les procès. Il n'y avait dans ce tribunal ni jurés ni
accusateur public. Quant aux défenseurs, il n'y en avait
pas non plus ta Torig'ine, et lorsque les représentants les
eurent établis, ce fut, avec cette commission, une illusion,
un péril même! Des misérables prirent quelquefois ce
rôle pour faire métier d'espion ^ : Tœbarts, le 6 tliermidor
(24 juillet), fut dénoncé par Ducasse, défenseur officieux.
Lacorée, autre défenseur de môme sorte, avait été arrêté
le 27 germinal an II (16 avril 1793), pour s'être introduit
sans permission dans des maisons d'arrêt; il fut remis en
liberté le 4 floréal (23 avril), « allendu que depuis il a
instruit le comité de faits très essentiels qui nécessitent en
1. Papiers trouvés chez Robespierre, n» 107", p. 330. — Voy. encore sa lettre
à Barcre de la inèiiic date. (Arli. nat., AF 11, 4G, 2" dossier, pièce 15.)
2. Rapport, etc.. p. 83.
3. .Mé?)i. de Buzot, p. 95.
4. La Bénodière, p. 55.
CIL XII. — GIRONDE 267
quelque sorte sou élaryissemeut, afin qu'il puisse y dunner
suite ». Les défenseurs sérieux, bien qu'acceptés au préa-
lable et munis d'une carte de la commission militaire,
n'étaient pas en sûreté, s'ils paraissaient prendre trop à
cœur la cause de leurs clients et leur suggérer des moyens
de défense : témoin l'affaire de Galard. Son défenseur ayant
lu sa défense, Lacombe dit à l'accusé :
As-tu fait toi-même le discours que ton défenseur officieux
vient de lire,
— Oui, il est écrit de ma main.
Si un défenseur officieux t'avait prêté ses idées, il serait aussi
coupable que toi '.
Et il était même dangereux de se défendre soi-même.
J'ai cité cette note d'audience sur Péry (11 frimaire) :
Le soin qu'il paraît prendre pour se blancliir, parait un crime
de plus '.
Ainsi point de jurés, point d'accusateur public et aussi
peu que possible de défenseurs. Lacombe eût volontiers
supprimé de même les témoins, par application de la loi
du 22 prairial. Pour ce qui est des pièces, il voulait au
moins supprimer les formalités qui pouvaient, par le con-
trôle, retarder leur envoi. Le 2 messidor (20 juin), il adres-
sait au comité de surveillance la réquisition suivante :
La commission militaire séante à Bordeaux, considérant que
d'après la loi du 22 prairial sur le tribunal révolutionnaire de
Paris et les principes qui l'ont précédée, la justice la plus
prompte doit être rendue afin de délivrer la République des
ennemis nombreux qui cherchent encore à la déchirer;
Considérant qu'un tribunal militaire doit avoir une marche
encore plus rapide, et que la loi du 18 du mois de nivôse, que
nous ne connaissons point, et d'après laquelle le comité de sur-
veillance envoie des pièces au district, est abrogée par l'article
20 de la loi du 22 prairial :
Invite le comité de surveillance de lui envoyer directement
1. La Benodière, p. 36, note J.
2. Ibid., note 3.
268 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
et le plus promplement possible toutes les pièces relatives aux
accusés. Au reste, la commission militaire prend sur sa respon-
sabilité la démarche du comité de surveillance, et le prévient
qu'elle en instruit le Comité de salut public '.
Pour les crimes et les criminels, on a vu ce qu'ils étaient
par le tableau que j'en ai retracé jour par jour : des pa-
roles, des écrits, des signes, des sentiments même, sim-
plement suspectés en raison de pratiques religieuses, de la
naissance, de la fortune : fanatique, gros négociant, aristo-
crate, cela disait tout; et parmi tant de victimes, c'est en-
core la classe pauvre qui en fournit le plus, même à titre
d'aristocrate; les pauvres gens ne savaient pas toujours ce
que c'était. La fille Sabine Faure protestait qu'elle n'avait
jamais été aristocrate :
A elle demandé si elle sait ce que c'est qu'un aristocrate?
— Répond que non.
Si elle est disposée à rester aristocrate? — Répond que non.
Celle-là du moins fut acquittée ^.
De tels procès pouvaient se multiplier à l'infini; mais la
commission avait le moyen d'y suffire : c'était de juger les
accusés en masse, de faire des fournées. On en trouvera
de 14, de 16, de 18; c'est par là qu'elle se montrait digne
d'avoir été exceptée de la suppression générale et main-
tenue à côté du tribunal révolutionnaire de Paris. Si les
jugements allaient vite, les exécutions se faisaient encore
bien moins attendre. L'exécuteur se tenait dans le cabinet
du président. — Terribles représailles! Le président La-
combe sera un jour conduit directement du tribunal à l'éclia-
faud. — Une chose qui montre la perversion de l'esprit
public dans ces temps malheureux, sous l'influence de ces
spectacles sanglants, c'est qu'à Bordeaux comme à Roche-
fort, il y eut des bourreaux amateurs. On dut sévir, parce
qu'ils poussèrent le zèle jusqu'à insulter leurs victimes :
1. Vivie, t. II, p. 269-270.
2. La Benodicre, p. 61, note i.
en. XII. — GIRONDE 269
Plusieurs citoyens (écrivaient les représentants, envoyés plus
tard à Bordeaux, au comité de surveillance) nous ont dénoncé
un particulier de cette commune qui. dans ce temps de deuil,
avait exécuté sept à huit personnes condamnées à mort. On
ajoute qu'en remplissant cette terrible mission à laquelle il
n'était pas appelé, il insultait encore les malheureuses victimes
sur lesquelles le glaive de la loi s'appesantissait. Nous vous
invitons à nous marquer sur-le-champ si ce fait est vrai.
Et le fait était vrai, car, à la date du 29 ventôse an III,
(19 mars 1793), ils prirent l'arrêté suivant :
Les représentants du peuple en mission dans le département
du Bec-d'Ambès arrêtent que le citoyen Dutroussy, prévenu
d'avoir, sans mission et sans caractère, guillotiné plusieurs per-
sonnes condamnées, après leur avoir prodigué toutes sortes
d'insultes, sera sur-le-champ mis en état d'arrestation.
Treildard et Boussion '.
Les fournées se succédaient donc comme à Paris - :
le 3 messidor (21 juin), six accusés, tous aristocrates,
quatre condamnés : en tête M. de Peyronnet, dont le fils fut
garde des sceaux sous la Restauration. Citons encore
dans les journées suivantes : le 6 (24 juin), Jean-François
Cornu, jeune avocat, déjcà mis liors la loi par le décret du
6 août. On l'accusait d'avoir favorisé le rassemblement de
la jeunesse bordelaise, protesté qu'il ne prendrait pas les
armes lors de la levée des 300 000 hommes, et, dans les
écrits oii il paraissait combattre le tyran, parlé en sa faveur.
Lié avec Ravez, on le voulait contraindre à dire où était
son ami : « Si je le savais, répondit-il, et qu'on me dit : « Tu
« vas être libre, déclare-le », je dirais : « Mon corps est à
« vous, mais mon secret, ma liberté et mon àme sont à
« moi ». Et je crois ces sentiments très républicains ^ »
Ce n'était pas à leur manière.
Le 9, avec cinq autres, Jean-Pierre Pomiés, coupable de
1. La Bénodière. p. 60, note 1.
2. Voy. la note XII aux Appendices.
3. La Bénodière, p. "3.
270 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
nV'tre pas sorti de Bordeaux comme la loi l'ordonnait.
Sur ce grief, il répondit à l'audience :
Ne vaut-il pas mieux obéir à Dieu qu'aux hommes, je le le
demande.
Dieu ne t'a pas défendu d'obéir à la loi, au contraire. — Dieu
m'a donné depuis trente ans un don ineffable, et il m'a défendu
d'obéir à la loi (à cette loi) .
Cette réponse lui fit ajouter dans son" jugement la quali-
fication de fanatique outré.
Le 1 1 (19 juin), Hugues Lapiehre, aristocrate et fanatique.
Fanatique : au temps où les prêtres fidèles étaient chassés
des églises, sans l'être encore du territoire, il leur avait loué
des chambres pour célébrer la messe qu'ils ne pouvaient
plus dire en public; son excuse était qu'il avait loué aussi à
des prêtres assermentés. Aristocrate : « Tu as été de la
cavalerie, lui dit le président; c'est suspect. »
La Commission n'envoya pas à Téchafaud, comme les
autres, mais en prison jusqu'à la paix, l'instituteur Momus :
Convaincue que Momus, instituteur, faisait mettre à genoux
ses élèves pour leur faire réciter les litanies; qu'au lieu déle-
ver leur âme vers Vautour immense de la nature et vers la li-
berté, et enflammer leurs jeunes cœurs de l'amour dont ils doi-
vent brûler pour elle, il leur faisait swci?;* le lait de la superstition
et du fanatisme ;
Convaincue qu'un pareil instituteur est d'autant plus dange-
reux, dans une république ou les vertus sont à Vordre du jour,
qu'il a eu la lâcheté d'avouer, en pleine audience, qu'il ne se
comportait ainsi que dans la crainte de perdre certains éco-
liers ;
Qu'il est vraisemblablement aristocrate au fond du cœur, puis-
([u'il sacrifiait ainsi l'intérêt général à ses intérêts particuliers '.. .
Le 12 (30 juin), Antoine Baudin-Saint-Lauuent, père de
trois enfants émigrés à qui il avait fait passer de l'argent :
Uù sont tes enfants, lui dit le juge? — Je n'en sais rien.
Où est Laroque Martin? — Mort guillotiné.
Nous sommes fixés.
1. La Bcnoilière, p. G8.
0
CH. XIl. — GIRONDE 271
Le U3 (4 juillet), onze religieuses du couvent du Bon
Pasteur étaient immolées avec J. Cazeaux, prêtre réfractaire,
qu'elle savaient caché, et un malheureux porteur d'eau, Léo-
nard Pauze, accusé d y avoir aidé. Le prêtre avait tout
avoué , les religieuses avaient nié dans leur premier inter-
rogatoire particulier '. Devant la Commission où on leur
faisait espérer la vie pour prix de leur aveu, elles se turent,
s'associant ainsi à la déclaration du prêtre : « EHes sont
comme moi décidées à mourir. »
Voici leur interrog'atoire devant la commission militaire :
A Léonard Pauze :
Depuis combien de temps portais-tu de l'eau au Bon Pasteur?
— Un an.
Connais-tu cet homme qui est à ta gauche, Cazeaux? — Non.
Songe que tu parles en présence de l'Être suprême et des man-
dataires du peuple. — Je ne te connais pas.
Il t'a appris l'art de mentir, ce prêtre qui prêchait la religion.
— Je ne le connais pas.
A Cazeaux :
Toi qui t'es longtemps dit le ministre d'un dieu de vérité, ne con-
naissais-tu pas cet homme? — Je m'en réfère à mes réponses.
Ta religion te prescrivait-elle de conduire ces femmes à
l'échafaud? — Elles sont comme moi, décidées à mourir.
Scélérat, il n'est pas de tourments que tu [ne] dusses éprouver.
Tu as égaré des femmes qui seraient peut-être devenues bonnes
cito3'ennes.
Citoyens, ce prêtre n'est pas le seul dans Bordeaux. De bons
citoyens nous ont dit qu'il y en a peut-être plus de 300. Pen-
dant que les aristocrates attendaient le moment de se mettre à
la tête d'une faction, les prêtres étaient là pour faire une nou-
velle Vendée. Découvrez-les tous, dénoncez-les.
A Cazeaux :
Dis-nous donc la vérité. La lâcheté et la perfidie d'un cy-de-
vant moine et prêtre ne nous imposent pas.
Qui avait fait ce réduit?
Pourquoi t'es-tu caché?
Aux femmes :
Peut-être vais-je trop loin, en promettant indulgence à celles
1. Voy. la note XlI, déjà citée, aux Appendices, à la date.
272 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
qui dénonceront les traîtres partageant les sentiments contre-
révolutionnaires d'un scélérat.
Si vous préférez ce que vous a dit cet imposteur aux intérêts
de la patrie, répondez. Connaissez- vous des prêtres? parlez. —
Aucune ne répond.
Toi, Pauze? — Je n"ai rien à dire.
A la domestique :
Tu as pu plus facilement te laisser égarer. Le tribunal est
disposé à l'indulgence. Connais-tu des prêtres? — Répond d'un
ton plus fanatique que les autres.
Il y a :2, 500,000 Français, incapables d'entendre la voix delà
raison. Si nous hésitions à faire couler à flots le sang des prê-
tres, nous compromettrions le salut d'un grand nombre de
citoyens.
A toutes :
Vous partagez les crimes de ce prêtre, et voulez périr sur
un échafaud? — Rien.
A Pauze :
Penses-tu comme ces femmes? — Je n'ai rien de plus à dire.
A la plus vieille :
Veux-tu faire des aveux importants? — Je veux mourir
Romaine.
Ils furent tous condamnés à mort.
Le 18 (6 juillet), Antoine Armkngaud, curé de Bayonnc :
il réclamait comme bien de sa cure un morceau de vigne
que le district avait fait vendre et les intérêts du prix d'ac-
quisition. On lui répondit en lui faisant ce procès qui lui
valut l'écliafaud.
J.-B. Lalolbie, cultivateur, qui s'était marié devant un
prêtre insermenté. Sa note d'audience porte :
As-tu volé ce calice qui est chez toi sous les scellés ?
As-tu accepté la Constituti on?
Nous sommes fixés.
Jean-Auguste-AlexandreBRESSON, dit Des fontaines, chassé
de sa section comme aristocrate :
Je ne me rappelle pas, dit-il dans son interrogatoire, d'avoir
signé pour l'acceptation de la Constitution, mais ce qu'il y a
de certain, c'est que je l'ai acceptée de cœur.
CH. XII. — GIRONDE 273
Cela ne parut pas suffisant. — Enfin trois personnes
compromises dans une affaire de passeport.
Le 1!J [1 juillet), une nouvelle immolation de religieuses,
six carmélites poursuivies pour avoir communiqué avec
des prêtres et refusé de faire connaître leur asile. Leur
jugement témoigne de leur fermeté devant le trihunal :
La Commission, convaincue que les femmes Briolle. etc., ont
assisté dans des maisons particulières à des cérémonies reli-
gieuses, pratiquées par des prêtres réfractaires. et que, malgré
les efforts du tribunal et les moyens de persuasion qu'il a em-
ployés, elles ont déclaré en pleine audience qu'elles ont en-
tendu la messe de ces prêtres, qu'elles savent où ils sont, mais
qu'elles ne le diront pas...
Elles allèrent au supplice en chantant le Veni Creator et
le Salve Regina.
Le 22 (10 juillet), neuf condamnés sur neuf accusés, tous
anciens parlementaires : les conseillers J. -Joseph de Lali-
MAN, J. M. DussAULT, André de Meslon, Fr. J. de Terrefort,
Romain Filhot de Chimbaud, J. J. de Lassime, A. de Laporte
et les avocats généraux Dufaure de Lajahte et Ravmond de
Lalande. « Lorsqu'un ci-devant conseiller paraît devant ce
tribunal, disait Lacombe à M. de Terrefort, s'il veut être
sauvé, il faut qu'il prouve qu'il aurait été rompu vif par
l'aristocratie triomphante '. »
Et le jug-ement visait tous leurs pareils :
La commission, convaincue que tous, nobles et conseillers,
ils se sont montrés depuis le commencement de la Révolution,
les ennemis de la liberté, et ne se sont jamais prononcés de
manière à mériter d'être séparés des deux castes dont les cri-
mes pèsent sur eux -...
1. La Benodière, p. 71.
2. Ibid., note 2.
H. — !8
i274 LE3 REPRÉSENTANTS EN MISSION
V
Garnier (de Saintes) avant et après le 9 thermidor.
C'est dans ces circonstances que le représentant Gar-
nier (de Saintes), nommé à la place d'Ysabeau *, arriva
à Bordeaux.
Son premier acte (24 messidor, 12 juillet) fut de fermer
les. loges maçonniques comme des repaires de l'aristo-
cratie '\ Un peu plus tôt, on les honorait comme des foyers
de la Révolution; mais la Révolution avait marché. Le
môme jour, il se rendait au club national et il manisfestait
à l'égard du commerce des dispositions peu rassurantes
pour la bourgeoisie bordelaise : « Le commerce, disait-il, a
perdu Tyr et Garthage. Tel qu'il est pratiqué aujourd'hui,
je le crois incompatible avec la liberté. » Le négociantisme
devait donc avoir encore de mauvais jours à traverser.
Ce même jour (24 messidor, 12 juillet), la commission
militaire, siégeant aux Minimes, frappa neuf accusés sur
dix, une fournée fort mélangée : médecins, militaires, pro-
cureur, prêtre, commis, domestique ^ Plusieurs avaient
fait partie du club monarchique de la jeunesse bordelaise.
Voici un échantillon de leur interrogatoire à l'audience.
11 s'agit de Gailhe :
Depuis quel temps étais-tu dans la section révolutionnaire.
— En 92.
Tu n'y as jamais été. — Malade.
Tu as été au club monarchique.
Et c'est tout.
Après la fêle du 14 juillet (26 messidor), même proportion.
1. Arrêté du 25 prairial (13 juin 1704). Il en accuse réecplion ]iai- uiu-
lettre datée de Tours, 12 messidor (:iO juin). (Arch. nat., AF II, carlon 111».
à la date.)
2. IbkL, pièce 79.
3. François Burdan et Jean-Pierre Pradel, médecins ; les frères Di.mmiat,
anciens militaires; Jean Quina.ndoz, procureur au Parlement ; J.-B. Dlsiiller
DE SAi.Yr-.MARri.N;Gilberl-.\ntoine Cailhe, commis de ITnlendanee; Henri Mau-
riac, [irètre insermenté; Antoine Vithac, domestiipie.
CFI. XII. — GIRONDE 275
Le 27 (15 juillet), neuf, sur dix, déclarés en bloc « avoir
toujours élé ennemis de la Révolution » : cela dispensait
de griefs particuliers,
« ïu parais, dit Lacombe à l'un d'eux (Laduguie), devant
un tribunal qui ne pardonne pas à l'aristocratie. Si tu as
quelque chose à dire pour ta défense... » Il déposa un mé-
moire justificatif, et fut condamné le même jour ^
Le 28 (IG juillet), pour le même prétexte, huit sur dix :
un troisième Ralzan (Pierre) qui se trouvait à Paris à
l'époque de la conspiration des poignards : il eut beau dire
qu'il avait empêché Royal-Allemand d'entrer dans Thion-
ville, et : « Si la contre-révolution eût eu lieu, j'étais le pre-
mier sacrifié. » Il le fut plus sûrement par la Révolution.
Louis-Mathurin Brunet, Jacques de Chuxaud, ex- nobles;
Jean-Pierre Vaillant, commis-négociant; François Lebrun,
horloger, tous, nobles ou roturiers, qualifiés les plus grands
ennemis de la Révolution :
(Juclle preuve as-tu que tu contribuas à la prise de la Bas-
tille? dit Lacombe à Brunet. — J'y fus comme les autres.
Et à Cliillaud après quelques questions sur sa présence
aux sections ou dans la garde nationale :
Tu peux t'asseoir, nous sommes fixés : parent d'émigré, no-
ble, n"a pas accepté la Constitution, ni fait de service, ni été à
la section qu'en novembre ^.
1. Pierre Lakrouy, niailrc d'écriture; Gérard Rolmegols, rentier; Mathias
et Léon de Rauzan, ex-nobles ; François Galderès, autre rentier, qui pour-
tant avait accepté la Constitution et qui s'était éloigné de Bordeaux pour
ne pas se compromettre avec la commission populaire; Henri Qltessard et
Jean Vigor, ex-nobles; Jean-Pierre Petiteau, notaire à Rauzan; Antoine La-
DUGCiE, ancien militaire.
2. La femme de Larrouv, Marguerite Héliès, jugée avec lui, fut con-
damnée à la détention jusipi'à la paix.
3. Avec eux, deux dames nobles, Françoise Dcssaulï, femme de .Malet,
vingt-huit ans, et Marguerite-Laurence de Malet, sa belle-sœur, femme de
Melet, vingt-neuf ans, accusées de correspondance avec les émigrés, de
colportage d'écrits contre-révolutionnaires à l'aide d'un enfant qui fut
vainement recherché; leur domestique au moins, Vidal-Salls, les suivit
comme complice à l'échafaud.
276 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
Le 1^"' thermidor (19 juillet) ne compta pas moins de
onze victimes : « Les dénommés désignés par Fopinion pu-
blique comme aristocrates »... C'est sous cette qualifica-
tion et sur cette preuve qu'ils furent condamnés en masse'.
Sur le dos d'un interrogatoire de Fonrose, Fun d'eux, à
la date du 23 messidor, on lit : « Aristocrate enragé, ne
s'était jamais rendu dans sa section; n'ayant jamais fait de
service dans la g-arde nationale ; n'ayant point accepté la
Constitution. » C'était déjà sa sentence. Sa femme était
mise avec lui en jugement. Le juge lui dit :
Partages-tu les sentiments de ton mari?
Elle répondit :
Je ne me suis jamais aperçue qu'il eût de mauvais senti-
ments.
On se borna à lui infliger la détention jusqu'à la paix.
On avait pourtant trouvé dans ses papiers cette lettre
d'une sœur, lettre dont le ton enjoué constraste avec ces
lugubres scènes. On venait de baptiser son enfant :
M. Lavau est son parrain et Mlle de la Broue sa marraine.
Une autre fois ce sera votre tour; vous voyez, que je n'y renonce
pas. Vous ne me parlez jamais du Père Verillac; vous êtes-
vous acquitté de ma commission pour lui? Dites-lui que je me
recommande à sa sainte prière. J'ai donné ma pratique, ici,
à un jacobin nommé Père Hue, c'est un vrai patriarche, mais
bien sévère. Cela ne m'étonne pas. Notre minime m'avait
accoutumé à cette doctrine. Adieu ma sœur, mon amie. J'em-
brasse tous vos marmots, deux baisers de plus à Henri. Je sens
que j'ai un faible pour lui, je savais bien qu'il serait joli. Toute
à vous, chère Lise.
1. Glyx\, prêtre insermenté, celui-là avait sa marque spéciale; Jean-
Pierre-Léonard Seur, victime de l'ancien régime, disait-il; moins pourtant
que du régime nouveau, comme il le put voir dans celle journée; Elie-
Jean de Fo.nrosu. Jean-François dk Rolland et Joseph Duval père, tous les
trois anciens conseillers au Parlement ; le dernier, âgé de quatre-vingts ans ;
Léonard-Antoine Saintout, ex-noble; Marc de Villenelve, ancien diplo-
mate; Jean de Fonbourgade, âgé de soixante-seize ans, et sa lille Jeanne,
pour un fils, un frère émigré; Paul Lapierre, marchand, et Gesli.n-Lauen-
nerie, orfèvre.
en. XII. — GIRONDE 277
Les fournées se continuaient donc de plus en plus nom-
breuses sous le nouveau représentant, et la nouvelle mu-
nicipalité était en parfait accord aA'ec la commission mi-
litaire, régénérée, comme ou disait. Son adresse au peuple
de Bordeaux était comme un écho du discours de Saint-
Just contre les deux factions que le Comité de salut public
avait exterminées en germinal. Elle leur déclarait la
guerre, et ce qui la rassurait sur l'issue de la lutte, c'est
que l'échafaud était là '.
Le club national fut épuré sur les mêmes principes -.
Le jeune Jullien était encore à Bordeaux ^ Il s'était fait
comme lintroducteur du nouveau délégué de la Conven-
tion au club national et auprès des différentes autorités
politiques ; mais il était difficile qu'il restât longtemps en
bonne harmonie avec lui. Garnier (de Saintes) n'était pas
le représentant qu'il eût choisi. Il avait dit à Robespierre
comment il le voulait :
Qu'il soit bon, ferme et disposé à suivre les conseils des
Montagnards dont j'aurai soin de l'entourer^.
Docile à ses propres créatures ! Or Garnier n'était pas
d'humeur à se laisser conduire par un jeune homme de dix-
neuf ans. Il avait, du reste, d'assez redoutables antécédents
pour qu'on fût assuré que la Terreur, si bien ravivée par
le jeune Jullien, ne disparaîtrait pas avec lui.
La commission militaire continuait son œuvre. Le 2
thermidor (20 juillet), elle jugeait la famille de Guadet :
GuADET père, Marie Guadet, sa sœur, tante du représentant;
François Bouquey, ancien procureur; Thérèse Dupeyrat,
1. Vivie, t. II, p. 293-296.
2. Ibid., p. 29", et Arch. nat., AF II, carton 179 : Lettre de Garnier au
Comité de saint public, l^r thermidor (19 juillet); il y annonce ([u'il va
réorganiser la société populaire.
3. Garnier. dès son arrivée, avait écrit au Comité de salut public (22 mes-
sidor, 10 juillet) qu'il avait engagé Jullien à rester avec lui quelques jours
pour l'éclairer. (Arch. nat., ibid., messidor, pièce 71.)
4. Lettre du 15 prairial (30 mai). Papiers trouvés chez Robespierre, n° 107",
p. 3o4, et Vivie, t. II, p. 2io.
278 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
femme Bouquey , et François-Xavier Dupeyrat , âgé de
soixante-dix-sept ans. père de cette dame, tons accusés
d'avoir reçu les proscrits. — Guadet père voulait tout
prendre sur lui. C'est lui seul qui avait reçu son fils et qui
l'avait caché, ainsi que Salles, dans le grenier, faisant croire
le lendemain qu'ils étaient partis pendant la nuit \ Mais, à
l'audience, tous confessèrent qu'ils avaient connu leur pré-
sence et qu'ils n'avaient pas voulu les dénoncer. Lacombe
était absolument étranger aux sentiments qui inspiraient
ces aveux :
Mais toi, dit-il au père, tu eus un fils qui se couvrit du mas-
que du patriotisme; il voulut la guerre civile, il fut mis hors
la loi. Tu devais le rejeter de ton sein. Pourquoi l'as-tu
accueilli?
Le vieillard fut vivement ému de cette apostrophe : puis,
reprenant son calme :
C'est le sentiment paternel qui a dicté ma conduite; il est
bien difficile d'étouffer un pareil sentiment.
Devais-tu sacrifier les lois et la patrie à un scélérat? dit
Lacombe sur le même ton. Il n'était plus ton fils! Tu aurais dû
le chasser et te souvenir à cette heure-là de Brutus immolant
son enfant.
Et le peuple applaudit !
Tous les cinq furent condamnés à mort et conduits au
supplice aux cris de Mve la République^. Deux autres,
accusés d'aristocratie et de fanatisme, Augustin de Massip
et Jules Mendès (celui-ci dit à l'audience même que ses
principes religieux ne s'accordaient pas avec la Constitu-
tion), furent exécutés avec eux.
Le lendemain 3 thermidor (21 juillet), sur dix-huit accu-
sés, trois acquittés, cinq condamnés à la détention, et dix
à la mort :
J.-B. d'Albessart, avocat général au Parlement; Robert
1. Voy. son interrogatoire aux Ap])cn(lic('S, note XIII.
2. Vivie, t. II, p. 303, 304.
CH. XII. — GIRONDE 279
Faure de Ranclreau, conseiller à la cour des aides; Suzanne-
Thérèse DE Martix-Marcellus ; Raymond Larrendqlette,
Edme J.-B. Barret de Ferrand, Jacques Henri (vingt-neuf
ans), commis-marchand, J.-B. Gladet Saint-Biuc.e, ancien
adjudant général à larmée de la Moselle; Dom Simon
Panktikr, grand carme, vénérable personnage qui avait ja-
dis échappé au massacre des rues pour finir dans les bou-
cheries de cette commission ', et avec lui deux femmes,
Thérèse TniAcet Anne Bernard, coupables de l'avoir recelé.
La veille , Panetier avait subi un interrogatoire que
nous reproduisons :
Ouel est ton nom, profession, lieu de naissance et domicile?
— Panetié, âgé de soixante-quinze ans, religieux carme, natif
de Bordeaux et y domicilié.
Qu'as-tu fait de tes lettres de prêtrise? — Je ne sais où elles
sont, ce n'est pas elles qui font les prêtres, c'est la consécra-
tion.
As-tu prêté le serment exigé par la loi? — Depuis deux ans
je suis dans la retraite, à cause de mes infirmités. Je n'ai pas
prêté le serment, parce qu'il répugnoit à ma conscience.
Il est singulier que ta conscience te défende de prêter le ser-
ment, c'est-à-dire de te conformer aux lois de ton pays : si tu
eusses été bien intentionné, tu l'aurois prêté, car le bon citoyen
ne trouve de bonbeur qu'en obéissant aux lois qui assurent
l'ordre public. — Je n'ai rien fait contre la République, mais
j'ai suivi ma conscience comme tout bon chrétien doit faire.
ïu as dit la messe aujourd'hui? — Mes infirmités ne me l'ont
pas permis depuis longtemps. On n'a trouvé chez moi aucun
ornement d'église. Il est vrai que pour me dédommager de ce
sacrifice, quelqu'un me procura une boëte d'hosties pour me
communier moi-même, avec l'étole qu'on a trouvée.
Quel est celui qui t'a porté la boëte d'hosties? — Je ne puis
le dire.
Chez qui t'a-t-on trouvé? — Chez ma cousine Thiac où étoit
la fille Bernard qui a demeuré quatre à cinq ans avec ma sœur,
décédée dans la maison où je réside.
Depuis quand résides-tu dans cette maison? — Depuis
huit mois.
i. Sur Dom Panelier, voyez le R. P. Panetier, un martyr Ijordelais sous
la Terreur, par M. Chauliac, 1 vol. in-S".
280 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
Où résidois-tu avant? — Je n'en sais rien.
Quelles personnes alloient te voir? — Peu de inonde, mes
parents et amis.
Comment les nommes-tu? ■ — Je ne les nommerai pas, cela
n'est pas nécessaire.
Je te requiers au nom de la loi de les nommer. — Je ne puis,
mais c'est bien peu de monde, les circonstances ayant éloigné
de moi mes anciens amis.
A qui donnois-tu la communion. — A moi-même, je ne me
mêlois pas des autres.
Poui'quoi ne t'es-tu pas présenté pour te déclarer — Je
croyois devoir mourir dans ma retraite où je trouvois les soins
de l'amitié.
Qui te traitoit dans tes infirmités? — C'est le pauvre Lassabe,
chirurgien, et actuellement détenu au palais.
Tes confrères n'alloient-ils pas te voir? — Ils me croyoient
mort.
Et plus n'a été interrogé.
Lecture faite.
Signé : Pani^tier, Plenaud.
A raudience, le juge demande à la plus âgée des deux
femmes, Thérèse Thiac, pourquoi elle a recelé si long-
temps ce prêtre :
C'est par charité.
A la plus jeune :
Partages-tu les sentiments de ce prêtre? — Je suis chré-
tienne.
Tu es jeune, prends garde, tu peux servir la patrie, tu dois
aimer la vie, parle avec franchise. — Je suis chrétienne et j'ai
fait tout ce que je devois faire.
On ne te fait pas un crime d'être chrétienne. On veut que tu
obéisses aux lois. S'il étoit encore chez toi, le dénoncerois-tu? —
Non, je suis dans ses sentiments.
Tu as irrité même les citoyens indulgents, tu as fait comme
ces enfants de la Vendée. Dis-nous de nouveau, si tu connois-
sois des conspirateurs, les dénoncerois-tu? — Pas de réponse.
J'ai nommé Barret-Ferrand parmi les condamnés : il ne
fut pas condamné. On chercherait en vain son nom dans
CH. XII. — GIRONDE 281
le dispositif du jugement; mais il est au procès-verbal
d'audience, et il fut compris dans l'exécution. C'était un
vieillard de quatre-vingt-un ans, infirme; il avait produit
un certificat de civisme : on n'en tint pas compte. Lacombe
lui-même a consigné les motifs de son jugement sur une
pièce du dossier : il était noble et avait remis trop tard sa
croix de Saint-Louis '.
Deux des membres de la famille de Maktin-Marcellus, un
fils de dix-huit ans, une fille de vingt, mariée, la marquise
d'Escgrailles, figuraient parmi les condamnés à la détention ;
une autre fille, plus jeune, parmi les acquittés : elle avait
quatorze ans. Mais, en lui épargnant la prison, le jugement
ordonnait qu'elle serait placée dans une maison de déten-
tion où, « grâce aux principes révolutionnaires qu'elle y
recevrait, elle oublierait le lait aristocratique qu'elle avait
sucé dès l'enfance - ».
Cette grande immolation d'aristocrates fut comme un jour
de triomphe pour le président Lacombe, Le soir, il vint au
club où la section de la Loi proposait une adresse à Gar-
nier :
Citoyen Garnier, y disait-on. Bordeaux marche à grands pas
vers sa régénération; l'esprit public s'y montre dune manière
effrayante pour l'aristocratie ; mais ce n'est pas assez de l'ef-
frayer, de lui couper quelques membres, il faut à jamais l'anéan-
tir. Il est temps de distinguer les bons citoyens de ceux qui
ne méritèrent jamais un si beau titre; il est temps d'arracher
à ces derniers des cartes de civisme, à faide desquelles ils ont
jusqu'à ce jour échappé à la vengeance nationale ^
Et Lacombe, montant à la tribune, après avoir félicité la
section qui travaillait si bien pour lui :
Elles ne seront donc pas sans fruit, dit-il, les invitations réi-
térées du tribunal militaire; il n'aura bientôt plus à gémir de
voir prostituer le titre le plus précieux; en livrant à un juste
1. La Bénodière, p. 08, note 2.
2. Yivie, t. II, p. 303.
3. Ibid.. p. 306.
282 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
supplice les ennemis publics, il ne condamnera plus des sec-
tions entières, devenues en quelque sorte les complices de
l'aristocratie parleur inconcevable facilité.
Puis, gourmandant les sections dont on a vu l'attitude
après le 31 mai, il leur disait comment elles pouvaient
se réhabiliter :
Point de grâce pour les principaux auteurs de vos égare-
ments, pour ceux qui, avec connaissance de cause, voulaient
rompre l'unité, l'indivisibilité de la République; point de grâce
pour les aristocrates de 1789! cette espèce est incorrigible...
Examinez la conduite entière des nobles, des prêtres, des ro-
bins, avant de leur accorder des certificats de civisme. Des no-
bles, des prêtres, des parlementaires bons citoyens ! sans-cu-
lottes de Bordeaux, pour le croire, il faut que ces messieurs
aient mérité par leurs actions civiques, d'être au moins pendus
par l'aristocratie triomphante... Poursuivons, démasquons,
anéantissons tous les aristocrates*.
Garnier était là, et il ne voulut pas qu'on put un seul
instant douter de ses sentiments. Il déclara que la Terreur
était nécessaire pour soutenir les hommes faciles à se
laisser égarer, et la mort pour délivrer la patrie de ses
infâmes oppresseurs, ajoutant :
Ce n'est que par la mort de tous ses ennemis que le peuple
français assurera son triomphe.
Et pour répondre à l'adresse que l'on a vue, il fit un
arrêté (5 thermidor, 23 juillet) prescrivant à tous les ci-
toyens de venir, dans un délai marqué, décliner leurs noms,
prénoms devant trois membres délégués par leur sec-
tion : revue singulièrement menaçante, quand on savait les
paroles prononcées au club et qu'on lisait en tète des con-
sidérants de l'arrêté ces mots :
La révolution est commencée à Bordeaux...
Commencée! or voici comment elle devait se continuer :
Le flambeau de la surveillance à la main, parcourons l'inté-
rieur de toutes ces maisons, où l'œil du patriote n'a jamais pé-
1. Vivie, t. II, p. 307.
cil. XII. — GIRONDE 283
nétré; sachons quels sont ceux qui les habitent, sachons d'où
ils sont, ce qu'ils font, ce qu'ils pensent *.
L'inquisition n'avait jamais été jusque-là!
Au moment où la justice révolutionnaire déployait une
si redoutable activité à Bordeaux, quelqu'un suggéra à La-
combe un moyen d'exécuter plus promptement ses arrêts;
il s'empressa de l'accueillir : il allait de ce coup effacer le
tribunal révolutionnaire de Paris, dépasser Dumas et Fou-
quier-Tin ville. 11 s'agissait d'un échafaud, faisant l'office de
quatre guillotines. Cet échafaud avait deux grandes portes
en forme de portes de grange, outre cinq ou six autres sur
les côtés, avec un grand « escalier de treize ou quatorze
marches. Sur l'échafaud, une trappe pour les cadavres et un
trou pour les têtes. Par les principales portes serait entré
le chariot qui devait emporter le coffre rempli de tètes et
de cadavres ^. » — Avant qu'on put dresser cet échafaud
monumental, son inventeur montait sur l'autre. Mais n'an-
ticipons point,
Lacombe ne songeait pas alors qu'il put jamais être
question de sa tête. La veille (4 thermidor, 22 juillet), la
commission militaire avait jug-é quinze accusés. Il y eut
deux accjuittés, treize condamnés : huit à la détention jus-
qu'à la paix, cinq à la mort : Antoine Pemn, prêtre; Tous-
saint Lassabe, officier de santé; Pierre Rousseau, menuisier;
Bernard Guénot, huissier, et Alexandre Perriek, proprié-
taire, fanatiques et aristocrates.
Lassabe, on l'a vu par l'interrogatoire de Dom Panetier,
avait donné des soins au vénérable religieux : c'est un
grief qui lui est imputé dans son jugement! Si Antoine
Penin était prêtre, il n'était pas réfractaire; il présentait un
certificat attestant qu'il avait prêté le serment : mais, dit le
jugement, « on peut douter de la validité de son certificat,
puisque les bons sans-culottes l'ont fait arrêter ». Perrier
d. Vivie, t. II, p. 308.
2. Berriat Saint-Prix, t. I, p. 312.
284 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
avait des sentiments royalistes : il avait, disait-on, fait partie
de la jeunesse bordelaise (quarante-sept ans!) et provoqué
une insurrection dans la section n° 5, pour aller désarmer
les sans-culottes de la section Franklin; l'huissier Guénot
était reconnu pour fanatique et contre-révolutionnaire, et
le menuisier Rousseau avait le tort impardonnable de
joindre aux mêmes qualifications colle d'artisan, circon-
stance aggravante : « S'est prononcé contre la révolution
dont les bienfaits rejaillissent particulièrement sur celte
classe respectable et si méprisée autrefois par les indi-
vidus appelés nobles et qui se croyaient plus que des
hommes », — formule connue.
Le 6 (24 juillet), deux condamnés seulement sur sept :
Bernard Augereau, soixante-neuf ans, secrétaire greffier
de la gendarmerie nationale de Bordeaux, dénoncé comme
aristocrate « par l'opinion publique >>, ce témoin si com-
mode : il avait d'ailleurs signé pour l'ouverture des églises;
et André Tœbarts, marchand de vin et commissionnaire,
égoïste, n'ayant rien fait pour la chose publique en propor-
tion de sa fortune, ayant improuvé les opérations de l'As-
semblée constituante. D'autres auraient pu être poursui-
vis pour les avoir approuvées. Une dénonciation porte :
(( Il a manifesté le plus grand fanatisme. » Dans les registres
de sa correspondance, il y avait des feuillets enlevés; il ne
savait qui les avait déchirés; il ne faisait plus d'affaires :
un feuillet déchiré était un grief, quand pour être condamné
il suffisait d'être suspect.
Le 7 (27 juillet), quatre religieuses, accusées d'avoir re-
celé des prêtres ^
Le 8 (26 juillet), les acquittements ou peines légères
l'emportent sensiblement : six acquittements, un an de
détention, trois condamnations à mort, savoir : Elie Gra-
TiOLET, homme de loi, accusé d'avoir vexé les habitants de
1. Deux professes, Rosalie cl Jeanne Coihallk, et deux scuiirs lourières,
Marie et M ai-},' ne ri te Gikau. Six autres, dont quatre religieuses, en étaient
(|uiltes iiour la détention jusqu'à la paix, cl il y eut trois acquittements.
cil. XII. — GIRONDE 285
deux villages; Arnaud Salvankt, père d'émigré, qui avait
signé, comme plusieurs autres, pour l'ouverture des églises,
placé une somme en louis et caciié du linge chez le con-
damné Lassabe ; enfin une institutrice, Marie IIélies ou
Élies, qui avait fait dire la messe chez elle.
Voici un extrait de l'interrogatoire qu'elle subit la veille
du jugement :
Tu as fait célébrer la messe dans ta maison et par qui ? —
Penin a dit deux fois la messe chez moi, il y a environ seize à
dix-sept mois, et me procura ensuite Constant Simard, condamné,
qui l'a dit environ douze à quinze fois; mais dès que je fus assurée
qu'il y avait une loi qui le défendait, je cessai ces manœuvres.
Ce fut Penin qui brîda les ornements et brisa le calice.
Elle dit qu'elle a connu le général Brune, qui l'a fait
mettre en liberté, après une première arrestation :
N"est-il pas vrai que le général Brune te dit chez lui, en te
serrant par la main, que la République ne pouvait point exister?
— Voilà le fait. Le général Brune m'a demandé pourquoi j'étais
en arrestation ; je lui répondis qu'on m'avait traité de fanati-
que, parce que j'apprenais à mes enfants à adorer Dieu et à
respecter les lois du pays. Il me répondit que s'il n'y avait pas
de Dieu, les lois ne pourraient être en vigueur, et que s'il n'y
avait pas de mœurs, la République ne pourrait pas exister, parce
qu'une République ne peut être fondée que sur des moîurs ^
Ce même jour, 8 thermidor (26 juillet), une jeune fille,
Sophie Grog, dont le père, président à la cour des aides de
Bordeaux, avait péri sur l'échafaud le 12 messidor, fut
acquittée avec des considérants de cette sorte :
Convaincue que Sophie Groc a, par une lettre écrite à son
père, voulu le soustraire au juste châtiment de ses crimes;
Ayant cependant égard à la faiblesse de son sexe ; espérant
1. Oïl lit dans les notes d'auilience : « Ta me reproches d'avoir reçu Penin,
Ui en aurais fait autant que moi, un homme qui se présentait entouré de
sa section. J'ai envoyé mes enfants au temple de la Raison. 11 y a dix-huit
mois, qu'ayant un enfant malade (jui demandait à être administré... Mal à
propos me traite-t-on d'aristocrate. J'adore le même Dieu que toi, ma
maison était ouverte à tout le monde. »
286 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
qu'elle n'oubliera jamais que l'intérêt de la République doit
marcher avant tout intérêt particulier, et qu'en rendant hom-
mage à la justice nationale, la mort même de son père doit
l'engager à faire de nouveaux efforts pour mériter l'estime de
ses citoyens ^..
C'est en lui infligeant cette admonition abominable qu'on
lui rendait la liberté.
Le 9 (27 juillet), huit nouvelles condamnations à mort :
J.-B. Pages de la Bouissetïe, soixante-treize ans, cultiva-
teur (c'est un titre que les nobles prenaient volontiers,
mais qui ne les cachait guère); J.-B. Cavazza, imprimeur;
J.-B. MuLLEu, professeur de manège; Pierre Desamand, cour-
tier de commerce ; Pierre Dkignac, négociant : tous désirant
que les Français se livrassent aux Anglais, écrivant des
feuilles aristocratiques, etc.; et le comte Jos. de Fumel,
ancien lieutenant général, commandant Bordeaux en 1789
et élu maire en 1790. C'étaient bien des titres à la proscrip-
tion; mais il en avait un autre. Le 27 frimaire (17 décembre)
Lacombe avait condamné à mort Lacour, dont il convoi-
tait l'imprimerie; six mois plus tard, enrichi par ses con-
cussions, il voulait acquérir le célèbre clos de Haut-Brion,
possédé alors par le comte de Fumel. Pour faciliter cette
acquisition, il lit comprendre le propriétaire dans la four-
née du 9 thermidor.
Avec eux, un prêtre, Durand de Ramefoht, accusé de
fanatiser le peuple, et un proscrit, Hyacinthe Duvigneau.
Duvigneau était le dernier des trois que la Convention
nationale avait mis hors la loi comme victimes expiatoires
nécessaires du soulèvement de Bordeaux. Il avait pu, pen-
dant plus de dix mois, se dérober à la mort, caché par deux
femmes; mais ces malheureuses, voyant l'affichi' d'un juge-
ment qui condamnait à la peine capitale, pour recel d'un
prèlre insermenté, perdirent la tète et coururent dénoncer
It'ur hôte. Garnier (de Saintes), le 1" thermidor, s'était em-
1. La HLMioiiière, p. 08, note I.
CH. XII. — GIRONDE 287
pressé d'annoncer au Comité de salut public cette grande
nouvelle : « L'identité constatée; il sera aussitôt expédié '. »
Il le fut. Quant aux deux femmes, elles furent elles-mêmes
mises en jugement, mais acquittées :
Attendu que leur dénonciation avait d'autant plus de mérite
que la crainte n'avait pu les y déterminer, puiscjiie la cachette
de Duvigneau était faite de manière à le dérober aux recherches
les plus exactes...
Cet arrêt d'acquittement les condamne, en leur enlevant
leur seule et faible excuse!
Durand de Ramefort nous otTre un nouvel exemple de
ces prêtres qui confessaient généreusement leur foi, pro-
clamant, en face même de la mort, ce droit supérieur qui
élève au-dessus de la loi, quand la loi fait violence aux
obligations de la conscience. On le peut voir dans le
procès-verbal du comité de surveillance devant lequel il
comparut d'abord :
Depuis quel temps as-tu cessé tes fonctions de prêtre? —
Jamais, tant que j'ai eu occasion de les exercer.
Pourquoi n'as-tu pas prêté le serment? — Parce qu'il est
contraire à ma foi et à la discipline de l'Église.
Pourquoi ne t'es-tu pas présenté pour être déporté comme
les autres prêtres insermentés? Était-ce pour faire de malheu-
reux prosélytes, et pour devenir l'assassin des femmes simples
(pii t'ont logé? — Parce que la loi de l'Église romaine défend
de se présenter aux persécuteurs, et que, selon les préceptes
de Jésus-Christ, devant aimer mes frères jusqu'à donner ma vie
pour leur àme, j'ai dû rester en situation de pouvoir instruire,
consoler et fortifier.
Quels sont les prêtres que tu connais? Qui sont ceux qui
allaient te voir ^ ?
Ramefort refusa de répondre à ces deux questions. Il
comparut devant la commission militaire avec cette note
de Lacombe à son interrogatoire précédent :
Prêtre insermenté et s' étant dérobé à la loi de la déporta-
1. Arch. nat., AF II, carton llf), thermidor, pièce 6.
2. Vivie, t. II, p. 313.
288 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
tion, ayant fanatisé et aristocratisé de j^auDres femmes qui
voulaient absolument mourir pour lui.
C'était ce même Lacombe qui l'interrogeait alors, ou
plutôt qui Tapostroplia en ces ternies :
Eli bien, scélérat, te voilà donc traduit devant un tribunal
populaire, toi qui as fait tant de mal à ton pays !
Et sans attendre sa réponse :
Tu n'as pas gémi d'avoir amené à la mort des femmes que
tu égarais; tu souriais de les voir arrêter. Tu t'abreuvais du
sang des hommes!... Un prêtre fanatique et contre-révolution-
naire, dit-il avec mépris, est un animal féroce qui dévore le
cœur des hommes... Tu mourras seul... Nous tâcherons d'ôter
de ce labyrinthe affreux ces femmes faibles qui ont eu le
malheur de croire à tes prédications perfides.
Le prêtre gardait le silence :
Veux-tu cesser d'être prêtre un moment? s'écria Lacombe.
Veux-tu dénoncer les scélérats, les monstres de ton espèce, tes
complices? Parle!
Cela exigeait en effet qu'il parlât :
Un prophète a dit que Dieu nous abandonnerait aux plus
scélérats des hommes...
Sa voix fut couverte par des huées; mais lui, voulant
confesser sa. foi :
Je crois au mystère de l'Incarnation... La philosophie a aveu-
glé les hommes...
C'est tout ce qu'on en put entendre. Le procès-verbal
d'audience se borne à dire :
Le peuple l'empêcha de parler ^
« La tradition rapporte, dit le consciencieux liistorien
de la Tendeur à Bordeaux, que l'abbé Durand de Ramefort,
s'adressant alors personnellement à Lacombe, lui dit ces
i. Vivie, t. II, p. 313.
CH. XII. — GIRONDE 2S9
paroles prophétiques : « Tu me condamnes et je suis inno-
« cent; mais saclie que la colère du Seigneur est près de
« tomber sur toi. Encore quelques jours, et ce même peuple
te qui fapplaudit te conduira à l'écliafaud à coups de
« pierres... »
« Tu l'entends, peuple, vociféra LacQmbe ! Oois-lu encore
« aux prophéties et aux miracles? Non, le règne des fanati-
<(■ ques est passé ; tu n'es plus leur dupe! * »
Le jour où l'auditoire de Lacombe étoufîait ainsi la voix
de ce prêtre, la voix de Robespierre était étoufTée aussi à
la Convention : ïâllien, le proconsul de Bordeaux, avait
donné le signal de la révolution du 9 thermidor
C'est la révolution du 9 thermidor qui seule mit fin au
régime de la Terreur à Bordeaux. Avant qu'elle fut connue,
avant qu'elle entraînât la suppression de la commission
militaire, Garnier venait de lui faire subir quelques modi-
fications. Le président avait, on l'a vu, un pouvoir énorme,
et Lacombe était devenu suspect, non pour ses rigueurs,
loin de là, mais pour ses actes d'indulgence : chez un pareil
homme, on ne doutait pas qu'ils ne dussent être l'efTet
de la vénalité. Jullien l'en avait déjà soupçonné; il avait
pressé un de ses amis de s'en défier comme d'un scélérat,
n'attendant pour le faire arrêter que d'avoir des preuves
suffisantes. Il l'avait signalé comme tel à Garnier, qui
n'avait guère meilleure opinion du personnage, et des accu-
sations s'étaient produites au club contre lui. Un membre,
le o thermidor (23 juillet), avait même demandé qu'il fût
suspendu - : proposition écartée par le président jusqu'à véri-
fication des motifs. Lacombe paya d'audace et, le G (24 juil-
let), il ^'int au club et demanda que son nom fût soumis au
scrutin. Il réclamait en outre « que tous ceux qui vou-
draient l'accuser fissent d'abord connaître leurs noms et
leurs adresses ». Cela n'était pas sans péril : c'eût été se
livrer à lui. ]\ 'avait-il pas le matin même prononcé deux
1. Vivie, l. II, p. 315.
2. Uml., p. 300. 301.
n. - 19
290 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
arrêts de mort '? L'accusation ne fut pas appuyée ; et, le len-
demain (7 tliermidor, 2o juillet), Laconibe envoyait encore
quatre pauvres religieuses à l'écliafaud.
Sans le frapper encore lui-même, on pouvait restreindre
et contrôler ses pouAoirs, et c'est ce que lit Garnier.
Le 11 thermidor (29 juillet) (on ignorait encore à Bor-
deaux la révolution qui venait de s'accomplir à Paris).
Garnier faisait afficher dans la ville un arrêté qui n'annon-
çait assurément pas la fin de la Terreur, car il débutait
ainsi :
On a conjuré à Bordeaux contre la souveraineté du Peuple;
Bordeaux doit être témoin des actes de la vengeance du peuple.
On a voulu y rétablir le trùne de ses oppresseurs, la royauté:
il doit vouloir et il veut qu'on y maintienne le trùne des cons-
pirateurs, l'échafaud.
Déjà plusieurs grands coupables ont satisfait à l'indignation
du peuple; mais tant qu'il en existera encore dans son sein, le
peuple n'est pas vengé.
Mais « au milieu des actes d'une justice terrible », il vou-
lait « les formes d'une justice qui rassure ». Tout en rendant
hommage aux services rendus par la commission, il recon-
naissait que le mode de son organisation prêtait à la calom-
nie, et y signalait en particulier les pouvoirs donnés au
président :
La commission militaire, telle qu'elle existe, disait-il, est im-
parfaitement organisée. L'influence du président y est trop pré-
pondérante. C'est lui qui a le droit d'arrêter, de traduire devant
lui, d'interroger, de poser les questions, de prendre les voix, de
prononcer le jugement.
Il attaquait aussi le vote secret des juges, comme une
coutume qui leur ôtait la responsabilité de leur jugement
devant le peuple, sans se demander si le vote public ne
leur en ôtait pas la liberté devant le président. Puis venaient
1. Bai-llu'loiiiy Tuiibarts, négociant, cl Bernard AlgeheaI; ancien greffioi'
de la sénéclialei'ie de Bordeaux.
en. XII. — GIRONDE 291
les articles : La commission militaire était confirmée et ses
membres maintenus « jusqu'à l'épuration que nous nous
proposons d'en faire, disait-il, aussitôt que notre jugement
sera suffisamment fixé »; tous les membres étaient tenus
d'émettre leur opinion à liante voix; il y avait un accusa-
teur public*. L'institution d'un accusateur public devenait
ici une garantie réelle pour l'accusé!
Cet arrêté, en réformant quelques abus criants, ne faisait
donc que donnera la Commission le moyen de durer davan-
tage. Il n'en changeait pas l'esprit, et le jour même,
Lacombe, jugeant encore dans les mêmes formes, envovait
cinq accusés sur neuf à la mort -,
Le surlendemain, il jugeait encore, mais cette fois avec
l'assistance d'un accusateur public, et condamnait deux
accusés : l'un, Joseph Dugakry, notaire, « convaincu d'aris-
tocratie et du fanatisme le plus outré »; l'autre, François de
MoNGEON ou MoNïJON, qui ôta tout regret à ses juges, s'ils
étaient susceptibles d'en avoir : car il se leva et dit que sa
conscience était tourmentée par le serment de fidélité qu'il
avait prêté à la patrie (nation) et déclara qu'il se rétractait
en présence du peuple ; qu'il ne pouvait aimer la République,
puisqu'elle établissait des principes que sa conscience lui
défendait de suivre ".
Le jour précédent, le jeune Jullien était reparti pour
Paris. Complètement annulé depuis l'arrivée de Garnier,
il en était réduit à son rôle de commissaire de l'instruc-
tion publique et il marqua la fin de son séjour par un
arrêté où,
1. Vivie, t. II. p. 310-0 17. Voyez le te.xte de l'arrêté, Arch. nat., AF II.
carton 107, dossier 12. pièce 16. — Voy. aussi la lettre de Garnier au
Comité de salut public, il thermidor. (Arch. nat., AF II, carton IIQ, ther-
midor, pièce 10.;
2. Raymond de Malet, ox-noble: George Sabarot, architecte; Gabriel Sé-
.lOUR.NÉ. notaire: François Vergés, officier de santé et Jérôme Dlssault :
<i ennemis du peuple ». etc. (Vivie. t. II, p. 319.)
3. C'est le dernier jugement inscrit sur le registre de la commission. On
y trouve une note de Jacques Lafontaine. disant que, pour les derniers
arrêtés, il n'a pu obtenir au registre la signature de Lacombe. Et en e(Tet
elle manque depuis le 21 germinal.
292 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
Considérant que l'établissement de jeux et d'exercices pu-
blics, tels que ceux dont l'histoire des anciennes républiques
nous offre l'exemple, convient à la République française ; qu'il
peut concourir puissamment, par l'influence du physique sur
le moral, à perfectionner le système d'une bonne éducation
nationale ; que les jeunes républicains appelés à ces jeux publics
deviendront sains, robustes, courageux, adroits, s'enflammeront
les uns les autres d'une émulation généreuse, d'un brûlant
amour de la gloire et surtout du désir de se préparer à servir
un jour leur pays,
il établissait un jeu sous le nom de <( Mort aux tyrans ».
C'était un jeu d'arc qui avait pour but une tète couronnée
(12 thermidor) '. — II ne savait pas encore le coup qui
venait d'atteindre la tète de Robespierre.
La veille (M thermidor), Tallien disait de lui à la Con-
vention :
On avait mis à la tête de Tinstruction publique, un jeune
homme de dix-neuf ans, un jeune homme que son âge appelle
à la défense de la patrie aux frontières [c'est un exemple qu'il
avait négligé de proposer aux écoles]. On ne s'est pas contenté
de cela; on a envoyé ce jeune homme dans un département du
Midi; là il a exercé un pouvoir révoltant, il a fait couler le sang
pour s'applaudir ensuite de ses actes arbitraires auprès de
Robespierre, et lui envoyer la liste de ses victimes -.
Tallien se déchargeait ici un peu trop sur Jullien. Car-
nier, à Bordeaux, trouva moyen de s'exonérer aussi aux
dépens d'un autre. C'est dans la nuit du 13 au 14 ther-
midor (31 juillet, 1" août) qu'il avait appris, par un cour-
rier extraordinaire, la révolution accomplie à Paris. Il en
fut consterné; il n'y voulait pas croire; mais la chose était
certaine : que faire? Il détourna de lui les ressentiments
publics en leur livrant, comme bouc émissaire, le prési-
dent Lacombc. Lacombc fut arrêté, la commission mili-
taire suspendue. Ce fui dans Bordeaux uiu' expl(»sion de
joie qui aurait presque riMidu Carnier ])n[uilaire. Hicutétl
1. Vivio, t. II. p. 310-321.
2. Scniico .lu 11 llifi-niidni-, .Vo/i!7t'(//-àii 13 (31 jiiiilol ITOi). I. XXI. p. a.j.j.
cil. XII. — fiIRONDE 293
Ysabeau arriva, renvoyé à Bortli'aiix par Tallieii et par les
vainqueurs Je ïhermiilor. Il abolit délinitivenient la com-
mission, en nomma une autre pour juger son ancien pré-
sident. C'est alors seulement (juà Bordeaux on se vit bien
à la fin de la Terreur '.
Dans cette dernière période, la commission militaire
avait prononcé deux cents condamnations à mort (cent
soixante-sept hommes, (piaraute-deux femmes), trente-
cinq à d'autres peines (dix hommes, vingt-cinq femmes) et
soixante-neuf acquittements (soixante et un hommes, treize
femmes et cinq enfants).
M. Yivie a résumé toutes ses opérations, depuis le com-
mencement jusqu'à la fin, dans le tableau suivant - :
CONDAMNKS
Aux fers
ou à la liélenlion
avec
ou sans amende.
A l'amende
avec ou sans peine
accessoire
de l'exposilLon.
ACQUITTES
ENFANTS
1. Vivie. t. II. p. 328. — Voyez le chapitre des CluUimeiits à la fin liu pré-
sent ouvrage. — Garnier n'avait pas laissé que de frapper aussi sur JuUien
quand il eut appris la Révolution de thermidor : il le dénonça comme
r.omplice de Robespierre (Arch. nat., AF II, 179, thermidor, pièce 84); et
un peu plus tard, Courtois ne fournit que trop d'arguments à l'appui de
cette dénonciation en publiant les lettres du jeune homme à son « bon
ami » [Papiers trouves chez Robespierre): mais s'il s'indigne des efforts de
JuIIien pour perdre Ysabeau, il se souvient qu'il a fait rappeler Carrier,
et cela le désarme : « Ah! s'écrie-t-il avec l'emphase du temps, qu'elle
rentre à votre voix au bercail cette brebis que des cruels ont égarée! La
foudre n'est que trop souvent sortie de cette enceinte. Le dieu qui, par
le tonnerre, fit annoncer sa puissance, fera publier sa grandeur par le
pardon. » (lôid.. p. 88.) — Quel style! mais quelle brebis!
2. Yivie, t. II. p. 402.
CHAPITRE XIII
BASSIN DE LA GARONNE
Haute -Garonne.
Après Bordeaux, Toulouse était la ville qui devait
exercer le plus d'influence surtout le bassin de la Garonne,
et ce c|ui lui donnait une importance exceptionnelle, c'est
que, par son voisinage des Pyrénées, elle était comme
le centre d'opérations et le point d'appui des armées qui
avaient à défendre la fronlière contre l'invasion des
Espagnols.
C'est là qu'on trouve le plus communément Servan, le
général en chef de l'armée des Pyrénées depuis sa forma-
tion en octobre 1792; c'est de laque sont datées le plus
g'rand nombre de lettres de Lacuée, chef d'état-major
général; et, après la division de l'armée des Pyrénées en
deux, Pyrénées orientales, Pyrénées occidentales, Toulouse
restait encore la place commune à l'une et à l'autre.
« Tous les établissements des deux armées y sont >\ écri-
vait Comeyras, agent du Conseil exécutif au ministre
des affaires étrangères; et il insistait pour qu'il y eût
toujours Là un commissaire du Conseil exécutif, au pdiiit
de vue de la défense des Pyrénées ',
Le département de la Haute-Garonne n'avait pas écliappé
1. Arih. du niiiiislcrc dos allai ii-s cl raiij.'('i-('s. Ei-aiire, rc^'. ;îi7, f" 288.
en. XIII. — BASSIN DE LA GARONNE 295
aux troubles qui sigualèrent les commenrements de la
République. Le 30 janvier ildli, ou dut prendre, sur le
réquisitoire du procureur général syndic, des mesures de
sûreté puliliquo '. La levée des trois cent mille hommes
ne fut pas mieux accueillie qu'en maint autre lieu. Une
société populaire, établie aux environs de Toulouse sous
le nom de « Cultivateurs républicains », disait dans une
adresse : « Il faut «des hommes pour l'armée; mais il faut
des bras pour la terre. Les cultivateurs ne devraient
être que dans l'arrière-ban -. » 11 y eut aussi des émeutes
provoquées par le recrutement, et Ton sait la rigueur de
la loi du 19 mars 1793 à cet égard. Plusieurs habitants
de Cadours furent, à ce titre, déclarés hors la loi et ren-
voyés durant le tribunal criminel ^ Le 11 avril, deux
cousins, Jacques et Pierre Beudier, convaincus d'avoir été
chefs d'émeute, furent livrés dans les vingt-quatre heures
au bourreau *. Les représentants envoyés pour le recru-
tement dans la Haute-Garonne et dans l'Aude, tout en
annonçant que l'opération était presque entièrement ter-
minée, n'en constataient pas moins cette résistance et la
double exécution qu'elle avait motivée. Mais la paix
n'était pas rétablie dans les esprits. Ils s'en prenaient
aux aristocrates; en conséquence, les visites domiciliaires,
les arrestations continuaient. Ln comité procédait en
1. Archives de la Haute-Garonne, Conseil général du déparlement, n° 318.
f'"" 119 et suiv. Dans une adresse aux citoyens soldats, on disait : a Au
moment où la République est assise sur des bases inébranlables et où
elle n'a besoin que d'établir la contiance, les malintentionnés font des
oITorls pour répandre parmi vous des sentiments contraires, » etc.
2. Adresse reçue le 27 mars 1793, Arch. nat., D xl, carton 20.
3. Notamment Bernard Gullard, J. Cornac, Michel Abadie et Bernard
ïissiMÉ, par arrêté du directoire de la municipalité de Cadours, confirmé
par le directoire du district de Grenade, 2 et 3 avril. (Archives départe-
mentales de Toulouse, n" 1336.) On ne les retrouve pas au registre du tri-
bunal criminel.
i. Arch. nat., BB^. carton 11. et grelTe de la Cour d"appel de Toulouse,
Registre du tribunal criminel de la Haute-Garonne, à la date. Un autre
Berdier, frère de Jacques, fut acquitté; un quatrième accusé, qui avait
pris part au rassemblement sans armes, fut retenu en prison jusqu'à déci-
sion de la Convention nationale. Plusieurs autres, acquittés, furent ren-
voyés devant la municipalité de Scisse.
296 LES REPKÉSENTANTS EN MISSION
séance publique à l'interrogatoire des suspects : c'était
une sorte d'enquête populaire qui précédait l'information
des juges '.
Il y avait, au point de vue même républicain, une autre
cause do mécontentement plus légitime : c'était l'agitation
des factieux dans Paris, J'ai dit ailleurs les dispositions
de la Haute-Garonne et des départements circonvoisins
contre les anarchistes qui menaçaient la représentation
nationale dans les premiers mois de 1793, les préparatifs
de résistance faits à Toulouse, nonobstant les conven-
tionnels Chabot, Mailles et Lombard-Lachaux ; l'antago-
nisme qui avait éclaté, à ce propos, entre le conseil
général et la société jacobine de la ville; la permanence
des sections, décidée à la veille du 31 mai, malgré les
observations de Chabot, maintenue après le 31 mai,
malgré les efforts de Chaudron-Rouss^au et de Baudot»
envo5^és pour combattre ce mouvement à Toulouse; les-
intelligences entretenues avec Bordeaux, avec Marseille,
et la déclaration de guerre faite aux dominateurs de la
Convention par une adresse adoptée le 18 juin. J'ai dit
aussi à quoi tout cela avait abouti : Baudot, laissant
Chaudron-Roussau à Toulouse, avait regagné Paris, où
il avait fait rendre, le 24, un décret qui destituait et man-
dait à la barre le président du conseil général et plusieurs^
autres fonctionnaires compromis dans la résistance ; et
son collègue, armé de ce décret, ne trouvait plus que des.
g-ens prêts à y obéir (29 juin) -.
1. Lettre des représentants, Toulouse, 16 avril : lue dans la séance
du 22, Moniteur du 24, t. XVI, p. 204. Voyez de plus un « e.xtrait des déli-
bérations du département de la Haute-Garonne, relatif au jugement des-
individus détenus à la Visitation et ailleurs (imprimé). (Arcli. nat., D xl..
carton 20.) Le recueil de correspondance (du procureur général, syndic
du département), du 18 mai au l<^r nivôse an II (21 décembre 111)3), n° 90,
comprend plusieurs ordres d'arrestation.
2. Voy. la Révolution du 31 mai et le f'cdéralis)ne en 1703, I. II, p. 115-
131, et la mise à exécution du décret signé du représentant Cliaudron-
Roussau et du procureur général syndic Descombels. (.•\rcli. nat., .\FI1,
carton 104, à la date.) — Chaudron-Roussau était député de la Haute-
Marne; Baudot, de Saône-et-Loiro. Ils ont un rôle imjiortant dans les-
missions. Nous les avons vus déjà et les retrouverons eneore.
cil. XIII. — BASSIN DE LA GARONNE 297
Rien iTélait [xturlant (Mirorc bien assuré, tant que Bor-
deaux et Marseille restaient sous les armes. (Ihaudron-
Uoussau el son collèg-ue Le) ris, commissaire avec lui
près Tarmée des Pyrénées, en faisaient l'aveu dans une
lettre datée de Toulouse, 12 juillet '. Cependant la Consti-
tution fut acceptée, les deux représentants l'annoncent
par une lettre du 2i "-; et Cliaudron-Roussau continuait
de veiller à la soumission du pays ^. C'est de concert avec
son autre collègue Baudot, revenu à Toulouse, qu'il donna
suite au décret de la ('onvention du 29 juin, en suspendant
()lusieurs des membres de l'administration et en réorga-
nisant le directoire '.
Il y avait d'ailleurs, avec les représentants, à Toulouse
plusieurs agents du Conseil exécutif, entre autres Borel^
dont ils se louent ^, et un autre, Comeyras, à qui le mi-
nistre des affaires étrangères donnait ces instructions :
Nous devons considérer toutes ces villes rebelles, telles que
la Vendée, Lyon, Toulon, ïîordeaux et naguère Marseille,
comme autant de petites puissances ennemies à l'égard du
grand tout.
II est donc indispensable de se comporter avec ces villes
comme avec Coblentz, Vienne, Londres, etc.
Or la connaissance de tous les mouvements, trames et cons-
pirations que les villes au centre desquelles vous vous trouvez
peuvent opérer, est nécessairement du ressort de la politique
intérieure, par opposition à ce que nos agents exercent à Ber-
lin, etc.
1. <i Vous verrez aussi les projets formés du c(Mé de Nîmes, Marseille
et Lyon, la marche des colonnes (jui doivent passer de ce côté, lo regret
de n'être pas encore bien en mesure, de n'avoir pas assez de nouvelles des
villes qui sont dans la coalition. » (Arcli. nat., AF II, 183, juillet, pièce Do.)
2. Arcli. nat., AF II, carton 16S. juillet, pièce 98.
3. Lettre de Toulouse, 27 juillet. Il transmet au Comité de salut public
(les lettres relatives aux événements de Bordeaux et de Marseille, entre
autres quatre lettres de Toulon des 19, 20 et 21 juillet. (Arch. nat., carton
183, juillet, pièce 122.)
i. Arrêtés du 22 août et du 2 septembre. Registre du Conseil général
lie la Haute-Garonne, f" 128. — Cf. une lettre du 1 septembre, oii Chaudron-
Roussau signale, avec Leyris, les manœuvres tentées pour livrer les
ilépartements méridionaux aux Anglais. {Ibid., carton 18i, septembre ,.
pièce 38.)
ri. 27 juillet. Arch. des affaires étrangères. France, reg. 327, f» 249.
298 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
Vous la servirez donc utilement toutes les fois que vous m'en-
tretiendrez des faits et documents ci-dessus désignés '.
Roussau fut rappelé ainsi que Leyris le 3 septembre -
et il s'en plaint (Foix, 15 septembre) "; mais Baudol
resta et, avant d'aller à Bordeaux, qui allait ouvrir ses
portes, il s'a})plaudissait des mesures qu'il avait prises
pour régénérer Toulouse aussi bien que les villes d'alen-
tour : Toulouse et Montauban, disait-il, gag-naient tous les
jours en civisme; deux petites armées révolutionnaires
qu'il y avait formées et les arrestations de suspects n'y
avaient pas nui \ Quand toute la région des Pyrénées et
de la Méditerranée, Bordeaux conijuis , Toulon seul
excepté, s'était soumise, de graves inquiétudes s'élevaient
encore du coté de l'Aveyron et de la Lozère, ('baudron-
Roussau , qui avait été maintenu ou qui était investi
d'un nouveau mandat, et Baudot, son collègue, écrivirenl
le 8 octobre à la Convention et au (îoniité de salut public
pour leur faire connaître l'état du pays :
Déjà, disent-ils à la Convention, plus de quinze cents sus-
pects ont été mis en arrestation dans l'Ariège... Nous tenons
presque tout le parlement de Toulouse ^.
1. Arch. des alluircs élraiif^ères. France, re^. 320. T 8.
■2. Monileur du 5, I. XVII, p. ."iGT.
:i. Arch. nat., AFII, 184, scptemhi'o, itièce S'.l.
i. Lettre reçue au Coinilé le ,"50 septembre. « Je viens de foi-mcr une
petite armée révolutionnaire à Montauljan et une autre à Toulouse, fies
<icux villes acquièrent chaque Jour en civisiue el leur exeiu]iii' est d'un
salutaire effet sur les départements voisins.
« Les malveillants de l'Ariège sont entièrement dissijiés.
» Il s'est manifesté une petite f(M'mentation à Castres. .le vais m'y rendre
avec ")() hommes de cavalerie.
« Depuis un mois j"ai l'ail arrêter |)liis de mille personnes '-u -pecles. .le
ne vous préviens pas chaciue fois que je fais des exiiédilions de ce genre,
mais je n'en suis pas moins diligent à les exécuter.
» Nous entrerons la semaine prochaine h Bordeaux avci- 1(1, OOt) hom-
mes. Cette révolution se fera sans bruit et avec un succès conqdel
par les mesures ménagées (pie nous avons prises. » (.-Vrch. nal., ihid..
pièce 169.)
5. Arch. nat., AF II, carton 18;;, vendémiaire, pièce 37.
cil. XIII. — BASSIN DE LA GARONNE 299
Et au Comité :
Toulouse est toujours dans les mêmes bonnes dispositions,
mais TAude, le Tarn, la Lozère, l'Aveyron sont à surveiller '.
En brumaire et en frimaire, on voit, à divers intervalles,
dans la Haute-Garonne un nouveau représentant, Paganel,
député de Lot-et-Garonne, que nous retrouverons dans
son pays ^ Le 24 frimaire (14 décembre), il envoie de
Toulouse au Comité de salut public le discours qu'il
a prononcé, lui ancien prêtre, à Tinauguralion du temple
de la Raison. Il fit un acte plus utile en dénonçant le
23 nivôse (12 janvier 1794), au Comité de salut public,
les actes de brigandage du comité de surveillance de
Aloissac, qui extorquait des sommes d'argent et les ins-
crivait sur son registre sous la mention : soumissions
{volontaires ^. Mais ce n'étaient pas ces coupables qu'on
livrait le plus à la justice. L'arrivée de Dartigocyte,
député des Landes , donna aux poursuites révolution-
naires une plus redoutable impulsion.
Les événements du fédéralisme pour Toulouse eurent
surtout leur conclusion à Paris '. Le tribunal criminel n'eut
1. lis parlent de rexêciition du prêtre Alliez, qu'ils qualifient c» chef de
la conspiration du camp de Jalès »; — mais ce prêtre lui-même disait
<|ue le chef était à rinlérieur et ne se donnait que comme un agent
secondaire. (Arch. nat., AF II. 185. vendémiaire, pièce 42.) Le 8 octobre,
Baudot écrit de Toulouse à Jean-Bon Saint-André : « La révolte est prête
à éclater de nouveau dans la Lozère et rAveyron »; il est d'avis qu"il serait
bon de renouveler les députés dans les départements : « l'habitude efface
le charme de la représentation. » — Il ne se plaint pas, quant à lui ; la
société populaire voulait déclarer qu'il avait bien mérité de la patrie
{iiiid., pièce 39).
2. Paganel, né à Villeneuve-d'Agen en 1745, fils d'un notaire, reçut les
ordres en 1773 et professa la rhétorique à Agen; il était curé quand il fut
élu à l'Assemblée législative, puis à la Convention. Rappelé le 13 brumaire
(3 novembre), selon son désir, il reparaît à Toulouse le 9 frimaire (29 no-
vembre), avec la mission d'aller régénérer le Lot; et nous avons, en
effet, des lettres de lui datées de Gahors, 14 et 13 frimaire (4 et o décembre) :
il a autorisé le tribunal criminel à juger révolutionnairement. (Arch.
nat., AF II, carton 186, frimaire, aux dates, pièces 84, 109 et 113.)
3. L'arrêté de Paganel à ce sujet fut renvoyé au Comité de sûreté
générale le 10 pluviôse (19 janvier). Arch. nat., AF II, carton 186, nivôse,
pièce 113.
4. Voy. la Révolution du 31 mai et le fédéralisme en 1793, t. II, p. 131,
et Histoire du trihuiial rérolulioiiiiaire de Paris, t. III, p. 108, et t. IV, p. 519.
300 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
donc à juger que les délits contre-révolutionnaires d'un
caractère moins politique; par exemple le délit d'accapa-
rement, et en ce genre on peut citer deux jugements :
celui d'un boulanger et celui d'un boucher, jugements dont
les considérants flattent bassement les passions de la foule
et font des deux condamnés comme des victimes expia-
toires, sacrifiées à la misère publique.
1° Le 11 octobre, Antoine Di;ms, boulanger :
Considérant que ces hommes doivent être regardés comme
les ennemis les plus dangereux de la Révolution, puisque leurs
manœuvres liberticides et barbares n'ont tendu qu'à la destruc-
tion des citoyens républicains et à provoquer des insurrections
qui auraient pu provoquer la contre-révolution ; que de là ils sont
hors la loi et indignes de jouir des avantages de la procédure
criminelle ;
Considérant que ledit Denis doit d'autant plus être regardé
comme un de ces boulangers conspirateurs et contre lesquels
depuis longtemps s'étoit élevé un cri général d'indignation, et
comme un aristocrate malveillant et un ennemi dangereux de
la Révolution, puisque, malgré les différentes semonces qu'il
avoit reeues de la municipalité de cette ville, il a eu l'audace et
l'inhumanité d'avoir fait manipuler, dans la nuit du 7 au 8 de ce
mois, trente-deux marques de prétendu pain, composé de son,
de recoupures et de farine gâtée ^ : ce boulanger destinoit ces
trente-deux marques de pain empoisonné à la classe des citoyens
patriotes indigents, vis-à-vis desquels il savoit le débit assuré,
parce que la bienfaisance publique faisoit distribuer du pain
aux citoyens indigents, surtout aux patriotes, à trois sous la
livre ;
Considérant enfin que b^dit Denis, bouhmger, par cette con-
duite horrible, doit être regardé comme un empoisonneur public
et que son crime est un véritable homicide par poison;
Pour ces motifs, le tribunal, jugeant révolutionnairement,
ordonne que ledit Denis, boulanger, sera livré à l'exécuteur des
jugements du tribunal pour être mis à mort dans le délai de
vingt-quatre heures.
i. Une marque de ce pain avait été vendue à un indigent. — On le
constate; on fait une perquisition avec la force armée : les 31 autres sont
trouvées chez lui : •< Trente el une marques de ce prétendu pain (jui ne
j)ouvoit même jtas suj^porler les regards de riiomme, tant il étoit exé-
crable, reconnu inimanducable. »
cil. XIII. — DASSIN DE LA GARONNE 301
Ainsi, pas iiirine du })eine proiiuiicéo; oxéculidii pres-
crite!
2" Le 3'' jour de la 3" décade du 2*" mois (13 novembre),
Pierre Lksiisaue, bouclier à Loubers :
Considérant (juc le crime dont est prévenu Pierre Lestrade
est un des plus graves, et que rempoisonnement, de tous les
temps et chez tous les peuples, a ('•té puni de la peine de
mort ;
Considérant que l'empoisonnement })rojeté par Lestrade est
d'autant plus criminel que, s'il eût été malheureusement con-
sommé, une foule de citoyens auroient péri, et ceux-là surtout
dont les moyens, n'égalant pas souvent les besoins, sont obligés,
pour se nourrir et nourrir leurs familles, d'acheter les aliments
les moins chers ; qu'Estrade se proposant, de son aveu, de vendre
cette viande à un prix bien au-dessous de celui fixé par la muni-
cipalité, latlasse des citoyens indigents auroit seule mangé de
cette viande et auroit couru par là à une mort assurée;
Que la société auroit été privée d'une partie de ses membres
qui doivent lui être les plus ehers, puisque c'est à leurs bras
et à leur énergie que nous devons le bienfait inestimable de la
liberté;
Considérant (jue la chose publique ne peut avoir de plus
grands ennemis, etc. '.
Les prêtres devaient avoir aussi leur place dans ces
arrêts de mort. Avant le 31 mai, on les jugeait encore avec
quelques ménagements : le 16 avril, Jean Berivaut, prêtre
resté en France contrairement à la loi, avait été puni de
dix ans de détention; mais, depuis, le tribunal à leur égard
était devenu implacable. Le 7" jour de la 2" décade du
deuxième mois (7 novembre), Pierre Ducheix, qui se trou-
vait dans le même cas, fut puni de mort. Quant aux émeutes
à roccasion du recrutement, c'était toujours la même sé-
1. GrefTe de la Cour de Toulouse. La femme fut retenue en prison jus-
<|u'à nouvelle information. — Le cinquième jour de la première décade
de ce même mois (26 octoi^re), c'était un accapareur de laine (Azam); le
dixième jour i:U octobre), un accapareur de vin (Joseph Roldiep,); le
1er frimaire (21 novembre), un accapareur de bois de construction
(Armand DelpfxiiI. — Registre du tribunal, au grelTe de la Cour d'appel
de Toulouse, et Arcli. nat., BB^, carton M.
302 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
vérité : le 7 frimaire (27 novembre), trois jeunes gens en
fournirent un exemple '.
Le tribunal criminel de Toulouse avait donc, en plu-
sieurs circonstances, appliqué les lois d'exception avec
rigueur. Cela ne parut pas suffisant quand Dartigoeyte eut
rejoint Paganel; et, pour stimuler son zèle, pour lui
donner un caractère plus redoutable, les deux représen-
tants Férigèrent en tribunal révolutionnaire, jugeani avec
jury, comme le tribunal révolutionnaire de Paris. Du
25 nivôse au 2 floréal, le tribunal ainsi transformé pro-
nonça trente condamnations à mort ^ entre autres celle du
comte Jean Dckakry (28 nivôse, 17 janvier 1794)), le beau-
frère de la courtisane fameuse que le tribunal révolution-
naire de Paris avait frappée le 17 frimaire. Le tribunal
révolutionnaire de Paris devait se faire une part plus large
aux dépens de Toulouse dans les membres du parlement (k'
cette ville, qu'il sacrifia au nombre de quaranle-buit en
prairial et en messidor ".
Pendant que le tribunal opérait ainsi révolutionnai re-
ment, les représentants n'étaient pas inactifs. Il s'était agi
d'organiser le gouvernement révolutionnaire, tel que la loi
du 14 frimaire l'avait décrété. C'était une occasion de
pourchasser les suspects sous prétexte de fédéralisme ou
de fanatisme. Dartigoeyle écrivait le 9 pluviôse au Comité
de salut public :
Je suis à Toulouse depuis trois jours. On m'assure ([ue l'aris-
tocratie domine dans quelques districts, notanuiieiit à Saiut-
Gaudens; grand nombre de coquins ci-devant et autres inlluen-
cent les communes rurales, les gens suspects fourmillent. Le
fanatisme à Toulouse perd chaque jour son crédit '.
1. Malpet liU, ViLi.ARKT lils et Tki LLi;ius cadet. (Rcgisliv ilii Iribuiial.
et Arch. nat., BB», carton M.)
2. M. Berrial Saint -Prix ip. 3o8) compte tienle-ileux condamnations
jusqu'au il tliermidor. Pour les autres, voy. la note XIII anx Appendices.
3. Vingt-six le 26 juairial et vingt-deux le 18 messidor. Voy. ///.</om?
du tribunal révolutionnaire de Paris, t. IV, p. 194 et 395.
•i. Arch. nat., AF H, carton 190, pluviôse, pièce 17. Dans le carton 105.
dossier 18, on trouve d'autres pièces de Dartigoeyte jtour le même temps
en. XIII. — BASSIN DE L.\ GARONNE 303
Mais le fédéralisme seml)lait plus dangereux. Ou le
croNait terrassé et ou le voyait toujours reparaître. Le
même représentant écrivait encore de Mont-L'nité {ci-
devant Saint-Gaudens) au Comité, le 4 ventôse (24 mars) :
Lorsque je vous parlois dans ma lettre du 8 pluviôse de la
situation politique du département de la Haute-Garonne, j'étois
loin de connaître l'excès du mal. Je ne l'eusse jamais connu si
je n'avois pris le parti de parcourir les districts. 11 est bien aftli-
geant pour un ami du peuple de voir les fédéralistes conservant
leurs places, dirigeant l'opinion, trompant encore les bons
sans-culottes qui, de bonne foi. les croient patriotes...
Toujours les places : (Jte-toi de là
Les fédéralistes dominent encore. 11 faut au moins les dépor-
ter; ou bien les administrations et les corps législatifs, lors du
renouvellement, se trouveront composés des ennemis éternels
de la Montagne. Tout le monde Venscence aujourd'hui cette
Montagne, mais ces coquins de fédéralistes la dettestent; ils dor-
ment en attendant le moment favorable. Frappez si bien par un
décret terrible qu'ils ne puissent plus se réveiller '.
Il est vrai que le fédéralisme était habile à se dissimuler.
Dartigoeyte y avait été trompé lui-même. Il avoue son
erreur : mais comme il la répare !
Considérant que le monstre du fédéralisme est parvenu non
seulement à sauver certains coupables, mais à les présenter
comme d'excellents patriotes, puisque Bascans... et Barric
cadet... ont été nommés l'un président, l'autre membre du
district...
Et il prenait gravement l'arrêté suivant :
Arrête :
Le baiser fraternel donné ce matin à Bascans comme prési-
dent du district lui est retiré -.
el pour les mois qui suivent : mesures contre les prêtres, contre les
nobles (8 et 14 germinal:, destitutions, arrestations de fédéralistes (2o ger-
minal).
1. Arch. nat., AFII. carton 191, ventôse, pièce 11. Ce dernier paragraplie,
est entouré d'une ligne avec renvoi au Comité de sûreté générale..
2. Arch. nat., AFII. carton 105. 6 ventôse.
304 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
Pauvre Bascans! mais, de plus, Bascans et Barric étaient
destitués et traduits à la maison des Carmélites de Tou-
louse'.
Paganel, de son côté, annonçait, vers la même date
(11 ventôse, 31 mars), qu'il avait achevé l'organisation du
gouvernement révolutionnaire dans le Tarnetl'Aveyron, et
que l'opération était commencée dans quelques parties de la
Haute-Garonne et de l'Ariège, oii Dartigoeyte le secondait
si Lien -. J'ai dit ailleurs les mesures de Dartigoeyte contre
le fanatisme, ses arrêtés pour faire fléchir le dimanche
devant le décadi ^ Chaudron-Roussau vint l'y rejoindre.
Il V fit des destitutions, des arrestations '. Il s'occupa aussi
des jugements, et voulutmême en anticiper les elTets. Dans
une lettre au Comité de salut puhlic, datée de Toulouse.
14 thermidor, <( il propose que les conspirateurs des crimes
desquels il existe une preuve écrite auront heau être
morts avant d'avoir été décrétés d'accusation et mis en
jugement, leurs biens seront confisqués au profit de la Ré-
publique '" ». C'était renchérir sur le fameux décret du
29 brumaire an II (19 novembre 1793), déclarant acquis
à l'État les biens des accusés qui échappaient au juge-
ment par la mort; et la proposition fut renvoyée au Comité
de législation le 26 thermidor, plus <le quinze jours après
la chute de Robespierre ".
Ce même jour, 26 thermidor, Chaudron-Roussau, ayant
appris à Toulouse la révolution accomplie le 9, écrivait à
la Convention qu'il regrettait de n'avoir point partagé ses
périls. L'événement était connu depuis plusieurs jours
déjà, et, dès le 20, Dartigoeyte en avait prévenu son col-
1. Le 30 venlôse, Dartigoeyte envoie de Toulouse la copie de quatre
lettres écrites le 28 courant au Comité de sûreté générale pour donner
une idée exacte de la situation politique du Gers cl de la Haute-Garonm-.
(Arch. nat., AF II, 191, ventôse, pièces 208-213.)
2. lùid., carton 191, ventôse, pièce 101.
3. 25 floréal (10 mai l"'.*i), ibid,. carton 105. Voy. ci-dessiis, t. I, p. 70.
•i. 24 floréal, i/jicL, carton 104.
o. Arch. nat., AFII, carton 190, thermidor, pièce 51.
0. Ibid., pièce 83.
CH. XIII. — BASSIN DE LA GARONNE 305
lègue : « J'ai frémi au récit des dangers que vous avez
courus », écrivait Chaudron-Roussau à la Convention. Il
ajoutait qu'il y avait eu applaudissement général à la chute
de Robespierre '; et il aurait pu en efîet lui faire passer la
délibération de l'administration municipale de Toulouse
et son adresse :
Le conseil général de la commune de Toulouse publiquement
assemblé en séance permanente,
Le maire a dit : D'après les nouvelles ([ui nous sont arrivées
aujourd'hui; d'après le grand acte de justice que la Convention
nationale a exercé contre un homme qui a trahi le peuple fran-
çais avec d'autant plus de danger qu'il avait usurpé toute sa
confiance et toute son estime ; d'après l'exemple mémorable de
courage et de fidélité à la représentation nationale que les
citoyens de Paris ont donné les 9 et 10 thermidor derniers, je
propose qu'il soit voté deux adresses de félicitations à la Con-
vention nationale et aux citoyens de Paris, dans lesquelles la
commune de Toulouse exprime avec quel vif intérêt elle a appris
(\ue leur courage et leurs vertus réunis ont encore une fois
sauvé la république de son écueil le plus périlleux.
Les deux adresses, votées à l'unanimité sur l'avis conforme de
l'agent national ^.
Les représentants en mission songeaient alors, non sans
raison, à se soustraire aux suites que la révolution du
!l thermidor menaçait d'avoir pour eux-mêmes M
II
Lot-et-Garonne.
Le département de Lot-et-Garonne était sous la double
influence de Bordeaux et de Toulouse. Il avait suivi leur
exemple avant et après le 31 mai; il avait même, pour se
mieux concerter avec les deux grandes villes, envoyé des
députés à Tune et à l'autre; mais Toulouse avait cédé. Ag-en
1. Arch. nat., ibid., pièce "1.
"2. Archives de la ville. Délibération de l'administration municipale, du
1er août 1794 au 18 juin n9o, f 3, verso.
;>. Voyez, à la fin de l'ouvrage, le chapitre des Châtiments.
II. — 20
306 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
fit (le même; et le chef-lieu du Lot-et-Garonne avait servi
de base d'opérations aux représentants qui travaillaient à
vaincre la résistance de Bordeaux : Mathieu et Treilhard '
d'abord; Tallien, Ysaboau et Baudot ensuite. Par la mémo
occasion, ces commissaires avaient épuré, suspendu, des-
titué, arrêté, en Lot-et-Garonne, tout ce qui n'était pas dans
l'esprit montagnard"-. Paganel. qui était du pays, continua
plus librement leur œuvre en octobre, arrêtant les suspects,
descendant les cloches, abattant les forts et les châteaux,
lançant ses adresses et ses proclamations aux fonction-
naires publics et aux citoyens ^ C'est la terreur qu'il évo-
quait comme loi suprême : Une armée révolutionnaire allait
fouiller le département; le sang- répandu par la justice
révolutionnaire sur l'écliafaud purifierait bientôt la terre el
consoliderait la liberté \ Et à cet elfet il ériseail le tribunal
'O'
criminel d'Agen en tribunal révolutionnaire à l'instar de
'■&
celui de Paris (27 brumaire, 17 novembre 1793) " :
Considérant que le châtiment exemplaire... importe au succès
des mesures révolutionnaires:
Considérant que les formes auxquelles sont assujettis les tri-
bunaux criminels ne doivent ni arrêter ni même ralentir la
marche révolutionnaire adoptée par la Montagne de la Conven-
tion nationale ;
1. Voy. leur proclamation, 7 juillcl 1*',»3. Anh. nal.. AFII, lll. (iussier lu.
pièce 1.
2. Voyez leurs dossiers dans ce même carton 117. 11 est sans intérêt
<l'analyser ces pièces.
3. Ibid.. et carton 169, dossier Pajjanel.
4. Proclamation à tous les fonctionnaires publics, 8 du 2" mois (29 oc-
tobre 1793), ibicL. pièce 37. Voyez aussi son adresse aux citoyens de la
Haute-Garonne, Gers, etc. (12 brumaire-2 novembre;, ibid., pièce 39 :
« La Montagne a triomphe et le peuple avec elle. Le royalisme, le feuil-
lantisme, le fédéralisme ont expire sous la massue populaire; mais la
victoire n'est pas entière. — Eh bien, épargnons des pleurs à l'indigeucr.
aux sans-culottes, aux auteurs de la Révolution et fpie plutôt le sang de
ces ténébreux conspirateurs, signalés par l'opinion, frajipés par la Justice,
coule sur l'échafaud; nous aurons purifié la Icrrc cl consolidé la liberté. <>
(/6/f/., pièce 39.)
5. Arch. nat., Al'' II, carton 117. dossier ]>ar//i/uei/te, pièce il. — Défense
aux comités de surveillance de prononcer l'élargissement d'aucun détenu
(16 nivôse-5 janvier 1794). (/6/rf., dossier 11. pièce o8.)
CH. XIII. — BASSIN DE L\ GARONNE Î^O"
Considi'i-ant que des grands coupables, accumulés dans des
maisons tlarrèt d"Agen, sont réclamés par la justice natinnale...
Pour être plus assuré dos condaninalinus, il donnait à la
société |)opulaire le soin do choisir les jurés.
Monoslior (do la Lozère)' renchérit en Lot-et-Garonne sur
Paganol, frappant de mesures plus ri,youreuses et les prê-
tres et le culte ; et le 3 germinal il écrivait au Comité de
salut puhlic (juc le gouvernement révolutionnaire était
entièrement établi dans les deux départements qui lui
étaient confiés -.
Le tribunal criminel de Lot-et-Garonne, msdgré l'appel de
Paganol et la sévérité de Monestier, ne fît pourtant pas un
grand nombre de victimes. On lui rapporte trois condam-
nations, sans jury, sur la constatation de l'identité : deux
émigrés (10 mai 1793 et 27 germinal an II, Itj avril 1794)
ot un prêtre réfractaire, ce dernier le 13 fructidor; et
deux condamnations avec jury : une pour propos contre-
révolutionnaires et fausses nouvelles; une autre pour par-
ticipation à une émeute à l'occasion du recrutement (21 fri-
maire et 11 nivôse, Il décembre 1793 ot 3 janvier 1794) ".
Une femme, déclarée émigrée et contre-révolutionnaire,
ne fut même condamnée qu'à la déportation *.
1. Né à Maiiassac, homme de loi. 11 avait été de TAssemblée législative
avant d'être élu à la Convention.
2. Arch. nat., AFII, carton 192, germinal, pièces 24-28; 3 ventôse (21 fé-
vrier 179 i) : réorganisation de toutes les Sociétés populaires avec exclu-
sion des nobles, des prêtres qui n'ont pas abdiqué, et 23 ventôse (13 mars):
mesures plus rigoureuses contre les détenus. 2o germinal (14 avril), contre
les prêtres ihid., dossier Monestier. de la Lozère). J'ai cité plus haut. t. I,
p. 19, quelques autres de ses arrêtés.
3. Le 21 frimaire an II, Jos. Dltiuers, ci-devant noble, convaincu d'avoir
débité de fausses nouvelles tendant à avilir et à dissoudre la représen-
tation nationale et des propos tendant à rétablir la royauté. — Il a voulu
aller à Paris avant le 10 août, et ce n'était pas pour faire la révolution.
11 a dit qu'on rasait les prisonniers en Vendée et que l'on mettait de Teau
forte par-dessus en disant:» F... canaille, allez maintenant joindre les sans-
culottes »; que Dumouriez avait emporté 74 millions: que Dampierre ayant
voulu prendre sa place, on l'avait expédié dans l'autre monde. Il a aidé à
répandre des écrits : « Au diable la République, nous voulons un roi. «
— 14 nivôse, Bernard Pevraud. chef dune émeute pour empêcher le recru-
tement le 10 septembre. (Arch. nat., BD'-, carton 11.)
4. Berrial. I. I. ii. 346.
308 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
III
Lot.
C'est Élie Lacoste et Jean-Bon Saint-André qui avaient
été chargés de présider à la levée des 300 000 hommes,
dans le Lot '. Cette levée y rencontra aussi quelque résis-
tance. 6r la justice à cet égard était implacable : il y eut
six condamnations à mort'; à ce prix, le recrutement
s'acheva. Les villes donnaient plus de soucis aux repré-
sentants montagnards^; car les villes, sauf Mon tauban \
s'étaient fortement prononcées contre l'anarchie de Paris,
et, après le 31 mai, Cahors se disait prêt à joindre ses
forces à celles de la Gironde. Mais ces dispositions ne se
soutinrent pas. Dès le 27 juin, le département adhérait à ce
qui s'était fait dans la Convention, et le Tarn, qui s'était
uni aux protestations du Lot, le devança dans racceptalion
de la Constitution nouvelle *.
Cette soumission ne désarma i)as les représentants. Tail-
lefer, à Cahors, en septembre, déléguait au comité de sur-
veillance le droit d'arrêter les suspects"; en octobre, il des-
tituait et reconstituait le tribunal du district :
Considérant que les membres qui composent le tribunal, cons-
tamment ensevelis dans les vieilles formes de l'antique jurispru-
dence, paraissent ignorer qu'il s'est opéré une révolution...".
1. Il a été souvL'iil parle de Jean-Bon Saint-André à propos de la f.'nei're
(le Vendée et de la Bretagne. Élie Lacoste, né à Montagnac, avait été
envoyé par la Dordogne à l'Assemblée législative, puis à la Convention.
2. Le G avril, quatre; le 21, une; le 4 mai, une. (Berriat Sainl-Prix. dan.-^.
le Cabinet historique, t. XVI, p. 117.)
3. Lettre de Jean-Bon Saint-André et d'Élie Lacoste, Montauban, 25 mars,
et Agen, 27 mars 1793. (Arcli. nat.,AFIl, carton 1(37, mars, pièce 7:j, el
carton 116, à la date.)
4. Montauban faisait alors puiiic du Lot. Le Tai-n-ot-Garoniu", (pii reut
]>our chef-lieu, ne fut érigé en département cpie le 4 novembre 1S08.
5. Voy. ta Révolution du 31 mai et le Féderulis)tte en 1793, t. II. p. 13:i.
et suiv.
0. 4 septembre. Arch. nat., -VF II, carton 116, dossier 20, pièce G.
7. 2t'> octobre (;j brumaire), ihid.. pièce 19.
CH. XIII. — BASSIN DE LA GARONNE 309
Les arrestations se faisaient alors sur une plus large
échelle. Baudot et Chaudron-Roussau étaient venus exé-
cuter à Montauban les lois inquisitoriales des 12 et
17 septembre. Montauban était une ville montagnarde,
mais les opposants à la Montagne devaient y être d'au-
tant plus rigoureusement persécutés.
En frimaire et nivôse, Paganel, chargé de la Dordog-ne et
du Lot-et-Garonne, vient à son tour dans le Lot pour régé-
nérer les autorités constituées'. Mais il y avait à régénérer
plus qu'on ne semblait croire :
C'est surtout à Moissac, écrivait-il le 21 frimaire (11 décem-
bre), que j'ai recueilli des renseignements qui prouvent combien
le faux patriotisme voile de scélératesse et favorise l'avarice et
la cupidité.
Des communes entières étaient dans l'oppression :
J'ai frémi d'horreur à la seule pensée des dangers que court
la liberté lorsque les mesures révolutionnaires sont confiées à
des hommes sans républicanisme et sans probité '.
En ventôse, Lanot, qui opéra surtout dans la Corrèze,
visita aussi le département. Il était principalement chargé
d'agir contre l'évèque constitutionnel du Lot, qui persistait
à prendre ses fonctions au sérieux :
Des patriotes ont assuré que ce Monseigneur, car il est noble,
a écrit à tous les curés des communes confrontant la Corrèze
pour les engager à rester à leur poste et à donner des secours
spirituels aux âmes chrétiennes de la Corrèze. qui ne les fatigue-
ront certainement pas, car l'agriculteur abhorre les prêtres ^.
La justice révolutionnaire avait, du reste, jusque-là, peu
sévi dans cette région. Après les six condamnations à mort,
à roccasion du recrutement, condamnations antérieures à
larévolution du 31 mai, on n'en trouve plus que deux, il est
1. Arch. nat.. AF II, carton ['[, frimaire, pièce 2, et carton 116, lo fri-
maire et 19 nivôse.
2. lôid., carton 111, frimaire, pièce 130.
3. Arch. nat., AF II, carton 172. ventôse, pièce 11.
3i0 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
vrai pour un simple délit de police, pour des propos contre-
révolutionnaires (21 nivôse, 10 janvier 1794)! Mais un
règne plus dur allait peser sur le pays quand Bô, député
de TAveyron, y arriva vers la fin de ventôse (avril 1794) \
Voici comme il annonce sa prise de possession au Comité
du salut public :
Me voici à Cahors pour mettre en pleine activité le gouver-
nement révolutionnaire; je ne négligerai rien, comme j'ai fait
ailleurs, pour monter le grand resso?" politique. Je ne trouve
point d'obstacle dans le cœur du peuple ; mais les sans-culottes
n'ont que la bonne volonté. Ils auraient besoin d'avoir toujours
auprès d'eux un conducteur électrique -.
Bonne définition du représentant en mission, relié comme
par un fil à son foyer naturel, le Comité de salut public, qui
donnait l'impulsion à tous. Mais cbacun imprimait bien aussi
son caractère particulier à l'action qu'il transmettait, et
Bô figura parmi les plus cruels. J'ai signalé déjà sa grande
part à la persécution religieuse. Guerre aux prêtres même
constitutionnels, guerre aux fidèles, guerre aux églises,
aux clocbes et aux clocbers. Cette guerre aux clocbers fut
un de ses premiers actes dans le Lot (30 ventôse) :
Considérant (jue tout signe de fanatisme doit disparaître du
sol de la liberté ;
Considérant qu'il existe encore au temple de la Raison une
espèce de clocher, signe /^odieux du fanatisme...
Il ordonne de l'abattre dans les 24 heures '\ Et il savait
abattre autre chose que les clochers : c'est dans le rema-
niement des administrations et dans l'application de la jus-
tice révolutionnaire qu'il en devait faire la preuve.
1. Bô, né Ir l'"' jiiillel 17o3 à Laiissignac, médecin, avait été à l'Assem-
blée législalivi' avant d'être envoyé à la Convention par son départe-
ment.
2. Arch. nat., AFII, carton 176, ventôse à la date, pièce 329.
3. Arch. nat., D xl, § 4, carton 21, à la date. Voy. encore son arrêté du
24 ventôse, Arch. nat., AFII, carton 116.
en. XIII. — BASSIN DE LA GARONNE 311
Il commença par faire arrêter trois iinlividii.s que le tri-
bunal criminel du ('antal avait acquittés :
Comme l'opinion publique, écrit-il au Comité, ne les a pas
i)lanchis, quils étaient chassés de la société populaire, et que
mon collègue Paganel doit vous avoir soumis le jugement du
tribunal pour le faire casser, j'ai cru provisoirement les faire
mettre en arrestation; car ils sont inlininient suspects au
peuple * .
Le 12 germinal (l'' mai , il adressait de Castel-Sarrasin
au Comité de salut public deux arrêtés : l'un du 7, au sujet
d'un attroupement provoqué à Saint-Sulpice (Tarn) et à
Montgazin (Haute-Garonne i, par le décret du 13 ventôse
sur le recensement des grains. En voici quelques articles :
Si, trois heures après la publication du présent, les citoyens ne
se présentent pas à la municipalité pour abjurer leurs erreurs,
signaler les moteurs et demander Texécution du décret du
12 ventùse, lesdites communes seront déclarées en état de
révolte. Le représentant du peuple s'y transportera avec la force
armée et le tribunal révolutionnaire.
Les noms de Saint-Sulpice et de Montgazin ayant été désho-
norés par la désobéissance des habitants seront changés après
que lesdites communes auront été régénérées.
L'autre du 8 germinal, qui renvoyait le prêtre Gros de-
vant le tribunal révolutionnaire, séant à Toulouse. C'était
un ancien bénédictin , ancien curé constitutionnel de
vSaint-Sever, auteur d'une lettre où il réclamait contre
les principes d'éducation républicaine, et d'une autre
lettre où il se permettait des réflexions sur le calendrier
républicain -.
Un des actes qui, dans leur exag-é ration même, portent
1. Arch. nat.. AF II. carton ['&. ventôse, pièce 325. — Par un arrêté de
la veille (3 ventôse), il avait chargé le tribunal criminel du département
du Lot, déjuger révolutionnairement Filsac, secrétaire général du dépar-
lement du Lot, et ses complices. (Ibid.. pièce 327.)
2. Arch. nat., AF II, carton 188. germinal, pièces 6. " et 8. Trois prêtres
réfractaires furent condamnés à Cahors. 1 et 21 floréal an II et !<=>■ ven-
démiaire an III. (Arch. nat., BB^, Berriat Saint-Prix, Cabinet historique,
t. XVI, p. 117.)
312 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
la marque de ce despotisme sans vergogne, c'est le procès
qu'il lit faire dans la ville de Figeac. Un attroupement
avait eu lieu dans le district à cause du culte public
(4 germinal, 24 mars 1794). Un séditieux tira sur lui
un coup de fusil chargé à mitraille (du plomb à chasser
le lièvre, sans doute) '. D'abord il fallait vaincre la sédi-
tion. Le 7, il se porta à Fig-eac avec une force de mille
sans-culottes et de l'artillerie : « Je n'ai trouvé ni rassem-
blement ni résistance », dit-il assez naïvement. Il faut
poursuivre ceux qui ont fait feu sur lui. Un coup, de fusil!
mais tout le rassemblement est complice, tous l'ont tiré.
Dès le 6, il avait ordonné au tribunal criminel du dépar-
tement de se transporter à Figeac pour juger ces contre-
révolutionnaires, et faire un exemple sur les lieux. Il
l'annonce au Comité de salut public dans sa lettre du il
et il lui parle des adresses qu'il a reçues de toutes parts,
de rindignalion qui se manifeste sur l'attentat commis
contre la représentation nationale '. A la même date, il
transmet au Comité « le procès-verbal des opérations
militaires » de sa troupe. La terreur règne dans toutes
les communes; tout est rentré dans le devoir ^
La vengeance suivit de près. Le 11 germinal (31 mars),
il écrit au Comité :
Trois des principaux coupables viennent de payer de leur
tète; quelques-uns vont être jugés, nolaniment un de ceux (|ui
ont fait feu sur moi ^
Et, rappelons-le, il n'y avait eu qu'un coup de fusil, mais
il y fallait voir une grande conspiration. Plus de vingt com-
munes y ont pris part, dit-il. Les causes sont les subsis-
tances et le fanatisme '\
1. Arch. nal., AFll, carton HT. ,i.'crniiii.il, picc lO:.
2. Ihid., pièce 42.
3. Ihid., pièce 94.
4. Ibid.. pièce 107.
o. Par un arrêté du 8 germinal, il déclarait en élal de rébellion les
communes de Camboidit, Felzins, Lcnlliillac et Corn. (Arch. nal., ibid.,
carton IKl, à la date.)
i
cil. XIII. — BASSIN DE LA GARONNE 313
Et le monde n'en a pas frémi, et la Convention ne s'en
est pas émue! Bô s'en étonne (au fond du cœur il s'en
indigne, sans doute); il écrit à la Convention le 1" floréal
20 avril) :
N'ayant point vu dans aucun bulletin de la Convention qu'il
soit fait mention de Vassassi)uit qui a été commis contre la repré-
sentation nationale dans ma personne, je vous adresse de nou-
veau deux exemplaires imprimés de mon procès-verbal et de
ma proclamation '.
L'imprimé se trouve, en effet, joint à sa lettre. Il n'avait
parlé d'abord que d'un coup de fusil. L'imprimé en cite
deux : 1° un coup tiré : l'babit de son secrétaire a été
percé (preuve de la qualité de cette mitraille); 2" un coup
raté!
Ses imprimés ne disaient pas tout ce qu'il avait fait
lui-même. On le sut plus tard, quand Robespierre fut
tombé et quand les terroristes, qui avaient renversé Robes-
pierre, curent, à leur tour, des comptes à rendre devant la
Convention. Il fut un des derniers appelés à le faire.
Ajournons-le au 22 thermidor an III.
IV
Tarn.
Le Tarn était joint à l'Aveyron, dans la répartition faite
à l'occasion de la levée des 300 000 hommes ; et, comme
on prenait volontiers alors les commissaires parmi les
députés du pays, il en résulta que les deux départements
échurent, en commun, à deux dos plus marquants députés
de la Montag-ne, Chabot, qui était du Tarn, et Bô (dont
nous venons de parler), qui était de l'Aveyron.
Le rôle de Chabot fut bien plus à la Convention que dans
les missions de province. Néanmoins, il convient de noter
les débuts qu'il y fit. Il avait pris naissance à Saint-Geniez,
1. Arch. nat., AFII, 178, 1" floréal.
314 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
OÙ son père était cuisinier du collège. Il intéressa un pro-
fesseur qui lui fit faire ses premières classes; de là il
passa chez les Capucins de Rodez, se fît capucin et finit
par être gardien ou supérieur de la maison. Il y était
quand la Révolution éclata; il en adopta tous les princi-
pes, tous les excès. Vicaire épîscopal de Grégoire à Rlois,
député à la Lég-islative, puis à la Convention, il abjura
définitivement son caractère sacerdotal en se mariant, et
s'en fil gloire dans Tannonce qu'il fit aux Jacobins de
son mariage (20 octobre 1792). Il revenait donc, avec Bô,
pour hâter la levée des 300 000 liommes. On aurait pu
n'en point parler ici (sa grande place est ailleurs *) s'il
n'avait tenu à marquer son passage dans l'Aveyron en fai-
sant exécuter le jour de Pâques un conscrit réfractaire ^.
Le Tarn, malgré la présence des deux Montagnards,
n'en avait pas moins voulu se concerter avec Toulouse,
avec Perpignan, pour la défense de la Convention natio-
nale; mais ses administrateurs se retirèrent assez à temps
pour n'être pas rangés dans les adminislrations infidèles.
Dès que la Constitution leur arriva, elle fut acceptée ^.
Au cours des mois qui suivirent, on trouve dans le Tarn
plusieurs des représentants que nous avons vus déjà dans
les départements voisins, Baudot par exemple, qui, par un
arrêté du 2a septembre, ordonna des poursuites et pres-
crivit des recherches contre un de ceux que l'on accusait
de participation aux actes de la commission de Toulouse,
et qu'il accuse, à ce titre, de révolte contre la Convention,
de tentative d'assassinat contre ses membres ^. Mais il v
1. Hist. (lu tribunal révolutioiiiuiire de Paris, t. I, II cl III, dans le procès
de Danton, avec lequel il périt.
2. Pour les actes de Chabot et de I5ô dans le Tarn et rAveyron, diiianl
ceUe mission, voy. Arch. nat., AFII, carton 143, dossier 10. — La part
du travail criminel du Tarn dans cette première période fut de <iuatre
ouvriers condamnés à mort pour avoir pris part à une émculo contre le
recrutement. (Voy. Berriat Saint-Prix, t. I, p. 351.)
3. La Rc'volulio/i du 31 mai et le Fédéralisme en 1703, t. II, p. 13o et
suiv.
4. Arch. nat., AFII. carton 1 i3. à la date.
en. XIII. — BASSIN DE LA GARONNE 31o
avait d'autres causes d'agitatiou dans le pays. Le Tarn
s'était ressenti des troubles qui, nous le verrons, avaient
éclaté dans la Lozère. La société populaire de Mazamet
dénonçait au Comité de sûreté générale ces mouvements
qui, comprimés dans leur foyer primitif, se faisaient jour
dans les départements voisins :
Déjà une nouvelle Vendée se forme dans nos montagnes de la
Caune; huit à neuf cents brigands, sûrs de limpunité, y ont
arboré dans les bois létendard de la révolte... Il est à craindre
que. si on n'incendie la forêt, elle ne devienne le repaire et le
noyau de tous les fanatiques '.
Et les représentants recommandaient le procédé à la
(Convention :
A la Caune, il y a une foule de prêtres réfractaires et d'émi-
grés: ils se retirent dans des souterrains qu'ils ont pratiqués
dans une forêt voisine : c'est l'instant de mettre le feu à cette
forêt.
Ils ajoutaient, pour montrer qu'ils ne restaient pas désar-
més :
Nous avons envoyé une guillotine dans ce lieu -.
Le tribunal criminel du Tarn se transporta d'Albi à
Lacaune, où un homme était particulièrement compromis :
Jacques Bonnet-Foollaraque (de Galande). L'acte d'accusa-
tion ne manque pas de tonner contre le fanatisme : et c'est
au nom de la religion. On perd de A'ue, y dit-on, les prin-
cipes évangéliques; il faut distinguer les prêtres de Baal
des ministres de Jésus-Christ. — Comment donc en revenir
aux sacrifices sanglants?
Après avoir employé tous les moyens qu'une tendre mère
peut mettre en usage pour rappeler dans son sein, etc., la Patrie
s'est vue forcée d'appeler à son appui la justice '.
1. .\.rch. nat., AFII. carton 149, pièce 89.
2. Ibid., carton iS.j. vendémiaire, pièce 42.
3. Arch. nat., BB^, carton 15, placard.
316 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
La Justice avait iiaturoUemeiit moins de tendresse <|ue
la Patrie et elle frappa de son glaive Bonnet-Folillaraque '.
Dans toute la période de la Révolution qui s'étend
d'avril 1793 à pluviôse an III, le tribunal d'Albi ne pro-
nonça que dix ou onze condamnations à mort -. J'en ai
signalé cinq; il y faut joindre cinq prêtres réfract lires :
«est à eux que revient toujours la meilleure part. Le
25 ventôse, Carmeline Lautrec fut condamnée à six ans de
réclusion et à six heures d'exposition pour avoir donné I
asile à l'un de ces prêtres ^ f
On était alors sous le proconsulat de Paganel.
Quand Paganel arriva dans le Tarn, il eut aussi à se ren-
dre compte des dispositions du pays. Le passé avait laissé
des traces :
A rexception de trois ou quatre administrateurs dans la tota-
lité du département (Lavaur excepté), tous ceux qui étaient en
place à Fépoque des événements du 31 mai, 1" et 2 juin, sont
plus ou moins tombés dans le fédéralisme.
Mais tout leur crime était dans des discours presque
aussitôt désavoués, et c'étaient encore eux qui présentaient
le plus de patriotisme et de lumière :
On n'aurait pu les renvoyer sans mettre à la place des
hommes moins éclairés et d'un patriotisme infiniment plus
douteux.
Il les accepta donc, mais il eut autre chose aussi que le
fédéralisme à poursuivre. La guerre ne réclamait pas seu-
lement des hommes, il fallait des vivres; et les réquisitions
de ce genre étaient lourdes en ce temps de misère. Une
émeute éclata à cette occasion. Les habitants de Salvagnac,
sommés de conduire leurs grains à Rabastens, y allèrent
€n foule, non pour y porter leurs pi-odnils, mais pour
I. Un autre, Skoéiueu, fui condamm' à la (lt'|iipi-laliou pour ilix ans.
■2. Onze selon une noie du suljslituL du Iribunal d'Albi, cilcc par M.Bci-
riat Saint-Prix, p. 3oI.
3. Archives, ibid. (placard).
CH. XIII. — BASSIN DE LA GARONNE 347
semparor des magasins de livres. La force armée dissipa
rattroupement; mais il se reforma le lendemain dans Sal-
vagnac au cri : la Religion et du Pain !C est le maire, Esca-
LETTE, qui l'avait provoqué par ses discours; c'est un capi-
taine do la garde nationale, Ratier, dit Salé, qui se mit en
devoir de ramener ses hommes à Rabastens. Ils furent
arrêtés en route, et pris en grand nombre. Pag^anel,
pour les juger, érigea le tribunal du district de Gaillac en
tribunal criminel jugeant révolutionnairement. Les deux
principaux coupables, le maire de Salvagnac et le capi-
taine de la g-arde nationale, furent condamnés à mort,
trois autres à la déportation et quatre à trois mois de
prison '.
V
Lozère.
La Lozère aurait pu être, plus véritablement qu'on ne
la dit de quelques autres départements, une « nouvelle
Vendée ». Une insurrection pour la défense de la religion
et du roi y avait éclaté bien plus tôt qu'en Vendée, en sep-
tembre 1790, au (( camp de Jalès », et, après que le ras-
semblement eut été dispersé (vers la fin de février 1791),
les sentiments royalistes avaient persisté dans le pays. Ils
se manifestèrent en mars 1792, à Mende et aux alentours,
par un nouveau mouvement où le comte du Saillant et l'an-
cien évèque, M. de Castellane, se trouvèrent compromis ^
Ils se produisirent avec plus de force après la mort du roi,
à la faveur des événements qui suivirent. Les deux repré-
sentants Servières et Gleizal, envoyés dans la Lozère et
dans l'Ardèclie pour la levée des 300,000 hommes ^ se trou-
1. Arch. nat., BB'', carton lo; Berriat Saint-Prix, p. 350-354.
2. Voy. la Révolution du 31 mai et le fédéralisme en 1793, t. II, p. 195.
el, pour plus de détails. M. Krnest Daudet : Histoire des conspirations
royalistes dans le Midi.
3. Servières, député de la Lozère; Gleizal, député do l'Ardèclie, avocat,
puis juge de paix et membre du directoire du département, avant d'être
^18 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
vèienl ]jient(M en face d'un véritable soulèvement. Le pro-
cureur général syndic du Puy-de-Dôme en instruisit
Cliâteauneuf-Randon par une lettre effarée, dont celui-ci
s'empressa de donner lecture à la Convention. C'était une
insurrection terrible :
Les brigands ont à leur tète rex-constituant Cbarrier et cin-
quante prêtres réfractaires. Ils se sont emparés de plusieurs
districts et ont massacré tous les fonctionnaires publics '.
Et le lendemain une autre lettre des commissaires de la
Haute-Loire et de la Lozère, réunis à Saint-Cbély, faisait
connaître à la Convention que Marvejols était au pouvoir
des rebelles et que Monde mémo se voyait menacée.
L'armée des Pyrénées-Orientales, qui avait peine à fairc^
face aux Espagnols, pouvait être prise à revers par cette
révolte. Le cbef d'état-major Lacuée, qui était à Toulouse,
s'en inquiétait : il pressait, le 1" juin, les administrateurs du
Lot d'aider à étouffer cette Vendée du Midi dans sa naissance ;
et, ne pouvant guère prendre sur l'armée des Pyrénées,
il exposait le même jour aux représentants du peuple, à
Perpignan, que le plus sur serait encore de demander
quatre bataillons à l'armée des Alpes -.
A la suite des nouvelles alarmantes reçues le 2 juin, el
sur le rapport du Comité de salut public, Cbâteauneuf-
Randon et Malhes furent cbargés d'aller sur-le-champ
dans la Lozère et les départements limitrophes, avec
les pouvoirs les plus étendus (3 juin) ". Mais déjà Char-
envoyé à la Convention. Sur leurs actes, à l'occasion du recnitemcnL cl
de l'opposition ([ii'il rcnconlra, voy. Arch. nal., AF II, 182, 3 avril; 181.
16 avril; 182, 25 avril et 1 mai.
1. Séance du !<=' janvier 1793, Mo/iilmir du i, I. XVI, p. 'iio.
2. Dépôt de la f,'uerre, armée des Pyrénées-Orientales. 1er juin 1793.
3. lùid., p. oOl. Chàleauncuf-Randon , déi)nlé de .Mende à la Consli-
tnante, et de la Lozère à la Convenlion: .Malhes, député de la Haule-f!a-
ronnc à l'Assenddée Icglslalive. puis à la Convention nationale. — Le
1 juin, Bouchotte faisait part au Coniilé de salul jinblic des mesures
déjà prises |)ar Lacuée conlre les rcid'ili's. (Dépùl île la guerre, armée di's
Pyrénées-Orientales, à la date.)
CH. XIII. — BASSIN DE LA GARONNE 319
rier avait succombé '; ballu et [nis le .31 mai, et envoyé
à Rodez, il ne survécut de quelques semaines à sa défaite
que parce que sa tète était disputée entre le lril)unal
criminel de l'Aveyron et le tribunal révolutionnaire de
Paris -.
Le tribunal criminel de la Lozère, tenu, en tout état de
cause, comme suspect à l'égard de Cbarrier, n'avait pas
laissé que de frapper déjà nombre de ses partisans.
Dans le courant du mois de mai, avant la répression de la
révolte , il avait condamné à mort Etienne Ghamkr et
J. -François Pouolet, accusés d'être les agents des révoltés ".
A la fin de ce mois, le tribunal s'était transporté à Florac,
oii l'on avait amené cinquante-deux rebelles qui, croyant
se joindre à la bande de Cbarrier, étaient tombés au milieu
d'une troupe de garde nationale. Quarante -neuf furent con-
damnés à mort le 2 juin. C'est probablement là ce qui avait
fait croire au « bon républicain » dont la lettre fut lue à la
(Convention le 7 juin, que cent quatre-vingt-quatre avaient
été guillotinés après la défaite ^ La proportion n'eût pas été
exagérée; mais il n'en fut rien. Le tribunal prononça du
14 juin au 2 juillet quatorze condamnations capitales, en
neuf jugements, et quatre-vingt-dix acquittements. Vers la
lin de juillet, il se transporta à Marvejols, où les rebelles
avaient subi leur premier écliec, et, le 2.j, il y eut deux con-
damnations à mort contre virfgt-cinq acquittements. Le
secrétaire même de Charrier avait été parmi les acquittés !
Évidemment le tribunal ne souhaitait plus trouver de cou-
pables. Ses rigueurs étaient réservées pour des hommes
en qui on était toujours prêt à trouver des criminels : les
prêtres. Le 3 septembre, furent condamnés le curé Olliac et
1. Faljre en donne la nouvelle de Florac, C juin. (Arch. nal.. AFII,
carton 183, juin, pièce 8.)
2. Voy. la Résolution du 31 mai et le féd</rali.f>ne, t. II, p. 197, et la
note XIV aux Appendices.
3. Un troisième. Muret, estimé sympathiijue à leur cause, en (jualité
«l'aristocrate, avait été condamné à la déportilion.
4. Moniteur du 8, t. XVI, p. 579.
320 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
trois de ses prétendus complices; le 27 vendémiaire (18 oc-
tobre), le curé Antoine Charrier, frère du chef de l'insur-
rection \
Les deux représentants envoyés dans la Lozère avaient
dû se partager entre le soin de poursuivre les rebelles dans
leur dispersion, et celui de prévenir cette autçe insurrection
qui menaçait d'entraîner tout le Midi, à la suite de Bordeaux,
de Nîmes et de Marseille : le fédéralisme. Tandis que les
lia])ilants des montagnes avaient suivi Charrier pour la
défense de la cause royale, les administrateurs du départe-
ment avaient voulu défendre la Convention, d'abord contre
ceux qui l'avaient menacée, puis contre ceux qui lapaient
envahie. Le 30 juin, à la face des deux commissaires
envovés dans ce pays, ils avaient réuni les assemblées
primaires et adhéré aux propositions de Bordeaux, Chà-
teauneuf-Randon et Malhes en parlent avec indignation :
Nous avons quitté Mende, écrivent-ils, le 9 juillet, de Sainl-
Chély, nous avons quitté Meade au moment où il (le départe-
ment) a convoqué une assemblée monstrueuse d'administra-
teurs, de juges et de juges de paix. Les convoqués s'y sont
rendus, sans savoir pourquoi et espérant au contraire se rendre
près de nous.
L'adresse vous en est déjà parvenue, vous en jugerez. Depuis
ce temps, aucune communication de ce département avec nous
ni aucune préoccupation du sakit public de sa part...
•
Les représentants ajoutent que le conseil général se
montre uniquement occupé du mouvement des soi-disant
Marseillais, dont il voudrait grossir le nombre ; et ils le des-
tituent en masse par un arrêté qu'ils transmettent au
Comité de salut public '-.
1. Voy. Berrial Saint-Prix, dans le Cabinet liislorique, t. XVI. p. MO.
2. Arch. nal., AF il, carton 183, juillet, pièce 9. Dans un autre dossier
(AFII, 167, juin, pièce 2), on trouve une lettre de Chàteauneuf-Randon et
Malhes qui demandent la destitution des administrateurs de la Lozère,
à la date du 4 juin : il faut lire 4 juillet. Le 4 juin, les administrateurs de
la Lo/ère ne pouvaient même pas connaître les événements du 2 juin,
contre lesquels ils protestèrent, protestation qui est le motif de leur des-
litution. La pièce est donc bien du 4 juillet; elle a été reçue le '.t juillet
à Paris.
cil. XIII. — BASSIN DE LA GARONNE 321
La résistance crailleiirs n'alla pas plus loin. Comment
armer contre la Convention quand on venait de combattre
l'insurrection de Charrier? La part que le département
avait prise à la répression des rebelles lui lit trouver grâce
pour une conduite où Ton voulut bien ne voir que l'efFet
d'une erreur; et en somme la Constitution était acceptée.
Châteauneuf-Randon fut rappelé de la Lozère pour aller
avec Coutlion et Maignet à l'armée des Alpes (21 août),
c'est-à-dire pour opérer contre Lyon '. Il revint encore
dans le Midi : car cette mission, qui parait avoir été un
instant suspendue par le Comité de salut public ", fut éten-
due par un nouveau décret à cinq départements : la Lozère,
l'Ardècbe, l'Aveyron, le Gard et l'Hérault (1" du 2" mois,
22 octobre) '\ Avant de partir, il avait pu, avec Couthon et
Maignet, porter le premier coup de pioche dans la démoli-
tion de Lyon '. Il ne revint pas du reste pour longtemps
alors dans le Midi : car le 2 frimaire (22 novembre), sur le
refus de Montant, il reçut une mission nouvelle pour Ville-
Affranchie (Lyon) ^ et eut le triste honneur d'être associé à
Collot d'Herbois dans son sanglant proconsulat. Mais on le
retrouve en ventôse dans la Lozère.
Les rebelles, battus dans la Lozère, s'étaient jetés en
partie dans l'Aveyron et jusque dans le Tarn, et ils trou-
vaient parmi les villageois de nombreux adhérents. Un des
agents du Conseil exécutif que nous avons déjà rencontré
proposait au ministre de la guerre, pour les détruire, tout
un système de mesures (Toulouse, 30 août) :
1. Moniteur du 22 août, t. XVII, p. 421.
2. Couthon, dans une leltre du 6 octobre, écrit au Comité de salut pu-
blic pour s'en plaindre et Chàteauneuf pour dire qu'il y obéit; mais, après
la lecture de ces lettres à la Convention dans la séance du l"' mois
(9 octobre), Barère annonce que le Comité de salut public a écrit à Ghà-
teauneuf-Randon, qu'il n'a pas été rappelé {Moniteur du 11 oct t XVII J
p. 86).
3. Moniteur du 23 octobre, ibid., p. 188.
4. Les trois démolisseurs s'en vantentdans une lettre commune adressée
à la Convention le 5 du 2" mois (26 octobre). Moniteur du 2 novembre
ibid., p. 313.
5. Moniteur du 4 frimaire (24 novembre), ibid., p. 49t.
n. — 21
322 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
1. Faire exécuter à la rigueur, spécialement dans l'AvejTon et
dans la Lozère, les lois contre les prêtres insermentés.
2. Comme les paysans, quand on poursuit les prêtres, les
cachent dans des souterrains creusés exprès pour cet usage,
faire prononcer par un décret une peine grave contre quiconque
sera convaincu d'avoir donné asile à ces ennemis publics.
3. Comme on ne peut pas espérer que cette loi les fasse déceler
ou expulser tous par les paysans, faire sonder avec des pieux
armés d'un fer pointu tous les lieux suspects, tels que fermes,
villages écartés, etc.
A. Promettre une récompense pécuniaire considérable à qui-
conque livrera ou indiquera l'asile d'un des chefs ou principaux
complices du ci-devant attroupement de Charrier.
0. Comme c'est dans un grand bois presque inaccessible,
appelé le bois de la Palenge, situé près de Rodés, qu'on soup-
çonne que sont cachés les contre-révolutionnaires dont il s'agit,
et que ce bois sert aussi de repaire à beaucoup d'autres enne-
mis publics et à des assassins, ordonner que ce bois sera brûlé
et que vous serez chargé, citoyen ministre, de faire passer en
effet aux administrateurs de l'Aveyrondes matières combustibles
pareilles à celles qui ont été par vous envoyées dans la Vendée.
6. Comme on ne peut pas espérer, vu la négligence d'une
partie de certains corps administratifs et l'incivisme de beau-
coup d'autres, que ces diverses mesures s'exécutent par les
seules forces qui sont dans le pays, envoyer, dès que l'extinction
de la rébellion de la Vendée le permettra, un bataillon soit de
volontaires nationaux, soit de troupes de ligne dans l'Aveyron,
pour suivre l'effet des mesures dont il s'agit, et procurer sur-
tout l'exécution littérale et rigoureuse des décrets de la Con-
vention relatifs aux prêtres insermentés.
7. Comme l'état des esprits dans la Lozère est toujours inquié-
tant et ce département à coup sûr le plus mauvais de la Répu-
blique, au lieu d'un bataillon, qui suffira pour l'Aveyron, il en
faudrait deux pour la Lozère.
8. Comme le district de La Caune n'est guère moins plein de
contre-révolutionnaires que la Lozère, il conviendrait d'y avoir
constamment sur pied une force armée'.
Tailiefer, commissaire dans le Lot, ne triompha en effet
qu'à l'aide de l'armée révolutionnaire de ce départemeul et
1. Dépôt de la Guerre, armée des Pyréiiéos-Orienlales, 30 août. Il
s'adresse au ministre de la Guerre eomme étant spéeialemeni son commis-
saire et parce que c'est lui (pii aura l'exécution des mesures adoptées.
CH. XIII. — BASSIN DE LA GARONNE 323
(le renforts tirés du Tarn et de l'Hérault. Lui-même, dans
une lettre du 5 du 2'^ mois (20 octobre), rend compte de
ces opérations; et, dans une autre lettre, lue le 20 brumaire
(10 novembre) à la Convention, il rassure contre les bruits
inquiétants que Ton répandait ' :
Nos détachements, ajoutait-il. battent la campagne et font
tous les jours des prises considérables. Il serait bon de détruire
les châteaux forts qui se trouvent dans ces contrées; car plu-
sieurs servent de retraite aux brigands et quelques-uns sont
tellement fortifiés qu'il faudrait eu faire le siège en règle.
Il vantait les services de l'armée révolutionnaire dans
cette lutte, et la Convention décréta qu'elle avait bien
mérité de la patrie -.
Un a^ent du conseil exécutif, qui en brumaire parcourut
la Lozère, attribuait tout le mal à l'ignorance des popula-
tions ^ Pour les instruire, on leur renvoya Chàteauneuf-
Randon, qui les connaissait bien et quellesne connaissaient
que trop. On le revit donc dans le pays, épurant toujours,
destituant, reconstituant pour destituer encore *. à la ma-
nière des représentants en mission qui tenaient pour
suspect ce qu'avaient fait les autres, et même souvent ce
qu'ils avaient fait eux-mêmes. Puis vint Borie, député de
la Corrèze, qui, pendant près de quatre mois, de germinal
à messidor, refit avec plus de dureté encore la même
besogne : épuration des autorités constituées (combien
elles devaient êtres pures enfin!), renouvellement des
comités de surveillance, dépouillement des églises, persé-
cution des prêtres constitutionnels, qui n'avaient pas abdi-
1. Que les mouvements contre-révolutionnaires ont gagné le Gard et
l'Hérault. Us se sont bornés à l'Aveyron et à l'Ardèche et sont maintenant
dissipés. Il en restait pourtant bien quelque chose et l'on n'était point sans
souci pour la suite.
2. Moniteur du 22 brumaire, 12 novembre, t. XVIII, p. 388. et la note XV
aux Appendices.
3. « Nous prenons toujours, dit-il. quelques brigands qui donnent des
renseignements sur leurs camarades: mais au premier jour, la guillotine
qui se repose en fera façon. » (Arch. nat.. Fi", 330, dossier Cart.)
i. Arch. nat., AF II, carton 18", pièces 33 et suiv.
324 LES REPRESENTANTS EN MISSION
que'. Quanta ceux qui se trouvaient, par application même
(les lois révolutionnaires, en état de réclusion, il les fit
transférer de Mende à Nîmes par crainte de nouveaux
mouvements de la Lozère, car il avait toujours à poursuivre
les restes de l'armée de Charrier. La justice révolutionnaire
était une arme qu'il n'avait garde délaisser sans emploi. Il
aurait voulu étendre à la Lozère la compétence du tribu-
nal révolutionnaire de Nîmes -, et ne cessait pas de deman-
der au Comité de salut public la formation d'un tribunal
révolutionnaire sur les lieux.
Il n'obtint pas le tribunal qu'il demandait, ni que la com-
pétence de celui de Nîmes fût étendue à la Lozère; mais il
faisait venir à Nîmes ses justiciables de la Lozère^ Il pour-
suivit les prêtres dans la Lozère, même après que, revenu
de sa mission, il était rentré dans l'Assemblée nationale et
jusqu'après la chute de Robespierre. Dans la séance de la
2° sans-culottide an II (18 septembre 1794)^, rappelant les
quatre mois qu'il avait passés dans ce pays et la chasse
qu'il y donnait aux restes des bandes de Charrier, il ajoutait :
Voulez-vous assurer pour toujours la tranquillité dans les
montagnes de la Lozère, de la Haute-Loire, de l'Ardèche et autres
départements environnants? je vais vous en indiquer les moyens.
Le département de la Lozère est un de ceux où il y eut le
moins de prêtres constitutionnels; la presque totalité futréfrac-
taire et se réfugia dans les montagnes. Ils y sont maintenant
déguisés sous toutes les formes, et ils fomentent continuelle-
ment. Les habitants des campagnes sont obsédés parées hommes
réprouvés.
Les populations étaient bonnes :
Mais partout les prêtres refluent les notions républicaines, et
ce qui donne des espérances à ceux qui courent les bois et se
réfugient dans les forêts, ce sont :
i. Voy. ses actes nombreux on ventôse, noréal, prairial et messidor.
Arch. nat., AF II, carton 187, pièces 35 et suiv. ; carton 194, pièces 36 et
suiv. ; carton 193, pièces 143 et suiv.; carton 196. pièces 44 et sniv.
2. Mende, 25 prairial; Arch. nat., AFH, carton 195, prairial, pièce 534.
3. Saint-Ghely, 30 prairial, ibid.. pièce 581.
4. Moniteur de la 5« sans-culottide (21 se|)tenibre l'94), t. XXI. p. "99.
CH. XIII. — BASSIN DE LA GARONNE 32o
1" Les prêtres reclus et qui n'ont pas été déportés conforoié-
ment à la loi;
i" Les prêtres en place dans les administrations.
11 rappelait les soixante et onze prêtres, sujets pour la
plupart à la déportation, qu'il avait transférés de Mende à
Nîmes' ;et depuis il s'en était fait « une seconde collection »
dans cette même prison de Mende. Le foyer qu'il avait
cru éteindre s'était donc rallumé. Cette fois il voulait des
mesures générales. On avait fait bien des décrets, qui
avaient été rapportés :
Il faut une bonne fois fixer nos idées sur les prêtres et les
ex-nobles, déporter les prêtres qui doivent l'être d'après la loi,
exclure les autres ainsi que les ex-nobles des fonctions publiques.
Et il proposait de renvoyer les deux questions l'une au
Comité de législation, l'autre au Comité de salut public,
pour qu'il en fût fait un rapport à bref délai. Ce qui fut
décrété : car la poursuite des prêtres et des ex-nobles était
toujours dans l'esprit de la Révolution.
YI
Aveyron.
L'Aveyron avait d'abord reçu, comme le Tarn, la visite
des représentants Bô et Chabot. Ce n'étaient pas les séduc-
tions d'un compatriote comme Chabot qui pouvaient ratta-
cher bien étroitement les habitants de Rodez à la Monta-
gne. Aussi se déclarèrent-ils contre le 31 mai et furent-ils
dénoncés par <( l'intrépide ex-capucin », comme l'appelait
Lavau-Gayon dans sa lettre à Bordeaux, Mais le départe-
ment ne tint pas plus longtemps que ceux du voisinag^e et
devint pour Taillefer, le nouvel envoyé de la Convention,
un point d'appui contre les rebelles de la Lozère. Taillefer,
très empêché par les attaques sans cesse renaissantes des
1. Voy. ci-dessus, t. I, p. 93.
326 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
partisans de Charrier, eut le tort de confier, dans rAvey-
ron comme dans le Lot, ses pouvoirs à des agents em-
pressés d'en user plus durement qu'il ne l'eût fait lui-même*.
Les comités de surveillance n'agissaient pas avec moins
d'arbitraire quand ils n'étaient pas eux-mêmes surveillés;
et Taillefer lui avait ouvert une assez large carrière lors-
qu'établissant un comité révolutionnaire à 3 francs par
jour de présence, il en donnait ce motif :
Considérant qu'une foule de scélérats, de prêtres fanatiques,
de royalistes, de fédéralistes, d'égoïstes, de muscadins, de
modérés, d'indifférents, de mauvais citoyens de toute espèce
et de toute couleur ont cherché à séduire le peuple des campa-
gnes, à soulever les habitants du département de l'Aveyron, etc. '^
Paganel, que nous avons vu dans le Tarn, avait aussi
l'Aveyron dans son ressort, et les arrêtés qu'il prit dans
l'un de ces départements s'appliquait également à l'autre ".
Après lui, Bô, étant revenu dans ce pays, eut à réprimer
les plus atroces sévices du comité de Yillefranche-
d'Aveyron. Il transmit au Comité de salut public le rap-
port d'une commission chargée de recueillir les plaintes
de plusieurs des victimes. On y signale, entre autres, un
citoyen Verdier, membre de ce comité de Yillefranclie, qui
opérait le sabre à la main, accompagné de deux gendarmes.
Une veuve. Agée de soixante-cinq ans, et sa servante, qui
n'avaient pas obéi aux réquisitions de cet homme, furent
1. Ils fout des arrêtés comme le représenlant. Arcli. nat., AF II, 8i),
dossier 12, pièces 51, 53, 55, 67, etc. Périer, un de ces agents, divise les
suspects en trois classes : les uns étaient détenus, les autres séquestrés
ou consignés dans leurs maisons. (Severac, 23 brumaire.) Félix Lagasquie
instituait des fêtes à Rodez. Il prescrivait un « repas frugal et républicain
le 1er jour de la l'* décade et le 5 de la 3" » : « Celte fête," disait-il, autant
que la saison pourra le permettre, s'exécutera sous la voùle du ciel en
présence du Créateur de la liberté et de l'égalité. » Les feuillants, les
modérés, les muscadins en étaient écartés. — S'ils s'étaient bornés à ces
arrêtés-là!
2. 3 du 2" mois (2i oclobre 17931, Arcli. nal., AFII. 92, dossier Taillefer,
pièce 1.
3. Un des adminisi râleurs du déparlement de rAveyron. en ventôse
an II, était Fualdès, de ti-agi(|ue mémoire. (Arcli. nal., .\FII, carton 89.
4 ventôse.)
CH. XIII. — BASSIN DE LA GARONNE 327
mises par lui sur un bûcher, et il y aurait mis le feu, sans
les voisins qui intervinrent ; mais ces mêmes voisins ne
remprclit'rcnl pas de les battre de verges jusqu'au sang'\
Qu'était-ce donc que cette commune de Villefranche, dotée
d'un pareil comité? l'ne ville d'intrigants, de fédéralistes
et d'aristocrates, à ce que Bô disait dans une lettre écrite
du lieu même, au moment où il apprenait que Lakanal
devait le remplacer dans le Lot; et il ne parlait guère mieux
de l'Aveyron, qu'il se vantait de bien connaître, étant
député du pays :
Je connais l'esprit public et je vois avec peine qu'il sera bien
difficile (le l'élever à la hauteur de la Révolution. La commune
de Villefranche ne présente que des intrigants, des fédéralistes
ou des aristocrates. -Comment l'organiser révolutionnairement?
Le nombre des vrais patriotes est si petit qu'il ne peut servir à
toutes les fonctions. Le peuple est bon, mais il est subordonné
aux passions dominantes. Jusqu'ici la terreur seule l'attache à
la Révolution, et moi je cherche à la lui faire aimer par la jus-
tice et la bonté. Je ne connais de sévérité que pour les ennemis
du peuple, pour ces castes qui ne peuvent jamais aimer l'égalité
politique et morale, etc. -.
Notons l'exception qu'il fait lui-même dans la mise en
pratique de la bonté dont il se vante. Sa conduite dans le
Tarn et dans le Lot nous en a donné la mesure.
Il n'y eut point de commission militaire dans l'Avevron
non plus que dans la Lozère. Mais en présence de l'insurrec-
tion de Charrier qui, même après sa mort, remua si profon-
dément les deux départements, les tribunaux criminels ju-
geant révolutionnairement y eurent aussi beaucoup à faire.
J'ai parlé du tribunal de la Lozère; quant h celui de
l'Aveyron, il avait commencé par juger Charrier dont la
condamnation ne pouvait être douteuse. Pour les cas ordi-
naires, il usa d'abord modérément de ses pouvoirs. Un
jeune homme, accusé d'avoir fait évader un prêtre réfrac-
1. Aivh. nat., AKII, rai'lon 177, germinal, pièi-c 163; et pièce 102. la lettre
«l'envoi de Bô {l'6 germinal).
2. 23 floréal. Arch. nat., .4F II, carton 178, noréal, pièce 200.
3-^8 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
taire, fut acquitté (28 octobre 1793); un autre, qui avait
tenu des propos inciviques dans une auberge, fut condamné
à 2 mois de prison (30 octobre). Mais les juges sont suspects
quand ils ne servent point les passions des gouvernants. Le
tribunal ne tarda point à se montrer plus docile. Ce furent
d'abord des fabricants de faux assignats : trois périrent en
un jour; puis les victimes qui plaisaient le plus à la Révo-
lution : des prêtres. Dans les pi'emiers temps que le serment
fut exig-é, on avait eu des ménagements : car le clergé s'y
montrait généralement contraire, et le peuple était reli-
gieux dans l'Aveyron. Il n'y eut que soixante-six jurcurs et
parmi ceux-là, quand la Révolution alla plus loin, quand
elle redemanda les lettres de prêtrise, c'est-à-dire l'abjura-
tion, dix-sept refusèrent; mais depuis cetemps-là aussi, on
était sans pitié à l'égard des réfractaires. Dès le commen-
cement SoLiGNAc, curé à Verlac-Saint-Blaise, et ses deux
vicaires, Pomrat et Desmazes, avaient refusé le serment :
ils encouraient par là la déportation. Solignac et Pombat
furent frappés de cette peine; Desmazes s'était dérobé au
jug'ement et il administrait les sacrements en cachette : il
fut pris et traduit au tribunal criminel où il comparut avec
un autre prêtre, coupable du même crime, Durand, curé
de Saint-Hilaire. Réfractaire à une loi qui violait les
droits de la conscience et ne voulant pas abandonner son
troupeau, Durand s'était caché, et il avait étt' recueilli
dans la demeure du maçon Seguret par la sœur de ce der-
nier, nommée Foi, ou encore Fedette; mais il y avait à
Saint-Hilaire cinq démagogues surexcités par le club de
Rodez. Il ne leur fut pas difficile de découvrir leur ancien
pasteur; ils l'arrêtèrent et Fedette avec lui. (Vest le 28 fri-
maire que les deux prêtres et l'humble villageoise eurent
à subir leur jugement.
Les deux confesseurs n'essavèrent pas de détourner le
glaive de leur tête. Ilsdéclarèreiil avec simplicité dans leurs
interrogatoires tous les faits qui devaient servir de base à
la condamnation.
CH. XIII. — BASSIN DE LA GARONNE 3:Î9
Dcsmazes, interrogé le premier sur ses nom, âge cl qua-
lités, répondit :
Je m'appelle Antoine Desmazes, âgé de trente-trois ans, prê-
tre, ci-devant vicaire de Verlac, sur la montagne d'Aubrac. dis-
trict de Saint-Geniez. natif de Buzeins, municipalité deBuzeins,
près Gaillac-du-Causso.
Depuis la publication de la dernière loi, habites-tu aucune
maison? — J'habitais dans des écuries, ne sachant à qui elles
étaient.
Depuis quand as-tu quitté Verlac? — Il y a environ un mois
et demi.
Depuis combien de temps te cachais-tu? — Depuis le com-
mencement du carême à peu prés.
Combien de fois as-tu dit la messe depuis? — Quelques
fois.
Où la disais-tu? — Quelquefois dans des églises et quelque-
fois dans des maisons.
Chez qui la disais-tu? — Je ne puis pas le dire sans compro-
mettre les personnes chez lesquelles je l'ai dite....
Qui te nourrissait? — Je ne puis pas nommer ces per-
sonnes.
Que venais-tu faire à Gaillac? — J'y voulais trouver une
personne avec laquelle j'avais affaire.
Âs-tu prêté le serment porté par les lois? — Non, ma con-
science s'y opposait.
' Durand, dans son interrog-atoire, montra la même fer-
meté; et l'humble villageoise sut se tenir à la hauteur des
deux prêtres. Elle avoua qu'elle avait reçu Durand, ajoutant
qu'elle l'avait fait par compassion et par attachement pour
son ancien curé. Ces sentiments ainsi exprimés n'étaient
pas une excuse; mais le juge, qui sans doute ne voulait pas
la perdre, lui dit :
Connais-tu la loi? — Non, je ne sais pas lire et nen aijamais
entendu parler.
Et il n'insista pas davantage. L'accusateur public, en
requérant la peine de mort contre les deux prêtres, ne de-
manda pour elle que la déportation.
Tel fut aussi le jugement. Desmazes et Durand furent
330 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
condamnés à mort, fedette Soguret à la déportation avoc
exposition pendant six lieiires (28 frimaire an II, 18 dé-
cembre 1793), Les deux prêtres furent exécutés le lende-
main; Fedette, exposée le dimanche suivant sur l'échafaud
teint du sang des deux martyrs. Elle a vécu jusqu'en 1840
et ne cessait de parler de la lugubre scène qui avait fait
une impression si forte sur son esprit ',
Là ne se borne point la justice révolutionnaire dans
l'Aveyron. Le mois suivant, on vit dix tètes tomber le
même jour. Parmi les victimes des mois postérieurs, signa-
lons encore quelques prêtres : Le 11 prairial, François
Palangié, de Saint-Geniez, ordonné prêtre en 1791, c'est-à-
dire à une époque où il savait qu'en receviint l'onction
sacrée, il était marqué pour le sacrifice, car il ne voulait
point prêter le serment schismatique. Il avait rempli les
fonctions de vicaire à Marnbac, et, voulant concilier autant
que possible ses devoirs de prêtre avec ses obligations de
citoyen, il avait prêté le serment de liberté et d'égalité
prescrit par la loi du 14 août 1792. Néanmoins, comme ce
serment était suspect à plusieurs, et que ses paroissiens
même s'éloignaient de lui à cause de cela, il voulut s'en
expliquer par-devant notaire. Il déclara ainsi par acte au-
thentique « sa soumission aux lois de Dieu, de l'Eglise et
de la patrie », ajoutant « qu'il ne voulait être regardé comme
prêtre assermenté, qu'autant que son serment ne serait
pas contraire à la religion, chose qu'il ne décidait pas ».
C'était plus grave que de n'avoir point juré du tout. Dès
ce moment, il dut se cacher aussi, remplissant ses devoirs
de pasteur aux dépens de sa vie. Le 8 prairial, ayant appris
qu'un jeune berger se mourait, il alla lui porteries derniers
sacrements, fut suivi et arrêté -. Dans le premier interroga-
toire qu'il eut à subir devant le directoire du district, il s'ex-
1. Voy. pour loiit ce fini regarde Roilez M. K. «le Barrau, DociDnenls con-
lemijoruins de la Terreur dans le Roiirrr/uc. Roile/, 187:2.
2. Voy. (les détails fort intéressants sur son arrestation dans le livre de
M. de Barrau, p. 09-71.
CH. XIII. — BASSIN DE LA GARONNE 331
pliqiia nettement au sujet des serments : le serment ecclé-
siastique qu'il avait refusé, le serment civil qu'il avait prêté,
mais expliqué; il écarta plusieurs questions auxquelles il
ne se croyait pas tenu de répondre; il répondit sur les
objets ou écrits religieux trouvés sur lui ou dans sa de-
meure. Il fut conduit au directoire du déparlement, qui le
renvoya devant le tribunal criminel. Là, après un interro-
gatoire préalable, dans lequel, avouant tout pour lui, il refu-
sait de donner les noms de ceux (jui, pour avoir assisté à
la messe, reçu de lui les sacrements, ou aidé de quelque
manière à l'exercice de son ministère sacré, auraient été
regardés comme ses complices, il fut mis en accusation et
en jugement. Citons son interrogatoire public, qui résume
les deux autres :
Palangié, ton nom, ton âge, qualité et demeure? — Je m'ap-
pelle François Palangié, je suis prêtre, âgé de vingt-huit ans et
natif de Saint-Geniez.
Depuis quel temps es-tu prêtre, et où as-tu été ordonné prê-
tre? — Je fus fait pnHre à Auch, en 1791, par l'archevêque.
Depuis ton ordination as-tu desservi aucune paroisse? — J'ai
fait les fonctions de vicaire à Marnhac pendant quinze mois à
la prière du citoyen Sabatier. ci-devant curé de cette paroisse,
qui se trouvait sans vicaire, sans que cependant j'aie jamais eu
des lettres de vicaire.
Pendant que tu as rempli les fonctions de vicaire à Marnhac
as-tu reçu le traitement? — J'ai perçu le traitement accordé
aux vicaires pendant un an et quelques mois, ensuite j'ai cessé
mes fonctions pendant un mois, après lequel je les ai reprises
sans émolument.
As-tu prêté le serment prescrit par les décrets? — Je n'ai pas
prêté le serment porté par la loi du mois de décembre 1790 et
par celle d'avril 1791, parce que je n'étais pas encore prêtre ni
fonctionnaire public, et si, dans le mois d'avril, j'étais prêtre, je
ii'étais pas fonctionnaire public; j'ajoute que j'ai prêté le ser-
ment de la liberté et de l'égalité devant la municipalité de
Saint-Geniez.
N'as-tu pas rétracté ton serment? — Je fus devant Julien
cadet, notaire, pour expliquer mon serment; je déclarai là me
soumettre aux lois de Dieu et de l'Église, me soumettre aussi
aux lois de la patrie, et que je ne voulais être regardé comme
332 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
prêtre sermentc qu'autant que mon serment ne serait pas con-
traire à la religion.
Depuis que tu as quitté la paroisse de Marnhac, as-tu rempli
des fonctions publiques, dit la messe dans les maisons ou ail-
leurs, confessé, administré les sacrements? — Je me réfère
pour tout cela à mon précédent interrogatoire '.
Ces déclarations simples et sans détours ne pouvaient
<juc lui mériter la mort. En entendant son arrêt, il se
prosterna devant Dieu et provoqua, dit-on, par là les bru-
talités de ses gardes.
Trois jours après, deux autres prêtres étaient envoyés
au même écliafaud.
C'étaient deux frères, Joseph et André Boscus : le plus
jeune, ordonné prêtre avec Palangié en 1791, ayant accepté
comme lui la vie du proscrit et la mort du martyr. Ils
purent toutefois, pendant quelque temps, exercer clandes-
tinement leur ministère : les administrations de ces com-
munes, élues et non encore épurées, ne leur étaient pas
lro[> hostiles. Mais, à partir de 1793 et sous l'empire des
nouvelles lois de proscription, la vie leur fut plus difiicile :
les Marats do village auraient eu prise sur les gens en
place, s'ils avaient pu les convaincre de quelque complai-
sance à l'égard des proscrits. On savait les deux prêtres
dans le pays, on les guettait; on leur tendit même des
pièges, en les appelant à donner les sacrements, et ce
fut merveille qu'ils y eussent échappé. Enfin un jour, on
compta bien les prendre. C'était la veille de l'Assomp-
tion et la piété des fidèles réclamait leur présence auprès
des lieux habités. Les deux frères s'étaient rendus à
Agnac, dont le maire était leur frère. Ils étaient couchés,
non chez ce frère, mais chez un honnête habitant du pays,
Jean Delagnes, dans une sorte de grenier où une trappe
avait été ménag^ée pour faciliter leur fuite, à tout événe-
ment, par une secrète issue, quand les aboiements des
chiens annoncèrent l'approche de la troupe, levée à Aubin
1. Barraii. ibhl., p. 82-83.
#
ce. XIII. — BASSIN DE L\ GARONNE 333
par le commissaire national pour les venir prendre. Ils
gagnèrent la cachette; et le plus jeune frère, croyant le
moment propice, franchit un mur : il tomba auprès d'un
soldat, resté en arrière et qui appela les autres à Taide.
Sa présence ne laissait pas douter que son frère ne fût là.
On fouilla à la baïonnette un tas de sarments derrière
lesquels ce dernier s'était caché en effet : il fut blessé, et un
cri de douleur le livra à ses ennemis.
Les deux prisonniers furent menés, enchaînés, au chef-
lieu du district, le plus jeune soutenant son frère blessé.
Là, un membre du directoire, Dubruel des Plos, essaya de
soustraire le plus jeune au sort qui l'attendait, en lui sug-
gérant de dire qu'il avait été ordonné en Espag-ne et qu'il
n'avait jamais exercé en France de fonctions salariées :
les preuves manquaient pour l'en convaincre; mais, c'était
mentir, c'était se séparer de son frère devant la mort : il
refusa. Il n'y avait plus qu'à les envoyer au département.
Le commissaire national d'Aubin, trouvant l'occasion
bonne de dire le mot pour rire, les adressa au commis-
saire national de Rodez avec ce billet :
Citoyen, je t'envoie une paire de chapons de rente, l'un gras,
l'autre maigre, fais-en ce que tu voudras.
Avec ces deux prêtres, élait envoyé à Rodez l'homme
coupable de les avoir reçus dans sa demeure.
Arrivés le 12, ils furent interrogés le 13 par un des juges,
en chambre du conseil. Il faut donner ces interrogatoires,
auxquels les accusés se contentèrent de se référer à l'au-
dience publique.
Inten'ogatolrt> de Jean-Joseph Boscus.
Quel est ton nom. prénom, âge, profession, domicile? — Je
m'appelle Jean-Joserph Boscus, prêtre ci-devant secondaire à
Naussac, errant, de côté et d'autre, depuis environ vingt mois;
je suis âgé de trente-huit ans.
rs'as-tu pas perçu le traitement de vicaire? — Je l'ai perçu,
quoique je ne fusse que secondaire, ayant des lettres d'appro-
bation.
334 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
N'as-tu pas des lettres de vicaire? — J'en avais pour la
paroisse de Cuzac il y a onze ans, mais je n'en avais pas pour
Naussac.
T'es-tu conformé à la loi du 26 décembre 1790 sur le ser-
ment? — Non, ma conscience ne me l'a pas permis.
N'as-tu pas pris un passeport pour sortir du territoire? — J'ai
pris un passeport, mais n'ayant ni les moyens, ni les forces pour
une si longue marche, craignant d'ailleurs d'être arrêté, j'ai
erré dans le pays.
Quelles ont été tes principales habitations? — Les granges,
bien souvent les bois.
N'as-tu pas résidé dans des maisons? — Quand j'ai trouvé
des maisons ouvertes, j'y suis entré.
Quel est le nom des personnes et des maisons où tu es entré?
— L'autre soir, je trouvai la maison de Jean Delagnes cadet,
d'Agnac, ouverte vers les neuf heures du soir, j'y suis entré par
la porte de la cave et suis monté à une chambre au-dessus.
Pourquoi as-tu été arrêté? — Je fus arrêté, je crois, parce
que je refusai de confesser et de marier. ,
Qui as-tu refusé de confesser et de marier? — ***, de Livin-
hac, fit dire à mes parents si je voulais le confesser; mes parents
lui aj^ant répondu qu'ils ignoraient où j'étais, il prit cette
réponse pour un refus et il promit de s'en venger.
Où étais-tu lorsqu'on t'a arrêté? — J'étais derrière une cuve
d'une cave qui n'était pas fermée.
Pourquoi te trouvais-tu là? — J'étais entré comme je lai dit,
et le matin, entendant du bruit et des soldats, je descendis par
la trappe et me tins caché derrière la cuve.
Delagnes te savait-il là? — J'étais entré de nuit sans (ju'on
m'eût vu; on peut aller dans la cave et dans la chambre sans
être aperçu.
Était-elle ouverte exprès? — Elle l'était presque toujours.
Depuis quel temps es-tu prêtre? — Depuis quatorze ans.
Quelles paroisses as-tu desservies? — Sept mois Cuzac.
onze ans quatre mois Maussac, en qualité de secondaire.
Combien de temps as-tu perçu le traitement de la nation? —
Je l'ai reçu durant dix-huit mois, à raison de 700 francs par an.
De qui recevais-tu ce traitement? — Du district d'Aubin.
Depuis quand ce traitement a-t-il cessé? — Depuis septem-
bre 179-2.
Depuis cette époque as-tu confessé, dit la messe, administré
les sacrements? — Quelques fois.
Où as-tu dit la messe? — Dans une grange ouverte.
en. XIII. — B.VSSIN DE L.\ GARONNE 335
A qui appartenait cette grange? — Je l'ignore.
Y appelais-tu le public? — Non.
La disais-tu toujours là? — Non.
Dans quelles paroisses la disais-tu? — Je sais seulement que
c'était dans le district d'Aubin et quelquefois dans la paroisse
de Flagnac.
Pourquoi ne t'es-tu pas rendu en réclusion? — Parce (ju'on
m'avait dit que deux cents prêtres, qui s'y étaient rendus,
avaient été noyés.
Quelles personnes as-tu confessées? — Je fus dans le Quercy
en confesser une; je ne sais plus son nom.
Où trouvais-tu les vases et les ornements pour dire la messe?
— On les apportait sans que je visse la personne qui les portait.
Les assistants étaient-ils nombreux? — Je n'y faisais pas
attention *,
Interrogatoire d'Andrr Boscus.
Quel est ton nom, prénom, âge, profession, domicile? — Je
m'appelle André Boscus, prêtre, âgé de vingt-buit ans, origi-
naire d'Agnac, paroisse de Flagnac, errant depuis vingt mois
dans les granges et les bois du Lot, de l'Aveyron et surtout du
(lantal.
Depuis quand es-tu prêtre? — Depuis Pâques 1791.
Par qui as-tu été fait prêtre? — Par l'arcbevèque d'Auch.
As-tu été salarié par la nation? — Oui, pendant dix-huit mois
comme secondaire de Saint-Julien, à raison de 700 francs par an.
Depuis quand ce salaire a-t-il cessé? — Depuis environ
vingt mois.
T'es-tu conformé à la loi de 1790 sur le serment? — Non,
cela répugnait à ma conscience !
T'es-tu conformé à la loi du :2G août 179:2 en prenant un pas-
seport? — Oui. et je suis parti; mais à Villefranche, à l'auberge
de Gaubert, j'appris d'un marchand qui revenait d'accompagner
son frère, prêtre, qu'il avait été arrêté à Montauban. Je voulais
[lasser en Savoie, mais j'appris que ce pays était conquis par
l'armée française.
N'as-tu pas confessé, dit la messe, administré, depuis le temps
où tu pris un passeport? — J'ai confessé deux malades, l'un
était de la commune d'Aubin, l'autre de Fournoule, canton de
Maurs.
Quel était le nom de ces malades? — Je ne le connais pas.
1. Barrau. p. 38-41.
336 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
Où as-tu été arrêté? — Sous un portail à Agnac.
Depuis quand étais-tu à Agnac? — Depuis huit jours, mais je
n'y passais pas tout mon temps.
Où trouvais-tu asile? — Dans des maisons que je trouvais
ouvertes; le plus souvent dans des granges.
N'étais-tu pas reçu chez Delagnes? — Delagnes ne le savait
probablement pas, car il était couché lorsque j'entrai chez lui
à dix heures et demie, en arrivant.
D'où venais-tu? — De courir les champs.
Où trouvais-tu la nourriture? — Oîi je pouvais, souvent près
des bergers, quelquefois dans certaines maisons.
Quelles étaient ces maisons? — Je ne puis les nommera
Dans la nuit qui s'écoula entre cet interrogatoire et lo
jugement, les deux frères, se préparant à mourir, se con-
fessèrent, dit-on, mutuellement et se donnèrent la commu-
nion l'un à l'autre. Le 14 prairial, ils comparurent devant
le tribunal, acceptèrent leur interrogatoire de la veille et
entendirent la sentence qui les condamnait à la mort. Un
dernier témoignage est resté de leurs sentiments avant
le supplice; c'est un petit carré de papier où on lit ces
mots, d'une écriture qui parait être de Joseph Boscus :
Ce soir nous devons aller paraître devant Dieu et nous prions
tous les fidèles de prier pour nous pour que le bon Dieu nous
fasse miséricorde *.
Une autre main y a mis la date : « 3 juin », et plus tard
une autre, les noms des frères Boscus.
C'est en effet le jour même de leur condamnation qu'ils
furent conduits au supplice. On dit que, sur le chemin de
l'échafaud, au milieu de la foule muette et recueillie, se
trouvait un jeune homme, ami d'André dans son adoles-
cence et séparé de lui par la tourmente et les passions
de la Révolution. Leurs regards se rencontrèrent, leurs
mains se joignirent. Le jeune homme fut touché au cœur
et abjura des doctrines qui envoyaient de tels hommes à
la mort ^
i. E. de Barrau, p. 41-43.
2. Ibkl., p. 47.
3. Ibid., p. 48. — Jean Delagnes, mis en jugement avec eux, fut épar-
en. XIII. — BASSIN DE LA GARONNE 337
VU
Ardèche.
L'Ardèche, quoique n'étant pas dans le bassin de la
Garonne, ne peut guère se séparer de la Lozère et de l'Avev-
ron; car, ainsi que rAveyron, le département se ressentit
des troubles de la Lozère.
Les représentants chargés de la levée des 300 000 hom-
mes durent rencontrer de grandes difficultés dans l'Ardèche,
si l'on en juge par le nombre des arrêtés que cette opération
motiva '.Les populations n'y étaient guère portées. L'affaire
du camp de Jalès, la prise d'armes de Du Saillant et la ré-
volte de Charrier avaient eu trop de retentissement dans la
contrée. Lorsque, le 2.^ mai 1793, le comité de législation
proposa de traduire, devant le tribunal révolutionnaire de
Paris, les révoltés du camp de Jalès dont on instruisait le
procès dans l'Ardèche, Thuriot s'y opposa, en disant que
chaque jour on arrêtait de nouveaux conspirateurs; qu'il
les fallait confronter à ceux dont le procès était instruit et
que la translation des accusés à Paris entraînerait des len-
teurs interminables. On pouvait obtenir le même effet en
décrétant que les jugements du tribunal criminel, en cette
matière, ne seraient point sujets à cassation, autrement dit,
que le tribunal jugerait comme tribunal révolutionnaire :
c'est ce qu'il demanda et ce qu'il obtint -.
L'administration de l'Ardèche avait pourtant contribué,
comme celles du voisinage, à réprimer la révolte de Char-
rier; mais elle n'en était pas mieux disposée en faveur des
factieux de Paris ", Elle l'avait prouvé par ses adresses; et, à
la suite de la révolution du 31 mai, une lettre dun de ses
gné. Voy. comme complément de cet aperçu le tableau alphabétique des
prêtres aveyronnais qui ont subi la persécution pendant la Révolution,
soit dans les prisons, soit comme fugitifs et émigrés. [Ibid., p. 12"-219.)
1. Arch. nat., AFII, carton 87 (Ardèche).
•2. Moniteur du 28 mai, t. XVI, p. 485.
3. Amar, le 2 juin, dit à la Convention qu'il a comprimé dans l'Ardèche
une insurrection prête à éclater. [Moniteur du 4, t. XVI, p. 447.)
338 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
représentants, Saint-Prix, avait paru la disposer à protester
autrement que par des paroles. Mais cela n'eut pas de
suites, et le fédéralisme se dissipa : il était tout à la surface,
il ne se montrait guère que dans les conseils, qu'il suffi-
sait d'épurer selon l'esprit dominant ', comme le disait
Guyardin"; seulement on ne trouvait pas facilement les
hommes ^ Ce qui était plus dans le cœur des populations,
c'était l'aversion pour les institutions nouvelles qu'il vou-
lait implanter parmi elles; c'était surtout l'attachement à
la religion, que l'esprit aveugle de la Révolution persécu-
tait partout avec des profanations exaspérantes \ Chàteau-
neuf-Randon dans sa courte mission en pluviôse s'était tlatté
d'en triompher ^ Guyardin, en ventôse et en germinal, put
reconnaître que cela n'était pas aussi facile. Il se formait
des rassemblements dans les paroisses, pour réclamer la
réouverture des églises, fermées depuis brumaire; quelques
communes prenaient des arrêtés pour la célébration du
culte et les adressaient à la Convention. Guyardin on avait
reçu une qu'il envoyait au Comité, et il aurait volontiers
accepté quelque transaction sur ce sujet :
N'existe-t-il pas, disait-il, quelque décret de la Convention
qui règle cette matière délicate et puisse me servir de guide?
Ceux mêmes qui avaient paru accepter le culte de la
Raison, chômaient le dimanche "'. Les choses en étaient
venues à ce point que, vers la fm de germinal, il signalait
des mouvements fanatiques dans quelques communes et
1. Privas, 20 pluviôse. Arch. nat., AFII, 190, à la date.
2. Député de la Haute-Marne.
3. « 11 semble, disait Boisset, que les rayons du patriotisme n'ont pas
pénétré dans ce pays de montagnes; — des modérés, des égoïstes, — que
j'aurais déjà remplacés si j'avais trouvé des hommes. » (Montélimar, 2o du
!«■■ mois, 16 octobre 1793; ihid.., carton 183, vendémiaire, pièce 142.)
4. Voy. La Chapelle, Uist. du trib. révol. de Lyon el de Feut.:<, p. 28.
'6. Largcntière, 7 pluviôse. Arch. nat., AF II, carton 186, pluviôse,
pièce 16. Voy. aussi ses démêlés avec llcynaud, AFII, carton 187, ventôse,
pièces 9, 12, 29, 31.
C. Privas, 23 ventôse (13 mars). Arch. nat., AFII, carton 191, ventôse,
pièce 137. Cf. pièces 119 el 133.
cil. XIII. — BASSIN DE LA GARONNE 1^89
oraignail qu'ils ne se propageassent dans la Lozère et la
Haute-Loire \ Un autre commissaire qui visitait l'Ar-
dèclie, Gleysal, dans un rapport dont on n'a pas la date,
mais qui est k peu près de ce temps, sollicitait un redou-
blement de rigueur :
Déjà deux complices de Saillant, condamnés par le tribunal
criminel de l'Ardèche, ont été exécutés à Joyeuse, près Jalès;
trois autres l'ont été à Privas; quelques-uns de leurs compa-
gnons sont détenus dans le département de l'Ardècbe et de la
Lozère : d'autres le sont à Paris et bientùt ils subiront sans doute
le même sort '■^.
Il ajoutait que les prêtres répandus dans les montagnes
provoquaient un soulèvement : il fallait attaquer le fana-
tisme avec vigueur; tripler la récompense à ceux qui
dénonçaient les prêtres; tripler la peine de ceux qui les
accueillaient. — C'était assez difficile depuis la loi de ger-
minal qui les punissait de mort.
Le tribunal criminel de Privas, investi depuis le 25 mai
par la Convention elle-même du droit de juger révolution-
iiairement, n'avait pourtant pas trop failli à sa tâche.
D'avril 17ÎI3 à fructidor an II (septembre 1794), il prononça
treize jugements, qui comprenaient vingt condamnations
capitales : trois pour distributions de faux assignats, onze
pour conspirations ou complots, une contre un prêtre
rebelle à la loi du serment et cinq pour recel de prêtres,
ainsi qualifiés ; mais on y comptait aussi quatre-vingt-dix
condamnations à des peines plus légères et soixante-quinze
acquittements. Le tribunal avait surtout acquitté les mal-
heureux paysans, comjdices de l'équipée du comte du Sail-
lant, et cela motiva une enquête, ordonnée le 11 prairial
par la Convention, sur ses actes en cette matière ^
1. Aubenas, 25 germinal (14 avril). /if/i(/., carton 193. germinal, pièce 127.
2. Bibi. nat., Le»», 37o (pas de date;.
3. Voy. Berriat Saint-Prix, t. J, p. 4"4, et la s«}ancc du M itrairial, Mo-
idteur du 13 prairial an II, t. XX, p. 600, à la suite d'une dénonciation de
Carrier contre trois acquittements prononcés à Aurillac.
340 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
Une enquête analogue fut réclamée par Cliàteauneuf-
Randon sur les actes des tribunaux criminels de rAveyron
et de la Lozère, relativement aux complices de Charrier.
Dans la séance du 28 prairial (IG juin 1794), il affirmait
que ces tribunaux n'avaient puni aucun grand coupable et
demandait que tous les jugements rendus fussent examinés
par le Comité de sûreté générale, tribunal de cassation d'un
nouvel ordre, pour les acquittements, bien entendu. Lou-
chet, que l'on a déjà rencontré dans cette discussion, dé-
fendit le tribunal criminel de l'Aveyron : il était, disait-il,
composé d'excellents patriotes. Le président avait protesté
énergiquement contre les arrêtés liberticides. L'accusateur
public (Hait le frère de Bô (c'était un garant); il s'était
montré aussi énergique que l'avait été celui-ci dans les pri-
sons de Marseille. Il demandait donc que la proposition de
son collèg ue fut adoptée seulement pour le département de
la Lozère ', qui avait absous le secrétaire de Charrier.
La proposition fut décrétée; mais ce fut une occasion
de reprendre en général la question des tribunaux crimi-
nels. Ils avaient, en plus d'un lieu, paru bien tièdes auprès
des commissions révolutionnaires. L, Turreau, le cousin
du commandant des légions infernales, dit qu'on les accu-
sait partout deprotég-er les aristocrates et de persécuter les
patriotes, et demanda qu'on examinât leur conduite. Et la
Convention renvoya l'examen de cette proposition aux
Comités de salut public, de sûreté générale et de législa-
tion, réunis -. — A la date de ce débat, la question n'avait
plus guère qu'un intérêt purement rétrospectif, puisque,
par les lois des 27 germinal et 19 lloréal, les délits contre-
révolutionnaires étaient renvoyés de tous les points de la
France, sauf de rares exceptions voulues, devant le tribu-
nal révolutionnaire de Paris.
1. Le Moniteur dil \>;\v iMMvur do rAveyron. C'est dans l'Aveyron, an
contraire, et non dans la Lozère, que le frère de Bô était aecusaleur pu-
blic. Voy. ralrnanacii n.alional de l'an II et de l'an III (1794).
2. Séance du 28 jirairial, Moniteur du liO (18 juin 1794), t. XX, p. 753.
en. XIIl. — BASSIN DE LA GARONNE 341
Les dcnonciatioiis du reste ne cessèrent pas d'arriver du
<lépartement de rArdèche au Comité de salut public. Le
13 prairial, la société populaire de Bourg-sur-Rhône l'in-
formait que la société populaire de Privas était menée par
<les intrigants; le 22, un instituteur de Tournon, destitué,
dénonçait la municipalité et le district, pour avoir conservé
les ci-devant prêtres de la congrégation de l'Oratoire qui
n'avaient pas déposé leurs lettres de prêtrise, ni même,
disait-il, prêté le serment de 1790 \ Le 2 messidor, un
arrêté du Comité de salut public, signé Barère, Robes-
pierre, Billaud-Varennes, chargeait Maignet de se rendi'e
dans l'xVrdèche pour y épurer les autorités constituées ". —
Après lui rien ne devait rester à faire.
1. Arch. nal., F', 4437, aux dates.
i. Ihid., i\ la date.
CHAPITRE XIV
RÉGION DES PYRÉNÉES
I
Les représentants en mission et les généraux.
La fronlièi'o du Midi, fermée par les Pyrénées, ne pouvait
pas inspirer les mêmes inquiétudes que la frontière du Nord,
toute ouverte de Dunkerque à Strasbourg-. Quand la guerre
éclata contre FAutriclie et la Prusse, un simple cordon de
troupes couvrait les départements méridionaux, du lac de
Genève à la Gironde : l'armée du Midi, qui se divisait
en deux ailes. Après la proclamation de la République,
lorsque la guerre était à prévoir partout, on en fit deux
armées, l'une qui se rapprochait des Alpes, l'autre, des
Pyrénées : l'armée des Alpes, que nous verrons plus lard,
et l'armée des Pyrénées, avec un ressort qui s'étendait des
Bouches du Rhône à la Gironde. Servau, qui venait de quit-
ter le ministère de la guerre, en reçut le commandement et
prit son quartier général à Toulouse. En même temps, six
commissaires, tirés de la Convention, furent chargés d'ins-
pecter les places fortes qui défendaient les passages des
montagnes: à Rayonne, Garrau, Rarère etLamarquc; à Per-
pignan, Despinassy, Aubry et ('arnol '.
Ce n'était pas sans raison. Les Espagnols amassaient des
1. Séance du 23 sfi>(L'inl)rc 1792 [Monilciiy du 2'i. t. XIV, p. 33).
cil. XIV. — RÉGION DES PYRÉNÉES 343
troupes au pied des Pyrénées, et nos commissaires consta-
taient avec douleur l'état de désarmement de nos places et
l'absence de soldats dans les cadres de ce qu'on appelait
une armée. Ils informèrent la Convention de ce triste état de
choses ' et. pour leur part, encouragèrent la formation de
corps francs -. Mais le gouvernement voulait croire encore
que la guerre n'aurait pas lieu. Le duc d'Ascudia ayant suc-
cédé au duc d'Aranda dausle ministère espagnol, Lebrun,
ministre des affaires étrang"ères, écrivait à Paclie, ministre
de la guerre, que le nouveau ministre paraissait disposé
à l'arrangement des affaires entre la cour de Madrid et la
république française (27 novembre). Les commissaires de la
Convention n'avaient pas cette sécurité et ne pardonnaient
pas au g^ouvernement son inertie. Carnot dénonçait le mi-
nistre Pacbe comme plus tard on lui dénonçait le ministre
Bouchotte. Il écrivait de Toulouse le 4 décembre 1792 :
Je vous envoie, cbers collègues, diverses pièces qui prouvent
évidemment ou la malveillance du Ministre de la guerre ou son
impéritie absolue, ou enfin qu'on ne veut point d'armée des
Pyrénées. Je pourrois vous en envoyer beaucoup d'autres qui
prouvent ou son ignorance ou son mépris profond pour les lois
dont l'exécution lui est confiée. Je me borne, quant à présent,
à vous faire part de celles qui mettent à couvert la responsabilité
morale des commissaires de la Convention et je vous annonce
cet envoi.
Le commissaire de la Convention aux frontières des Pyrénées,
L. Carnot ^
1. 18 octobre ['i\)-2. Les Espagnols avaient, disait-on. Sô.oOD hommes au
pied des Pyrénées et armaient dix-iiuit vaisseaux. (Dépôt de la Guerre.
armée des Pyrénées, à la date.).
2. Lettre du 23 octobre, ibid.
3. Dépôt de la Guerre, armée des Pyrénées, à la date. Une adresse (im-
primée) du directoire des Basses-Pyrénées, qui se rapporte au commen-
cement de février, demandait le remplacement du ministre de la guerre
Pache : « L'armée des Pyrénées n'existe encore que sur le papier. Vos
commissaires vous ont dit. dans leur rapport, qu'ils avaient décrété la
levée de deux nouveaux bataillons, d'une légion de miquelets. et d'une
légion des Pyrénées. Ils se sont plaints du ministre de la guerre: ils ne
vous ont pas dit qu'il a tout arrêté, tout paralysé par son impéritie ou
par sa malveillance. » (Dépôt de la guerre, ibid., à la date.) — Pache fut
destitué par un décret du 2 février. [Moniteur du 5. t. XV. p. 352.)
344 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
Un moment, l'Espagne se montra prête à désarmer :
c'est pendant le procès de Louis XVI. Voulant sauver la
vie du roi, elle otïrait de se porter médiatrice entre la
France et les belligérants. Mais cela même parut une
injure à la Convention '. La mort du roi devait donc infail-
liblement amener la rupture. La Convention, qui luttait
déjà contre l'Autricbe, la Prusse et la Sardaigne, déclara
la guerre h l'Angleterre le l'^'" février; au statbouder de
Hollande et à l'Espagne le 7 mars. Du côté de l'Espagne,
elle ne faisait que prendre les devants -.
Cette guerre n en était pas moins une fâcbeuse compli-
cation au milieu des em])arras où s'était jetée la Républi-
que. A quelques jours delà, la Vendée se soulevait; la Lozère
allait suivre, et les représentants prenaient sur eux d'ap-
pauvrir, par des emprunts intempestifs, cette armée des
Pyrénées qu'il eût fallu bien plutôt renforcer. Mazade,
cliargé de l'inspection des côtes de l'Ouest, écrivait le
18 mars à Lacuée, chef d'état-major :
Les circonstances sont si urgentes, que j'ai cru devoir faire
marcher, avec les troupes bordelaises, contre les rebelles qui
incendient les départements de la Vendée et des Deux-Sèvres,
un bataillon qui se trouve maintenant à votre disposition à
Libourne, avec 200 gendarmes que j'ai également requis. Vous
aviserez sans doute aux moyens de remplacement que la situa-
tion des côtes jusqu'à Bayonne pourrait rendre indispensable ''.
Lacuée était à ï-oulouse. Le même représentant signalait
à juste titre l'inconvénient d'établir dans cette ville l'état-
major de l'armée chargée de défendre les frontières, de
Perpignan à Bayonne (18 avril)''. La Convention lui donna
1. Séance du 16 janvier. [Moniteur du 21, t. XV, p. 227.)
2. Moniteur des 3 février et 8 mars l"y3, ibid.. p. 335 et 639.
3. Dépôt de la Guerre, armée des Pyrénées, à la date. Voy. encore le
compte rendu de sa mission à la date du 16 avril, ibid.
'*. Les documents abondent au Dépôt de la Guerre sur le triste état de
l'armée des Pyrénées. Ysabeau, Ma/ade et Neveu, ipii ont le titre de repré-
sentants de la nation dans les déiiarlcnuTils des Hautes et Basses-Pyrénées
et sur les Côtes occidentales de la RcpMl)li(|ue, en parleni dans un rapport
(Bayonne, 16 avril); Malhes et Lunihard-Lacliaux exposent les besoins de
en. XIV. — RÉGION DES PYRÉNÉES 345
raison on ce point. Avec tant (rennemis sur toutes les fron-
tières il fallait un déploiement de forces continues. Par le
décret du .30 avril, la Convention remaniait tout son sys-
tème de défense. Elle créait onze armées. L'armée des
Côtes en faisait trois; l'armée des Pyrénées en fit deux,
dont le ressort était séparé par le cours de la Garonne :
l'armée des Pvrénées-Orientales, des Bouches du Rhône
à la Garonne; l'armée des Pyrénées-Occidentales, de la
Garonne à la Gironde. Quatre commissaires étaient spé-
cialement attachés à chacune de ces deux armées : à
l'armée des Pyrénées-Orientales, Fahre (de l'Hérault),
Leyris, Bonnet (de l'Hérault) et Projean; à l'armée des
Pyrénées-Occidentales, Ysabeau, Feraud, Chaudron-Rous-
sau et Garrau. Onze armées 1 malheureusement cette mul-
tiplication des armées consistait surtout dans leur division.
Plusieurs, celles des Pyrénées au moins, n'existaient guère
que « sur le papier ». Le directoire des Basses-Pyrénées
le disait en février, et les choses n'avaient guère changé
depuis.
Le rôle des représentants, comme le marquait le décret
du 30 avril, était d'y pourvoir. Ils devaient veiller au bon
état des armées, assurer aux cadres leurs hommes et aux
soldats leurs munitions, leurs vivres : en cela l'action de
ces commissaires, s'ils n'abusaient pas de leurs pouvoirs
illimités, s'ils n'effarouchaient point les populations par
des réquisitions excessives, arbitraires, devait être émi-
l'armée (Toulouse, 17 avril). Fayau et Gaston, délégués dans rAriège et
les Pyrénées-Orientales, s'adressent à leurs collègues délégués dans l'Aude
ot la Haute-Garonne : « II faut à quelque prix que ce soit armer nos sans-
<-ulotles: vous qui êtes plus près du général, parlez-lui énergiquement !
assurez-vous de ses principes; il n'est plus temps de sommeiller »
(18 avril). Brunel, Rouyer et Le Tourneur, représentants délégués dans
les départements méridionaux, signalent les dangers de la frontière et
demandent 20.000 hommes (Béziers, 19 avril). Ils avaient déjà pris eux-
mêmes des mesures (23 mars). Ils reviennent dans une autre lettre du
26 avril sur l'état critique des Pyrénées-Orientales au point de vue de
la défense. (Arch. nat., AF II, 182, avril, à la date.) Voyez encore d'autres
lettres du 18 mars, du 16 juin, relatives à l'armée des Pyrénées-Orien-
tales. (Ibid., 182, mai, pièce 191; 183, juin, pièce 63.)
346 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
iiemraent utile. La loi leur donnait encore une mission
qui pouvait être plus délicate : celle de destituer ou de
remplacer, à litre provisoire, les officiers, même les géné-
raux; ils avaient donc un droit de contrôle sur leurs actes;
de là ils allèrent jusqu'à revendiquer un droit d'avis sur
leurs opérations, Pouv^ant tout, ils croyaient volontiers
savoir tout et la responsabilité tout entière, en cas d'échec,
pesait sur le général, coupable ou de n'avoir pas suivi le
plan tracé, ou, l'ayant suivi, de ne l'avoir pas mené à
bien : dans l'un et l'autre cas. c'était un traître.
Les doux armées des Pyrénées-Occidentales et des Pyré-
nées-Orientales allaient en fournir plus d'un exemple.
Servan avait gardé le commandement de l'armée des
Pyrénées-Occidentales, et l'armée des Pyrénées-Orientales
allait recevoir pour chef un général habile, le général de
Fiers, jeune encore (37 ans), ayant fait la campagne de
Belgique et de Hollande et qui n'avait partagé ni la défaite
de Dumouriez à Nerwinde, ni sa défection. Mais avec des
armées sans soldats on ne pouvait s'attendre au début qu'à
des échecs. Les Espagnols, qui étaient en force, prenaient
l'otTensive des deux côtés à la fois : à l'Ouest, ils forcèrent le
camp de Sarre et jetèrent l'effroi jusque dans Bayonne '; à
l'Est, ils descendirent par le col de Porleil et la vallée du
Tech, et rien ne semblait pouvoir les arrêter. Fayau et
Gaston, délégués dans TAriège et les Pyrénées-Orientales,
pour la levée des 300,000 hommes, se trouvant sur les
lieux, écrivaient à la Convention (4 mai), qu'avec plus
d'audace l'ennemi serait déjà à Perpignan; mais que la
Convention se rassure, il y aura toujours des Pyrénées :
Nous marcherons avec les défenseurs de la patrie, et, si le peu
d'armes que nous avons ne nous donne pas la victoire, nous
arrêterons cependant vos ennemis. Nos cadavres offriront de
nouvelles Pyrénées et les esclaves pâliront à leur aspect ^.
d. Mazadc (2 mai) vante la bravoure que La Tour-d'Auverfino. capitaine
«les ^Tcnadiers, montra dans cette alTaire. Voir aussi le compte rendu de
La Tour-d'Auverf,'ne (i mai).
2. Dépôt de la (iuerrc, armée des Pyrénées-Orientales, à la date. — Notre
(
cil. XIV. — RÉGION DES PYRÉNÉES 347
('ela ne suffisait pas. Il fallait de bonnes troupes, car
les nouvelles recrues, quelle que fût leur bonne volonté,
ne pouvaient tenir contre des troupes aguerries. Les re-
présentants vantaient bien l'esprit des populations. Malbes
louait le zèle qu'avaient monlié les citoyens de l'Aude et
de la Haute-Garonne à la nouvelle de l'invasion des Espa-
gnols (6 mai). Projean, (Ihaudron-Roussau et Baudot écri-
vaient aussi de Bayonne (2 mai) :
La masse du peuple est d'un patriotisme prêt à tous les sacri-
fices.
Et ils en donnaient celle preuve :
Le berceau d'Henri IV était encore conservé à Pau, il avait
appartenu à un roi, il pouvait en retracer l'idée ; nous l'avons
dit à la Société populaire, et par un élan unanime il a été con-
tlamné au feu.
Mais ils reconnaissaient en même temps que cela ne
relevait en rien nos forces :
Noire armée est dans un état de dcnùment au-dessus de
toute expression, elle manque d'hommes, d'armes, de provi-
sions de bouche, de munitions de guerre.
Il faut nécessairement qu'elle soit renforcée par des troupes
de ligne et le plus promptement possible. Le régiment de Cam-
brésis qui s'y trouve est entièrement royalisé.
Cette insuffisance des moyens de défense est proclamée
par tous à l'armée des Pyrénées-Orientales comme à l'ar-
mée des Pyrénées-Occidentales. Dartigoeyte écrivait encore
de Saint-Sever fG mai) que les volontaires manquaient de
fusils; qu'à l'affaire du camp de Sarre les cartouches
étaient sans balles. Aux Pyrénées-Orientales, Leyris, Le-
tourneur et Brunel, qui venaient de rejoindre leurs col-
lèg-ues Gaston et Fayau, dénonçaient au Comité de salut
public l'inexactitude du Bulletin qui, voulant faire croire
exposé se fonde siu- les pièces rpii sont à ee précieux dépôt, classées par
armée, et pour chaque armée par mois et par jour. Les dates que nous
tlonnerons tiendrons donc lieu de renvoi.
348 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
que les passages étaient tous défendus , inspirait une
fausse sécurité et empêchait l'envoi de renforts indispen-
sables (11 mai). Le général de Fiers, qui venait prendre son
commandement, demandait qu'on l'aidât à avoir une armée.
Le mal signalé par les représentants était plus cruelle-
ment encore accusé par les résultats. Servan, à la suite de
l'événement malheureux du camp de Sarre, était obligé
d'abandonner une partie des terres de la République pour
couvrir Bayonne (3 mai). De Fiers, malgré le concours
énergique d'un général éprouvé, Dagobert, était contraint
lui-même d'évacuer le camp formé sous Perpignan pour
rentrer dans la place. Il rapportait l'échec à l'inexpé-
rience de la phis grande partie de sa petite armée, compo-
sée de recrues : « La gendarmerie nationale a entraîné des
troupes nouvelles et timides dans sa fuite » (21 mai). Sous
ce régime qui paraît de fer la discipline était lâche. Les
représentants députés de la Convention dans les départe-
ments méridionaux, Jlouyer, Le Tourneur et Brunel, an-
nonçaient que plusieurs bataillons du Gard avaient refusé
de marcher (23 mai). Dubreil, sous-chef d'état-major,
«'crivait au général Lacuée (Perpignan, 29 mai) :
Les recrues arrivent et ne veulent pas être incorporées dans
les cadres existants; elles refusent de travailler aux retran-
chements.
Des troupes de ligne, des munitions, voilà le cri qui de
toutes parts arrivait au ministre de la guerre. Et que fai-
sait Bouchotte? On en sait quelque chose par celte lettre
écrite par un commissaire ordonnateur au citoyen Defor-
gues, un des adjoints du ministre (8 juin) :
Le ministre a ordonné que les fleurs de lis sur les boutons...
disparussent.
Je me suis conformé à celte disposition autant qu'il a été pos-
sible. J'ai enjoint provisoirement à cin(] compagnies de vété-
rans nationaux qui sont dans ma police de s'y conformer aussi,
dussent-ils n'avoir pas du tout de boutons. Mais je vous deman-
derai comment le ministre a voulu qu'ils s'en procurassent. Ils
en. XIV. — RÉGION DES PYRÉNÉES 349
ont cent et quelques sols dans le trimestre })Our leur décompte;
là-dessus il faut acheter des souliers et des culottes.,.
Avec des culottes sans boutons, Boucliotte pouvait avoir
autrement , et plus qu'il ne le voulait , des soldats sans
culottes.
C'est au milieu de ces périls et en face de celte invasion,
que la Révolution du 31 mai vint jeter le trouble dans le
pays.
Avant (|u"eUe éclatât, le Midi ne s'était pas prononcé
moins vivement que la plupart des départements contre
les factieux de Paris, Garrau écrivait d'Agen le 10 mai :
Dans les circonstances critiques où nous nous trouvons, les
vrais amis du peuple redoutent moins les efTorts des despotes
coalisés au dehors et des brigands réunis dans l'intérieur que
les manœuvres secrètes des intrigants et des fédéralistes.
11 signalait leur influence dans les villes maritimes :
Ils comptent pour eux une partie du peuple quïls ont égaré,
et la classe entière des modérés, des feuillants, des égoïstes, des
agioteurs, des fripons et des ambitieux, de sorte qu'il n'est pas
rare d'entendre dire, même publiquement, que, puisque Paris
veut dominer, il faut s'en séparer et former des États particu-
liers,,. Les délégués de la Convention nationale qui réclament
[des armes] au nom de la loi sont outragés, menacés, traités
de maratistes et de désorganisateurs.
Mais, citoyens, ce qui rend ce danger plus réel, plus immi-
nent, c'est cette foule de libelles qui circulent chaque jour dans
toutes les parties de la république ',
Et le représentant Féraud, s'adressant au Comité de
salut public, au moment où l'on venait de recevoir les pre-
mières nouvelles du 31 mai (10 juin) :
Je vous dirai en passant que l'esprit public est généralement
bou; que les habitants sont pleins de courage, respectent par-
1, Arch. nat., AFII. carton 16", mai, pièce 48. Il ajoutait en P,-S, :
« L'adresse des citoyens de Bordeaux à la Convention nationale, ouvrage-
de quelques intrigants, n'a pas eu dans le département beaucoup d'appro-
bateurs; de même la pétition des Nantais dont la municipalité de Bor-
deaux a ordonné la réimpression. » Les deux pièces imprimées (pièces 52
et o'S) sont jointes à sa lettre.
3o0 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
faitement bien les personnes, les propriétés; la Convention
nationale jouit de la vénération publique; mais on est un peu
inquiet sur l'arrestation des trente-deux membres de la Con-
vention. [Intez-vous, pour la tranquillité générale, de mettre au
Jour les motifs qui ont décidé cette grande mesure; cette expo-
sition sera bien utile, et je la crois indispensable, d'après ce que
je vois dans ce pays.
Malgré l'attitude de Bordeaux, ces craintes, la révolution
une fois accomplie, se dissipèrent; les départements qui
s'étaient prononcés avec tant de force contre les anarchistes
<le Paris n'essayèrent pas d'entrer en lutte.
Les Landes, plus soumises à l'influence du chef-lieu de
la Gironde, avaient taché d'entraîner les Basses-Pyrénées
dans la résistance; mais du l*"'" au 10 juillet les villes et le
conseil général du département y avaient renoncé.
Le Gers avait doublé sa force armée à Fannonce de la
révolution: il faisait un manifeste pour la combattre le
17 juin, et vers la fm de juillet il jtrèchait la soumission
générale.
Les Basses-Pyrénées avaient accueilli d'abord volontiers
les délégués du Gers et des Landes (du 13 au 15 juin) et
convoqué une assemblée de délégués des districts, des
tribunaux et des sociétés populaires pour le 25; mais la
convocation n'avait pas eu de suite et, le i4 juillet, le
département acceptait la Constitution.
Les Ilautes-Pyréuées, qui avaient fulminé les 14 et
15 juin une adresse véhémente contre la révolution, abaii-
donnaieut la cause de Bordeaux, le 2 août, et suivaient
rexem{)le des déparlements qui sélaient inclinés.
Même mouvement dans la région orientale des Pyrénées.
L'Aude, l'Ariège et les Pyrénées-Orientales, s'étaient
pourtant de bonne heure et très fortement prononcés
contre les anarchistes qui menaçaient la Convention dans
Paris. Dès le mois de janvier, le départemeut do l'Aude,
répondant à l'appel des Girondins, parlait de former une
armée départementale. Quelques semaines auparavant, le
25 décembre 1792, le déparlement des Pyrénées-Orienlales
cil. XIV. — RÉGION DES PYRÉNÉES 3ol
écrivait à la (^onveiilion qu'il était prêt à so lever en masse
pour rafTranchir. Ces manifestations redoublèrent en fé-
vrier, mars, avril 1793; et dans l'Ariège les sociétés popu-
laires juraient d'être inébranlables comme Icui's monta-
tagnes : elles conjuraient la Convention, armée de la fondre
nationale, d'en frapper ses ennemis. Les représentants
envovés dans ces parages pour la levée des 300 000 Iiom-
mes furent témoins de cette agitation qu'ils étaient impuis-
sants à contenir. La levée se fit, mais sans entliousiasme. Il
en eût été autrement, s'il se fût agi de la force départe-
mentale. Aussi, quand éclata la révolution du 31 mai, on
ne songea qu'à la combattre, et à cette fin on était tout
prêt à s'entendre avec Bordeaux, Toulouse, Montpellier,
Nîmes, Marseille. Mais le péril du deliors fit évanouir
toutes ces résolutions. Le 24 juin, on lisait encore à Car-
cassonne les délibérations des communes voisines qui ré-
pondaient à l'appel du département; le 2o, à Perpignan,
on ne s'occupait plus que du siège à soutenir. On oubliait
toute querelle intérieure pour ne songer qu'à la défense, et
c'est ainsi que dans les trois départements comme dans les
autres on accepta, sans plus tarder, la Constitution \
Les représentants, délivrés de ce souci, n'avaient donc
plus qu'à se partager entre le soin de pourvoir aux besoins
des armées et celui de poursuivre les liommes compromis
à l'intérieur par ces derniers événements. Malbeureuse-
ment cet esprit de suspicion qui les possédait tous, ils le
portèrent aussi dans la partie militaire de leurs attributions,
et l'on ne peut pas dire que ce fut au profit de la défense.
On a vu quelle était à l'armée des Pyrénées-Occidentales
la position du général en chef Servan : deux fois ministre
de la guerre, la première fois, sous Louis XYI, la seconde
fois, après le 10 août dans le ministère girondin, ce n'est
pas là ce qui le pouvait recommander beaucoup aux repré-
sentants chargés de veiller sur ses actes. Déjà avant le
1. Voy. la Révolution du 31 mai et le Fédéralisme en 1790, t. Il, p. 138
et siiiv.
3o2 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
31 mai on se défiait de lui. Le 5 mai, le directoire des
Landes le signalait comme aristocrate; le 7, Dartigoeyte
disait qu'il lui était vivement dénoncé. Le 6 mai, Servan
lui-même écrivait au ministre de la guerre :
Un des moyens les plus dangereux employés par les désor-
ganisateurs de l'armée, c'est d'exciter les défiances et de porter
les troupes à crier à la trahison. On s"est particulièrement
aperçu de cela aux journées des 21 avril et 1" mai à Sarre et à
Jolimont, et au 4 mai, jour de la levée du camp d'Andaye, qui
s'est faite dans un désordre afïreux.
Le 1" juin, dans une lettre à Barère, il se défendait
d'avoir eu des relations avec Roland. Il ne pouvait savoir
encore jusqu'à quel point la révolution de la veille rendait
sa situation délicate. Il put s'en apercevoir bientôt. Le
19 juin, il écrivait de Bayonne à Deforgues, adjoint du
ministre de la guerre \ pour se plaindre des procédés du
gouvernement à son égard et demander quel était décidé-
ment le général qui commandait dans les Pyrénées. —
C'était encore lui : il le montra dans la journée du 23 juin,
où les Espagnols furent repoussés au delà de la Bidassoa;
et le représentant Ysabeau écrivait le 24 à la Convention
que tout le monde y avait bien fait son devoir. Mais, dès le
4 juillet suivant, il était destitué, remplacé provisoirement
par Labourdonnaye, définitivement par Delbliecq, puis,
après la mort de Delbbecq (31 août), par Deprez-Cassier,
qui fut révoqué le 4 octobre et arrêté le 8, laissant la place
au chef d'état-major, Muller.
De Fiers aux Pyrénées-Orientales n'avait pas été mieux
traité que Servan; noble de naissance, lieutenant de Du-
mouriez, il était suspect par son origine et d'une nature
peu propre à désarmer, par ses complaisances, des repré-
sentants comme Fabre, qui ne songeait qu'à envahir l'Es-
pagne lorsqu'on était envahi. Général véritablement sans
année d'abord, il avait su s'en créer une; il l'avait aguerrie
1. Nomme, diMix jours après, ministre îles affaires élran^'ères (séance
du 21 juin).
cil. XIV. — RÉGION DES PYRÉNÉES 353
dans son camp sous Perpignan; si bien qu'après un pre-
mier combat où il avait dû se retirer dans les murs de la
place, il avait pu l'y ramener et faire subir un grave écbec
aux Espagnols (bataille de Perpignan, 17 juillet); mais il
y avait des malheurs qu'il ne pouvait prévenir, étant con-
traint par l'infériorité de ses forces à se tenir sur la dé-
fensive. Ainsi, le 24 juin, il avait dû laisser succomber
Bellegarde, qui commandait un des principaux passages à
l'extrême frontière; et cela avait eu dans la Convention
le plus douloureux retentissement. Chacun voulait v avi-
ser. Le Tourneur demandait qu'on assemblât dans la plaine
de Saint-Gaudens une armée « pour percer la chaîne par
son centre et faire replier l'invasion aux deux extrémités* ».
— Une trouée dans le massif des Pyrénées! Quelle stupé-
faction en effet pour les Espagnols au débouché de cette
armée-là ! — D'autres échecs semblables étaient à crain-
dre, tant que l'armée ne serait pas plus nombreuse, plus
solide : telle fut la perte de Yillefranche, non pas défendue
jusqu'à la dernière extrémité, comme l'avait été Bellegarde
par son héroïque garnison, mais livrée par son gouver-
neur (4 août). On n'attendit pas davantage : de Fiers fut
destitué par les r^'présentants Espert, Fabre et Bonnet
(( pour avoir perdu la confiance des citoyens soldats, com-
posant l'armée ^ », dénoncé au Comité de salut public par
le conseil d'un déparlement qui lui devait son salut, et
jeté en prison. C'est de là que le tribunal révolutionnaire
le tira, le 4 thermidor, avec la quatrième fournée du
Luxembourg, pour l'envoyer à l'échafaud *.
1. Fervel, Campagne de la Révolution française dans les Pyrénées-Orien-
tales, 2° édit., t. I, p. 72. C'est un livre excellent fait par un officier du
1,'énie sur les pièces qu'il a trouvées au ministère,, et d'après les lieux
qu'il a parcourus en homme du métier.
•2. Fervel, t. I, p. 100.
o. Hist. du trib. révol. de Paris, t. V. p. 13. Servan fut plus heureux.
Oublié en prison, il fut mis provisoirement en liberté, malgré Bourdon (de
l'Oise) etDuhem, sur la proposition de Fréron, le 5 pluviôse an 111(24 jan-
vier 1795), et rétabli dans son grade de général de division le 1^' vendé-
miaire an V (22 septembre 1793). Moniteur, t. XXIII, p. 293, et t. XXVI, p. 40.
n. — 23
354 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
Les représentants n'eurent guère la main heureuse dans
le remplacement du général de Fiers. Ils choisirent Puget
de Barbantane, un ex-noble aussi, mais devenu Jacobin. Or
Barbantane ne crut pas possible de rester dans Perpignan.
Les Espagnols ayant réussi à passer la Tet, et Perpignan
pouvant être cerné, il transporta son quartier général à
Salces, derrière l'Agly. Il alla même de sa personne jusqu'à
Narbonne pour voir s'il lui venait des secours, puis jusqu'à
Toulouse, où il donna sa démission et reçut presque en
même temps l'arrêté qui le destituait. Il rejoignit de Fiers
dans les prisons de Paris. Il aurait pu le suivre, à trois jours
de distance, sur l'échafaud : il fut sauvé par le 9 thermidor.
Cependant D'Aoust, chef d'état-major, était resté dans
Perpignan qu'il jurait de défendre, et il avait été chargé du
commandemenl en attendant Dagobert, que les représen-
tants rappelèrent de Gerdagne (18 septembre). Mais le vieux
général, comme on disait (il avait cin(|uante-sept ans),
n'était pas d'humeur à prendre le mot d'ordre des repré-
sentants. Il obtint sans peine de retourner dans sa Gerda-
gne, en compagnie du représentant Gassanyes (28 septem-
bre), qui ne le gênait pas trop \ et fit sa pointe en Espag-ne.
sans grand profit pour la partie engagéi^. D'Aoust fut donc
nommé g-énéral en chef (29 septembre), et il débuta par
des succès qui lui valurent les plus grands éloges des repré-
sentants (1" octobre) :
La victoire que nous avons remportée à Peyrestortes est duc
au général Daoust à qui nous avons donné le commandement
provisoire de l'armée, qui lui était dû comme plus ancien géné-
ral divisionnaire. L'énergie (?)^ de ce général, son sang-froid, ses
connaissances militaires et son habileté dans les manœuvres
sont des garanties presque certaines de succès.
F.\BRE, Bonnet, Gaston.
Ici se place, dans les deux armées des Pyrénées-Orien-
tales et des Pyrénées-OccidentaU'S, un double épisode (b'
1. Un peu poLirlaiil : il se plaiiil au ministre ipu' Gassanyes l'ail cmpèclié
<le pousser jus(|u'à Ui'},'el ^2.s ocloiu-e).
2. L'éloye, faute du copisle, dans la pièce signée des Irois lepresenlanls.
cil. XIV. — RÉGION DES PYRÉNÉES 3oo
même nature, qui montre à (juel point les représenlanls
près les armées osaient se jouer non pas seulement du
ministre de la guerre (on n'avait rpie du mépris pour Bou-
illotte), mais même du ('omité de salut public, de qui
dépendait la nomination des généraux.
Turreau, qui avait fait une si triste figure aux déhuls de
la guerre de Vendée et qui devait s'en venger plus tard
avec ses colonnes infernales, ïurreau avait été nommé, à
Paris, général en chef de l'armée des Pyrénées-Orientales
en remplacement de Barbantane. Les représentants près
cette armée, qui le connaissaient de réputation, ne se sou-
ciaient })as de le recevoir. A la nouvelle de sa nomination,
ils écrivirent au ministre de la guerre, pour lui remontrer
combien il serait préférable de le retenir dans la Vendée
qu'il connaissait si bien (il y était trop connu lui-même!)
et, quand le général arriva, ils lui exposèrent que D'Aoust
ayant engagé une opération, il convenait de la lui laisser
finir (il octobre) : ce que Turreau accepta, n'étant pas
fâché lui-même de faire connaissance avec les lieux et de
se rendre compte de la situation (lo octobre). Mais, pendant
€e temps-là, les représentants ne perdaient pas une occa-
sion de le desservir à Paris. Il avait médité un plan de
campagne pour le printemps : on s'empressa d'écrire qu'il
parlait de prendre ses quartiers d'hiver (24 octobre). Fabre
voulait profiter de l'hiver pour faire la conquête de l'Es-
pagne! ïurreau, écrivant de son côté au Comité de salut
public, n'avait pas de peine à montrer le danger d'une
pareille entreprise (24 octobre) :
Je rends, disait-il, justice au civisme, au zèle et à laclivité
■des représentants près de cette armée; mais je crois qu'ils se
laissent circonvenir par des hommes adroits et ambitieux... Je
crois qu'ils ne doivent pas se mêler des opérations militaires et
cherchera substituer leurs idées et leurs plans à ceux des géné-
raux, autrement ceux-r-i sont inutiles à l'armée.
Et regardant autour de lui, puisqu'il n'avait pas autre
chose à faire, il signalait « les états-majors beaucoup trop
356 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
nombreux, mal composés, sans cosse augmentés par les-
nouvelles promotions que font les représentants «; il
jugeait aussi les généraux : D'Aoust, que les représentants
voulaient maintenir au commandement et qu'il en déclarait
incapaljle; Dagobert, dont les mêmes représentants disaient
tant de mal et qu'il vantait par-dessus tout. Il allait
jusqu'à dire que, si l'on voulait nommer Dagobert général
en clief, il lui céderait volontiers la place : on savait bien
qu'il avait refusé. Notons pourtant ce trait à l'bonneur
d'un liomme qui devait se montrer bientôt si atroce. Il
demande que Marceau, dont il allait un peu plus tard se
montrer si jaloux ', soit envoyé à l'armée des Pyrénées.
Si cette proposition avait été accueillie, la guerre d'Es-
|)agne aurait été menée plus vivement.
Je ne suivrai pas plus loin cette petite guerre de chicane
entre les représentants et le malencontreux général qui
était venu si mal h propos se jeter dans leur jeu. Le der-
nier mot devait rester aux représentants. Turreau le sen-
tait bien, mais il prenait sa revanche en disant la vérité
sur le speclacle qu'il avait sous les yeux. Dans une lettre
du 18 brumaire (8 noveuibre), à Ronsin, il se plaignait
du peu d'harmonie qui régnait entre les représentants et
les généraux : « Les premiers, disait-il, s'immiscent dans^
les affaires militaires auxquelles ils n'entendent rien », et
il en signalait les conséquences funestes. Dans une autre
lettre du même jour, à Bouchotte, il rappelait les préven-
tions qui l'avaient accueilli et l'inaction k laquelle il avait
dû se réduire. Les représentants ont leur plan, l'invasion
de l'Espagne : folie absurde (juaiid les Espagnols tenaient
tous les passages de la route en France, et qu'il s'agissait
avant tout do sauver Perpignan. Los représentants ne.
cessent pas de lui témoigner leur défiance :
Des mesures continuaient d'être prises à mon int^ii pour favo-
riser l'invasion en Kspagne. Aucun rapport ne m'était fait. Le
1. Voy. (;i-iles;siis. I. 1, p. 21('.
CH. XIV. — RÉGION DES PYRÉNÉES 3oV
représentant Fabre agissait seul à la tête de cette armée, com-
mandée par un général de brigade nommé Delattre qui naguère
était simple adjoint aux officiers du génie.
Il a demandé la convocation d'un conseil de guerre,
mais en vain. On a tenu un conciliabule particulier dans
CoUioure, sans quil ait élé prévenu. Son respect pour la
représentation nationale lui inlcnlit de lutter davantage;
mais, avant de quitter cette armée, il doit à la Républi(pie
de dire dans quel état elle se trouve. Dejiuis le 10 août,
on a gaspillé 2 millions de cartouches. Il y a trois jours,
on en était réduit à oO 000. Et c'est avec cela que les
représentants voulaient faire la conquête de TEspagne!
Turreau partait donc; mais Boucliotte, son ami, en le
remplaçant, lui ménageait une large compensation. Il lui
donnait le commandement en chef de l'armée de lUuest,
la guerre de Vendée : nous avons vu comme il s'en ac-
quitta.
C'est le général Alexandre Dumas qui, à l'armée des
Pyrénées-Occidentales, fait le pendant du général Tur-
reau, Ici les représentants ne cherchent pas un biais, ne
parlementent pas. Ils prennent un arrêté :
Les représentants... instruits que le ministre de la guerre
vient d'élever aux grades de généraux de division dans l'armée
des Pyrénées-Occidentales des citoyens qui n'ont pas la con-
fiance des républicains;
Considérant que. au nKjment où le ministre de la guerre a
Tait les nominations dont il est question, il ne pouvait encore
être instruit des opérations importantes que les représentants
•du peuple ont faites dans l'armée des Pyrénées-Occidentales;
Considérant que l'intérêt de l'armée exige que les nomina-
tions faites par les représentants du peuple des généraux et
officiers qui ont mérité la confiance du soldat soient maintenues,
Arrêtent :
Art. 1. Les nominations faites jusqu'à ce jour par les repré-
sentants du peuple, soit du général en chef, soit de tout autre
officier, sont maintenues.
Art. i. Il est défendu au citoyen MuUer, général en chef de
l'armée des Pvrénées-Occidentales, de délivrer des lettres de
358 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
service aux officiers qui viennent d'être ou qui seraient promus
à quelque grade que ce soit par le Conseil exécutif dans ladite
armée .
Art. 3. 11 est ordonné {tant) au citoyen Dumas, nommé géné-
ral de l'armée des Pyrénées-Occidentales par le conseil exécutif
et à tous autres officiers qui pourraient élre ou avoir été promus
à quelque grade par le Conseil exécutif dans ladite armée, de
sortir des murs de Bayonne et du Saint-Esprit, dès qu'ils y
seront arrivés, jusqu'à l'arrivée des représentants du peuple
dans cette ville.
Art. 4. Les représentants du peuple se rendront incessam-
ment à Bayonne; ils y conféreront ensemble sur le parti à
prendre sur les nouvelles nominations du Conseil exécutif; en
attendant, ils invitent le citoyen Garrau, leur collègue, actuel-
lement à Bayonne, de vouloir bien adhérer au présent arrêté et
de tenir la main à son exécution.
Mont-de-Marsan, 1" jour du 1" mois de l'an II,
MoNESTiER (du Puy-de-Dôme), Pinet aine, Cavaigxac'.
Adhésion de Garrau, 3- jour du 2'' mois (24 octobre).
Autre arrêté, daté de Bayonne, 9 brumaire (30 octobre) :
Les représentants du peuple...
Considérant que le Comité de salut public et la Convention
nationale ne connaissaient pas les réformes si nécessaires opé-
rées dans cette armée, non plus que les remplacements qui y
ont eu lieu à l'époque où la promotion du général Dumas parle
ministre de la guerre ou par le Conseil exécutif a été approuvée-
par la Convention nationale ;
\. Cavaignac, désigné d'abord par le décret du 30 avril pour l'armée du
Nord et transféré presque aussilôl à l'armée des côtes de Brest où le décret
du 19 juillet le maintint, se trouvait ei:core à cette armée en septembre.
(Voir sa lettre du 2 septembre signée de lui et de ses trois collègues, Louis-
Turreau, Ruelle et Méaulle. Moniteur du 8 septembre, t. XVII, p. 595.>
C'est de là qu'il avait passé à l'armée des Pyrénées-Occidentales. Un dé-
cret du 2" brumaire (1" novembre^i le cbargea spécialement de compléter
la cavalerie, et il y a de lui au Dépôt de la guerre nombre d'arrêtés relatifs-
à ce service. Un arrêté du Comité de salut public du 9 nivôse [29 décembre)
le chargeait d'aller établir le gouvcrnoment révolutionnaire dans les dépar-
tements de la Drôme et de l'Isère. Il s'excusa en disant que la mission
qu'il avait reçue le 27 brumaire, prorogée encore le 21 frimaire, n'était pas-
Icrminée au l"^"" pluviôse (Arcli. nal., AF II, n2, ventôse, pièce 1")), et in-
sista sur cette excuse dans une nouvelle lettre du 20 iihiviôsc {i/)id.. pièce 16).
11 fut maintenu à l'armée des Pyrénées.
CH. XIV. — RÉGION DES PYRÉNÉES 359
Considérant que le général Muller a reçu des représentants
le soin de commander en chef cette armée, à raison des preuves
quil avait données déjà de son talent...
Contre Dumas, ils ii'articiiloiit aucun reproche, mais il
ne connait pas la localité, les places, les pctsilinns. Muller
est donc maintenu jusqu'au décret détuiitif ; quant à Dumas,
il est libre de rester comme divisionnaire. L'arrêté est
signé :
MoNESTiER du Puy-de-Dùme), DARTiGOEYTii:, Garrau,
Cavaignac, PiMiT aîné.
Muller resta, et il resta jusqu'après le 9 thermidor sous
la sauvegarde de ses redoutés patrons.
Les représentants près l'armée des Pyrénées-Orientales,
qui avaient su se débarrasser de Turreau, crurent qu'ils
pourraient faire partir aussi Dagobert, si peu docile à leurs
projets. Mais Turreau était un inconnu dans l'armée. Dago-
bert v était extrêmement populaire, populaire par ses succès,
populaire dans ses revers mêmes, car, battant ou battu,
le vieux général montrait toujours la même bravoure, cl
les recrues les plus timides aiment cela. Dagobert fut donc
destitué. C'était se faire une grande illusion que de croire
qu'un tel homme tremblerait devant un représentant; qu'il
se tairait, crainte de pis, et s'en irait trop heureux d'être
libre. Dagobert rédigea un mémoire où il exposait ses
griefs contre ceux qui l'avaient frappé et, indépendam-
ment des sympathies du soldat, il trouvait dans l'armée un
appui auprès du Conseil exécutif : il le trouvait dans un
des deux agents que le ministre de la guerre avait le
droit d'entretenir dans chaque armée : le citoyen Hardy.
Une des premières lettres de Hardy exprimait les regrets
unanimes qu'emportait Dagobert (21 novembre). En atten-
dant que son alTaire fût éclaircie, le Comité de salut public
chargea du commandement en chef Doppet, ancien mé-
decin, lieutenant-colonel de la légion des Allobroges et
l'organe de la députation qui demanda la réunion de la
360 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
Savoie h la France; eéuéral de fraîche date, à qui on avait
donné dans les derniers jours du siège, au détriment de
Ivellermann, l'honneur de prendre Lyon; que l'on avait
envoyé ensuite à l'armée d'Italie pour prendre Toulon :
mais Toulon n'était pas si facile à prendre. Avant qu'il y
fût arrivé, on l'envova à l'année des Pyrénées-Orientales.
II était en route; en son absence, les représentants main-
tinrent le commandement provisoire à D'Aoust (22 novem-
bre). La situation devenait grave. Les Espagnols (et c'est
là ce qui explique la lenteur de leur marche en avant,
avec des troupes si supérieures aux nôtres) voulaient recon-
quérir le Iloussillon : c'était la part qu'ils convoitaient dans
le démembrement de la France, comme l'Angleterre Dun-
kerque, à défaut de Calais, et l'Autriche les villes détachées
autrefois de la Flandre ou du Ilainaut; c'est pourquoi, ils
s'attardaient à prendre, comme autant de gages, les places
fortes, et ils revenaient en arrière enlever successivement
Port-Vendres, le fort Saint-Elme et Collioure, qui ne se
trouvaient pas sur le chemin de leur invasion. Il y avait
là de quoi compromettre plus d'un général. Les repré-
sentants voulaient y voir l'effet de la trahison. Etaient
suspects tout d'abord les « ci-devant », et il y en avait
beaucoup dans l'armée des Pyrénées-Orientales. Les sans-
culottes en murmuraient. Doppet, qui était à eux, s'appro-
priait leurs murmures, et il y avait dans l'armée un homme
qui pouvait les faire arriver en liant lieu : c'est Ihomme
que nous avons nommé déjà, l'agent du Conseil exécutif,
le familier du ministre de la guerre, Hardy. Il était ami
de Doppet, et il détestait D'Aoust comme noble; il détes-
tait Delattre, qui n'était pas un noble, qui était né dans la
sans-culotterie, comme il disait, mais qui était une créa-
ture des représentants dont Hardy n'avait pas eu à se
louer ' : Delattre fait par eux général de brigade et, deux
1. Les représentants l'avaient dcstilué, mandé près d'eux et le lende-
main ils l'avaienl rétabli dans ses fonctions, ce d(jnt Hardy Irioniplie le jour
suivant dan-; la séance iici-niani'iit;' du déparlcuicut ', S cl '.i frimaire).
CH. XIV. — RÉGION DES PYRÉNÉES 361
mois après, général Je division, avancement dangereux
qui lui im[)Osait plus qu'il n'était capable de faire.
Le 12 frimaire (2 décembre), Hardy écrivait au ministre
de la guerre :
Demain je me rendrai au quartier général et je t'écrirai. J'es-
père que Duppet (qui ne manque pas d'énergie) remédiera à la
foule d'abus qui se commettent tous les jours et qu'enfin, Mon-
sieur Daoust avouant son peu de connaissances, nous aurons
enfin un général vraiment en chef. Doppet a eu de bons moments
de fermeté, j'espère que ça ira.
Ça nalla pas à Villalongue que Doppet, mal servi par
l'imprudente ardeur de Bernède, ne put empêcher do
tomber aux mains des Espagnols (17 frimaire, 7 décembre).
C'est pour Hardy une occasion de tomber sur ceux qu'il
déteste :
Les muscadins et les ci-devant, écrit-il au ministre le 17 fri-
maire (7 décembre), sont les auteurs du mal.
A la suite de celle triste affaire, les représentants se
seraient crus fort compromis eux-mêmes s'ils n'avaient
donné satisfaction à Doppet contre ces muscadins, auteurs
de tout le mal. Ils lui écrivirent dès le lendemain (18 fri-
maire, 8 décembre) :
Tu nous déclares que tous les ci-devant nobles ne peuvent
avoir ta confiance, nous le pensons comme toi et nous t'en-
voyons un arrêté qui les destitue tous. Tu nous présenteras sans
doute pour les remplacer des sans-culottes éclairés et coura-
geux, mais il n'y a pas un instant à perdre.
C'était bien radical; aussi le surlendemain, les voyait-on
interpréter ou rapporter leur arrêté. Le chef d'état-major
de Verges et le général Bernède restaient seuls suspen-
dus. Mais ce n'était pas assez pour Hardy; il écrivait le
21 frimaire (11 décembre), au Conseil exécutif :
Ce qu'il y a de sûr, c'est que nous avons 20 pièces de canon
qui ont été prises; que nous étions 13 000 hommes et les Espa-
362 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
giiols 5000. Delatre qui commandait cette division, qui avait été
averti ofriciellement par le général Doppet sur l'attaque des
Espagnols, ne s'y trouvait pas.
Tôt ou tard la vérité percera, les traîtres paieront de leur
tète; mais, en attendant, nos braves frères d'armes sont sacrifiés.
On a beau dire (et je le soutiendrai à messieurs les généraux) :
« Mais tous ces volontaires fuient, ce sont des gueux », je répon-
drai : « Les chefs à la tète (ils sont assez payés) ; et le volon-
taire qui est vraiment républicain se battra en héros. »
El il exposait le dénuement de l'armée, la force desEspa-
ijnols. Notre effectif était, avant l'affaire de Villalongue, de
36 000 hommes, il n'est plus que de 20 000,
Dont la moitié n'a point de fusils, où ont-ils passé? c'est ce
que je ne sçai encore; dans ceux qui ont des fusils, beaucoup
n'ont pas de chiens, d'autres n'ont pas de platine, le fusil est
tout rouillé et la batterie ne peut pas jouer. Ce sont encore les
généraux qui sont cause de cette désorganisation. Que font-ils?
Rien : la nuit, cherchant toujours quelque endroit écarté pour
ne point coucher au camp (ils sont pourtant assez payés!), le
jour, se promenant ou cherchant à faire la cour à leurs supé-
rieurs.
En même temps, il écrivait au ministre :
Je te prie de faire attention à la lettre que j'écris au Conseil
exécutif.
Et il lui exprimait le regret de ne pouvoir lui parler
de « lùen des choses qui ne peuvent être mises sur le
papier ' ».
Puis encore, le 23 frimaire, au Conseil exécutif :
Doppet a fait destituer Deverges, général de brigade (ci-de-
vant noble), chef provisoire de l'état-major, et Bernéde, général
de brigade. Ce n'est pas assez qu'ils soient destitués ; ils devraient
être punis comme bien d'autres. 11 est nécessaire que le ministre
de la guerre nous envoyé de vrais républicains pour mettre à
la place de tous les généraux ci-devant nobles, dont celte armée
1. Le 1-2 floconibrc, il oc rit à Ronsin, pi'ncral de Vnvmvc rr-Milnliniinairc,
|iuiir lui amioncfr la dcrnuli' lir Villaloiigiu-, (Imil la inisc mi la vente
iiuiis a cûùli' 0000 hitmnios.
cil. XIV. — RÉGION DES PYRÉNÉES 363
est infectée; il y a de (pioi désespérer par l'air pestiféré qu'on
y respire, car (ians tous les grades il n'y a que de cette race
maudite.
Les représenlants Fabre, Gaston et (lassanyos n'osaient
plus parler autrement que ce furieux. Dans une proclauia-
lion qui commençait par ces mots :
Les grands revers sont souvent le prélude de la prusiiéiMié...
ils déclarèrent (singulier aveu d'impuissance) que l'armée
des Pyrénées était en proie aux machinations des mus-
cadins (25 frimaire, io décembre) '.
Mais les revers succédaient aux revers.
Hardy à Boucliottc (1" nivôse, 21 décembre) :
Trahison sur trahison... Repasse toutes mes lettres... Dela-
tre, lequel, dans une de mes dernières, je te marquais qui était
encore général, donne le commandement du fort Saint-Elme (le
boulevard de Collioure et de Perpignan, et imprenable) à un
gendarme chassé de son corps. Hier les Espagnols y entrèrent
et ensuite dans Collioure.
Les représentants ne pouvaient rester muets sur ces
catastrophes. Gaston écrit le même jour au Comité de
salut public :
La république court les plus grands dangers...
Les Espagnols viennent d'être renforcés par les Portu-
gais :
Us ont retiré de nomlireuses trempes d'élite de leur armée
destinée à agir contre notre armée des Pyrénées-Occidentales.
Nos batfvillons de la masse ne veulent plus combattre ; ils fuient
à la débandade devant l'ennemi, brisent leurs fusils et, malgré
1. Le 27 frimaire (il décembre). Aibillc IransmeUail au ministre de la
guerre une lettre d'un républicain servant à Tarmée des Pyrénées, sur
l'affaire de Villalongue. Ce républicain accusait les chefs d'être des créa-
tures de Rolland, Brissot. Le représentant Gaston s'est laissé entraîner
par eux. Doppet lutte contre le mauvais esprit et des difficultés de toute
nature. Albitte affirme que l'armée est remplie de nobles, d'émigrés, de
fédéralistes, etc.
364 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
nos pressantes sollicitations, nos vigoureuses mesures, il n'est
plus moyen de les rappeler à l'honneur, de les mener au combat.
Votre arrêté qui ordonne de réduire cette armée à 15 000 hom-
mes sera exécuté, s'il est possible; nous avons une confiance
aveugle à vos ordres; nous nous ferons immoler pour leur exé-
cution. C'est d'après cet arrêté que le général Doppet a songé
à battre en retraite.
Après cet exorde, il eu vient aux résultats :
Port-Yendre est pris, Collioure est à la veille de l'être... Nous
vous le disons avec franchise, cette armée est perdue ; les dépar-
tements du Midi tomberont au pouvoir des Espagnols si vous
n'envoyez en poste des troupes délite, des numitions de guerre
de toute espèce.
Et toujours même conliauce eu D'Aoust :
Le général Doppet, malade au lit, a remis le commandement
au brave général Daoust. Cet intrépide guerrier, la veille de
notre horrible défaite, avait repris la fameuse position de Villa-
longue. 11 ramène à Banyuls-les-Aspres dix-huit grosses pièces
de canon, deux mortiers \ etc.
Puis en postscript ion :
P. -S. — Au moment où nous allions cacheter cette dépêche,
le chef d'état-major nous annonce que Collioure est pris. Nous
n'avons pas de nouvelles de notre collègue Fabre. Il y a toute
apparence qu'il a été tué sur la brèche.
Fabre, eu effet, avait fait la seule chose qui put lui faire
pardonner l'extravagance de ses plans de campagne : il
s'était fait tuer eu combattant.
Avant l'arrivée de ces dépêclies, dès le 2 nivôse, 23 dé-
cembre, le ministre de la guerre envoyait à Doppet un
1. Voir lc< lettres (le D.unisl sur cos combats (18. l'.t cl ^1 (h'eenibrc).
Boissot écrit au Comité de salut public (2 nivôse, 22 tlécembro) : « L'hor-
riijle plan de trahison s'exécute, se suit toujours avec cette iierlidie (jui
caractérise nos ennemis et les traîtres; Banyuls. Port-Vendres, Collioure soni
au pouvoir des Espagnols; les l'oi'ts ont été livrés, l'armée est totalement
en déroule. Je tremble tie vous faire paraître mes soupçons. Je crains ipi'il
n'y ait de grands coupables. On ne sait ce ipi't'st ilevenu Fabre, et Gaston
•est renfermé à Perpignan. »
cil. XIV. — RÉGION DES PYRÉNÉEN 36»
arrêté du Comité de salut public pour mettre en état
d'arrestation les citoyens Bornède, de Verges et Delattre.
Restait Daoust. Doppet était malade. Dugommier, le
vainqueur de Toulon, appelé pour le remplacer, n'arrivait
[»as. Par un arrêté de cette même date, les deux repré-
sentants Gaston et («assanyes,
Considérant que le vœu unanime des généraux de divisicm
est que le général Daoust conserve provisoirement le comman-
dement en chef de l'armée,
le maintenaient dans ce poste périlleux (13 nivùse, 2 jan-
vier 1794).
Ce fut, du reste, un de leurs derniers actes. Par un
décret de ce même jour, 2 nivôse, Milhaud et Soubranv,
députés du Cantal, avaient ordre de se rendre sur-le-champ
à l'armée des Pyrénées-Orientales avec tous les pouvoirs
des représentants près les armées. Gaston et Fabre (on
ignorait sa morti étaient envoyés à Tarmée des Alpes;
Cassanyes, rappelé au sein de la Convention '.
Hardy avait beau jeu désormais. La dernière nomina-
tion de D'Aoust comme général en chef provisoire l'avait
exaspéré. Il écrivait au ministre, le o nivôse (25 décembre) :
Daoust a été nommé général en chef provisoire. Ainsi nous
retombons encore avec un général ci-devant noble. Ressou-
viens-toi d'une de mes lettres par laquelle je te demandais de
nous envoyer des généraux sans-culottes.
Et le 8 nivôse (28 décembre), insinuant que le général
(Hait en intelligence suspecte avec l'ennemi :
Un trompette espagnol s'est présenté hier l'après-midi à
notre avant-poste, il aurait dû rester à ce poste; mais il fut
conduit au dedans du camp, à la maison Blanche, où est le quar-
tier général du camp; là on lui fît remettre sa dépêche et de
suite il fut renvoyé. Je n'ai encore pu savoir le sujet de sa
mission.
I. Moniteur du i iiivùsL- cil «Ifconibro 1VJ31, t. XIX, p. ;i(l.
366 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
Doppel est à la mort. Nous allons être ainsi livrés entière-
ment au commandement d'mi général ci-devant noble (D'Aoust) :
au plus vite envoye-nous des généraux sans culotte (sic) '.
Dugonimier venait d'arriver et sa première lettre faisait
un triste tableau de l'état où bis derniers représentants,
dont la vraie mission était de fournir aux généraux les
moyens de combattre, avaient laissé l'armée :
Diujiiiinnier au Com'Ué de saliil public.
Malgré le désir que j'avais de rendre visite aux Espagnols,
aussitôt mon arrivée à l'armée dont on m'avait confié le com-
mandement, j'ai été forcé de me borner t\ reconnaître les posi-
tions respectives et nos moyens de tout genre. Autant j\ii eu de
plaisir de rencontrer deux représentants décidés à laisser aux
généraux rexercice libre de leurs fonctions, se bornant à donner
aux leurs toute l'activité dont elles sont susceptibles, et bien
suffisantes pour les occuper, autant j'ai été vivement affecté de
l'état de l'armée.
J'ai trouvé les bataillons renouvelés presque en entier, les
anciens volontaires détruits par le fer ou la maladie; la moitié
sans armes ou avec de mauvais fusils; les 7/8 des fusils sans
bayonnettes, la tenue du soldat très mauvaise, sa subsistance
précaire, son vêtement de même.
J'ai trouvé l'artillerie nulle pour une armée dont l'importance
ne peut être disputée, puis(]u"elle défend notre territoire envabi
par l'ennemi qui jouit d'une superbe partie.
J'ai trouvé la cavalerie sur les dents ainsi que les chevaux i\(i>
charrois, faute de fourrage.
Après l'esquisse que je vous fais de notre situation, il est su-
perflu de vous dire que je ne suis pas en état d'attaquer.
On était loin des plans du niallieureux Fabre. Dugoni-
micr n'était pas lionnne à se laisser conduire par les repré-
sentants, et l'on voit par ses éloges discrets (jue les deux
nouveaux arrivés n'avaient pas essayé cU' le faire. Les
deux représentants se rejetèrent sur h^s trahisons, et en
cela ils allaient secoiuh^r les vues de llnrdv. Ils écrivaient
1. De nii'ine dans une k-llrt' «lu 10 iiisôsi' {'.W iliTcnilirc).
eu. XIV. — RÉGION DES PYRÉNÉES 367
au Comité de salut public ce même jour 13 pluviôse
(1" février) :
Le système de trahison combiné entre nos ennemis extérieurs
et les contre-révolutionnaires du Midi se développe tous les
jours... Que de coupables, ([ue de scélérats à punir I II est in-
concevable que les exemples terribles exerces sur Lyon, Tou-
lon et la Vendée n'aient fait qu'assoupir l'esprit de contre-
révolution et d'égoïsme qui est toujours dans ce pays.
A l'affaire du 22 novembre (v. st.). après celle de Peyres-
tortes, Dagobert commandait l'avant-garde; sa colonne était
déjà sur les tentes de l'ennemi et le camp espagnol allait être
emporté si elle avait été secondée par celles de Daoust et de
Ramel.
Ils avaient débuté par prendre un arrêté (23 nivôse.
12 janvier 1794) portant que le tribunal militaire de
larmée jugerait révolutionnairement et dans les formes
prescrites par la loi du 19 mars; puis le 3 ventôse (21 février)
ils instituaient un nouveau tribunal révolutionnaire du
1" arrondissement, pour juger à bref délai tous les cons-
pirateurs '.
Un autre tribunal attendait D'Aoust.
D'Aoust avait été mandé à Paris. On savait bien que ce
n'était pas pour recevoir des compliments. Dès le 29 plu-
viôse (17 février) Hardy presse Boucliotte de prendre eu
main l'affaire :
Nous avons encore dans notre armée et dans l'étendue de la
division des serpents venimeux dont le souffle désorganisa-
teur, etc.
Heureusement Doppet va sous peu nous être rendu.
Hâtez le jugement de Daoust et des autres officiers traîtres ^
1. Nous en reparlerons plus bas.
2. Le vœu de Hardy ne s'accomplil point si tôt. mais il s'accomplit. Le
14 messidor (2 juillet ['A)i). Daoust. Delattre et Chaillet de Verges étaient
condamnés à mort par le tribunal révolutionnaire de Paris. Après avoir
versé leur sang pour la patrie sur les mêmes (•hami>s île bataille, ils pé-
rirent ensemble sur le même échafaud. (Voy. Hist. du tribunal révol. di:
Paris, t. IV, p. 3G8.) Ramel avait été condamné par un conseil de guerre :
« Il fallut, dit le commandant Fervel, renouveler trois fois le conseil de
guerre chargé de le condamner et son supplice dut être dérobé à lindi-
368 LES REPRÉSEMANTS EN MISSION
Doppet qu'on avait cru à la mort s'était rétabli. Il n'était
pourtant pas question de lui rendre la place confiée à
Dugommier. On lui avait otTert un commandement dans
les Alpes; mais il voulait rester en face des Espagnols ';
on l'y laissa. Dagobert, revenu à l'armée des Pyrénées et
à sa division dans la Cerdagne, étant mort de maladie, son
commandement fut donné à l'ancien général en chef, et on
le trouve dans les états de l'armée, commandant en second
sous Dugommier.
L'armée des Pvrénées-Orientales s'était promptemeni
relevée avec Dugommier. Tout récemment, Dagobert, ren-
voyé avec un bill d'indemnité et rétabli dans son comman-
dement de la Cerdagne, avait pénétré jusque dans Urgel.
Le vieux général, succombant à la maladie, mais vainqueur,
avait pu mourir sur le territoire espagnol ^ Dugommier,
à son tour, négligeant les garnisons qui occupaient Coul-
lioure, le fort Saint-Elme et Port-A^éndres où Fabre aAail
péri, avait pu accomplir, logiquement cette fois, ce que
Fabre avait rêvé, et, reprenant cette route de la vallée
du Tech par où les Espagnols nous avaient envahis, il
entrait dans la Catalogne ". A plusieurs reprises la Con-
vention put décréter que l'armée des Pyrénées-Orientales
avait bien mérité de la patrie \ Il faut comprendre dans
les honneurs de ce décret, avec le général en chef, ses
lieutenants : Augereau, Mirabel, tué à l'ennemi le 25 ther-
midor, Perignon, Yictor; il y faut comprendre aussi avec
ces jeunes soldats, si vite dressés à la victoire, les vail-
lantes populations des montagnes, et notamment les
marins-montagnards de Banyuls qui, chargés de la défense
i^nalion dos soldais. » Bornèilr-, <|iu'l(iiies soniaines aj^rt's la (k'ruuU' de.
VnUalongue, avait été « guilloliné au milieu du camp de rUnioii par la
IVinme du bourreau ». (Fervel, t. I, p. 224 et 244.)
1. Voy. sa lettre du 8 germinal (28 mars.)
2. Voy. les lettres des 10 et 13 avril, où il aiinonee ses suoeès. et celle ilu
20 avril, où Dugommier annonce sa mort.
3. Les garnisons espagnoles du fort .Sainl-Klnie, de Porl-Vendrcs el de
Collioure capilulèrent vers le 9 prairial (28 mai IV.il).
4. G mai, 3 juin, 2 et 24 septembre ITO'i.
I
CEI. XIV. — RÉGION DES PYRÉNÉES 369
•tlu col ot débordés en un jour de déroute, firent le coup
<le feu jusqu'à la fin, servis par leurs femmes et leurs
enfants, el, plutôt (|ue de quitter leur poste, abandonnèrent
leur village à l'invasion de l'ennemi '.
Que devenait pendant ce temps l'armée des Pyrénées-
Occidentales? Elle était toujours sous la surveillance des
trois représentants Dartigoeyte, Pinet et Cavaignac, ce
dernier chargé surtout de compléter la cavalerie, mais
«'associant d'ailleurs à tous les actes de ses collègues;
■elle avait toujours pour général MuUer, et Muller avait
des lieutenants capables de ne pas rester éternellement sur
la défensive : Frégeville, Lespinasse, Moncey, Harispe, sans
compter le modèle des braves, La Tour-d'Auvergne, tou-
jours simple capitaine de grenadiers. Je ne compte pas
non plus Dumas, que les représentants venaient d'éloi-
gner en lui donnant le commandement de 10 000 hommes,
réclamés par le Comité de salut public pour la guerre de
Vendée, et abandonnés, au grand regret des représen-
tants, par le général en chef, qui, ne voulant pas s'attirer
quelque mauvaise affaire, « se résignait à ce sacrifice pour
l'intérêt supérieur de la patrie » (23 frimaire, 13 décem-
bre) ^ Les représentants l'avaient emporté dans l'affaire
de Muller; mais Bouchotle prenait sa revanche en secon-
dant les vues du Comité de salut public, qui voulait expul-
ser tout ancien noble du commandement des troupes. Le
ministre venait de faire un certain nombre de destitutions
et de nominations, qu'il transmettait aux représentants
en les chargeant d'exécuter ces mesures. Pinet et Cavai-
1. Voy. Fervel, l. I, p. 230.
2. Pinet ne lui pardonne pas d'avoir eu l'aiidace de vouloir remplacer
Muller, un si brave sans-culotle. C'est lui qu'il soupçonne d'avoir fait
lU'endre cet arrêté sur les 10,000 hommes enlevés de l'armée des Pyrénées-
Orientales et il signale à Billaud-Varennes les motifs qui ont inspiré ce gé-
néral intrus : « Petit officier et grand intrigant, qui est enragé contre
nous de ce que nous ne lui avons pas permis de se mettre en possession
■de général de l'armée des Pyrénées et de ce que nous avons osé vous
faire des représentations pour conserver à ce poste Muller qm, à raison
■de son talent et de son patriotisme, possédait toute notre confiance (24 fri-
maire, (5 dé-embre.) »
ir. — 21
370 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
t;nac envoyèrenl à Paris des observations sur les destitutions:
et les nominations faites par le ministre de la guerre. Parmi
les destitués étaient Frégeville et Lespinasse. Les repré-
sentants celle fois ont exécuté les ordres du Comité « par
respect pour la loi », mais ils ajoutent :
Si c'est comme nol^les que ces destitutions ont été pro-
noncées, rien de mieux : car depuis longtemps nous avons
cric contre un défaut de prudence qui mettait entre les
mains do nos ennemis les destinées de la Répulïlique. Mais il en
est qu'on ne frappe pas, tels que Durcpaire, La Tour-dAuver-
gne, etc.
Et, passant en revue les nouveaux nommés, ils décla-
rent que ce sont de braves soldats, mais au-dessous du
grade qu'on leur donne; et le '2h germinal (15 avril) ils
reviennent sur cette épuration de l'état-major. Dans une
lettre du 5 plairial (24 mai), ils se soumettent; mais « on
aurait dû consulter les représentants qui, étant auprès-
d'une ormée depuis huit mois, ont appris à connaître les
individus qui la composent ».
Sur un point pourtant ils n'ont pas obéi. La veille, ils.
avaient écrit que, « jusqu'à décision contraire », ils pro-
rogeaient Frégeville dans le grade de général de division
attaché à l'armée des Pyrénées-Orientales. C'est que, quel-
ques jours auparavant, une grave décision avait été prise.
Les succès de l'armée des Pyrénées-Orientales, et le P*" dé-
cret « qu'elle avait bien mérité de la patrie », avaient
excité dans l'autre armée une patriotique émulation (8 mai).
On allait prendre une olTensive plus résolue contre les
Espagnols. Par un arrêté du 29 floréal (18 mai), Pinet et
Cavaignac décidaient que l'état-major se transporterait de
Bayonne à Chauvin-Dragon. Le 4 prairial (2o mai), Garrau
écrivait à Carm^t :
Nous allons réunir toutes nos forces disponibles vers la
Bidassoa pour tomber sur l'onlaraltie, Saint-Sébastien et le
Port-du-Passaue.
CH. XIV. — RÉGION DES PYRÉNÉES 371
II se plaint de deux actes qui peuvent pourtant arrêter
cet élan :
D'un côté, M. Turreau, général en clief de l'armée de l'Ouest
(un peu muscadin de profession), se fait un jeu de mes arrêtés
et des lettres honnêtes et amicales que je lui écris...
(Il s'agfissait des cadres qui devaient passer de l'armée
de l'Ouest dans l'armée des Pyrénées-Occidentales et que
ïurreau ne se pressait pas d'envoyer.)
D'un autre côté, Romme. tantôt sous un prétexte et tantôt
sous un autre, arrête dans le département de In Dordogne les
subsistances destinées à cette armée.
Un général qui résiste à un représentant! mais un collè-
gue qui entrave d'autres collègues! Il insiste sur ce point
et en fait une question générale :
Je te l'ai dit, je le répète, il faut régler d'une manière non
équivoque les pouvoirs des représentants en mission, leur fixer
des limites certaines... ^; sans cela, il est impossible de mettre
de l'ensemble dans les opérations et d'éviter ces conflits perpé-
tuels d'autorité qui détraquent la machine et en paralysent les
mouvements. Voilà mon opinion; elle a paru être celle du
Comité. Pourquoi ne l'a-t-il pas encore adoptée?
L'entreprise réussit pourtant, grâce à l'énergie et à l'ha-
bileté de Moncey qui franchit la Bidassoa, occupa la vallée
de Bastans : ce qui amena les capitulations de Fontarabie,
de Saint-Sébastien, d'Irun, et la prise de Tolosa. Il n'était
])lus possible de maintenir au second rang un officier de ce
mérite. Moncey opposa vainement aux représentants Pinet
et Cavaignac « son défaut de talent et sa mauvaise santé » ;
en vain, persistant dans son refus, pria-t-il le Comité de
salut public d'accepter sa démission (12 fructidor, 29 août).
Le 9 thermidor s'était accompli au milieu de ces événe-
ments, sans trop frapper l'attention de l'armée, ni trop
émouvoir les représentants -. Le Comité de salut public
1. Les poinls sont dan» le texte.
2. « Nous reçûmes hier à \ heures du soir votre lettre du 10 de ce mois par
laquelle vous nous instruisez ijue Robespierre, son frère. Coulhon, Saint-
372 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
(Cariiot y était encore ') le maintint dans le comman-
dement. Mnller passait, avec le grade de général de
division, à l'armée des Alpes, et le Comité, tout en le rem-
plaçant, lui accordait des félicitations sur sa conduite. L'im-
portant, c'est que Moncey resta; il annonça sa nomination
à l'armée par une proclamation du lo fructidor; il l'allail
justifier par de nouveaux succès. Dès ce moment les deux
armées marchent de pair, affranchies de la tutelle des re-
présentants. Moncey commençait ainsi sa hrillante fortune.
Dug'ommier fût arrêté par la mort au milieu d'une victoire^
(Montagne-Noire, 27 hrumaire an III, 17 novemhre 1794).
Mais le commandement ne fit plus défaut; et les deux
armées campaient victorieuses sur le territoire espag'nol,
à Rosas d'un côté, à Bilbao, à Yiltoria de l'autre, quand
la paix de Bàle suspendit leurs exploits (4 thermidor
an m, 22 juillet 1795).
II
Les représentants en roission et les départements
de la région pyrénéenne.
Les représentants près les armées ne laissaient pas de
s'occuper des départements voisins, et ils pouvaient invo-
quer les droits de leur mission : n'avaient-ils pas à s'occuper
d'assurer aux armées des hommes, des munitions, des vi-
vres? n'étaient-ils }>as dans la nécessité de traiter avec les
administrations des départements et des villes.'* ne leur fal-
lait-il pas ag-ir sur les populations, où ils pouvaient rencon-
Jiisl et Le Bas s'étaieul placés au rang des conspiraleurs el avaient mé-
dité la ruine du peuple (pi'ils voulaient dominer. Soyez lran(iuilles, chers
collègues, sur l'armée des Pyrénées-Occidentales, elle n"aiipartienl à aucun
individu; elle est tout entière à la Républi([ue cl à la iJln-rté...
« Ses vœux, les nôtres seront toujours pour (pie la (Iniivculiun fasse une
prompte et sévère justice de tous les traîtres. 11 l'aul nilin ipu' la terre de
la lib;>rté en soil purgée. »(i;) thermidur, :> aofit : (i.irraii cl Cavaignac au
Comité de salut publie.)
1. Il (Ml sortit le 15 fructidor (Ifr sejitciultrc) cl ne fui [,ii> ièA\i. {Moniteur
du n, t. XXL p. (',:;(;.)
cil. XIV. — RÉGION DES PYRÉNÉES 373
Irer dos malveillauls, des suspects? Avec cela, au nom
même de l'intérêt des armées, ils pouvaient tout se per-
mettre. Il est bon de voir, en passant en revue les dépar-
tements de la ré'ûion des Pyrénées, ce qu'ils se sont permis.
Avant la loi du 30 avril 1703, il y avait dans les départe-
ments des représentants envoyés en mission : par exemple
pour la levée des 300,000 liommes; il y en eut encore
ilepuis pour d'autres motifs. En ce qui touche les premiers,
Dartigoeyte et Iclion, envoyés dans les Landes et dans
le Gers, avouaient que le recrutement s'était fait mal '.
Dans les Landes, le district de Saint-Sever fit même quel-
(|ue résistance. Vingt-cinq personnes furent arrêtées, et les
communes compromises, désarmées -. Survint la révolu-
tion du 31 mai. L'opposition céda et la répression fut
d'abord assez modérée. En juillet, Monestier (du Puy-de-
Dôme) et Lefiot s'étaient bornés à éloigner les administra-
teurs dont la présence leur semblait pouvoir entraver l'ac-
ceptation delà Constitution par les assemblées primaires^ :
crainte bien chimérique. Mais, après la loi du 17 septembre,
les suspects étaient beaucoup moins ménagés. On les
arrêtait sans scrupule. Le 1" octobre, Monestier et Pinet
les faisaient envoyer de Saint-Sever, de Tartas et de Dax
dans les prisons de Mont-de-Marsan *. Nouveau progrès
après la loi du 14 frimaire. Dartigoeyte, dont la mission
avait été prorogée % fut spécialement chargé d'organiser
le gouvernement révolutionnaire dans le département, et
il y épurait les autorités (22 nivôse, 1 1 janvier 1794) •■'; mais
les autres représentants ne laissaient pas de s'en mêler
aussi. Pinet, qui avait tout à faire pour mettre l'armée des
Pyrénées-Occidentales en bon état, allait plus loin. Il frap-
pait d'amende, le 11 ventôse (1" mars), ceux des habitants
1. Dépôt de la Guerre, armée des Pyrénées-Occidentales, 2 mai 1193.
i. Arch. nat., AFII, carton 167, mai! pièces 9, 21, 23, 25.
3. 14 juillet, ibicL, carton 1(38. juillet, pièce 161.
4. Ibid., carton 113, dossier 11, pièce 1.
o. Ibid., carton 171, frimaire, pièce 89.
6. Ibid., carton H3. dossier o, pièce 4, el dossier 8, pièce 24.
374 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
«jui avaient ouvert leurs boutiques un jour de décadi; il
dissolvait à Dax la société populaire; faisait arrêter les sus-
pects qui étaient de plus en plus nombreux dans cette ville
(les parents des suspects arrêtés étaient suspects) ', et il
avait imaginé cette façon de les terroriser :
Considérant qu'un des moyens les plus puissants de faire
triomplier le petit nombre des patriotes de la ville de Dax, qui
jusqu'à ce jour ont été si violemment comprimés par Taristo-
cratie et le royalisme des mauvais citoyens de cette commune,
est de tenir toujours suspendu sur les tètes de ces hommes
pervers le glaive de la vengeance nationale :
Art. 1. Il sera construit dans la commune de Dax une guillo-
tine; elle sera placée en permanence dans le lieu le plus fré-
quenté par les aristocrates *.
De plus il établissait une taxe de guerre de 1,102,000 li-
vres qu'il répartissait, jusqu'au taux de 00,000 livres, entre
tels et tels « tenant à la ci-devant prètraille, » etc. (12 ven-
tôse, 2 mars 1794 ").
Cavaignac, délaissant aussi pour un moment le soin du
recrutement de la cavalerie, se joignait à ce terrible
homme pour ordonner une expédition contre quatre habi-
tants de Saint-Sever :
Ces quatre individus (portait Tarrèté) seront enlevés de leurs
domiciles ainsi que leurs mères, pères, sœurs, frères, tantes,
nièces, neveux, enfin tous les parents, à quelque degré qu'ils
le soient, et transférés sur-le-champ dans la prison de Saint-
■ Se ver '.
Les prisonniers n'avaient pas la vie douce avec eux : on
^illait à
demain :
veillait à leur régime "; et ils n'étaient guère sûrs du Icn-
1. Arch. nat., AF II, carton 113, dossier 18, pièce 17.
2. Ibid., dossier 18, pièce 23.
3. Ibld.. pièce 3o.
4. Bayonne, 23 ventôse (13 mars); Pinel aine et Cavaignac. Arch. nat..
ihid., dossier 7, pièce 2.
o. « Sur les plaintes qui leur ont étc portées par les sans-cuiotli's de la
ville de Dax sur la dépense scaudalense et le luxe t\i' lahle i|u"at'liclienl
Jusque dans la maison de réclusion ces hommes coupables (|ue la luudre
nationale a si justement atteints;
CO. XIV. — RÉGION DES PYRÉNÉES 375
Voulant donner à la vengeance nationale la justice qu'elle
réclame depuis si longtemps et faire succéder enfin, dans le
distrift de Saint-Sever, l'amour de la République et de ses
I(jis à lamour des rois, à l'égoïsme, à la'soif de l'or et de l'ar-
gent...
Ordre était doiiué au directoire du département d'y en-
voyer,
par la vdie de la poste, s'il est nécessaire, linstrument de mort
appelé guillotine et l'exécuteur des jugements criminels.
Le gendarme et le dragon porteurs du présent arrêté escorte-
ront la guillotine, qui devra être rendue demain^ 30 ventôse, à
Saint-Sever.
PiXKT aîné. Cavaignac*.
La présence de l'autre Moncstier (celui de la Lozère)
dans les Landes est signalée par deux arrêtés qui sont
ainsi résumés sur le registre de police du Comité de salut
public (18 prairial) :
Le l'■^ du 'lo lloréal, met la terreur et l'échafaud à l'ordre du
jour; il lance l'auathème contre les autorités qui ont oublié
leurs devoirs, contre les intrigants et les fourbes qui se sont
glissés dans les sociétés populaires, contre les malveillants qui
ont osé calomnier les mesures salutaires prises par les repré-
sentants Pinet et Cavaignac.
Il menace d'une guillotine permanente les communes où la
tranquillité publique serait troublée.
Il sollicite la surveillance des sociétés populaires envers les
autorités constituées et les engage à discuter dans leur sein
les citoyens qu'elles ont promus, et de les rejeter s'ils ont préva-
riqué. Il exclut les nobles de toutes fonctions publiques ainsi
que des assemblées de commune.
Le second est relatif à l'arrestation des parents d'émigrés;
il annule tous les certificats de civisme qui ont été donnés et
ordonne l'incarcération de leurs porteurs.
« Considérant, etc.
Art. 1. — La ration était réduite au strict nécessaire. (Rayonne, 2T ven-
tôse an II, 17 mars 1794: même dossier, à la date.)
1. Même carton, dossier 7, pièce i.
376 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
Sauf quelques exceptions '.
D'autre part, il trouvait moyen de célébrer, à peu de
frais pour l'Etat, les^fêtcs décadaires ; il taxait les uns à 1000
livres, les autres à 2000, d'autres aussi à 50 livres. Par
une lettre du o prairial, il en adresse le tableau au Comité
de salut public -. Le (.omité devait trouver ce procédé
excellent.
Le Gers, qui n'avait pas plus volontiers répondu que les
Landes à la levée des 300,000 hommes, avait causé, dans,
le courant de mai, un autre désagrément aux deux com-
missaires Dartigoeyte et Iclion. On v était hostile aux
factieux qui préparaient à Paris l'expulsion des Girondins.
Le conseil départemental avait eu, sur ce sujet, une déli-
bération importante en comité secret. Iclion, avant de
partir pour Paris, ayant mandé deux membres du direc-
toire, avec ordre d'apporter les registres, il lui fut répondu
le 22 par une lettre signée de Lafargue, président, et
Dargaties, procureur général syndic du département, qui
déclarait cette invitation illégale, « attendu l'existence du
décret du 30 avril dernier ». Le décret en effet ne main-
lenail les anciens représentants en mission que jusqu'à
l'arrivée des nouveaux représentants envoyés aux armées.
Or, les nouveaux étaient arrivés. Ichon et Dartigoeyte,
par une lettre datée de Lectoure, 23 mai, n'en signalent
pas moins ce refus comme une révolte contre l'autorité
des commissaires de la Convention et contre la (.'-onven-
tion elle-même '\ Le conseil général lui donna plus de
sujet d'inquiétude encore après le 31 mai. Le Gers, commet
les Landes, comme les Basses-Pyrénées, se montrait dis-
posé à suivre Bordeaux dans sa résistance, et, le 17 juin, if
avait envoyé lui-même sa protestation à la Convention ^,
mais en juillet on s'était soumis; et Dartigoeyte, que ces
1. Arcli. liai., F' 4i:i7, '.ic caliiep.
2. IbiiL, 113, dossier Itj, pièce 80.
3. Ihid., 167, mai, pièce 55.
4. Voy. la Révolution du 'l t mai et le Fédéralisme en t70.'J. I. Il, [i. 104.
cil. XIV. — RÉGION DES PYRÉNÉES 377
événements avaient fait maintenir dans le pays, prit faci-
lement sa revanche. Il siij)prima toute ((pposilion ', et les-
adhérents alors ne lui nian([uaient plus. En septembre,
Lectoure et Condom lui donnaient, écrivait-il, les satisfac-
tions les plus douces -. Monestier (du Puy-de-Dôme) Tavait
rejoint alors. Les deux représentants réunirent à Auch
un congrès fraternel des sociétés montagnardes du dépar-
tement, et là Dartigoeyte proposa d'emprisonner tous ceux
(jui, au mois de juin, avaient assisté aux délibérations
girondines dans le Gers. La plupart s'étaient soumis; mais
Monestier criait qu'il fallait se garder des hypocrites. En
conséquence la société montag-narde d'Aucli, répondant à
leurs vues, délibéra :
1" De demander aux représentants la mise en arrestation
de tous les fonctionnaires publics, qui étaient ou seraient
destitués pour avoir signé des écrits fédéralistes ou giron-
dins...
3" Que les sociétés populaires feraient des listes de sus-
pects...
G° Un délai de trois mois était accordé à tout prêtre
pour se marier : après quoi, il serait rayé de la société.
On demandait en outre l'arrestation de l'évèque, et elle
fut ordonnée ^.
Après cela on ne doit point s'étonner de voir Darti-
goeyte, qui avait reçu la nouvelle mission d'établir le gou-
vernement révolutionnaire dans le Gers comme dans les
Landes, adopter et appliquer au département^ l'arrêté sur
les cultes, pris par Fouché dans la Nièvre le 19 du 1" mois
(20 octobre 1793), et Cavaig-nac sig-nait cet arrêté avec
1. Arch. nat., AFII, carlon lOG, dossier 12 (15 septembre).
2. « Lectoure est à la hauteur de la révolution. » Cette ville et celle de
Condom ont fortement repoussé les propositions de la Gironde et c'est
aux deux districts de Lectoure et de Condom que l'on doit le peu de
succès des menées aristocratiques des administrateurs du département
du Gers. (Lectoure. 17 septembre IT.iS. Arch. nat., AFII, IC'J, septembre,
2<^ partie, pièce 23.)
3. Arch. nat., AFII, 98 (carton de la Drôme), à la date.
■'t. Le 6 du 2" mois, 2" octobre 1"93. Arch. nat., AFII, carton lOG (Gcrs)^.
dossier 10. — Voy. ci-dessus, t. I, p. 29 et 30.
378 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
lui. Ce règlement sur les cultes était une pierre de touclie
qui devait révéler bien des suspects. A cet effet, les repré-
sentants avaient besoin du concours des comités de sur-
veillance *, et, tout on gourmandant leur mollesse, Darti-
goeyte stimulait leur zèle par cette circulaire aux agents
nationaux (24 pluviôse, 12 février 17!)4) :
Les comités de surveillance n'ont pas. en général, rempli le
but de leur institution... Il est arrivé que beaucoup d'ouvriers,
d'agriculteurs ont été enlevés à leurs travaux... et que les aris-
tocrates, les vrais eoipiins, appelés Messieurs, jouissent d'une
pleine liberté.
L'arrêté du ± pluviôse, que lu feras sans doute exécuter à la
montagnarde, nous débarrassera de cette tourbe d'aristocrates.
En conséquence, je te charge, sous ta responsabilité person-
nelle, de te faire rendre compte par chaque comité de ton res-
sort du nombre des riches...
Je n'ai pas besoin de rappeler aux comités combien les ci-
devant nobles, les fonctionnaires pul^lics girondins, fédéralistes,
sont dangereux, combien il importe au salut de la patrie c[uc le
glaive des lois s'appesantisse sur leurs têtes coupables...
Je f embrasse cordialement... -.
Il avait fait aussi sa petite loi agraire, en projet du
moins. Considérant que l'intention de la Convention natio-
nale, par la loi du 3 juin, était que chaque citoyen français
fût au moins propriétaire d'un arpent, il aurait voulu
qu'après le partage des communaux chacun fût admis à
compléter sa part, au moyen d'une acquisition sur les biens
d'émigrés. On donnait des facilités de paiement ".
Le 12 germinal, jugeant son œuvre finie dans les deux
départements dont il avait alors le soin (Gers et Haute-
Garonne), il sollicita son rappel \
Il ne l'obtint pas malheureusement tout de suite. On
trouve encore en floréal des arrêtés de lui qui achevaient
1. Us les avaienl roformés tous le 11 ocLobrc. (Arcli. nat., AF 11. carlon iOll,
dossier 12, à la dalc). Voir aussi l'analyse de leurs arrèlés, ibkl., dossier '2.
2. Ihld., dossier 12, pii'ec, (13.
3. 27 pluviôse, l;i février l?Jl; ibkl., iiiècc 71.
i. lOid., à la date.
CH. XIV. — RÉGION DES PYRÉNÉES 379
<lc porter la désolation dans les campagnes, ordonnant
à chaque commune d'établir chez elle des greniers publics
et à chaque habitant d'y porter, au prix du maximum, c'est-
à-dire à un prix dérisoire, toutes ses provisions en grains et
farines, froment, seigle, orge, avoine et blé noir'; et déjà,
par une circulaire du 23 floréal, il reconnaissait que le
paysan, poussé à bout, découragé, laissait son champ sans
culture et il en rendait responsables les officiers munici-
paux-. — Le colon, le curiale n'avaient point connu pire ser-
titude aux temps les plus désastreux de l'Empire romain.
Une chose aurait pu faire regretter par la suite à Darti-
goeyte de n'avoir pas quitté le pays plus tôt. C'est le triste
incident qui signala son séjour à Auch à la fin de ger-
minal : il marque d'une tache de sang- ineffaçable son admi-
nistration et celle des collègues qui prirent fait et cause
pour lui. Nous y reviendrons à propos de la justice révolu-
tionnaire dans cette région.
Les deux représentants qui avaient été envoyés pour
la levée des 300,000 hommes dans les Basses-Pyrénées^
Ysabeau et Neveu, n'avaient certainement pas cru excéder
leurs pouvoirs en y établissant, pour tout le déparlement,
un comité de surveillance ". En mai, Baudot, Chaudron-
Roussau et Projean, envoyés par le décret du 30 avril
près les armées des Pyrénées \ ne se croyaient pas moins
dans leur rôle en interceptant les lettres et en arrêtant les
suspects '. Au premier rang des suspects, Mazade, chargé
de la surveillance des côtes, signalait les Français expulsés
d'Espagne comme pouvant être espions ^ Le fédéralisme
était un autre ennemi, et un ennemi plus détesté que
l'Espagnol. Dans le mois qui suivit le 31 mai, un vulon-
1. Arrêtés des 23, 2;j et 29 floréal. Arch. nat., AF II, carton loti, aux
dates : cités par ïaine, la Récolution, t. III, p. 309.
2. Ibid., et Taine, p. blO.
â. Arch. nat.. AF II. carton 167. avril, pièce 49.
4. Chaudron-Roussaii à Tarmée des Pyrénées-Occidentales, Projean
à l'armée des Pyrénées-Orientales. Voy. ci-dessus, p. 345.
o. IbicL, carton 133, dossier 1, pièce 2.
6. IbicL, carton 107, mai, pièce 14.
380 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
taire en fait de mission, Sempronius Gracchus Yilalo, le
dénonce aux Jacobins par une lettre datée de Bayonne.
2i juin :
Frères et amis,
Le fédéralisme s'agite; des administrateurs, des émissaires
girondins circulent dans ces contrées. Plusieurs administrateurs
lèvent l'étendard de la révolte. Le peuple ne participe en rien
à leur projet criminel. Depuis quatre mois je fréquente les
sans-culottes du Midi...
Ils sont attachés à la sainte Montagne, et il transmet une
adresse ponr que Lavaux rim[)rime dans sa feuille :
Adresse de Sempronius Gracchus Vilale,
nu nom de tous les sans-culottes du Midi, à la Convention nationale.
... Décrétez d'accusation les amis, détenus ou fugitifs, de Du-
mouriez, etc.
Décrétez la peine de mort contre les administrateurs des
départements, fabricateurs ou signataires d'arrêtés (liberticides).
Décrétez que les 100 000 sans-culottes de la ville centrale
(Paris) ne forment qu'une seule armée, jusqu'à ce que le feu de
la guerre civile soit éteint dans les départements
Suit une immensité de signatures *.
Fourcade, envoyé du ministre des Affaires étrangères,
appelait aussi de son côté l'attention de Deforgues, son
ministre :
Les patriotes, disait-il, ont été égarés par les événements de
Paris; les gens de robe sont nos plus grands ennemis; les nou-
veaux prêtres nous font aussi beaucoup de mal -.
Ysabeau n'avait })as quitté le département, ou du moins
il y était revenu en qualité de commissaire près l'armée des
Pyrénées-Occidentales. En juillet, on le voit donner l'ordre,
avec Garrau, son collègue dans la même mission, d'arrêter
les citoyens Uai'i'ieux et Dejoly, ce dernier « ancien minis-
1. Airh. n.il.. !).. § i, carlim 22.
2. Arch. (lu min. des All'aires élraiigères. France, rcg. 32(J, f" 261.
cil. XIV. — RÉGION DES PYRÉNÉES 381
frc (le la justice par la faveur de Lafayotte et de Baillv »
(12 juillet); radministration du département ayant pris
leur défense et omis d'exécuter cet ordre, c'est Ysabeau qui
est chargé par ses collègues, Monestier, Garrau et Letiot,
(le la casser et de la traduire ta la barre de la Convention
(20 juillet) '.
En septembre, octobre et novembre, Monestier (du l*uv-
de-Dôme) se retrouve tantôt avec Piuet, tantôt avec Cavai-
gnac, tous deux commissaires près l'armée des Pyrénées-
Occidentales, réorganisant les autorités de Pau et plusieurs
autres '. L'établissement du gouvernement révolutionnaire
leur étant attribué par surcroît dans la région, c'est Mones-
tier qui est chargé plus spécialement de cette mission dans
les Hautes et Basses-Pyrénées; et c'est lui qui. dans ce
ressort, déclarant qu'après ou avec le royalisme, le fana-
tisme c'est l'ennemi, enlève les cloches, rase les clochers
(12 ventôse, 2 mars 1794) ^, et fait dresser la guillotine
« sur la place où était la pierre faussement consacrée à.
Simoneau ' » (23 germinal, 14 avril).
Dans les Hautes-Pijrênèes^ se retrouvent aussi les repré-
sentants près les armées qui ont fait la terreur dans les
départements voisins.
Dès le 12 août, le même Monestier (du Puy-de-Dôme),
constatant que les patriotes ont été menacés impunément
d'être souffletés, bàtonnés, poignardés par les fédératisles,
avait établi un comité de salut public à Tarbcs, pour les
protéger, à l'avenir, contre le poignard, le bâton, les souf-
llets ". Il suspend, destitue, emprisonne ^ Dartigoeyte, en
octobre, ordonne au conseil général du département de
1. Arch. nat., AFII, carton 134, dossier 10, pièce 1, et dossier 11,
pièce 21.
2. 27 et 28 septembre, 6 octobre, AFII, 133, dossier 24, aux dates.
3. Pour ces actes de Monestier, voy. Arch. nat., AFII, 113, dossier Mo-
nestier, pièces 39 et 67.
t. Le maire d'Élampes, assassiné le 3 mars 1792, dans une émeute, en
<léfendant les lois. {Moniteitv des 8 et 9 mars, t. XI, p. 566 et o73.)
o. Arch. nat., AFH, carton 134, dossier 12, pièce 9.
6. Ihid., pièces 13, 10, 24.
382 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
dresser la liste des membres des difTérentes autorités cons-
tituées qui ont fait acte de fédéralisme en adoptant les déli-
bérations des 17, 20 juin et jours suivants \ Il supprime tous
les comités de salut public des Hautes-Pyrénées, comme
du Gers, devenus suspects -. Il triomphe, il est maître, il
répond de tout avec la terreur :
La révolution du 31 mai opère partout un changement moral
du meilleur augure. Les sans-culottes déployent une énergie
qui étonne. Les girondins sont abattus et conspués de la bonne
sorte. Cela provient de l'attitude terrible qu'a prise la Conven-
tion nationale. 11 faut conserver cette attitude. 11 importe au
salut de la patrie que la terreur soit à Tordre du jour ^.
Un peu plus tard reparaît encore Monestier. Il avait reçu
des femmes détenues à Tarbes une lettre, accompagnée
dune chanson. Ce n'est pas qu'on le chan sonnât, tant s'en
faut. On ne voulait qu'apprivoiser le tigre. Il s'effarouche :
Considérant qu'hier il nous est parvenu, sous la date du
13 ventôse, une pétition de plusieurs femmes ou filles détenues,
accompagnée d'une chanson .
Considérant que, si la police de la maison de réclusion de
femmes au ci-devant séminaire de Tarbes était bien observée,
il ne nous serait pas fait de semblables adresses...
Considérant que le temps employé par ces femmes à faire des
chansons est une preuve qu'elles, n'ont fait aucun retour sur
elles-mêmes et qu'elles conservent au fond de leur cœur ce
principe ou d'arrogance nobiliaire ou de colère propre aux
parents d'émigrés, ou d'assurance effrontée et opiniâtre, propre
aux fanatiques, ou de servilité et d'habitudes qui caractérisent
une classe d'êtres vivant dans une dépendance absolue des
nobles ou des mauvais prêtres...
Considérant que les politesses qui nous sont adressées et le
motif gratuit et tout gratuit de confiance sur lequel ce procédé
est basé pourraient laisser penser à des malveillants et à des
calomniateurs, que nous avons laissé échapper un seul instant
de nos mains montagnardes la massue révolutionnaire dont
nous sommes armés pour frapper impitoyablement tous les
d. Arcli. liai., AF II, carton lO'J. ocLoljru, \ni\-c [\1.
2. Ihid., rarlon 13i.
'S. Ihid., carton 1(59, octobre, à la date.
cil. XIV. — RÉGION DES PYRÉxNÉES 38H
royalistes et tous les fanatiques, tous les fédéralistes et tou.-
les intrigants, tous les dilapidateurs et tous les malveillants;
Après en avoir délibéré, nous déclarons et arrêtons ce qui
suit :
Art. 1. Nous déclarons qu'il est impossible de citer de notre
part ni un acte d'injustice, ni un acte de fausse complaisance,
ni une préférence arbitraire.
Art. ^. (Il continuera.)
Art. 3. Nous déclarons que le comité de surveillance, qui
d'ailleurs a mérité notre confiance jusqu'à ce jour, est coupable
de négligence dans la police des maisons de réclusion.
Art. 4. Le comité rendra compte, le :22 courant, à Tarbes où
il sera, des précautions qu'il aura prises *.
Autre péril : les fêtes de Pâques étaient proclies et les
habitants de Tarbes pouvaient être tentés de les célébrer en
chômant. Il écrit au maire (3 germinal, 23 mars) :
l" Tu voudras bien, aussitôt ma lettre lue. te revêtir de ton
écbarpe, t'assister d'un membre du comité de surveillance:
vous parcourrez toutes les rues.
2° Vous ferez ouvrir toutes les boutiques — (ni prétextes, ni
excuses).
3" Vous dissiperez (ous les groupes et rassemblements de fai-
néants, de riches, de fanntiqaes.de citoyens mâles ou femelles,
hébétés par d'anciennes habitudes.
Tu feras ces visites et me rendras compte pendant quatre
jours des ci-devant fêtes des catholiques et tu feras lire ma lettre,
à trois jours de décadi consécutifs, dans la grande assemblée
des républicains, à ("autel de la patrie -.
Le 13 floréal (2 mai), il prenait un arrêté « contre les
auteurs des propos contre-révolutionnaires tendans à faire
croire aux bons habitants des campagnes que les vieillards
et les enfants allaient être immolés pour éviter la di-
sette », (Les vieillards sans doute pour cju'ils ne mangent
plus, et les enfants pour les manger!) Une vieille femme
1. Monestier (du Puy-de-Dùmej aux membres du Comité de surveillance
de Tarbes. Pau, 10 ventôse (6 mars I";94): Arcli. nat., AF H, carton 134,
dossier 13, pièce ri".
2. Ibid., pièce 48.
384 LES REPRESENTANTS EN MISSION
l'a entendu dire. — Le propos est tombé à plat. On en
l'cclierclie les auteurs '.
Le 22, il envoyait une expédition « de cent bons sans-
culottes à Bagnères-Adour [de Bigorre , dont le mauvais
esprit est constaté, pour se faire donner la liste des prêtres,
curés, vicaires, moines, clercs, y demeurant d'habitude ou
nouvellement - ». Ces sans-culottes avaient pouvoir de
donner mandats d'arrêt, et ordre de prendre des renseigne-
ments contre tous individus, auteurs ou complices des
crimes commis à Bagnères-Adour, le 20 courant et jours
précédents dans la société populaire.
C'était toujours la contre-révolution!
En passant la Garonne de la rive gauche à la rive droite,
on se trouvait dans la région de l'armée des Pyrénées-
Orientales {P[/rénées-OrieHtaIes, Arièfje, Aude), et ce sont
aussi les représentants en mission près cette armée que
l'on A'oit agir révolutionnairement à l'intérieur de ces dé-
partements.
Déjà le 29 avril, Gaston et Fayau, qui se trouvaient dans
le pays, écrivaient au Comité de salut public :
Nous avons parcouru le département de l'Ariège en vrais
missionnaires de la liberté. Il n'est pas un citoyen qui n'ait
entendu de notre bouche ces sublimes vérités qui fixent l'Uni-
vers sur la Convention nationale, etc.
Attachés à l'armée des Pyrénées-Orientales par le décret
<lu 30, ils continuèrent de la même sorte. Mais les repré-
sentants en mission à Toulouse, à cheval sur les deux rives,
étendaient aussi leur action dans le ressort de leurs collè-
gues. La représentation auprès de l'armée tles Pyrénées-
Orientales avait été un peu modiliée en juillet. Cassanyes,
des Pyrénées-Orientales, avait remplacé Projean. Nous
avons dit son action à l'armée. A l'intérieur, on le voit avec
Espert, député de l'Ariège, attaché plus récemment à la
I. Arch. liai., AF II, cai-ldii 178, floréal, pi("'c 2')?,.
H. Ihid.. carton 131, dossi^i- 13. pièce '':.
cil. XIV. — RÉGION DES PYRÉNÉES 385
même aimée, et Bonnet, commissaire depuis le 30 avril,
former un comité central, où ils appelaient des citoyens
du Lot, do l'Avovron, de l'Aude, de l'Ariège, de l'Hérault,
des Pyrénées-Orientales, élargissant ainsi prodigieusement
leur domaine'; et ils avaient fait rédiger à ce comité
une adresse qui, dans leur pensée, devait désarmer les
Marseillais (30 juillet). Pour leur part, ils faisaient leur
œuvre de commissaires aux pouvoirs illimités, destituant,
épurant, emprisonnant; et ils ne se bornèrent point à agir
par eux-mêmes. Ils employaient, pour accélérer la besogne,
des agents pris dans le pays. Tel fut Allard, procureur
syndic de Rieux et suppléant de la Haute-Garonne à la
(Convention nationale. Hs lui déléguèrent tous leurs pouvoirs
pour son district de Rieux, puis ils étendirent son action
au département de l'Ariège. Allard s'adjoignit un chef de
bande, un vrai bandit nommé Picot, et répandit partout
la terreur, faisant surtout la guerre aux prêtres, et, à
défaut de prêtres, aux aristocrates, qu'il envoyait aux tri-
bunaux ou retenait en prison. Les choses allèrent si loin
qu'on s'en plaignit aux représentants en mission à Tou-
louse. Les représentants en mission avaient eux-mêmes
des sujets de plainte : c'était contre certains commis-
saires du conseil exécutif, qui, s'intitulant représentants du
peuple, se faisaient rendre des honneurs en conséquence;
ils se plaignaient aussi des agents du Comité de salut
public qui renchérissaient encore sur tout cela, et c'est au
Comité lui-même que Baudot et Chaudron-Roussau dénon-
çaient le fait, ajoutant : « Voyez à nous dire quelle marche
1. « Nous avons formé un comité central auprès de nous, conformé-
ment à la loi du 30 avril. Il est composé de citoyens des départements du
Lot. de VAveyron, du Tarn, de VAiide, de l'Ariège, de VHéranIt, des Pyré-
nées-Orientales. Quelques-uns de ces départements avaient donné à droite
après le 31 mai; mais ils ont rétracté leurs arrêtés; ils ont accepté la
Constitution.
« Nous avons pensé qu'une adresse de ce comité au département des
Bouches-du-Rhône pourrait le rallier à la Convention. »
(Perpignan, 30 juillet [Arch. nat., AF II, 193, juillet, pièce 160 : et,
pièce 161, une adresse à la force départementale des Bouches-du-Rhône,
signée Espert, Bonnet, Cassanyes].)
n. — 25
386 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
il faut tenir '. » Mais pour leurs agents à eux, c'était leur
afîaire. Après un rapide examen, AUard sortit de Tépreuve,
blanc comme neige : n'est-ce pas lui qui avait sa bonne part
dans les quinze cents arrestations que Baudot et Cbaudron-
Roussau se vantaient d'avoir opérées dans la IJaute-Garonne
•et dans l'Arièg-e? — On ne s'en tint pas là, on alla jusqu'à la
Convention. Une lettre d'un administrateur du district de
Saint-Girons, adressée à Cambon et lue par Fabre d'Eglan-
tine dans la séance du 27 frimaire (17 décembre 1793),
dénonçait « la conduite dictatoriale du commissaire civil
Allard et l'appui qu'il s'était assuré dans Picot et ses ban-
dits » :
Accompagné de cette escorte, Allard vexe et pille les habitants,
se rit de l'exécution des décrets, fait braquer le canon sur la
place publique de Saint-Girons et assimile cette commune pai-
sible et peuplée d'excellents républicains aune ville prise d'as-
saut. Chacun y tremble devant lui.
On sollicitait le rappel de l'intrigant; la Convention lit
plus : elle le décréta d'arrestation. Mais Allard avait un
puissant ami dans la Convention, Vadier, député de l'Ariège,
membre du Comité de sûreté générale, et c'est de lui qu'il
était surtout l'agent dans ce département. Dès le lendemain,
Vadier, informé du décret, en demanda le rapport, comme
d'un acte surpris à la Convention à la hn d'une séance :
« Allard, dit-il, est un excellent républicain; Allant eut le
courage de s'opposer seul au progrès du fédéralisme dans
le département de l'Ariège, » etc. ; et il s'indignait que, sur
une seule lettre, on eût décrété d'accusation un si bon
patriote. Le décret fut suspendu, et l'examen de l'affaire,
renvoyé au Comité de salut }>ublic -. Là, Vadier, on le
1. 11 octobre 1793. Arcli. nal., AF II, 187, vendémiaire, pièce 82.
2. Séance du 2S frimaire, Moniteur du 30 (20 déccmljre 1703), l. XVUl.
p. 701. — Une nouvelle dénoncialion contre Allard et Picot fut apportée
à la Convention le 5 ventôse, 23 février 1794, par une dépulation de la
commune de Saint-Girons et renvoyée au Conii lé (li<s décrets, Allard étant
.suppléant de la Convention. (Moniteur du 7 vmléj^c, i>:i février, t. XIX,
p. 554.)
en. XIV. — RÉGION DES PYRÉNÉES 387
peut croire, eut facilement cause gagnée : car on retrouve
Allanl, ayant écliangt^, .selon la loi du 14 frimaire, son
litre du procureur syndic contre celui d'agent national du
district de Rieux, et toujours suppléant de la Convention
pour la Haute-Garonne jusqu'au jour où il y entra comme
titulaire, peu après le 1) thermidor. Quant h l"Ariè::e, il
continua d'y être l'agent le plus actif de Yadier, comme
nous le verrons tout à l'heure à propos des trihunaux '.
Chaudron-Roussau, qui, de Toulouse, avait soutenu Allard
dans rAriège, opéra aussi par lui-même dans le départe-
ment. Il y avait établi (2 octobre) un comité révolution-
naire- dont Allard dut se servir sans doute. Chargé d'orga-
niser le gouvernement révolutionnaire dans ce département
comme dans l'Aude, il commença par incarcérer tout ce
qu'il V trouva de fédéralistes.
Milhaud et Soubrany, dans ïq?, Pijrênées-Orientales, appli-
quaient ainsi aux aristocrates le vœu du Comité de salut
public qui les excluait des armées (22 pluviôse, 10 fé-
vrier 1794) :
Art. 1. Tous les nobles, les parents d'émigrés ou de guilloti-
nés, entrés dans la cavalerie, remettront leurs chevaux et se
retireront dans les vingt-quatre heures à 20 lieues de la fron-
tière.
Tout soldat de cavalerie, muscadin, père ou frère d'émi-
gré ou de guillotiné, qui n'était pas muni d'un certificat
de civisme, devait faire sa déclaration (art. 2); à défaut
de déclaration, il était tenu pour conspirateur (art. 4) :
récompense était promise à qui le dénoncerait.
Les mêmes représentants ne négligeaient pas les occa-
sions de frapper aussi sur les riches. A Narbonne, ils avaient
1. Vadier n'eût pas trouvé le même concours de la part d'un de ses
follègues ([ui était en mission, Beauchamp (député de l'Allier). Beau-
champ prenait à Carcassonne, le 8 ventôse .26 février), des mesures contre
une sorte de brigands (assez communs alors) qui, revêtus de Tuniforme
national, volaient, pillaient, assassinaient même au nom des autorité?
/constituées. (Arch. i>at., AF II, 187, ventôse, pièce 14.)
2. Arch. nat.. AF II, 187, à la date.
888 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
requis tous les habitants de concourir pour le décharge-
ment des fourrages destinés à l'armée. Dans l'inspection
du travail, Milliaud, n'ayant trouvé à l'ouvrage (( aucun
muscadin et aucune muscadine », imposa aux riches un
don patriotique de 100 000 livres, à payer dans les vingt-
quatre heures, sous peine d'emprisonnement indéfini ',
Autant de pris sur les aristocrates. Quant à Chaudron-
Roussau, dans ce même temps, il faisait surtout la guerre
au fanatisme, même aux prêtres constitutionnels, la guerre
au culte chrétien, au profit du culte de la Raison ". Il ra-
contait les fêtes patriotiques célébrées à Foix, à Tarascon
(Ariège) et de préférence, dans le temple de la Raison,,
les saints brûlés, les farandoles entraînant tout le peuple
dans ses joyeux replis, et la part qu'il prenait à ces ré-
jouissances :
Je regarde comme un devoir d'un représentant du peuple d'y
parler et de s'y montrer.
Dans un rapport qu'il fit un peu plus tard sur le dépar-
lement de l'Ariège (30 germinal, 19 avril 1794), il s'atta-
que tout particulièrement aux espérances des prêtres et
des émigrés :
Sans des mesures vigoureuses, dit-il, l'Ariège serait peut-
être devenue une nouvelle Vendée ^.
Tout n'est pas fini, mais il connaît le rôle qui incombe
à un représentant du peuple : il doit propager dans les
campagnes les principes révolutionnaires, surveiller dans
1. 9 venlose (27 février IT'Jl). Taine, la Révohdinn, I. III. p. 440.
2. Tarascon (Ariège). 27 ventôse, AFII, 191. ventôse à la dale. pièce 184:
Saint-Girons, 8 germinal. AF II. 1!12, germinal, pièce 263.
3. «■ L'empire des prêtres touche à sa fin à Saint-Girons! s'écriail-il : il
s'en était amoncelé 24 ou 25 parmi lesquels le plus grand nombre étaient
d'ex-moines de tous les frocs. » Et il signale avec horreur leur influence :
Us composaient presque seuls les présidents de la Société populaire, et
le comité de surveillance n'avait (|uc des éloges i)our eux: mais ce comité
a été renouvelé et la situation s'est fort améliore* depuis. — Il aurait
voulu aller partout dans rAriège.'(Arcli. nat.. AFII. 103. pièce 72.)
I
CH. XIV. — RÉGION DES PYRÉNÉES 389
les villes les administrations régénérées; et il retrace en
cinq points le plan qn'il se propose de suivre '. Il déclare
toutefois qu'il se fait une règle de la modération, et il
en fait honneur à la Convention elle-même. Il écrit le
2 floréal :
Je n'oublie pas, en punissant les mauvais citoyens, les maxi-
mes que la Convention et le Comité m'ont prescrit de suivre. Je
traite les meneurs avec une sévérité inflexible, mais je fais
grâce à ceux qui n'ont été qu'égarés *.
Et il compte bien séduire la masse par les fêtes. Il écrit
de Limoux, 11 floréal (30 avril 1794) :
Me voici, citoyens collègues, dans le district du département
de l'Aude le plus fanatisé.
Il a tenu à s'y trouver un jour de décadi :
Je donne à cette fêle décadaire toute la pompe que permet-
tent les localités, et je fais préparer un bal pour le peuple, tou-
jours dans l'intention de lui rendre la Révolution plus chère, en
lui montrant que la Convention s'occupe de ses plaisirs ^
Mais il ne se dissimulait pas qu'il y en avait qui enten-
daient autrement la république, pillant, volant, faisant
leur main, même aux dépens des armées^; et que dans
les villes, à la frontière des Pyrénées-Orientales, on se
montrait assez peu jaloux de ses bienfaits pour laisser
1. 30 germinal, Arch. nat., AFII, l", germinal, à la date.
2. Carcassonne, 2 floréal, ibid., carton 194, floréal, pièce S.
3. Limoux, 11 floréal, ibid., carton 194, floréal, pièce 61. — Il n'oublie
point de parler de ses épurations (13 floréal, ibid., pièce 78; 17 floréal,
ibid.. pièce 87).
4. Il écrit de Limoux, 14 floréal (3 mai), qu'il a nommé deux commis-
saires pour réprimer les abus et brigandages qui se commettent dans la
division de Mont-Libre (AF II, 178, floréal, pièce 140) :
« Considérant qu'il importe à la République d'établir à Puy-Cerda et,
dans les Cerdagnes des commissions provisoires pour remplir les fonc-
tions municipales et régir, au profit de la République, les biens considé-
rables des fugitifs et assurer la comptabilité, surveiller les agents et pré-
posés des vivres, fourrages et charrois de l'armée, et découvrir les énormes
dilapidations qui nous ont été dénoncées, faire rendre compte à tous
agents des immenses prises en farine et argenteries faites sur l'ennemi, etc. «
390 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
les maisons désertes. Il écrit le G messidor de Mont-
Libre (Mont-Louis) sur les trois communes de Céret,
d'Arles [sur Tech] et de Saint-Laurent-de-Cerda :
On m'a assuré qu'il n'y avait pas de maison dans ces trois
communes qui n'eût recelé un évéque ou autre gros bénéficier,
ou un duc, marquis ou comte, et les discours empoisonnés de
ces deux castes scélérates avoient achevé d'infecter l'esprit des
habitants et de leur faire haïr la Révolution. C'est surtout à
Saint-Laurent-de-Cerda, commune de l'extrême frontière, que
cet effet a été sensible ; il y a des patriotes à Arles et à Céret, il
n'y en a point à Saint-Laurent-de-Cerda, ni presque plus d'ha-
bitants mâles; ils se sont fait justice et ont prévenu la ven-
geance nationale, en suivant dans leur fuite les esclaves qu'ils,
avaient appelés*.
Assez d'autres habitants des montagnes avaient démenti»
dans le cours de la lutte, celte accusation portée par le
représentant contre les énergiques populations de cette
frontière.
Enregistrons cet autre arrêté du représentant Milhaud
sur les bataillons scolaires oblig-atoires :
Le bataillon des jeunes enfants de Perpignan, depuis L'âge
de huit ans jusqu'à seize, sera organisé selon la loi : ces mots
seront écrits sur leur drapeau : V Espoir de la Patrie. Les pères
et mères qui ne feraient pas inscrire leurs enfants dans le délai
qui leur sera prescrit seront regardés comme suspects ^.
Si cela ne donnait pas plus de soldats à l'armée, cela
promettait plus de suspects à la prison.
Quelle attitude les représentants en mission auprès des
deux armées des Pyrénées donnaient-ils à la France en
Espagne sur la question qui devait le plus loucher les pro-
vinces envahies?
A Tarmée des Pyrénées-Orientales, Delcher, Garrau et
Baudot faisaient cette proclamation aux habitants ((> ven-
démiaire an in, 27 septembre 179't) :
1. Arcli. nal., AFII, 196, messidor, pièce 20.
2. ;i inossidor an II, Arcli. nat., AF II, 13i, dossier 16, pièce 12.
cil. XIV. — RÉGION DES PYRÉNÉES 391
Citoyens,
La conduite déloyale et criminelle du roi d'Espagne a forcé
les représentants du peuple français à prendre en otage un
grand nombre de vos concitoyens.
Cependant la république, aussi généreuse envers les peuples
que terrible envers les tyrans, etc.
Les opinions religieuses seront respectées ; que cbacun
reprenne ses occupations d'habitude, que notre entrée sur le
territoire espagnol ne soit (ju'une visite de bon voisinage pour
les peuples et de terreur pour les rois.
Aux Pyrénées-Occidentales, Pinetaîné prenait cet arrêté
(Saint-Sébastien, 23 fructidor an II, 9 septembre 1794) :
1. Tous les prêtres, tant séculiers que réguliers, curés, moines,
religieux et religieuses, existant actuellement dans le pays
conquis, seront sur Theure mis en état d'arrestation et conduits
à Bayonne pour servir d'otage...
2. Tous les individus désignés ci-dessus qui tenteront de se
soustraire à la mesure de leur arrestation seront, douze heures
après qu'on se sera présenté à leur domicile pour les arrêter,
regardés comme espions... et en conséquence condamnés à
mort.
L'article 3 visait, il est vrai, d'autres otages :
Le choix de ces otages tombera sur les riches et les gens
suspects; il en sera pris trente dans la commune de Saint-Sébas-
tien et dix dans chacune des autres communes de l'arrondis-
sement du pays conquis.
Mais pour les prêtres, point de choix, point d'exception.
III
Les tribunaux criminels et les commissions militaires.
Dans les actes de ces représentants qui visitèrent la
région des Pyrénées, il a été bien souvent parlé de la guil-
lotine. Quel usage en ont-ils fait et qu'est devenue la jus-
tice révolutionnaire sous leur influence? Là, comme ail-
leurs, ce sont, en général, les tribunaux criminels des
892 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
départements qui furent chargés de l'exercer. En leur
donnant le droit de juger révolutionnairement, les repré-
sentants leur conféraient le pouvoir d'appliquer les lois
révolutionnaires, comme le tribunal révolutionnaire de
Paris, sans appel. Toutefois, sauf le cas d'émigration, ils
n'usèrent pas d'une rigueur extrême.
Le tribunal criminel de VAude, s'étant, sur la réquisi-
tion des administrateurs du département, transporté à
Narbonne pour y juger révolutionnairement en vertu des
lois des 7 et 9 avril 1793, fit comparaître devant lui un
portefaix, Noël Bousqukt, accusé de propos contre-révolu-
tionnaires à l'occasion du recrutement.
Le 19 avril, étant devant la porte de la maison com-
mune à Narbonne, il avait dit « que, puisqu'il fallait
tirer au sort pour marcher à l'ennemi, il fallait avant de
partir couper l'arbre de la liberté et mettre le Roy à sa
place ». Mais le tribunal, « vu son état d'ivresse », jugea
« que ce propos ne présentait pas le caractère d'un propos
incendiaire tendant à la provocation au rétablissement de
la royauté, que le propos d'ailleurs n'annonce pas Tin-
tenlion de Noël Bousquet de concourir au rétablissement
de la royauté : circonstance absolument nécessaire pour
promouvoir l'exécution de la loi du 19 mars dernier ».
En conséquence il fut acquitté; mais, pour le bon ordre,
puni de quatre mois de détention \
Le 23 juillet, le même tribunal se transporta àLimoux et
jugea le lendemain trois individus, accusés d'avoir porté
les armes parmi les révoltés, coupables au moins d'avoir
refusé de tirer au sort et insulté l'autorité dans ses fonc-
tions : il les condamna à huit mois de prison ^
Même dans cette période de la Terreur qui date de la loi
1. Narbonne, 8 juin 1193. Jii!,'L'ni('nls du Irihuna! criuiinel de l'Aude.
1" registre, f° 130.
2. François Momsse, Jean-Pierre Vn^: el Gniiiaiime Mai.kt, même registre,
f" 153, V». — Au mois d'août. Louis Raissac, (|ui avait tenu de simples
propos malsonnants au sortir du rabaret, mais sans nulle inlenlion ennlre-
révolutionnairc, fut ac(|uitté.
en. XIV. — RÉGION DES PYRÉNÉES 393
(les suspects (17 septembre 1793), le tribunal montra encore
de la modération. Une femme, Madeleine Laplancue, accu-
sée d'avoii" provoqué, dans un attroupement, à forcer les
maisons, etc., fut déclarée non convaincue et acquittée; un
homme déclaré convaincu fut condamné à six ans de fers
(27 du 2- mois, 17 novtMubre 1793). ("était, si l'on veut, un
délit de droit commun. Mais, en matière purement révolu-
tionnaire, un prêtre, Labattut, qui, en prêtant le serment
de la constitution civile du clergé, y avait mis des restric-
tions, exceptant ce qui touchait le spirituel (serment jugé
nul *), fut simplement condamné à la déportation (29 ni-
vôse, 18 janvier 1794); d'autres furent Tohjet d'informa-
tions réitérées, et. de sursis en sursis, arrivèrent à la libéra-
tion-. Un seul fui puni de mort selon la rigueur de la loi
sur le serment, le 11 ventôse (1" mars) : Henri Beille.
M. Berriat Saint-Prix a noté ce trait à propos de ce prêtre.
Le lieutenant de gendarmerie qui l'arrêta, ayant trouvé
chez lui un écrit où il jugeait la conduite du gouvernement
1. « Considéranl <iiic le serment prèle par ledit Labatliil est prêté dans
la même forme que celui du citoyen Foiirnier, curé de Roquefeuil;
« Considérant que ce dernier, après avoir prêté le serment prescrit par
la constitution civile du clergé, ajouta qu'il exceptait formellement tout
ce <jui pouvait avoir trait au spirituel;
« Considérant que ledit Labattut. ayant déclaré qu'il prétait le même ser-
ment dans les mêmes formes, signa le procès-verbal dressé à cet elTet
par la municipalité de Roquefeuil. sans aucune explication: que dès
lors son serment contient restriction.ee qui est formellement prohibé par
la loi du 4 juin 1791, le tribunal déclare invalable et rejette comme tel
le serment prêté par ledit Labattut. et disant droit sur les conclusions de
l'accusateur public. l"a admis à prouver, dans le délai de quinzaine, comme
ledit Bernard Labattut est rentré sur la terre de la République. » (Greffe
du tribunal de Carcassonne.'-
2. Vincent Mk.nkrie, acquitté le 12 floréal; Salvat, dont l'alTaire fut sou-
mise à la Convention pour interprétation du décret : son serment n'avait
pas été enregistré (18 ventôse, 8 mars ; Galzy, prêtre (30 ventôse, 10 mars),
sursis de six jours pour prouver qu'il s'était pourvu dans le délai légal
contre son inscription sur la liste des émigrés ; Louis Serre, prêtre (même
date), délai de 8 jours, tant pour justifier de sa prestation de serment que
pour prouver qu'il s'est pourvu dans le délai légal contre son inscription
sur la liste des émigrés. — Le 19 floréal (8 maij. Serre, acquitté pour
le fait d'émigration, fut condamné, vu son dge, à la réclusion avec con-
fiscation pour n'avoir pas prêté le serment dans le délai voulu. (Greffe
du tribunal de Carcassonne.)
394 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
à regard du clergé, y inscrivit lui-même son appréciation :
« Très intéressant pour conduire la tête de Fauteur à la
fenêtre nationale *. >>
Le département des Pi/rénées-Orientales, par son voisi-
nage de la frontière, pouvait donner plus souvent lieu aux
accusations d'émigration ou d'intelligences avec l'ennemi :
Lavau-Gayon lui-même, envoyé de Bordeaux pour rallier
les départements voisins à la cause girondine, allait jus-
qu'à dire que la population était amie des Espagnols, en
liaine de la persécution religieuse et des assignats. Plu-
sieurs mesures rigoureuses furent prises contre les sus-
pects à cet égard, même contre des municipalités entières,
et dos condamnations à mort prononcées par le tribunal
criminel '. Mais ce tribunal usa aussi de quelque indulgence.
A la fin d'octobre 1793, un cullivaleur, Julien Godal, accusé
de propos inciviques, à savoir qu'on châtiait les bons et
qu'on laissait les méchants impunis; que les patriotes
n'étaient patriotes que pour voler, etc., fut mis en arresta-
tion jusqu'à la paix comme un simple suspect.
Le i" nivôse, J.-B. Tuévenon était accusé d'intelligences
1. Berriat Sainl-Prix, t. I, p. 360.
2. Le 25 avril, Raymond-Antoine Camo-Baxyls, ancien capitaine de cava-
lerie, Benoit Villexove, juge de paix, et Joseph .Malrach, membre du dé-
partement, accusés d'avoir favorisé l'entrée des Espagnols par des bruits
alarmants, furent maintenus prisonniers dans la maison de justice; — le
2 mai, Tol'RK. domesticiue d'émigré, fut condamné à mort pour intelli-
gences avec l'ennemi : deux autres, Rotgé et Pons, convaincus d'être dans
l'armée ennemie, condamnés à mort par contumace; — le 8 mai, Jean Cabot.
dit Duras, régent d'école à Banyuls, condamné à mort pour intelligences
avec l'ennemi; François Sarhat. son coaccusé, accpiitlé; — le 27, Baptiste
Besomues, surnommé Grabat, condamné comme ayant été à la tète d'une
bande armée contre la France; — le 2 juillet, Joseph Gldaves, dit Colonne.
hors la loi comme prévenu de s'être réuni aux Espagnols, fut retenu en
prison jusqu'à plus ample information; — le 12 juillet, Antoine Guiro,
déporté à vie pour avoir crié : Vive le roi, buvons à la sanlé du roi.
Dans le dernier trimestre de 179'3, on trouve un plus grand nombre de
condamnations à mort : 4 octobre, François Borrell, dit Patxacon,
accusé de s'être joint aux Espagnols; — G octobre, Etienne Amaloi, prêtre,
accusé d'émigration ; — 14 octobre, Alexis Paysa, berger, accusé d'avoir
servi de guide aux Espagnols; — 31 octobre (10 de la i^" décade du 2" mois),
Louis C\Rii;).\, intelligences avec l'ennemi; — 18 frimaire (8 décembre),
Jean Jambat, briquetier, intelligences avec les Espagnols, etc. Seize con-
damnations, d'après M. Berriat Saint-Prix, jk 3ii.
cil. XIV. — RÉGION DES PYRÉNÉES 39a
avec rennomi cl l'accusateur public concluait à la peine de
mort. Thévenon avait continué d'exercer des fonctions^
publiques dans sa commune envahie par l'ennemi. Il fut
déclaré traître et ses biens confisqués, mais la peine prin-
cipale resta suspendue :
Ordonne (le tribunal) que ledit Thévenon sera envoyé dans
une maison de détention jusqu'à ce qu'il en soit autrement
ordonné, conformément aux lois des 1:2 et 17 septembre der-
nier; réserve droit à l'accusateur pidilic pour produire contre
ledit Thévenon l'exécution de la loi du 17 septembre dernier
relative aux Français qui ont exercé des emplois dans les lieux
envahis ^
Le registre du tribunal criminel jjrésentc une lacune de
six mois, du 1" nivôse au 1'^'' messidor -. Quelle qu'en soit
la cause, on suppose bien que la justice révolutionnaire ne
chômait pas. Le 23 nivôse (12 janvier 1794), les représen-
tants Milliaud et Soubrany avaient établi un tribunal révo-
lutionnaire dont les actes pourtant les satisfirent si peu
qu'ils le cassèrent et en envoyèrent les membres en prison
pour être de là expédiés au tribunal révolutionnaire de
Paris (29 pluviôse, 17 février). Le même arrêté allait bien
plus loin : il cassait un jugement de cette commission mili-
taire qui avait mis hors de cause des émigrés; cassait un
autre jugement qui condamnait à la déportation un capi-
taine adjoint à l'Etat-major, nommé Fortet, pour avoir
indûment, disait-on, présidé cette commission militaire
dans cette affaire, et le renvoyait, ainsi que les membres de
la commission, devant un nouveau tribunal militaire révo-
lutionnaire qu'ils allaient instituer ^. Et en elîet, le 3 ven-
tôse (21 février), ils créaient ce nouveau tribunal par un
i. Registre du tribunal criminel des Pyrénées-Orientales.
2. On trouve après cette date, dans la période révolutionnaire, deux nou-
velles condamnations à mort pour émigration : 23 messidor (11 juillet l"94j,
François BoKRiiLL. cultivateur: S thermidor 1 26 juilleT. Françoise Ron-
DiÈRE, femme de Pierre Taillé, marchand droguiste (même registre).
3. Arch. nat., AF II, carton 134, dossier 17, pièce 3, et carton 18", pièce 24.
396 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
arrêté dont les considérants étaient une nouvelle condam-
nation de l'ancien :
Les représentants du peuple, convaincus que le supplice des
traîtres, etc. :
Justement indignés contre les juges du tribunal révolution-
naire créé par les arrêtés du :23 nivôse, dont la lenteur crimi-
nelle et l'abus qu'ils ont fait de leur pouvoir dans la fausse
application des lois ont trompé l'espoir des sans-culottes, trahi
la cause du peuple, provoqué la cassation du tribunal et l'ar-
restation des membres qui le composaient;
Considérant qu'il est instant de rétablir promplement la jus-
tice révolutionnaire
Art. 1. Il sera établi dans la place de Perpignan un nouveau
tribunal militaire révolutionnaire du P'" arrondissement pour
juger, sans délai, les conspirateurs.
L'article 2 lui donnait cinq juges dont un président;
Tarticle 3, le droit de juger dans les mêmes formes que le
tribunal du 23 nivôse; l'article 4, la faculté de se diviser:
trois pour le jugement ; deux pour l'instruction '.
Ce tribunal se montra fidèle à la consigne, au moins pour
une tête. Le capitaine Fortet, condamné à la déportation
par les juges précédents, fut condamné à mort le 19 ven-
tôse (9 mars) -. La nouvelle en fut donnée à la Convention
par Barère dans la séance du 3 germinal (23 mars) ^ Cela
ne suffit pas aux impitoyables représentants. Par un arrêté
du 29 ventôse (19 mars), ils établirent pour le jugement des
déserteurs et des conspirateurs une commission militaire
composée de trois membres, aux mêmes appointements que
les juges de l'autre tribunal ; et l'arrêté, placé sous l'invoca-
tion : Mort aux tijrans, paix aux peuples, se termine comme
les autres par la formule sacramentelle de ces despotes :
• Périssent tous les goui^ernements ennemis de rhumanilé
et assassins de la nature ^.
1. Arih. nat., AFII, 131, dossiei* 17, iiièce 4.
2. Ibiil., pièce 0.
3. Moniteur du 4 germinal 2i mars l"Ol), l- XX, p. 30.
4. GrelTc de Perpi.i,MKin, registre de la Commission militaire révolution-
naire.
CH. XIY. — RÉGION DES PYRÉNÉES 397
Les jugements de cette commission portent l'empreinte
de la terreur qu'inspirait l'invasion espagnole. Un acte du
15 septembre 1792 avait édicté des mesures rigoureuses
contre tout suspect d'espionnage : peine de mort (( contre
les personnes qui prennent des costumes divers pour se-
déguiser »; et un arrêté des représentants du 23 pluviôse
en avait fait l'application à tous ceux qui se trouveraient en
contravention dans Perpignan. On l'appliqua le 30 ventôse
(20 mars 1794) à Joseph Manque, tailleur, et à Jean Brocho-
NKï, faïencier \ Le 7 germinal (27 mars), Roussimk, cordon-
nier, qui était à Perpignan sans passeport ni carte civique,
et qui fut surpris, volant des portefeuilles, fut aussi fusillé ^
Les représentants trouvèrent que la commission n'était
pas encore assez armée, et, ce jour même, ils prirent l'arrêté
suivant :
Consid(''rant que la commission militaire révolutionnaire,
nécessitée auprès de cette armée par des circonstances impé-
rieuses, doit marcher d'un pas ferme et assuré dans la carrière
révolutionnaire; que. pour y parvenir plus sûrement, elle doit
être dégagée des entraves multipliées dans lesquelles la plon-
geraient les formes ordinaires des triljunaux militaires,
Arrêtent :
l°La commission militaire, créée par notre arrêté du 29 ven-
tôse dernier, sera exemptée de suivre les formes ordinaires;
1. La Commission, convaincue que ledit Joseph Manque, qui ne tient
plus à aucun corps depuis 2 mois et sur lequel il n'a été trouvé aucun
passe-port, carte civique, ni le certificat qui justifie de sa conduite, s'est
déguisé de diverses manières pour filouter dans la ville de Perpignan;,
qu'il s'est rendu coupable de violation de l'arrêté des représentants du
peuple en date du 22 nivôse dernier,
Condamne ledit Joseph Manoue à être fusillé dans les vingt-quatre heures
en vertu de la loi du 15 septembre 1792 (style esclave) con're les personnes
qui prennent des costumes divers pour se déguiser, et de l'arrêté des.
représentants du peuple du 23 pluviôse dernier portant que toute per-
sonne qui, après la publication de cet arrêté, se trouvera dans Pergignan
en contravention aux arrêtés déjà pris par eux pour la sûreté de cette
place et de cette frontière, sera fusillée dans les vingt-quatre heures. (Reg.
de la Commission militaire révolutionnaire, à la date.) Même arrêt pour
Brochonet.
2. HAd. Le même jour, Etienne Chixard, qui lui avait donné asile pendant
cinq mois, était condamné à la détention jusqu'à la paix: Gravet, déserteur^
à dix ans de fers.
398 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
2° Elle jugera définitivement et sans appel ;
3° Elle sera dispensée de coucher les interrogatoires dans ses
verbaux de jugement;
4° Elle ne fera mention dans ses jugements que des nom, pré-
noms, âge, profession, lieu d'habitation et de naissance du pré-
venu, la peine à laquelle il aura été condamné, pour quel délit,
en vertu de quelle lui ou de quel arrêté. Elle fera aussi mention
des motifs pour lesquels il aura été absous, s'il est trouvé inno-
cent ;
o" Lorsque le délit sera suffisamment prouvé, elle sera dis-
pensée de faire entendre d'autres témoins;
6" La commission sera encore chargée déjuger tous les indi-
vidus prévenus de vols, de filouterie dans Perpignan et can-
tonnements environnants ;
1° Le tribunal militaire révolutionnaire remettra tout de suite
à la commission toutes les pièces qui peuvent être de son res-
sort, conformément à notre arrêté et dont les procédures ne
sont pas commencées.
A Perpignan, le 7 germinal, "2" année/le la République une et
indivisible. — Prrhsr'nt. etc.
Signé : SouBRANY, Miluaud ^.
La commission devenait donc un tribunal à tout faire.
Aussi avec la peine de mort prononcée non seulement [»our
désertion, embauchage, mais pour vol, trouvc-t-on plus
souvent la peine des fers, surtout pour ce dernier délit -.
La commision fut supprimée le 4 prairial (23 mai), confor-
mément au décret du 19 floréal précédent qui abolissait
toutes les commissions révolutionnaires pour étendre à
toute la France, en celte matière, la juridiction du tri-
bunal révolutionnaire de Paris; et les représentants ne
relevèrent pas leurs commissaires de ces fonctions sans
les féliciter de leur zèle. Une armée devait pourtant bien
avoir, pour les délits militaires, sa justice propre. Il y eiil
1. La Commission ayant peu de temps auparavant donné sa démission,
ils la maintinrent quand même (4 germinal). Ils écrivent au Comité de
salut public pour motiver leur résolution (8 germinal) : « Impossible de
former parmi la cité de Perpignan un tribunal (jui réunisse les talents et.
l'énergie nécessaires dans ces moments de crise. » (Anii. nat., AF IF.
134, dossier M, pièces 8 et 10.)
2. Voy. la note XVI aux Appendices.
CH. XIV. — RÉGIOiN DES PYRÉNÉES 399
donc un trihunal criminel du premier arrondissement de
l'armée des Pyrénées-Orientales, siégeant à Elne, dont on
a les registres du 21 prairial an II au 19 vendémiaire an IV
(19 juin 1794 — 10 octobre 1795) '.
Quanti le Comité de salut public, en exécution du décret
du 26 messidor (14 juillet 1794), demanda au tribunal cri-
minel de ÏAi'ièfje la liste des condamnations emportant
conliscation des biens, pour en aviser le domaine, l'accu-
sateur public ne lui en déclara que les suivantes : deux en
juillet et en août 1793, pour fabrication de faux assignats-;
une le 3 novembre, pour attroupement, résistance à l'enrô-
lement et propos contre-révolutionnaires : c'était un pauvre
tisserand, Paul Castel, dit Camelot"; puis le 27 brumaire
(17 novembre), François Claveuie, et le lo frimaire,
J.-B Dlpué, tous les deux prêtres réfractaires. Mais il y
avait un autre tribunal plus sur que celui de Foix, c'était
le tri!)unal révolutionnaire de Paris. C'est à Paris que
Vadier fit traduire ses ennemis personnels, François Dap.-
MAiNG, administrateur de département; Jean-Pierre-Jérôme
Darmaing, juge au tribunal civil, et buit autres; et l'on peut
croire qu'Allardne lui fut pas inutile dans l'envoi des piè-
ces qu'il fit passer, eu plusieurs fois, à Fouquier-Tinville,
en lui recommandant ce procès qui aboutit à la condam-
nation des six, le 23 prairial, le lendemain du jour où la
terrible loi du 22, qui permettait de juger sans témoins, pou-
vait être appliquée ^. C'est aussi au tribunal révolutionnaire
1. Greffe du tribunal de Perpignan. On y trouve, entre autres, à la date
<lu 16 messidor an II (4 juillet 1794), Joacini Pallier, natif de Bourganeuf
(Loire-Interieure), condamné comme émigré, rentré les armes à la main.
2. Bernard Galy, 17 juillet; Pierre Maucrette, 1 août. (Arch. nal., BB^.
carton 9.)
3. Six autres étaient accusés avec lui : un laboureur qui fut également
condamné à mort, mais il était contumace; deux à la déportation; un à
la détention jusqu'à la paix, et deux acquittés.
4. Voy. le Rapport de Saludin au nom de la Commission des vinyl et un,
pour l'examen de la conduite des représentants du peuple Billaud-V are nues,
Vadier, etc., p. 33 et suiv. et pièces 27-33. Cf. Berriat Saint-Prix, t. I, p. 342,
.■Î43, et VHist. du tribunal révolutionnaire de Paris, t. IV, p. 163-167. —
Selon les témoignages recueillis par la commission des vingt et un dans
400 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
de Paris qu'Allard fit envoyer pour son compte personnel
Biaise Dario, médecin, premier suppléant du département
de la Haute-Garonne à la Convention ' : ce qui lui permit d'y
entrer, la place étant vacante, le 16 thermidor.
Cliaudron-Roussau lui-même se déchargeait volontiers
aussi de ses détenus sur le tribunal révolutionnaire de
Paris, se conformant d'ailleurs aux lois de germinal et de
floréal. A la fin de messidor, il lui en envoya cinquante-cinq
de Pamiers ou de Mirepoix. Plusieurs moururent en routi:
ou furent laissés malades. Quarante-trois arrivèrent et
furent renfermés dans les prisons de Paris, attendant leur
jugement. Ils furent sauvés par le 9 thermidor ^
L'entrée d'AUard à la Convention après le 9 thermidor
ne pouvait pas manquer de réveiller toutes les accusations
portées contre lui. Il les trouva sur le seuil de l'assemblée,
et elles lui en auraient sans doute fermé l'accès, s'il n'avait
pas eu des amis au Comité de sûreté générale, pour les
écarter du chemin. Les Yadier, les Amar, à la veille d'être
accusés eux-mêmes, étaient encore puissants au lendemain
de la révolution de thermidor. Ce ne fut pas Yadier, ce fut
un aller ego de Vadier, Dubarran, qui fit le rapport, rap-
port tout favorable. Dubarran ne veut pas être accusé
d'avoir rien omis. Il expose les griefs allégués contre
Allard en douze articles, expliquant les uns, louant les
autres; car il y en a dont il lui fait honneur : guerre aux
prêtres, aux contre-révolutionnaires, aux conspirateurs.
Ce qui en est dit suffit pour démontrer que les griefs
n'étaient pas sans fondement ^
le procès de Vadier et d'autres membres des comités, survivant au 9 ther-
midor, Vadier savait aussi user de son autorité ou de son crédit pour des
vengeances toutes personnelles. Saladin, dans son rapport, dit. sur le
témoignage de Darmaing fils, que parmi les victimes de Pamiers, immolées
à Paris sur sa poursuite, l'un d'eux, Cases, riche père de famille, n'avait
trautre crime que d'avoir refusé sa fille en mariage au fils du redoutable
représentant. {Rapport de Saladin, p. 33, et Ilist. des prisons, t. IV, p. 323.)
1. lôid., p. 518, et Moniteur du 18 prairial an III (6 juin 1195), t. XXIV,
\>. 007.
■2. Berriat Saint-Prix, p. 343.
3. Moniteur du 18 thermidor i.'i août n9i), t. XXI, p. 391-393.
en. XIV. — RÉGION DES PYRÉNÉES 401
Allard entra donc à la Convention avec ce passeport de
Dubarran, mais cela ne porta bonheur ni à l'un ni à
l'autre : car Dubarran fut décrété d'accusation le 5 prai-
rial', et Allard le 13. L'ombre de l'homme dont il avait
pris le siège, par une dénonciation qui était un assas-
sinat, dut se dresser devant lui dans cette journée. Quand
il invoqua le rapport de Dubarran, il fut confondu par
cette réplique : « Tu étais son complice et celui de Vadier.
Tu as fait égorger Dario, premier suppléant de l'Ariège,
afin d'être admis à sa place dans la Convention '\ »
Les départements de cette région qui confinaient à la
Gironde avaient trempé plus que les autres dans le fédé-
ralisme; mais comme ils n'avaient pas été jusqu'à l'action,
la répression y fut moins sanglante. Il y avait néanmoins
des proscrits dont le supplice ne cessait pas d'être à l'or-
dre du jour : je n'ai pas besoin tle nommer les prêtres.
Dans les Landes, le tribunal criminel de Mont-de-Marsan
frappa de mort six accusés dont trois prêtres et une femme
qui avait donné asile à l'un deux. Parmi ces prêtres, deux
<jbjeclèrent que le décret du 30 vendémiaire an II sur les
ecclésiastiques sujets à la déportation ne leur était pas
applicable, comme n'ayant pas été promulgué dans le dé-
partement. On en référa au représentant Dartigoeyte, qui
d'abord ne répondit pas et qui, plus tard, venant dans le
pays, leva la difficulté en les envoyant à l'échafaud ^
Dans le Gers^ le nombre des suspects prit de telles pro-
portions qu'à Aucli le collège et l'archevêché avaient dû ser-
vir de succursales aux prisons de la ville. Ce fut probable-
1. Moniteur (\\\ 14 prairial (2 juin 1"94), t. XXIV, p. 571.
2. Moniteur du iS ]irairial (C juin 1795), ilnd , p. 607.
3. Berriat, t. I, p. 315. Les jugements se trouvent en placards aux
Archives nationales (BB^, carton 11) : 8 brumaire, Jean Laboudf, dit Conti.
vigneron, chef d'émeute; — 1""' frimaire, Bertrand Gamidon, fils aîné, tonne-
lier, pour provocation au rétablissement de la royauté; deux autres fureni
condamnés par contumace; d'autres à la déportation; — 3 pluviôse, Arnauit
Labke, ci-devant chanoine; — 15 ventôse, Jacques d'Ambourges, prêtre ré-
fractaire; — 19 germinal, Laurent Dibayle, ancien vicaire à Mauléon, et
Jeanne Mouscardès, chez qui d'Ambourges avait été arrêté.
n. — 26
402 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
mont Fellet de l'impulsion que donna le représentant
Dartigoeyte, envoyé pour frapper l'administration dépar-
tementale « rebelle » et exciter l'action de la justice. Le
président du tribunal fut au nombre des administrateurs
destitués. Le tribunal lui-même était suspect d'indulgence
envers cette sorte d'accusés : des prêtres, incriminés comme
fanatiques, avaient été acquittés. Au mois de septembre, un
jury militaire fut créé pour remplacer les juges ordinaires
en pareil cas; et il y avait d'autres moyens de revenir sur
leur sentence. Le comte de Barbotan et son fermier, accu-
sés de correspondance avec les émigrés et acquittés
(18 nivôse, 7 janvier 1794), furent renvoyés par la Conven-
tion, sur la dénonciation du représentant, devant le tribu-
nal révolutionnaire de Paris, qui fit tomber leurs têtes.
(11 germinal, 1^1 mars) '.
Dans les Hautes-Pyrénées, les prisons ne furent pas moins
encombrées que dans le Gers. A Tarbes, dès le 11 mai, on
V avait ajouté deux couvents : les Cordeliers pour les
hommes; les Carmes pour les femmes. « La cage est bien
remplie et nous serons tranquilles )), disait-on dans- une
lettre datée de Tarbes, 7 mai, et insérée au Moniteur '. Il
V eut néanmoins peu d'exécutions. Il faut arriver au 8 plu-
viôse (27 janvier 1794) pour trouver une de ces victimes qui
échappaient rarement à l'échafaud. Joseph Dagos, prêtre,
ci-devant prébendier de Saint-Bertrand, s'était fait donner
un passeport pour le Portugal; mais il n'était pas sorti de
France, où il accomplissait les devoirs de son ministère, au
péril de sa vie. On fmit par le découvrir et on le mit en ju-
1. Bernât, t. I, p. 34" et suiv. Voy. Hist. du tribunal lévolutionnaire de
Paria, t. III, p. 98.
2. Moniteur du 21 mai. t. XVI, p. 126. — Le rofristre des délibérations du
conseil général des Hautes-Pyrénées contient divers arrêtés relatifs aux
prêtres à déporter ou aux suspects (2 janvier, 28 mars, 18 avril, " mai
1"93, etc.). Notons ceci : Un prêtre, non sujet à la déportation, se plaint
que les municipalités de Cabanat et d'Aubarède l'empêchent de dire sa
messe : autorisation lui en est accordée (18 janvier). Un arrêté du 7 mai
autorise les communes (|ui n'aiiraicnl pas de maisons de détention à louei-
dcs maisons particulières.
CH. XIV. — RÉGION DES PYRÉNÉES 403
gemenl, avec Thomas Dupouy, de la commune de Mauléon,
qui l'avait recelé. Il fut condamné à mort; Dupouy, qui
prétendit ne l'avoir recueilli que pendant deux jours et
par pur hasard, fut acquitté, mais maintenu en arrestation
comme suspect '.
Dans les Basses-Pyrénées, le tribunal criminel de Pau,
jugeant révolutionnairement, ne compta qu'un seul con-
damné à mort, un prêtre réfractaire qui échappa au bour-
reau en se tuant (il pluviôse, 30 janvier 1794). Le tribunal
eut au moins la pudeur de ne pas envoyer le cadavre à la
guillotine -.
Une seule victime dans les Basses-Pyrénées, une dans
les Hautes (et pendant plusieurs mois il n'y en eut pas
d'autres), ce n'était point assurément une forte preuve de
l'énergie révolutionnaire des tribunaux criminels, alors
qu'on leur donnait le droit de juger révolutionnairement.
Mais les représentants en mission avaient d'autres ressour-
ces : c'était par exemple de créer des commissions extraor-
dinaires, avec tous les pouvoirs que ce titre comportait et
un ressort plus étendu. Ainsi, il y eut un tribunal militaire,
dit du point central des Pvrénées-Occidentales, siégeant
à Pau; et il condamna d'autres personnes que des mili-
taires ^. Le représentant Monestier (du Puy-de-Dôme) se fit
pourtant scrupule d'user d'un tribunal militaire en ces cas-
là, et, ne se fiant pas aux tribunaux criminels, il établit pour
y suppléer dans les Hautes et Basses-Pyrénées une com-
mission extraordinaire, dont il motivait ainsi l'institution :
Considérant que le respect pour la loi ne nous permet pas de
nantir un tribunal militaire de la compétence des délits de
1. Greffe du tribunal de Tarhes. Registre de trib. crim. des Hautes-
Pyrénces.
2. Berriat Saint-Prix. t. I. p. :!33. Il y eut en outre deux condamnations
à la déportation à vie. trois à la déportation à temps et neuf autres con-
damnations à diverses peines.
3. Lalanxe fils, ex-noble, accusé de correspondance avec les émigrés
(29 ventôse, 19 mars), et Pierre Droiillet. tisserand, accusé d'avoir fait
partie d'une bande de voleurs (10 floréal).
40^
LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
complots contre la représentation nationale, l'unité de la Répu-
blique, etc. ;
Considérant que l'organisation des tribunaux criminels des
départements, composés en totalité d'hommes de loi, imbus
presque toujours des formes, au lieu de principes, ne nous per-
met pas non plus de leur confier la verge de la justice nationale
et révolutionnaire, puisqu'en effet, depuis l'organisation de ces
tribunaux par décret de la Convention nationale, leur conduite
n'atteste que pusillanimité, pitié funeste et commisérations
absurdes; que d'ailleurs les échappatoires et les répliques de la
vieille chicane sont en pleine activité dans les moyens de
défense usités dans de semblables tribunaux;
Considérant que la voie la plus certaine d'assurer au peuple
lajustice, vengeresse de crimes dirigés contre lui, est dans l'orga-
nisation d'une commission extraordinaire, composée d'hommes
dont le principe d'équité et la force d'âme garantissent à chacun
des accusés la justification ou le châtiment du crime ^.. (12 ger-
minal an H).
Ce fut dans le tribunal militaire qu'il on prit les juges
(un seul excepté), malgré tous ses scrupules; mais ce
n'était plus une commission militaire, et il lui donna quinze
contre-révolutionnaires à juger.
On ne connaît pourtant que deux condamnations à
mort -.
La création de cette commission n'avait pas d'ailleurs
désemparé les tribunaux criminels de leur juridiction, et
celui des Hautes-Pyrénées eut l'occasion de se réhabiliter
auprès de Monestier. Deux citoyens, Colsseau-Barbat et
Ducasse-Bakat ou Bahatte, étaient accusés d'avoir tiré des
coups de fusil sur de jeunes citoyens qui chaulaient
« l'hymne patriotique et révolutionnaire, Ça ira ». Il
paraît que les juges consultèrent Monestier pour savoir
s'il V avait là crime de contre-révolution ^. Ils durent le
1. Berriat Saint-Prix, t. I, p. .3.3.")-33t), .•! Arcli. nal.. AFIl. 133. dossier 23.
l'I 135, dossier 13. à la date.
2. L'huissier Grichot et M. de Mo.nt.vc.nac. Kl Ki'i'miU'Tl f' - flon-al (Ber-
riat Saint-Prix. t. l. p. 336). Voy. Arcli. nal.. Al"" II, carton 133 (Basses-
Pyrénées), dossier 23, pièces 54. .'i'i. (iO. 63. 74. "7; dossier 28. ]iièces2 et 3,
et Berriat Saint-Prix. p. 330.
i. Lettre de .M. Adnet dont s"aj)i.iiic .M. Beri-ial Saint-Prix. I. 1. p. 339.
CH. XIV. — RÉGION DES PYRÉNÉES 40o
quitter, complètement édifiés, car le jugement porte que
« ces coups de fusil, tirés sur la jeunesse dAzereis, qui
manifestait sa joie par des chants civiques, sont un
acte de révolte et d'atrocité contre-révolutionnaire ». Avec
eux fut condamné à mort un nommé Dlcasse-Sans, cou-
pable de simples propos : il avait dit qu'il ne fallait pas
accepter la Constitution '.
L'affaire de Lasalle est un exemple plus frappant do la
servilité des tribunaux à l'égard des représentants. Leurs
paroles, leurs signes, un froncement de sourcils étaient sou-
vent un ordre pour les juges, un arrêt de mort pour l'accusé.
Lasalle, ex-noble, ancien officier de la marine royale,
frère d'émigrés, suspect lui-même d'émigration, avait été
mis en arrestation par Monestier. Il s'était soustrait deux
fois à la justice. Une première fois, il s'était échappé des
mains des gendarmes qui le conduisaient d'Argelès à
Tarbes. Repris et renfermé en la maison de réclusion de
Tarbes, il s'était évadé de nouveau, dans la nuit du 12 au
13 germinal, à l'aide dune corde double avec nœuds :
il n'avait point pratiqué inutilement les manœuvres des
vaisseaux de haut bord . Ses principes aristocratiques
n'étaient pas douteux : on avait trouvé en sa possession
une lettre qui lui avait été envoyée de Bordeaux à
Barèges, le 17 août 1793, où il y avait des expressions inju-
rieuses pour les représentants Ysabeau et Baudot, des senti-
ments de mépris pour les partisans de l'immortel Marat, « ce
modèle étonnant de courage et de simplicité républicaine
et ce martyr de la constitution populaire ». On avait trouvé
aussi dans ses papiers « cette phrase détestable, copiée,
a-t-il dit, de sa propre main, sur les œuvres de J.-J. Rous-
seau : que Je (louvernemeut dê)norrntique ne convient pas à
des honinies ». Quant au fait d'émigration, il était loin d'être
1. Un quali'iènie, accusé aussi de propos inciviques, Ducasse-Colteac, fut
acquitté, le fait n'étant pas suffisamment prouvé, mais maintenu en arres-
tation comme suspect, 22 floréal (11 mai 1794;. Voy. Arch. nat., AFll, 135,
dossier 13, l'afliche du jugement.
406 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
prouvé : Lasalle, selon raccusation, avait suivi un itiné-
raire suspect propre à lui faciliter la sortie du territoire ; et,
(juand on l'arrêta, il avait déchiré et voulu avaler son passe-
port, qui était en réalité au nom de B. Dumène, jardinier.
C'était, si Ton veut, un indice de l'intention d'émigrer, mais
aussi la preuve qu'il n'y avait pas donné suite, et la loi
stricte ne punissait pas l'intention. Plusieurs })orsonnes
s'intéressaient à Lasalle, et il paraît que Monestier lui-
même s'était fort radouci à son égard. Mais le jour du
jugement, après un repas copieux, il eut l'idée de venir à
la séance du tribunal. Là, tout échauffé par le vin, il
harangue l'assemblée avec véhémence; puis il interroge
sur le même ton Lasalle. — Lasalle est condamné à mort
par un jugement terriblement motivé ', Le lendemain
matin, Monestier dit à l'un des juges : « Eh bien! nous
avons fait une fameuse peur à ce pauvre Lasalle ! — Com-
ment, peur? il a été exécuté, — Eh! quoi! ils n'ont pas
attendu mes ordres? » Son arrivée au tribunal, son lan-
gage, son accent, avaient paru un ordre assez exprès d'en
tinir au plus vite. Le malheureux avait été exécuté à mi-
nuit aux flambeaux - (19 prairial).
IV
Commission de Bayonne.
On a vu à l'œuvre la commission créée par Monestier.
Il y en eut une autre, instituée par Pinet et Cavaignac,
qui eut, avec un ressort plus vaste, une bien plus sanglante
célébrité : c'est celle de Bayonne.
1. « Considérant qu'il a été mis hors la loi en vertu des déerets du
27 mars 1793 et du 23 ventôse dernier..., déclare tel par Ferauil, qui, le
13 germinal, a autorisé les citoyens à lui courir sus...; qu'il a été compris
dans la liste des émigrés. elTacé, rétabli; (|u'il est sous l'application du
décret du 28 mars touchant les émigrés rentrés, etc.; (ju'il n'a pas justifié
de sa résidence continue depuis le 'J mai 17'J2; (|u'ilest depuis longtemps
sans domicile fixe, courant les campagnes, vivant, couchant en plein
<'hanip.... » (Registre du trih. < riiiiiiii'l des llaiiles-Pyrétiées. à la date.)
2. Berriat, t. 1, p. 33it.
cil. XIV. — RÉGION DES PYRÉNÉES 407
La désertion d'un certain nombre de volontaires basques
et l'attitude suspecte de plusieurs villages de la frontière
de ce côté provoquèrent, de la part des deux représen-
tants, un arrêté qui, tout en frappant la population entière
dans les villages les plus comprcjmis et les suspects seu-
lement dans ceux qui l'étaient moins, créait pour tout le
pays ce redoutable instrument de la justice révolution-
naire (13 ventôse. 3 mars 1794) :
Au nom du peuple françoh, les représentants du peuple près
r année des Pyrénées-Occidentales et les départements environ-
nants \
Après avoir suspendu jusqu'à ce jour les mesures terribles
que des liommes traîtres à leur patrie, corrompus et pervers,
auroient déjà attiré sur leurs tètes coupables, si l'indulgence et
les sentiments d'humanité n'avoient parlé en leur faveur dans
le cœur des représentants du peuple;
Considérant que l'horrible traliison qui vient d'éclater sur
nos frontières du côté d'Espagne doit enfin mettre un terme à
cette indulgence ;
Considérant que dans la nuit du 2 de ce mois, quarante-sept
Basques ont, par une infâme désertion, abandonné les drapeaux
<le la liberté, et passé, avec armes et bagages, sur le territoire
espagnol ; qu'ils ont été suivis par plusieurs habitants de leurs
communes ;
Considérant que la démarche de ces monstres est la suite
d'un complot ;
Considérant que le pays appelé ci-devant basque est, dans la
partie qui borde nos frontières, presque entièrement vendu à
l'Espagne ;
Considérant que le seul moyen de prévenir les maux que ces
scélérats veulent attirer sur la patrie, c'est de prendre sur-le-
€hamp une mesure si rigoureuse que le sang des traîtres coule
à l'instant, c'est de faire tomber sur les tètes coupables la foudre
nationale, c'est de porter l'épouvante, la terreur et l'effroi chez
ces hommes qui chérissent des prêtres, des fers et des rois,
c'est de les enchaîner comme des bêtes féroces, c'est de con-
tenir enfin par les châtiments les plus terribles ces hommes
1. Pau, Arch. du département des Basses-Pyrénées (commission de
Bayonne). Sur le plat de la couverture, on lit : Registre des jugements
rendus par la commission extraordinaire, 2« année républicaine, une et
indivisible {sic).
408 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
qui, nés sur le sol de la République, ont pour frères et pour
amis les esclaves d'un tyran et les valets de l'odieuse Inqui-
sition;
Considérant que c'est avec de pareils hommes et de pareilles
dispositions qu'ont commencé les troubles de la Vendée,
Arrêtent :
Art. 1, Les habitants des communes infâmes de Sare, d'Itsat-
sou, d'Ascain, seront enlevés de leurs domiciles et conduits dans
les départements intérieurs, à une distance au moins de 20 lieues
des frontières, etc. (exception pour les patriotes avérés).
Art. 2. Les habitants des communes d'Espelette, d'Ainhou et
Fouraide, sur le compte desquels il se sera élevé ou s'élèvera le
plus léger soupçon de haine pour la Révolution ou d'amour
pour les Espagnols, seront, avec leurs familles entières, sou-
mises à la même peine...
Art. 6. Une commission militaire sera formée sur-le-champ.
Art. 7. Son organisation et la manière de prononcer sur les
individus qui seront traduits devant elle seront conformes à ce
qui est prescrit par la loi du 18 mars 1793 (vieux style) et celles
sur l'établissement des divers tribunaux extraordinaires et
révolutionnaires.
Art. 8. Elle connoitra des délits de désertion qui ne sont pas
purement militaires; elle prononcera sur ceux d'émigration;
les personnes prévenues d'intelligences avec les prêtres réfrac-
taires et les émigrés, celles qui seront parentes, à quelque degré
que ce puisse être, des traîtres qui ont passé sur le territoire
ennemi et des prêtres réfractaires, seront conduites devant la
commission.
Art. 9. Seront également traduites les personnes prévenues
d'avoir voulu attenter à la sûreté générale, celles qui, en cher-
chant à avilir la représentation nationale, tendent à compro-
mettre le salut de la patrie... La commission enfin jugera tous
les délits dont la connaissance lui sera attribuée par les repré-
sentants du peuple.
L'article 11 nommait les membres de la commission ';
il n'y avait pas d'accnsatcnr public. Outre les frais, on
leur donnait une indemnilé de six livres par jour.
1. Prcsiilcnl, Mondiitaigny fils, juge de paix (remplacé depuis par Cos-
saune); juges, Cossaune, adjudanl-niajor; .Maury, adjudani ; Dalbarade,
capitaine des guides; Martin, ra|(itaint! des hussards; secrétaire, Dcpe-
ton, notaire à Bayonne.
en. XIV. — RÉGION DES PYRÉNÉES 40^
La commission exlraoïdiiiaire do Bayomic no siégea pas
seulement dans cette ville, ni ne se renferma dans le dé-
partement des Basses-Pyrénées. Elle se transporta dans
les départements voisins, dans les Landes, dans le Gers,
à Saint-Sever, à Dax. à Auch, se faisant suivre de la guil-
lotine ; et en vingt-neuf séances, du 21 veutùsr au 10 floréal
an II, elle prononça soixante-deux condamnations à mort'.
L'accusé était traduit, sans acte d'accusation, devant la com-
mission assemblée. On l'interrogeait sommairement, on
lisait les pièces et on jugeait, sans appeler de défenseur -,
Les représentants se faisaient les pourvoyeurs de leur com-
mission, marcliant à la tète d'une escorte de dragons et de
hussards. Ils appelaient le département des Landes une
nouvelle Vendée, et en trois jours, autour de Saint-Sever,
ils firent arrêter près de quatre-vingts ci-devant nobles et
seigneurs. Pinel et Cavaignac écrivaient au Comité de
salut public (Saint-Sever, 6 germinal, 26 mars 1794) :
11 est temps d'ordonner l'arre-çtation de tous les ci-devant
nobles, de tous les ci-devant seigneurs, de tous les prêtres fana-
tiques. Ce sont les ennemis de la République; tant qu'il en res-
tera un seul sur la terre de la liberté, il conspirera contre vous ^.
Ils annonçaient dans la même lettre que la guillotine
était dressée sur la place de Saint-Sever et que déjà huit
condamnés avaient été exécutés. D'autres suivirent, par
exemple, le 14 g-erminal (3 avril), un vieillard de qua're-
vingt-deux ans, condamné pour « correspondance avec
ses deux fils émig"rés * ».
A Dax, les suspects furent renfermés au couvent des
Capucins, dont les fenêtres avaient été murées : quand on
ôta les pierres et qu'ils furent rendus au jour, ce fut pour
voir, dans le cimetière du couvent, des fosses, fraîchement
ouvertes, qui leur étaient destinées. Au nombre de ceux
1. Voy. la note aux Appendices.
2. Bei-riat, t. I, 318-319.
3. Arch. nat., AF II, carton 1"2, terminal, pièce 22.
4. Berriat Saint-Prix, p. 320, 321.
410 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
qu'elles (levaient recevoir on cile un officier de santé, con-
damné à mort comme réservant une barrique de bon vin à
des parents émigrés, pour leur en faire boire à leur retour,
et sa servante, pour avoir dit « qu'elle rincerait volontiers
les verres ^ ».
La commission était encore à Dax^ quand elle fut
appelée à Aucli, pour informer d'un attentat contre la
Convention nationale dans la personne d'un représentant -.
Dartigoeyte, le représentant en mission, allait volontiers
discourir chaque soir au club des Jacobins de cette ville.
Un jour qu'il écliaulTait ainsi le zèle républicain de l'as-
semblée, une tuile tomba près de lui et se brisa. On ferma
aussitôt les portes de la salle, on rechercha l'auteur du
crime; deux enfants désignèrent un jeune soldat du batail-
lon de ^[irande, nommé La Cassagne, qui s'était endormi
dans une loge. On l'arrêta, ainsi qu'un apprenti charron
de seize ans, Jean Castaignon, qui était près de lui, et les
fragments de la brique, soigneusement recueillis, furent
mis sous les scellés. Séance tenante, il fut décidé que Dar-
tigoeyte serait entouré par la Société tout entière et par le
peuple et qu'une garde de cinquante bons montagnards
veillerait sur ses jours ^.
i. Berri.it, p. o-22. Sur cette commission de Bayoniie. sur ceux dont elle
était composée et sur les deux représentants (jui la composèrent, voyez
un récit contemporain qui a pour titre -.Exposé succinct de la conduite de
Bayonne depuis le commencement de la Révolution et de (juelques faits
relatifs au rjouvernement de Pinet et de Cavaignac. 11 est dit du fils de Pinet :
■« Cet enfant avait pour principal hochet une fruillotine et ne cessait (\r
répandre le sang, en guillotinant, du matin au soir, des poulets el des oi-
seaux, sous les yeux mêmes de son père et de sa mère » (p. liO). — Telle
ne fut pas l'éducation des fils de Cavaignac.
2. La Justice révolutionnaire à Audi. Histoire de la Connnission extraor-
dinaire de Baijonne, d'après les documents oriç/inaux. par A. Tarbouriech.
archiviste du Gers (Paris, 1S69); tiré à cent exemplaires. L'auteur fait
usage d'un Mémoire aux hommes justes ec aux amis de riiumanilé par un
patriote impartial, sans nom d'auteur ni d'imprimeur, lomme sans date.
mais postérieur au 9 thermidor. 11 y signale (|uel(pu>s confusions, mais
il Te trouve en concordance parfaite avec la tradition locale. 11 a eu de
plus à sa disjiosition les pièces gardées à riuMel de vill(>. — Voyez aussi
y\: Bcrriat Saint-Prix, L I, p. 3^3.
3. Voyez l'extrait du procès-verbal de la séance «le la Société de la
liberté et de l'égalité séante à Auch, du 1* germinal an 11 iii avril 1701 •
en. XIV. — RÉGION DES PYRÉNÉES 411
Il faut rendre à Darligoeylc celle justice qu'il couiljuttil
ces décisions. Le procès-verbal de la séance porte même :
« Il se refuse à veng-er une injure qui lui est personnelle; il
aime à croire que rattentat est commis par une main
égarée, et il demande que la Société lui pardonne. » Mais
qu'aurait pensé l'univers et quelle sùrete y aurail-il eu
désormais pour les représentants délégués de la Convention
nationale? Le procès-verbal de la Société dAucli avait été
envoyé à la Convention, aux Comités de salut public et de
sûreté g-énérale, à tous les clubs de Jacobins. L'affaire
était devenue nationale. Il y eut rapport de Barère et
décret de la Convention, qui ordonnait que les auteurs, ins-
tigateurs et complices de l'attentat fussent traduits devant
le tribunal révolutionnaire de Paris ' :
Jusqu'à présent, disait Barère, les scélérats dévoués à l'aris-
tocratie vindicative ou au parti assassin salarié par l'étranger
n'avaient frappé les représentants que dans leur maison ou
dans les lieux peu habités. Ici, c'est au milieu du peuple, c'est
sous les regards des patriotes, c'est dans le temple même de la
Liberté et de rÉgalité que l'audace contre-révolutionnaire s'est
montrée.
Et, séance tenante, sur la proposition des Comités de
salut public et de sûreté générale, la Convention décréta :
Les auteurs, instigateurs et complices de l'attentat commis
dans la salle des séances du club des Amis de la liberté et de
régalitt' à Auch. sur la personne de Dartigoeyte, seront mis en
état d'arrestation et traduits, sans délai, à Paris dans la (loncier-
gerie, pour être jugés par le tribunal révolutionnaire ^
Le décret venait trop tard. Sur la demande du conseil
général d'Aucli, un arrêté des représentants Pinet et Cavai-
gnac avait envoyé dans cette ville la commission de
avec la lettre de la Société à la Convention, à la suite du rapport de Barère
à la Convention. Séance du 26 germinal, Moniteur du 27, t. XX, p. 227.
1. Berrial Saint-Prix, ihid.. p. 324.
2. Séance du 26 germinal. Moniteur du 27 (16 avril 1791).
412 LES REPRESENTANTS EN MISSION
Bayonne (20 germinal, 9 avril)'. A son arrivée, Dartigocyte
lui remit un dossier tout préparé et partit, témoignant ou
affectant de vouloir rester étranger à ce qui allait se faire.
Oc n'était pas seulement le jeune volontaire et son compa-
gnon, c'était toute une liste d'accusés qui allaient compa-
raître devant la Commission. Elle passa la nuit à compulser
ce dossier. Le matin, elle manda l'exécuteur et lui ordonna
de tenir prête la guillotine pour dix heures, attendu, rap-
porte cet homme dans sa déposition', qu' « il y aurait qua-
rante exécutions dans la journée ». Il n'y en eut que neuf, et
encore le jeune apprenti de seize ans, arrêté à l'origine avec
La Cassagne, fut-il acquitté. Etaient-ce d'autres complices
que l'instruction avait révélés? En aucunesorte. Elle aurait
môme [)u faire reconnaître que la tuile, instrument de
Faltenlal, était un simple palet que le jeune homme avait
apporté avec lui, et qui, lui échappant, tomba à une assez
grande dislance du représentant '\ Mais, en donnant huit
autres condamnés pour cortège au jeune volontaire de Mi-
rande, on gardait les apparences d'une conspiration à l'inci-
dent, qui, dénoncé à la Convention et aux Jacoljins, avait
1. » Vu rentrait du procès-verljal de la Société des Amis de la liberté cl
de l'égalité séante à Auch, en date du 17 de ce mois;
« Considérant cju'il résulte de ce procès-verbal qu'un grand crime a été
commis; que la représentation nationale a été audacieuscmcnt alta(|ucc:
que la vie de leur collègue Dartigocyte a été en danger;
« Considérant que cet horrible attentat, a tout le caractère de la ]>rcmé-
ditafion;
« Consi(.lérant (|ue tout annonce <|ue la consiiiralion, tramée dans le
département des Landes, et <]u'ils viennent d'anéantir, avait ses rami-
fications et ses agents dans les départements voisins;
«Considérant qu'en même temps que la Convention nationale devait être
égorgée, chacun des représentants envoyés par elle dans les déparlements
et auprès des armées avait derrière lui son assassin prêt à le poignarder;
(i Considérant enfin que les représentants ont juré la mort des U'aitres
et des conspirateurs,
« Arrêtent :
« La commission extraordinaire créée par eux à Bayonne, en séance ;i
Dax, en partira le 23 de ce mois, et se rendra <à Auch.
« l)ax, 20 germinal. Cavaionac, I'i.net aîné. » (Arch. nat., AFIl, 113, dos-
sier G, pièce 4, affiche.)
2. Tarbouriech, p. 23.
3. C'est ce qui est dil dans le MiMiioire cilé plus haut.
cil. XIV. — RÉGION DES PYRÉNÉES 413
eu un si grand relontissoment dans toute la France; et
c'est sous cet aspect que les représentants Pinet et Cavai-
gnac l'exposaient encore lorsque, quatre jours après, ils
écrivaient à la Convention :
Vous avez su l'attentat horrible commis sur notre brave et
digne ami Dartigoeyte, à la tribune de la société populaire
d'Auch. Vous avez vu qu'une main scélérate faillit enlever à la
République un de ses plus dignes détenseurs, au moment où, au
milieu du peuple, il tonnait contre les malveillants. Pénétrés
d'horreur et d'indignation et voulant venger la représentation
nationale outragée, nous prîmes sur-le-champ un arrêté puui-
ordonner à la commission extraordinaire de s'y transporter.
Dix scélérats ont porté leur tète sur Féchafaud et le principal
auteur de l'assassinat de Dartigoeyte a fait retentir jusqu'à son
dernier instant l'infâme nom de Louis XVII. Les monstres ! ils
périront tous, et bientôt la terre de la liberté sera purgée île
ces esclaves qui veulent des rois *.
A ce rapport substituez les procès-verbaux du jugement,
dressés par le greffier, et les sentences des juges :
La Cassagne, le jeune volontaire (l'imprudent joueur de
palet"?), est convaincu « d'avoir attenté à la Représentation
nationale en la personne de Dartigoevte, représentant du
peuple, d'avoir lancé sur lui une pierre dans le moment où
il faisait connaître au peuple ses plus chers intérêts ».
Mais les autres"?
Medraxo, de Nogaro, ci-devant seigneur de Mauhic
(trente-cinq ans), est accusé « d'avoir caché dans un mur
l'effigie de la famille du tyran, d'avoir voulu soustraire
armes, poudre et plomb à la nation [peut-être ses armes de
chasse], caché une grande quantité d'argenterie portant ses
anciennes armoiries, gardé avec soin tous les effets néces-
saires pour entretenir le fanatisme, ainsi que ses titres de
noblesse ».
Govox, ex-marquis de Yeuduzax (soixante-quatorze ans),
est convaincu c( d'avoir fait enfouir une grande quantité de
1. Leltre du 30 germinal, lue à la séance du 9 floréal. Moniteur du 11.
t. XX, p. 342.
414 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
blé poLir le soustraire à la nation, prouve incontestable de
ses sentiments contre-révolutionnaires. Plus, de ne s'être
pas conformé à un arrêté des représentants qui ordonnait
à tous les citoyens de remettre leurs tapisseries pour l'usage
des défenseurs de la patrie. »
Pierre de Chambeau, ci-devant noble (soixante-cinq ans),
convaincu d'avoir enfoui son argenterie, d'avoir fait émi-
grer son fils; « considérant encore qu'il est un de ces êtres
qui, malheureusement pour le genre humain, n'ont que
trop longtemps vécu », etc.
Joseph DE Galard, ci-devant noble (soixante et un ans),
« convaincu, d'après les papiers trouvés chez lui, d'avoir
embauché plusieurs personnes pour l'armée des tyrans
coalisés contre les vainqueurs de tous les despotes cou-
ronnés, d'avoir entretenu une correspondance infernale
avec les ennemis de la chose publique, correspondance
vomie par un de ces êtres qui ferait douter qu'il ent rec^'u
le jour d'une divinité, si l'on n'en connaissait bien l'exis-
tence ». Et le texte ajoute :
« Ladite commission extraordinaire, marchant d'un pas
égal avec tous les hommes qui veulent sauver la Répu-
blique, applique la peine dé mort, conformément à la loi, à
Galard, être qui n'a que trop souillé la terre sainte de la
liberté, confisque ses biens, etc. »
J.-B. -Marie Lakrociie (quarante-quatre ans), ci-devant
noble, « a manifesté dans tous les temps des sentiments
aristocratiques, arrêté un prêtre constitutionnel, disant qu'il
ne périrait que de sa main » (on ne dit pas qu'il ait péri).
Darrau-Darcagnac (soixante-douze ans) a donné des
preuves d'incivisme; fréquente des aristocrates, dénigre
la société populaire, avilit les autorités constituées, etc.
Bertrand de Platea (cin(juante-huit ans), ex-noble et ofli-
cier dans les grenadiers de France, convaincu « d'avoir
été généralement reconnu suspect par ses actions et ses
paroles inciviques, d'avoir constamment méprisé les pa-
triotes, de les avoir maltraités en plusieurs occasions,
cil. XIV. — RÉGION DES PYRÉNÉES 415
(ravoir proposé clans une assemblée publique de jeter les
patriotes par la fenêtre, d'avoir été eonstamnienl le cbef
des aristocrates et présidé leurs délibérations ' ».
Le dernier des condamnés, Alexandre Delong, ancien con-
seiller lionoraire de Toulouse, avait, à la difTérence de la plu-
part de ses compagnons de supplice, adopté les idées de la
Révolution, mais non pas ses excès. Après le 31 mai, le
département du Gers, nous l'avons vu, avait protesté comme
les départements du voisinage. On s'était réuni, on avait
rédigé des adresses. iMais la révolution ayant triomphé,
le Gers s'était soumis ' et Delong- avait été envoyé à Paris,
pour y porter l'acceptation de la Constitution. La Conven-
tion, en le congédiant, le chargea de veiller au recrutement
et aux subsistances dans son pays. Même à Paris, il n'était
donc pas suspect. Mais il y avait dans le Gers des hommes
plus compromis que lui dans le fédéralisme et qui cher-
chaient, par leurs violences, à faire oublier le rôle que
naguère ils avaient joué : tel était le président de la
société populaire de Marciac. Un jour, indigné de l'en-
lendre déblatérer contre les Girondins et se vanter d'être
bon sans-culotte, Delong- ne put se contenir et sauta sur
lui pour le jeter par la fenêtre. Dès ce moment, il fut
dénoncé comme contre-révolutionnaire; on l'arrêta (22 bru-
maire an II, 12 novembre 179.3) ". Pendant sa détention, il
eut le temps de réfléchir sur la marche des événements. Il
s'en ouvrait confidentiellement à son homme d'affaires et à
une vieille domestique, préposée au soin de sa maison en
son absence. Dans une lettre écrite à cette dernière, Cathe-
rine Faur, il disait :
il faut avoir des ruses ici pour voir quelqu'un. J'espère
(fu'avant longtemps cela finira. La maison est pleine jusqu'au
toit. On a détruit ici toutes les marques du christianisme; on
1. Registre de la commission de Bayonne (je n'en ai pas reproduit l'or-
Uiographe) et Tarbouriech. p. 10 et suiv.
2. Voy. la Révolution du 31 mai et le Fédéralisme en 1193, t. il, p. lOi.
'■). Tarbouriech, p. 31 et suiv.
416 LES REPRÉSENTAiNTS EN MlSSIOxN
en a fait tant qn'à la fin on verra que les passions et les crimes
«ont les seules ressources que les scélérats emploient. Ils péri-
ront et eux mômes seront les artisans de leur triste fin. Déjà
ils s'entre-détruisent; leurs armées sont sans généraux, nos
armées sans provisions, nos soldats sans discipline. Il en périra
plus par la mauvaise administration que par le sort des armes.
Je vois la France détruite et les peuples voisins prêts à nous
envahir; il n'y a que Dieu qui puisse nous sauver des malheurs
dont nous sommes menacés, et chaque jour on cherche à l'ir-
riter. Prions-le et demandons-lui de nous délivrer bientôt des
oppressions dont nous sommes accablés. Que peuvent les
hommes contre sa puissance? Jésus-Christ a dit qu' « il ne tom-
bera pas un cheveu de nos têtes sans sa volonté >> ; ayons donc
confiance en lui '.
Cette lettre et une autre de même ton, qu'il écrivait à
Mouch', son liomme d'affaires, ayant été interceptées, ce fut
pour Dartigoeyle un prétexte de comprendre Delong- et ses
deux confidents dans la fournée qu'on pourrait appeler de
la hruiue. Déjà il était parti d'Auch pour faire place à la
Commission militaire. Le jour même de ce départ (26 ger-
minal, 15 avril 1794), il lui adressait de Yic-dc-Los un
arrêté qui portait :
Considérant que le nommé Delong. ci-devant noble, est évi-
demment un contre-révolutionnaire, puisqu'il déclame dans sa
lettre à Catherine Faur contre le gouvernement républicain avec
une scélératesse et une atrocité d'expressions presque inconce-
vables; puisqu'on outre ce royaliste déclare, dans sa lettre à
Mouch, qu'une fois sorti il fera bonne besogne, pourvu que le
temps le permette, ce qui annonce rexécution d'un complut
contre la liberté ;
Considérant que Catherine Faur est sa confidente et par con-
séquent sa complice de la conspiration;
Considérant que Mouch, son agent, est aussi son complice...
Arrête que ledit Delong, ci-devant noble, Catherine Faur et
Mouch, habitants de Marciac, seront jugés par la commission
extraordinaire ('tablie par les représentants du i^euple près les
armées des P^-rénées OiMMdentales, séante actuellement ;i.\uch-.
1. Taiijoiiriecli. p. '?>~.
■1. 11)1(1., p. ii.
CH. XIV. — RÉGION DES PYRÉNÉES 417
Moucli réussit à se dérober à ceux qui étaient venus
l'arrêter. La comparution de Delong- et de Catherine Faur
devant la commission fut différée jusqu'au 27 au soir,
parce que l'on avait attendu, mais en vain, les gendarmes
qui devaient amener leur complice. Catherine Faur fut
condamnée à six mois de prison et à l'exposition pendant
trois jours de marché, deux heures chaque fois, sur la g'uil-
lotine, avec cet écriteau : Mauvaise citoyenne, fanatique
décidée ',
Quant à Delong :
Considérant que Delong, ci-devant noble, ancien conseiller
honoraire au parlement de Toulouse, est convaincu, d'après sa
propre correspondance, d'avoir méprisé et voulu avilir la sou-
veraineté du peuple, d'avoir prêché sans cesse le fanatisme,
d'avoir dit que la passion et le crime étaient les seules res-
sources que les patriotes employaient pour consolider la liberté ;
d'avoir dit que la France était détruite, qu'il n'y avait plus de
ressources et que les peuples étaient à même de nous envahir;
La Commission...
oublia de le condamner : la feuille est restée blanche;
mais, le soir même, il n'en fut pas moins conduit au sup-
plice avec Bertrand de Platea et Darcagnac -. Les autres
avaient, dès la A'eille, subi leur jugement.
Dans cette nuit du 27 au 28 g^erminal (16-17 avril), la
commission quittait Auch et reprenait le chemin de
Bayonne, oii dix-sept nouvelles exécutions devaient mar-
quer son retour ^ Pinet et Cavaignac écrivaient à la Con-
vention :
Nous venons de rentrer dans Bayonne avec la douce satisfac-
tion d'avoir entièrement étouffé la conspiration qui allait
éclater dans le département des Landes... Nous avons parcouru
1. Mouch était condamné à mort, par contumace; même registre.
2. Voy. l'arrêt du tribunal criminel du Gers dans le procès de Cossaune
et autres membres de la commission militaire en date du 21 brumaire
an IV (11 novembre 1796), Tarbouriech. p. 91. Le tribunal décide que le
fait étant politique, il n'y a pas lieu, vu l'amnistie, de continuer les
poursuites.
3. Ibid., p. 29.
II. — 27
418 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
tout le département... Partout la vue des rcprésenlanls du
peuple a monté l'esprit public, donné de l'énergie aux amis de
la République; partout elle a anéanti l'aristocratie, le roya-
lisme... Les mesures sévères que nous avons prises ont sauvé
ce malheureux département et épargné le sang précieux des
patriotes... Les prêtres et les nobles étaient l'àme et les chefs
de ce complot horrible. La tête des plus criminels ^ a tombé sur
l'échafaud; les autres sont dans les fers. La terre de la liberté
était là plus qu'ailleurs souillée par la présence des prêtres
réfractaires; ces hommes qui ont bravé les lois et la crainte de
l'échafaud pour tâcher d'allumer au milieu de nous la guerre
civile, pour y porter la dévastation et la mort, souillaient plu-
sieurs contrées de ce département. Sept ou huit de ces miséra-
bles ont payé de leur tête leur infâme projet et nous vous
annonçons avec satisfaction que le peuple de ce département,
éclairé par le danger qu'il vient de courir, leur donne lui-même
la chasse, qu'il dépouille avec empressement les temples de
l'imposture, de l'hypocrisie et du mensonge, pour les transfor-
mer en temples de la raison, etc.
Gavaignac; Pinet aîné ^
Les victimes de la commission de Bayonno, dans les
divers lieux où elle siégea, ne furent pas seulement des
fédéralistes et des amis d'émigrés : ce furent aussi des
révolutionnaires. Là, comme à Paris, les délégués de la
Convention nationale voulurent se donner des airs d'équité,
en envoyant à l'échafaud les plus outrés propagateurs de
la terreur dans ces contrées : Reillet (de Rouen), président
du comité révolutionnaire de Rayonne; Contenceau, clerc
tonsuré de Toulouse; et deux autres, pour une cause plus
personnelle : un gendarme et un brigadier de charrois.
Le g-endarme, nommé Rigaudon, avait murmuré au théâ-
tre pour une loge g'rillée réservée à la femme de Pinet;
1. Est-ce toujours le secret désir (|ue tous ces criminels n'aient qu'une
seule tète?
2. Arch. nat., AF II, carton 1"2, germinal, pièce 70. La lettre entière
est au Moniteur du 8 floréal (27 avril 1794), t. XX, p. 315. Les deux repré-
sentants, signalant tout ce qui reste à faire à Bavonne, donnent des
témoignages de satisfaction à quelques villes : « Les villes de J.-J. Rous-
seau (le Saint-Esprit, vieux style) et de Mont-dc-Marsan doivent surtout
être distinguées. »
en. XIV. — RÉGION DES PYRÉNÉES 419
le brigadier, Ramonde, le jour de son mariage, menant sa
femme au spectacle et ne voyant plus de place ailleurs,
s'était écrié : « L'égalité n est-elle qu'un vain mol? Ouvrez
celte loge. » Il s'y était placé avec sa femme aux applaudis-
sements des spectateurs '. Le registre de la commission
ne relève pas d'autre grief :
Dans la salle de spectacle ils ont dit : « A bas le grillage, pas
de distinction », parlant d'une loge occupée quelquefois par les
représentants Pinet et Gavaignac. Quelques jours après, ils
dirent à deux femmes qu'ils conduisaient : « Mettez-vous là; la
loge des représentants est celle de tout le monde. » Ils ont ainsi
cherché à avilir la représentation nationale -.
Les représentants eux-mêmes, dans l'ordre d'arrestation
qu'ils signèrent, rattachaient cet attentat à la grande con-
juration qu'on venait de punir à Paris :
Informés que, pendant leur absence de Bayonne, quelques scé-
lérats avoient cherché à mettre à exécution le plan d'avilisse-
ment de la représentation nationale, conçu à Paris par Hébert,
Vincent, Ronsin et quelques autres conspirateurs de cette
trempe ;
Considérant que cet affreux système n'avoit été inventé que
pour assassiner la liberté et règalité, pour égorger la Républi-
que, et rétablir le despotisme enseveli sous les débris du trône;
Considérant que le salut de la République est intimement
lié avec le respect, l'estime et la confiance qui doivent envi-
ronner la représentation nationale, qu'on ne peut enlever la
plus légère portion de ce respect, de cette estime et de cette
confiance sans porter un coup mortel à la patrie ;
Considérant que la Convention nationale, bien convaincue
de ce principe, a décrété la peine de mort contre tous ceux qui
chercheroient à avilir la représentation nationale ou (jui provo-
queroient son avilissement;
Considérant que le nommé Thuillier, dit Rigaudon, Lagrèze
et Balza, gendarmes, se sont rendus coupables de ce délit affreux ;
qu'ils avoient choisi, pour donner à leur coupable projet un plus
grand degré de force et d'authenticité et rendre par là l'insulte
faite à la représentation nationale plus grave et plus frappante,
1. Exposé succinct, etc., p. lo.
2. Berriat, t. I, p. 329.
420 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
la salle de spectacle et le moment où elle étoit remplie par le
peuple ';
Considérant que le nommé François Ramond, ci-devant vi-
caire et actuellement brigadier des charrois, s'est rendu cou-
pable du même délit, etc.
La Commission ne fit guère que viser l'arrêté des deux
représentants en ce qui touche Thuillier et Ramonde :
La Commission...
Considérant que Thuillier, dit Rigaudon, gendarme national,
et Ramonde, sous-brigadier des charrois et ci-devant prêtre,
convaincus, d'après la déposition de plusieurs témoins, d'avoir
voulu avilir la représentation nationale dans les personnes de
Pinet aîné et Cavaignac, d'avoir choisi la salle de spectacle et
d'avoir profité du moment de leur absence pour ameuter le
peuple contre eux; d'avoir dit : A bas If grillage, point de dis-
tinclion, propos tenus par Thuillier, dit Rigaudon; et ledit
Ramonde, se sentant appuyé par des propos aussi audacieux,
se présenta quelques jours après dans la loge qu'occupoient
quelquefois les représentants du peuple , y conduisant deux
femmes, eut l'audace et la témérité de leur dire : Mettez-vous
/à, c'est là, là, vous dis-j'e, que je vous veux, et, d'un ton mena-
çant, d'avoir ajouté : C'est donc ici la loge des rejirésentants. Eh
bien, si c'est leur loge, c'est la loge de tout le monde. Les femmes
qu'ils conduisoient, sentant le crime qu'il commettoit, lui firent
des observations ; et lui, d'un ton très animé, leur dit : « Je vou-
drois bien qu'on dît quelque chose ! »
Considérant que, dans plusieurs départements, on a voulu
assassiner et avilir la représentation nationale, crime enfanté à
Paris par des monstres qui ont déjà payé de leur tête.... *.
Sur ces considérants, les deux malheureux furent le
môme jour envoyés à la mort. « Ils ont été guillotinés,
dit un récit contemporain, au milieu des pleurs de leurs
camarades et de la stupeur de tout un peuple épouvanté
de tant d'horreur » ^ (3 floréal an II, 22 avril 1794).
En l'absence de la commission, qui voyageait, Pinet et
Cavaignac avaient érigé le tribunal du district d'Ustaritz,
\. Rayonne, 3 floréal, AFII, carton 133, dos. 8, pièce 33 (afliclic).
2. Ce jugement existe en placard. Arch. nat., AF II. carton 133, dossier 8,
|)ièce 25.
3. Récit succinct., etc., j). 15, et Rerriat, t. I, p. 321).
CH. XIV. — RÉGION DES PYRÉNÉES 421
transféré à Bayonne, en tribunal extraordinaire avec pou-
voirs révolutionnaires : pourquoi? Pour juger le marquis
de Gangcs qui, détenu comme suspect, au moment d'être
traduit à Pau devant le tribunal, s'était coupé la gorge. j\e
s'était-il pas fait justice? Oui, mais il laissait des biens
et il s'agissait de le condamner à mort pour les adjuger
à la nation (26 germinal, 15 avril) '.
Le lendemain, 27 germinal, la Convention décrétait la
suppression des tribunaux ou commissions révolution-
naires de province pour tout ramener à Paris. Pinet et
Cavaig"nac auraient bien voulu obtenir, comme plusieurs,
le maintien de la commission. Tout en se soumettant au
décret et en envoyant à la Convention nationale l'arrêté
qui, sauf son approbation, autorisait la commission à ter-
miner certaines affaires pendantes, ils écrivaient à l'Assem-
blée le o floréal (24 avril) :
Nous avons fixé la cessation des fonctions de la commission
au 15 de ce mois. Cependant, citoyens collègues, les services
qu'elle rendroit encore, nous portent à vous demander la pro-
longation de son existence. Son nom est ici la terreur des scé-
lérats; son inflexibilité, sa justice sévère, son énergie occasion-
nent un si grand effroi à l'aristocratie qu'elle n'ose pas souffler.
Ces motifs sont puissants pour la conserver; d'ailleurs, il reste
encore bien des traîtres à punir.
Cavaignac, PiNiiT aîné ^
1. Vu la lettre de leur collègue, Monestier (du Puy-de-Dôme);
Vu le rapport qui leur a été fait par le tribunal criminel de Bayonne,
duquel il résulte qu'au moment où ces trois individus allaient monter
en voiture pour se rendre à Pau, le ci-devant marquis de Ganges s'est
coupé la gorge avec un rasoir;
Vu le procès-verbal dressé par les citoyens chirurgiens appelés pour
l'examen et le pansement du ci-devant marquis, et leur rapport d'après
lequel il est constant que cet homme coupable est mort dans l'espace
de quelques heures des suites de sa blessure;
Considérant que l'état de mort du ci-devant marquis de Ganges ne permet
pas qu'il soit transporté à Pau pour y subir le jugement qu'il a mérité...
Art. 1. Le tribunal civil du district d'Ustaritz se formera sur-le-champ
en tribunal révolutionnaire.
Art. 2». L'appel du ci-devant marquis de Ganges lui est attribué.
PiNET aine, Cavaigxac.
<Arch. nat., AF II, carton 133, dossier 8, pièce 26.)
2. Ibid., carton 112, floréal, pièce 22. — En marge d'une reproduction
422 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
La commission ne fut pas rétablie, mais la Terreur
n'avait pas désarmé, comme le prouve cet arrêté de
Monestier (de la Lozère), qui, en couvrant Pinet et Cavai-
gnac, se protégeait aussi lui-même :
Art. 1. — La Terreur et l'échafaud sont à l'ordre du jour et
menacent, jusqu'à ce qu'il n'en existe plus, tous les conspira-
teurs, les ennemis et les mécontents de la Révolution...
Art. 3. — Les comités de surveillance sont tenus, sous peine
de destitution, de dresser le tableau nominatif des prévenus de
conspiration...
Art. 4. — Tout individu qui sera convaincu d'exprimer et
exciter le blâme ou la calomnie sur les mesures par lescjuelles
les représentants du peuple Pinet et Cavaignac ont déjoué, dans
les districts de Saint-Sever et de Dax, la conspiration qui a
failli y éclater, sera réputé conspirateur et traduit devant le
tribunal révolutionnaire de Paris...
Suivaient quatre autres articles cpntre les nobles, les
intrigants, les fanatiques *.
Quelle proie pour la commission de Bayonne, si elle eût
encore existé! 11 ne cache pas ses regrets. Monestier (de la
Lozère) se trouvait alors dans les Landes, au milieu d'une
population « d'égoïstes, de fanatiques, d'intrigants, d'aris-
tocrates », comme il l'écrivait de Dax le 3 prairial; il mandait
au Comité de salut public qu'il faisait arrêter tous les nobles,
les parents d'émigrés, et qu'il avait envoyé deux agents en
Lot-et-Garonne pour procéder de même : il se proposait
d'envoyer les conspirateurs au tribunal révolutionnaire de
Paris; mais, ajoutait-il, si la commission de Bayonne n'eût
été suspendue, j'y aurais envoyé beaucoup de monde ". Il
y aurait envoyé, à coup sur, le ci-devant curé de la Montjoye
remplissant les fonctions d'agent national, et plusieurs
de celte leUre (pièce 27), on lit : « Cette pièce a été soumise le 22 au
Comité (jui l'a renvoyée sans décision. »
1. Dax, 25 floréal an II, Arch. nal., AFII, 117, dossier 20, pièce 116.
2. Dax, 3 prairial, Arch. nat., AFII, carton 195, prairial, à la date. — Il
avait écrit le 29 germinal (|u'il redoublait de surveillance à la suite de la
conjuration déjouée p;ir le décret du 23 ventôse (sur le rapjiort du Comité
du salut i)ublic), ibid., carton 113, pièce 45.
CH. XIV. — RÉGION DES PYRÉNÉES 423
autres soupçonnés d'un crime horrible : à laMontjoie, l'arbre
de la liberté avait été écorcé à la hauteur de 3 à 4 pieds et
fendu (M prairial) *. Pinet^t Cavaignac n'avaient pu aussi
qu'arrêter des religieuses réfugiées dans le district d'Us-
taritz. qui se livraient impunément à la « rage aristocra-
tique » et prêchaient le fanatisme (5 prairial, 24 mai 1794) ^
Ils durent s'applaudir plus tard de n'avoir pas eu le moyen
de faire plus de mal. Leur compte était déjà bien assez
chargé. Nous les retrouverons avec Dartig-oeyte dans les
débats qui suivirent l'insurrection du T'" prairial an IIP.
1. Arch. nat., ibid., pièce 90.
2. Ibid., carton 133, pièce 41.
3. Voy., à la fin de cet ouvrage, le chapitre des Châtiments.
CHAPITRE XV
MONTPELLIER ET NIMES
Les représentants dans l'Hérault et le Gard.
Nimes et Montpellier, d'importance égale dans l'an-
cienne province de Languedoc, et toujours unis par les
mêmes intérêts, furent souvent compris dans les mêmes
missions. Ce furent deux représentants du pays, Voulland
(du Gard) et Bonnier (de l'Hérault), qu'on y envoya pour
présider à la levée des 300 000 hommes. Ils trouvèrent les
populations fort agitées. Aux mouvements royalistes qui
avaient éclaté l'année précédente en plusieurs communes,
notamment à Bédarrieux, succédaient, plus graves et plus
étendues, des émeutes provoquées par les nécessités du
recrutement. Voulland ne pouvait manquer d'y voir la main
des prêtres réfractaires ' ; et, tout en les réprimant, il ne se
montrait pas aussi ardent à sévir contre une émeute d'une
autre sorte qui avait troublé Beaucaire en ce temps même.
Les sociétés particulières ou cercles entre lesquels se parta-
geait la bourgeoisie de Beaucaire avaient formé une société
plus générale, la Société populaire, où les amis de l'ordre,
amis aussi de la Révolution, dominaient, (^ela ne convint pas
1. Lettre de Voulland et Bonnier à la Convention, 30 et 31 mars 1193.
(Arch. nat., AFII, 182, mars, pièces 19 et 21.)
CH. XV. — MONTPELLIER ET NIMES 425
aux sans-culottes, qui formèrent sans autorisation, malgré
la loi, une société dissidente, « la Société des sans-culottes
de la Montagne ». Le conseil général de la commune s'en
alarma, et invita le maire à travailler à la réunion de toutes
les sociétés. C'est ce que les sans-culottes ne voulaient pas,
étant les moins nombreux; mais le petit nombre peut avoir
d'autres moyens de s'imposer; et ils comptaient sur leurs
grands amis de Tarascon :
Déjà, dit le rapport emphatique de Courtois, des barques
pleines apportent sur les rives de Beaucaire les monstres que
Tarascon a pu vomir; les ravages que les rêves de leur histo-
rien racontent avoir été causés par leur fabuleuse Tarasquc
sont moindres que ceux qu'ils préparent; ils montrent, en se
répandant sur le rivage et dans les rues, les cordes savonnées
qu'ils ont préparées à l'avance pour étrangler leurs victimes;
en courant, ils remarquent et font remarquer les poteaux des
lanternes et les disent assez forts pour soutenir chacun le poids
de six individus, etc. '.
C'était le P"" avril, il y avait fête à Beaucaire. La bande
se porte au club des sans-culottes d'où elle ressort, grossie
de tous ceux qu'on y a ramassés ; elle forme, sous la conduite
d'une Tarasconnaise, d'une furie de Tarascon, une immense
farandole qui enveloppe la ville de ses replis, heurte les
gendarmes, les dragons, la garde nationale réunie à la
hâte; et alors la danse cesse, on prend des pierres. Les
troupes, craignant de se voir débordées, dépouillées de
leurs armes, ripostent enfin : plusieurs hommes tombent
et le rassemblement est dispersé.
Il arriva ce qui se voit toujours : les battus crièrent le plus
haut; et les deux représentants, qui se trouvaient alors dans
l'Hérault et dans le Gard, n'étaient pas d'humeur à leur
donner tort. Les divers rapports qu'ils en font au Comité
1. Rapport fait à la Convention nationale, au nom du Comité de sïtreté
générale, le 4 messidor de l'an III de la République française, sur les véri-
tables causes des troubles arrivés à Beaucaire le /•=' avril 1793 (v. style),
par E.-B. Courtois, député du département de l'Aube, imprimé par ordre
de la Convention nationale, p. 17.
426 LES REPRESENTANTS EN MISSION
do salut public cii témoignent \ A la date du 5 mai, ren-
dant compte de la fermentation qui régnait dans les dépar-
tements des Bouclies-du-Rliône et du Yar, ils en rapportent
l'origine « à l'événement arrivé à Beaucaire, où la So-
ciété dite des sans-culottes, rassemblée, comme les autres,
avec l'autorisation de la municipalité, pour célébrer une
fête, a été fusillée, poursuivie, sous le faux prétexte que,
réunis aux Tarasconnais, ils tramaient un complot funeste ».
Ce complot, disent-ils, était imaginaire; et ils envoient
des pièces à ra}»pui de leur assertion'-.
Le 11 mai, ils allaient agir; « le moment d'exercer un
acte sévère de justice dans l'affaire de Beaucaire était
venu », quand ils reçurent le décret qui leur retirait leurs
pouvoirs. Ils obéirent, mais en avertissant que Beaucaire,
au moment de la foire, exigeait beaucoup de surveil-
lance ^
Il en fallait aussi sur un autre point voisin du Gard, lors-
que Fabre et Bonnet furent nommés commissaires près
l'armée des Pyrénées-Orientales, commission qui leur fai-
sait passer, en même temps, les pouvoirs de Voullandet de
Bonnier dans le Gard et l'Hérault. Une nouvelle insurrec-
tion royaliste (celle de Charrier) venait d'éclater dans la
Lozère. Fabre et Bonnet, qui s'étaient rendus à Beaucaire
pour juger par eux-mêmes des dispositions de la ville dé-
noncée et de l'état général de la rive droite du Rhône,
annoncent au Comité de salut public, le 29 mars, qu'ils se
rendaient à Nîmes en vue de ce péril \ Mais Nîmes même
ne réclamait pas moins leur présence. Une autre insurrec-
tion, et non moins menaçante, était à la veille d'y éclater :
je veux parler du fédéralisme.
J'ai dit ailleurs avec quelle énergie les deux départe-
ments de l'Hérault et du Gard s'étaient déclarés, dès le
1. 8, M, V6 et 24 avril. Arch. nat.. AF II, 182, avril, pièces 15. 80, 88.
2. Arch. nat., AFII, 182, mai, pièce 30 (résume d'une lettre de Voulland
et Bonnier, en date du o mai).
3. I/j'uL, pièce 63 (résumé d'une lettre du M mai).
4. 29 mai, Arch. nat., AF II, 182, mai, pièce 168.
en. XV. — MONTPELLIER ET NIMES 427
commeucemont de la Convention, contre les factieux qui
prétendaient la dominer dans Paris, et avec quelle ardeur,
à la nouvelle de la révolution du 31 mai, ils convoquèrent
les assemblées primaires pour organiser la résistance. A
Montpellier, CluUeauneuf-Raudon et Malhes, envoyés le
3 juin (au lendemain de la nouvelle révolution), dans
la Lozère, pour y combattre le mouvement royaliste ',
trouvaient, au lieu des secours qu'ils y venaient clierclier,
des dispositions fort inquiétantes. On y accueillait beau-
coup plus volontiers les délégués qui arrivaient de Bor-
deaux. Toutefois, après un premier moment d'efl'ervescence,
la ville paraissait bésiter à se jeter dans une lutte ouverte,
et à Paris, la Convention, informée par les représentants
qu'elle se trouvait avoir, juste à point, sur les lieux, agis-
sait avec décision. Le maire Durand, désigné comme le clief
de la résistance, était décrété d'arrestation et mandé à la
barre. Le décret, arrivant à Montpellier le lendemain du
jour où Ton venait de recevoir un exemplaire de la Consti-
tution, dissipa toute incertitude. Le conseil du départe-
ment résolut de soumettre la Constitution au vote popu-
laire; il se réduisit à intercéder pour Durand, qui n'bésita
point à obéir au décret et paya de sa tète son obéissance-.
A Nîmes, la résistance fut plus longue. Les délégués des
communes du département, réunis le 21 juin, y formèrent
« l'assemblée représentative des communes du Gard », qui
se mit en communication avec Bordeaux, avec Marseille,
et ne suspendit ses séances qu'en laissant à sa place un
comité de salut public en permanence (24 juin). Les deux
représentants de la Convention près l'armée des Pyrénées-
Orientales ne pouvaient rien, en présence de cette autre
CouA-ention et de ce Comité de salut public au petit pied.
Ce fut ce comité qui organisa les forces départementales
du Gard ; ce fut lui qui les envoya au Pont-Saint-Esprit
1. Moniteur du 6 juin, t. XVI. p. 561.
2. Le 19 nivôse, 8 janvier 1194. Voy. VHistoire du tribunal révolutionnaire
de Paris, t. II, p. 346.
428 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
pour Y donner la main à l'armée de Marseille et marcher
avec elle sur Lyon, sur Paris. J'ai dit ailleurs comment un
détachement de l'armée des Alpes, sous la direction d'Al-
bilte et sous les ordres de Carteaux, prévint les Marseil-
lais au Pont-Saint-Esprit et décida la retraite des troupes
du Gard, le 14 juillet, le lendemain de l' affaire de Pacy-
sur-Eure : ce qui mit fin à la résistance de Nîmes '.
La soumission du Gard et de l'Hérault parut si complète,
que le Comité de salut public ne semble pas avoir eu
besoin, pour y veiller, d'autres représentants que ses deux
commissaires près l'armée des Pyrénées-Orientales. C'est
toujours Fabre et Bonnet qu'on y trouve. Ce sont eux qui
y président à la levée en masse de la première réquisition,
décrétée le 23 août % et ils y restent jusqu'au 13 brumaire
(3 novembre 1793) % c'est-à-dire jusqu'au décret qui rap-
pela tous les représentants envoyés dans les départements
pour cet objet ^. Nous avons vu plus haut comment périt
Fabre et ce que devint Bonnet. Les deux représentants
Milhaud et Soubrany, envoyés à l'armée des Pyrénées-
Orientales pour les remplacer, eurent, en vertu de la même
mission, tous pouvoirs dans les départements avoisinants :
l'Hérault et le Gard étaient du nombre. Du reste, ils sem-
blent s'être plus occupés de l'armée que des départements ;
à leur égard, ils déléguaient trop facilement l'autorité dont
1. La Révolution du 31 mai et le Fédéralisme en IlOS, t. II, p. 156-193.
Pièces et documents officiels pour servir à Vhisloire de la Terreur à Nîmes
et dans le département dn Gard, par M. le conseiller Fajon. Nîmes, 186".
— Un certain nombre de pièces originales se trouvent aux Archives
nationales, D xlii, dossier 57.
2. Arch. nat., AFII, carton 108, 31 août.
3. Servière nous fournit à Montpellier, à cette époque, une nouvelle
preuve des pouvoirs donnés aux représentants. Il envoie des arrêtés qu'il
a pris, demandant qu'ils soient approuvés par la Convention. — Réponse :
<( D'après les décrets de la Convention les arrêtés des représentants du
peuple doivent être exécutés, dès qu'ils n'ont pas été désapprouvés. Le
silence vaut approbation. » (Arch. nat.. AFII, 18 septembre, pièces 30
et 27.)
4. Moniteur du 15 brumaire (5 novembre 1793), l.XVllI, p. 335. Voy. les
notes de Chaudron-Roussau et de Fabre sur les approvisionnements de
l'armée (Arch. nat., AF II, 108, dossiers 9 et 13).
cil. XV. — MONTPELLIER ET NIMES 429
ils étaient investis à des agents qui en abusaient. On trouve
dans les rapports faits au bureau de police du Comité de
salut public cette note à la date du 21 prairial :
Fave, agent dos représentants Milhau et Soubrany à Lodève,
refusant daller au sein de la Société populaire régénérée de
Lodève et exigeant qu'on lui apportât tous les registres des
délibérations, depuis le mois de mai (v. style) jusqu'à nivôse,
cette société a obéi, mais elle est étonnée d'une mesure aussi
sévère*.
Les représentants que nous venons de Aoir sont des
commissaires que nous avons déjà vus près l'armée des
Pyrénées-Orientales. Le Gard avait été l'objet d'une mission
spéciale, quand on avait appris, à Paris, ses préparatifs de
résistance. La Convention, par décrets des 24 et 23 juin,
avait délégué les représentants Rovère, député des Bouches-
du-Rliônc. et Poultier, député du Xord, pour les départe-
ments du Midi, et spécialement pour le Gard, les Boucbes-
du-Rlione et Yaucluse; et après la rétractation de Xîmes,
ces pouvoirs leur furent renouvelés par deux autres décrets
des 22 juillet et 1" août. Du 24 juin au 15 juillet, ils
n'avaient pas eu grand'chose à faire. Après le 13 juillet, ils
purent opérer largement les destitutions et les arrestations
sur les fédéralistes abattus -. Ils remontèrent aussi au delà
du fédéralisme; et plusieurs de ceux qui , sous Tinfluence
de Youlland, avaient été décrétés d'accusation pour l'affaire
de Beaucaire, comme assassins des sans-culottes, furent
envoyés au tribunal révolutionnaire de Paris (13 octo-
bre 1793), sans préjudice de ceux qui devaient comparaître
plus tard devant le tribunal de Nimes ^
Quand Rovère et Poultier allèrent poursuivre leur mis-
sion à Avignon (vers le 16 frimaire ^), ils avaient déjà un
i. En 7nar(/e : Faire venir à Paris le citoyen Fave. — Fait le 22 prairial.
(Arch. nat., F^ 4437.)
2. Arch. nat., AF II, carton 103, 16 septembre 1193, et carton 183, ven-
démiaire, pièces 50-56.
3. Ibid.. carton 103, à la date.
4. Ibid., carton 186, frimaire, pièces 91-9j.
430 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
successeur nommé dans la personne de Boisset, député de
la Drôme (2 frimaire).
Boisset, étant à Montpellier le 4 du deuxième mois
(25 octobre), avait eu déjà l'occasion de se concerter avec
Delbrel \ son collègue, pour étouffer l'insurrection royaliste
réfugiée dans les montagnes de l'Aveyron et de la Lozère ^
Il s'annonça par une proclamation fulgurante aux popula-
tions du Gard :
Français! patriotes vertueux! liabitants du Gard!
Je viens vous apporter la lumière, frapper de la massue natio-
nale, du glaive de la loi, tous les conspirateurs, etc.
Un nuage de crimes et de conspirations a trop longtemps
plané sur vos contrées...
Vovez à Paris le peuple transformer les églises en des tem-
ples qu'il dédie à la Raison, etc. ^.
Il n'était pourtant pas si terroriste qu'il le paraissait. Dès
qu'il connut la loi du 14 frimaire sur le gouvernement
révolutionnaire provisoire, il écrivit au Comité de salut pu-
blic pour lui témoigner sa joie de voir supprimer toutes les
armées révolutionnaires \ et un de ses premier^ actes fut
la destitution et l'arrestation de Gourbis, maire de iXimes,
signalé parmi les plus violents (9 nivôse, 29 décembre
1793) ^ Il ne laissa pas que de poursuivre l'œuvre d'épu-
ration commencée par ses prédécesseurs "; mais, de plus (et
c'était une des conséquences de l'arrestation de Gourbis),
il établit le 19 nivôse (8 janvier 1794) une commission de
patriotes pour reviser les mandats d'arrêt décernés par le
ci-devant comité de surveillance de Nîmes, qui était l'ins-
trument du maire destitué et arrêté ^
1. On l'appelle souvent Delbret, mais il signe Delbrel.
2. Arch. nal., At' II, 18o, brumaire, pièce 12. — Cf. pièce 8.
3. Jb'uL, pièce lo et carton 103.
-4. 22 frimaire, AFII, 186, frimaire, pièce 158.
u. IbicL, nivôse, pièce 42, et carton 103, 0 nivôse (arrêté daté île Mont-
pellier).
6. Ibid., carton 103, 9 nivôse.
7. Ibid., à la date.
CH. XV. — MONTPELLIER ET NIMES 431
Celte arrestation de Gourbis « jadis patriote » était un
acte hardi : le représentant ne se le dissimulait pas; on
savait combien il s'agitait dans sa prison, et l'accusation
d'abus de pouvoir devait, au dehors, lui ménager des
appuis parmi ceux qui en avaient été les compUces, Or
ces hommes avaient au loin des affidés. Boisset resta
encore en place quelque temps \ Mais bientôt il eut pour
collègue et linalement pour successeur un des montagnards
les plus violents, Borie, député de la Corrèze.
Borie, dès son arrivée, n'eut rien de plus pressé que de
dénoncer Boisset, comme ayant contrarié les opérations
de ses prédécesseurs, Rovère et Poultier, et do signaler
l'arrestation de Gourbis comme provoquant des réclama-
tions g-énérales -. Aussi l'un de ses premiers actes fut-il de
le rétablir dans ses fonctions ^ rétablissement qui fut con-
firmé par le Gomité de salut public, et le terrorisme eut
alors, dans JNimes, sous le patronage le plus autorisé, son
agent le plus actif. Est-il besoin de dire que les épurations
recommencèrent sur de nouveaux frais ^? Borie voyait le
fédéralisme partout : c'est au point qu'il croyait ne pou-
voir trouver personne pour recomposer convenablement
les autorités constituées '\ 11 le poursuivait jusque dans les
1. Voici son dernier acte (Montpellier, 27 pluviôse) : « Le fanatisme a
ses ouvriers comme il a ses sectateurs. Fanant, cjui, d'accord avec son
complice de Nîmes, fabriquait des crucifix, vient, en conformité de vos
lettres, d'être arrêté. Son procès s'instruit. Mon collègue Borie m'avait
déjà prévenu; toutes les mesures étaient prises et j'ai frappé. Union,
fermeté, courage. » Boisset. (Arcli. nat., AFII, 190, pluviôse, pièce 2u2.)
2. 3 pluviôse (22 janvier 1794), i/jid., pièce 81.
3. 9 pluviôse, ibicL, pièce 118.
4. Les arrêtés de Borie à cet égard abondent en pluviôse, en germinal.
[Ibid., cartons 190, 192 et 193.)
0. 20 pluviôse, ibid., carton 190, pièce 227. — Cf. pièce 257, Nîmes,
28 pluviôse (10 février 1794) : « Le bon ordre ne s'y maintient [dans le
département du Gard] que parce que les malveillants sont serrés de
près ou que la présence du 4^ bataillon de la Corrèze les empècbe de se
montrer. J'ose même avancer, d'après les réclamations des corps consti-
tués de Nîmes, qu'il y a du danger à l'en éloigner dans un moment oii
il est question de mettre les fédéralistes hors d'état de nuire à la chose
publique, et si la disette des subsistances peut occasionner de nouveaux
troubles. Je joins ici le travail que j'ai fait faire sur les pièces qui m'ont
432 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
édifices qui l'ayaient abrité. Il ordonna, le 28 germinal
(17 avril), la démolition de deux salles de spectacle de
Nîmes, comme avant servi de lieu de réunion aux fédéra-
listes contre-révolulionnaires du Gard \ La lutte contre le
fanatisme marchait de front. J'ai indiqué plus haut la part
considérable prise par Borie dans la persécution religieuse
qui fut l'œuvre générale des représentants en mission. Ses
arrêtés de pluviôse à prairial sont remplis de mesures de
ce g-enre ^ Aussi se vantait-il d'avoir aboli la religion dans
le Gard; et quelle était la récompense des prêtres consti-
tutionnels ou des ministres protestants qui, pliant sous
le joug-, avaient abjuré? Ils n'étaient guère mieux notés
que les autres. Qu'on en juge par cet arrêté des 16 et
17 prairial (4 et o juin 1794) :
Considérant que toutes les communes du Gard ont renoncé
au culte public ;
Que la presque totalité des ci-devant prêtres et ministres pro-
testants y ont accéléré les progrès de la raison en abdiquant
leurs fonctions :
Art. 1. — Tout prêtre ou ministre protestant qui a exercé les
fonctions de son ministère dans une commune sera tenu de
s'en éloigner à la distance de 20 lieues, . . . sous peine d'ê tre réputé
suspect et puni comme tel
Les prêtres ou ministres qui n'ont ni renoncé à leur état, ni
abdiqué les fonctions qu'ils remplissaient dans des com-
munes qui ont abdiqué tout culte public, seront tenus de se
rendre dans trois jours au chef-lieu de leurs districts respectifs,
où ils resteront jusqu'à nouvel ordre sous la surveillance des
corps administratifs.
Et en note :
Le désœuvrement étant un crime politique, les districts pour-
ront employer ces prêtres aux travaux publics '.
éic remises cl qui vous fera connaître une bonne parlie des fédéralistes.
Sous trois jours, vous recevrez un supplément » (30 pluviôse).
1. Arch. nal., AFII, carton 103, à la date.
2. AFll, carton 19o, presque toutes les pièces de 176 à 495.
3. Arch. nat., AFII, carton 103, à la date.
CH. XV. — MONTPELLIER ET NIMES 433
Et celte administration se prolongea sans trouble jus-
qu'à la fin du régime de la Terreur. Au cours de son
proconsulat, Borie recueillait même des témoignages qui
l'appuyaient auprès du Comité de salut public. Chaleauneuf-
Randon écrivait do Xarbonno, le 17 germinal (6 avril) :
Nîmes et le département du Gard ont bientiH suivi l'exemple de
ses voisins, et les principes qu'y a professés Borie avec pru-
dence et fermeté l'ont mis à sa véritable hauteur... Depuis le
dernier décret sur les conspirateurs et les reclus, les apitoyeurs
et les modérés de Montpellier qui comptaient, dit-on. sur le
retour de Boisset sont anéantis par la surveillance des
comités révolutionnaires K
J'ai dit que le principal agent de Borie à Nîmes fut le
maire Gourbis, qu'il réinstalla dès son arrivée. Son instru-
ment principal fut le tribunal criminel du Gard, érigé en
tribunal révolutionnaire. On n'aura une idée complète de
son œuvre à Nimes que lorsque l'on aura pri.s connais-
sance des actes de ce tribunal.
II
Tribunal criminel de l'Hérault.
Les tribunaux criminels de l'Hérault et du Gard suivi-
rent la progression que l'on peut constater à peu près par-
tout; c'est une marche assez modérée d'abord et qui va
s'accélérant, <à mesure qu'on arrive au gouvernement révo-
lutionnaire et que l'on plonge plus avant dans la Terreur.
A Montpellier, en février 1793, des prêtres insoumis
étaient frappés de peines relativement assez douces. Le
19, plusieurs curés réfractaires, ayant continué leurs fonc-
tions, furent condamnés par contumace à deux ans de gêne ;
un autre, aussi contumace, Boissier, curé du Mas-Blanc,
prévenu d'avoir cherché à troubler le repos public en prê-
chant contre l'Assemblée nationale sous le prétexte de
1. AF II, 188, germinal, pièce 10.
II. — 28
434 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
défendre la relig-ion; d'avoir lu pendant le dernier carême
une bulle du pape; dit que les prêtres sermentés étaient
des intrus et des larrons; que M. Ponderoux (l'évêque cons-
titutionnel) était un évêque de paille ; que l'assemblée vou-
lait détruire la religion, — fut condamné à la dégradation
civique et au carcan. Il ne fut pas pris.
Il y avait eu des troubles à Bédarrieux dans le cours de
l'année précédente; on y avait arboré la cocarde blanche;
crié : Au diable la nation/ Vivent les émigrés et les émi-
[irants. Un mandat d'arrêt avait été lancé (19 mai 1792);
mais les inculpés étaient parvenus à s'y soustraire. On les
jugea par contumace et, le 18 février 1793, six furent ainsi
condamnés à mort '. Sur les six, il en eut un qui fut repris,
Joseph PHALiPON,etilpayapour tous les autres: le 21 avril,
il fut condamné et exécuté -. Le tribunal se montra moins
sévère durant les troubles que provoqua le recrutement
dans ce département comme dans beaucoup d'autres ^
Les représentants Bonnier et Voulland se plaignirent de
sa mollesse, notamment à l'égard des révoltés de Bé-
darrieux , et ils appelèrent toute l'attention de la Con-
vention sur ceux au sujet desquels il s'en était référé à
elle ' :
Les tribunaux, disaient-ils.sont.de toutes les autorités consti-
tuées, celle qui est encore la plus neuve en révolution, et trop
1. Greffe de la Cour de Montpellier, registre du tribunal criminel, w" 3.
2. Ibid., registre n" 4.
3. Le 24 avril, quatre furent acquittés; cinq, déclarés convaincus, furent
mis en arrestation jusqu'à ce que la Convention eût décidé si la loi ter-
rible du 19 mars leur était applicable (même registre, à la date). — Le
6 mai, neuf habitants de Montpellier, compromis dans des troubles de
même nature, furent punis correctionnellement de deux ans à quinze
jours de prison. — Nouveaux exemples d'indulgence : Le 21 mai, un
ex-bénédictin et un autre, accusés d'avoir provoqué au rétablissement
de la royauté, furent ac(iuittés; — le 20 août, un régent des écoles publi-
ques à Clairac, Alexis Moliater, accusé d'avoir tenu à une femme des
propos tendant à lui faire regretter la royauté, fut acquitté pour ce fait,
mais condamné à six mois de prison pour propos alarmants (même
registre).
4. « Détenus pour n'être statué à leur égard qu'après un décret de la
Convention nationale sur le compte qui lui en sera rendu. »
CH. XV. — MONTPELLIER ET NIMES 433
souvent l'impassibilité du juge sert de masque à l'opinion du
mauvais citoyen. Les remplacements, dans cet ordre de fonc-
tionnaires publics, ne présentent pas d'ailleurs un moyen assuré
d'amélioration. 11 est donc temps que la Convention nationale
s'occupe de cette partie importante qui a besoin d'une réforme
si prompte et si sévère *.
Les représentants qui leur succédèrent, comme on l'a vu,
Fabre et Bonnet, ne tentèrent pas d'exercer la même pres-
sion sur les juges; et, du reste, il y eut des cas où le tribu-
nal lui-même se montra plus rigoureux : c'est surtout
quand il s'agissait de prêtres insoumis. Le 3 septembre,
Pierre Ramadier, travailleur de terre, ayant tenté d'en faire
évader plusieurs, fut déclaré, par un premier jugement,
ennemi de la Révolution et mis hors la loi, c'est-à-dire
excepté de la loi commune pour être jugé révolutionnai-
rement, sans recours en cassation; après quoi, le tribunal
lui infligea la déportation à vie. Mais, d'autre part, le 17
septembre. Jean-Baptiste Chalbos, chirurgien, ennemi de la
Révolution et dont le fanatisme incivique avait, selon l'ac-
cusation, le plus contribué à pervertir l'esprit public, en
était quitte pour un an de prison. Le même jour, Jean
DoiAS, « dénoncé par le cri des patriotes, homme suspect,
ayant, par défiance de la sûreté publique, une petite pique
à porter sous l'habit et possesseur d'écrits en faveur de la
royauté : Consécration de la France à la Sainte Vierge en
renouvellement des vœux de Louis XIII; — les Gi^ands
Reproches des enfants ci-devant roijaux à leur père éternel »,
— fut condamné à six mois de détention. Le 18 septembre,
peines plus graves : Jean Pouillès, charpentier, entendant
chanter le Ça ira, s'était écrié, impatienté : F... ça nira
pas, ou la guerre civile : nous viendrons vous tuer tous » :
déportation pour 6 ans; Jean-Louis Brassac, volontaire : il
avait dit qu'il y avait de bonnes nouvelles; que Dumouriez
avait déserté avec oO 000 hommes ; que, dans trois semaines,
nous aurions un roi : huit ans de déportation. Le 20 sep-
1. Montpellier, le mai 1193, Arch. nat.. AF II, carton 182, mai. pièce 7.
436 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
tembre, des complices dans la fabrication de faux assignais
furent détenus jusqu'à décision de la Convention nationale
sur l'application de la loi. Je ne parle pas des acquittés '.
Cependant l'esprit de terreur qui inspira la loi des sus-
pects (17 septembre) commençait à se faire sentir. Les arres-
tations se multiplièrent; on avait dû déjà, le jour même où
cette loi était décrétée à Paris, ouvrir à Montpellier trois
maisons de détention : l'évècbé^ les Récollets et Saint-Ruf ;
l'arcbitecte, qui se montra cruellement attentif à faire établir
des barreaux aux fenêtres de ces prisons, y fut enfermé le
lendemain comme suspect lui-même. Les exécutions suivi-
rent bientôt : le 28, Pierre-Octave Ferrary (vingt-huit ans),
ancien officier de marine, accusé d'avoir provoqué au réta-
blissement de la royauté et manifesté de la joie pour la prise
de Toulon par les Anglais, fut condamné à mort. De sa cor-
respondance avec un ami qui échappa, on avait induit qu'il
avait l'intention de se réunir aux coalisés dans cette ville.
Au moins ne dissimulait-il pas ses sentiments royalistes
et religieux. Le geôlier, qui avait ordre de le traiter avec
rigueur, s'était laissé toucher par sa jeunesse et sa fermeté
et ne l'avait point empêché de conférer avec les autres. Il
refusa un prêtre schismatique et se prépara pieusement
à la mort, en se recommandant aux prières des prisonniers;
les jeunes enfants du geôlier se mirent aussi à genoux,
s'unissant à ses prières. Les relig"ieuses qui étaient en pri-
son lui avaient donné un crucifix; il le leur renvoya, allant
à l'échafaud, et dit qu'il mourait pour la religion et pour
son roi ^
1. 23 septembre, Et. Bhassier de Saint-Hilaire et Pierre Ducasse, propos
contre le recrutement; 26 septembre, Jean Henbi, vœu pour la prise de
Toulon par les Anglais, regret de n'être pas Anglais ou Espagnol. Ils
furent déclares non convaincus ; le fait n'avait donc pas été prouvé.
(Même registre, aux dates.)
2. Soulier, la Révolution à Montpellier; et Actes des Martyrs qui ont
généralement consommé leur sacrifice à Montpellier dans les années 1793
et 1794. Monli)cllier, 1822, brochure, 32 pages in-S". Ces Actes, dit l'aver-
tissement, ont été tracés par une personne (pii avait le bonheur d'ap-
procher de ces généreux martyrs et qui fut du nombre de celles qu'on
arrêta avec M. Michel.
CH. XY. — MONTPELLIER ET NIMES 437
Le 10 du même mois, le tribunal jugeait deux hommes
compromis aussi, par des paroles, dans l'affaire de Toulon
qui excitait une si légitime indignation alors : c'était An-
toine-Esprit RocHii, pilote cùtier sur la corvette la Brune,
et GuiRAUD, sous-chef d'administration sur la même cor-
vette.
Roche avait dit que le tribunal révolutionnaire de Mar-
seille n'était composé que d'honnêtes gens et ne jugeait
que des coquins (c'était, nous le verrons, un tribunal ré-
volutionnaire qui différait beaucoup des autres); que les
Toulonnais étaient dans les bons principes; il avait dit
encore : « Croyez-vous être libres à présent? tant que nous
serons commandés par des scélérats, nous ne serons
jamais libres; vous êtes plus que jamais esclaves, puis-
que vous êtes commandés par sept à huit cents hommes » ;
et à un marin : « Eles-vous assez bon de croire que
vous pourrez subsister en république et que vous puissiez
être gouverné sans un roi? » — Il fut condamné à mort.
Guiraud avait communiqué une brochure imprimée à
Toulon, où il était dit que Marseille était dans les bons
principes; mais on jugea que les propos qu'il avait tenus
ainsi étaient sans intention de provoquer au rétablisse-
ment de la royauté; et on se contenta de lui infliger la
déportation à vie '.
Les prêtres et tout ce qui touchait à la religion ou au
clergé étaient surtout l'objet des poursuites. Le 18 octobre,
neuf femmes, la plupart anciennes religieuses, furent
mises en jugement pour avoir recelé le prêtre Albran, qui
leur disait la messe et administrait les sacrements. Elles
ne le nièrent pas; seulement on déclara qu'elles n'étaient
pas convaincues de l'avoir fait avec l'intention de sous-
traire un prêtre à la déportation; en conséquence, elles
furent acquittées, et toutefois, sur la réquisition de l'accu-
sateur public, retenues en prison comme suspectes. Notons
1. Même registre et Soulier, I. 1., aux dates.
438 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
dans ce jugement oette inconvenance du président. Ayant
ordonné à une des religieuses de relever son voile : « Ci-
toyens, dit-il à l'assistance, n'est-il pas dommage qu'un si
beau minois vive isolément? » C'était le moment où l'on
proscrivait tous les signes religieux, où les ornements du
culte servaient ignominieusement aux mascarades, où les
églises étaient transformées en temples de la Raison. Les
noms des saints étaient proscrits. On s'empressa do prendre
leurs substituts républicains dans le nouveau calendrier.
A partir de ce temps-là ou peu après, le tribunal criminel
de l'Hérault nous ofTre, dans son personnel, une agréable
collection de fleurs, de fruits et de légumes : Tournesol
Escudier, Raisin Peytal, Betterave Devic, juges; Salsifis
Gas, président; exceptons le greffier, qui joignit le prénom
fameux de Junius Brutus à son nom plus modeste de Jean-
jean.
Il y avait pourtant aussi des rigueurs pour d'autres
délits : le G frimaire, quatre fabricants de faux assignats
furent punis de mort : c'était, après tout, le crime de fausse
monnaie; le 12, Pajot, émigré, était livré à l'exécuteur
sur la constatation de son identité : pour cela, c'était bien
et un crime et une procédure inventés par la Révolution '.
Le 6 nivôse, la sentence ne frappa que des écrits. Un
accusé, Valette, ayant été acquitté comme inculpé à faux,
un écrit « fanatique », produit dans la procédure, fut, par
une ordonnance spéciale, lacéré et brûlé par l'exécuteur des
jugements criminels au pied du grand escalier du prétoire.
Mais bientôt les exécutions d'une autre nature recommen-
cent et c'est le clergé qui fournira surtout les victimes.
Le 9 nivôse (29 décembre), Jean-Pierre Conti, ci-devant
clianoine de la catbédrale, fut condamné à mort par appli-
cation de la loi du 29 vendémiaire (20 octobre) précédent ^
Le 16 nivôse (5 janvier 1794), Jean Faye, curé de Saint-
1. Greffe de Montpellier, îj" registre, à la date.
2. Suzanne Biu;GMÉREs,qui l'avait logé, fut, le 15 pluviôse suivant (3 mars),
condamnée à six ans de détention avec six heures d'exposition.
CH. XV. — MONTPELLIER ET NIMES 439
Gely, était accusé d'avoir rétracté son serment et donné
à sa rétractation une publicité qui semblait annoncer un
complot de troubler la république, « en armant le fanatisme
contre l'exercice de l'autorité légitime ». Ainsi parlait l'ac-
cusation. Mais beureusement, à Montpellier, on trouva que
la rétractation était un délit qui n'était pas prévu par le
code pénal : — ailleurs, on y vit le plus souvent l'annula-
tion du serment, constituant, ipso facto, le prêtre à l'état de
réfractaire; — et Faye fut simplement condamné à la dé-
portation, en vertu de la loi du 7 juin qui mettait cette
peine à la disposition du juge, lorsque le code pénal se
taisait '.
En ventôse, il y a recrudescence de rigueur contre les
prètre's. C'est d'abord, le 13, Jacques-Pliilippe Michel, ancien
vicaire de la commune de Largentière dans l'Ardècbe,
retiré et cacbé à Montpellier depuis septembre 1792 et
trouvé dans le domicile des deux sœurs Devèze, avec sept
autres femmes qui participaient à ses instructions. L'une
de ces femmes, jeune fille alors, nous a raconté ce procès
dans un récit qui, pour n'être pas officiel, n'en garde pas
moins toute l'autorité d'une déposition de témoin.
Lorsque Micbel vint à Montpellier, il avait la pensée
d'obéir à la loi en se retirant en Espagne; mais il vil qu'il
y avait là du bien à faire et resta au péril de ses jours.
C'est vers la fin de janvier 1794, qu'il fut reçu cbez les
sœurs Devèze, d'où il sortait très souvent pour remplir
son ministère ^ Dénoncé à Cette, il fut épié et s'en douta :
1. Notons encore quelques autres acquittements suivis de détention
jusqu'à la paix, pour propos inciviques dont le caractère contre-révolu-
tionnaire n'était pas établi : 28 nivôse (17 janvier 1794), L.-Fr.-Godcfroi
Gastoct, dit Belfourtes, qui avait dit : qu'il gardait ses jambons pour les
braves émigrés; les 11 et 14 pluviôse (30 janvier et 2 février), Maurice
Castel, poursuivi sur l'accusation banale de provocation au rétablissement
de la royauté; ajoutez, le 27 pluviôse (15 février), détention jusqu'à la
paix après acquittement pour émission de faux assignats.
2. « J'ai eu le bonheur, dit le témoin, pendant tout le temps qu'il habita
cette maison, d'approcher de bien près ce saint homme. » Tous les jours
il célébrait le saint sacrifice; tous les dimanches, après le repas, on disait
le chapelet en commun, avec intention à chaque dizaine : « la foi, l'es-
440 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
(( Je suis, disait-il, une victime marquée en caractères de
sang-, mais soyez assurées que vous me verrez conduire à
l'écliafaud sans pâlir. »
Le 5 mars, jour des Cendres, comme il disait la messe,
où assistaient onze personnes, et lisait l'évangile, on
frappe. Il veut fuir : il ôte seulement sa chasuble et s'en-
ferme dans une cave, avec tous les objets qui servaient
pour le saint sacrifice. On continuait de frapper : une des
demoiselles Devèze ouvre. Les forcenés se précipitent, le
sabre à la main, le clierclient partout et à la fin le trou-
vent. Ce fut comme un triomphe de l'enfer. Ils commen-
çaient la passion du malheureux par le cri du Calvaire :
« A présent que ton Dieu vienne te délivrer ! » Mais ils ne
se contentèrent pas de partager les objets sacrés; ils se
donnaient la joie de les profaner, crachant dans le calice,
et joignant la dérision à ces outrages : « C'est ton Dieu,
disaient-ils, qui t'a livré entre nos mains, pour que nous
niellions fin à tes crimes. »
Toutes les femmes présentes furent arrêtées avec lui :
Le tribunal étant assemblé, on nous conduisit au palais, à
travers une populace immense. Les uns pleuraient, mais en
petit nombre ; les autres nous huaient, nous jetaient des pierres,
nous pinçaient. La salle d'audience était remplie de monde. Le
président s'adresse à M. Michel, et lui dit:
Accusé, ton nom? — Jacques- Philippe Michel.
Ton âge? — Environ quarante-deux ans.
Ta profession? — Prêtre de l'Église catholique.
D'où es-tu? — De l'Argentière, département de l'Ardèche.
Que faisais-tu là? — Les fonctions de vicaire de paroisse.
Pourquoi n'as-tu pas obéi au décret qui t'ordonnait de sortir
de France? — J'avais pris un passeport pour me rendre à Mont-
pellier et de là en Espagne ; mais ayant appris le sort qu'avaient
éprouvé plusieurs de mes confrères, je me décidai à rester.
Qu'est-ce que tu as fait depuis ce temps? — J'ai rempli les
fonctions de mon ministère.
Tu as dit ce qu'on appelait autrefois la messe, et tu as, à ce
pérance, la cliaritc, le pardon de nos ennemis et leur conversion, la force
de supporter les peines, la mort même, la persévérance finale. »
CH. XV. — MONTPELLIER ET NIMES 441
qu'on disait ci-devant, confessé? — J'ai dit la messe, j'ai con-
fessé .
Où as-tu logé pendant ton séjour ici? — Dans difTérenls
endroits de la ville et de la campagne.
Les connais-tu ces maisons où tu as resté? — Je suis étranger,
je ne connais pas la ville et, au surplus, je ne vous les nom-
merais pas.
Y a-t-il longtemps que tu étais logé chez les Devèze? — Peu
de jours.
rsomme-nous les personnes qui te fournissaient les moyens
de vivre sans rien faire?.... Tu ne veux donc pas répondre? —
IS'on.
On avait trouvé sur lui un papier, contenant dilTéronts
cas de conscience. Il les reconnaît comme de son écriture
et ne se refuse pas à répondre au président qui se complaît
à les discuter et lui cite des textes de l'Écriture. L'accusa-
teur public lui-même, quand le président semble en avoir
assez, vient à la rescousse et reprend l'anathème contre
les prêtres : « Gardez-vous du levain des pharisiens;
malheur à vous, hypocrites ! » et il décerne à Jésus-Christ
le titre de premier sans-culotte.
Le président ramena l'accusé à la question du serment
et le saint prêtre motiva son refus :
Eh bien, reprend l'autre, tu verras que ta religion et ton Dieu
ne t'empêcheront pas de mourir. Voyons, fais quelques mira-
cles! Dieu ne te les refusera pas. Mais Dieu t'a abandonné; il
veut que nous détruisions l'espèce des scélérats, c'est pour cela
qu'il t'a livré entre nos mains. — Dieu a aimé son fils unique
et cependant il l'a livré entre les mains des méchants.
Il était extrêmement fatigué, car il n'avait rien mangé,
c'était jour de jeûne; il demanda à prendre quelque chose,
ce qu'on lui accorda; il s'enquit de l'heure et, voyant qu'elle
lui permettait d'y goûter : « Citoyens, dit-il au peuple, je
fais collation, j'aurai le bonheur de souper ailleurs. »
On en aurait fini sans plus de retard avec lui, s'il n'eût
fallu s'occuper des femmes :
On demanda à chacune de nous, nous dit notre auteur, si
nous connaissions le prêtre, si nous voulions entendre la
442 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
messe, etc. ; l'accusateur dit ensuite : « D'après la loi, qui con-
damne à mort tout prêtre réfractaire, pour ne pas s'être pré-
senté dans la décade afin de demander la déportation, l'accusé
est convaincu d'avoir désobéi à la loi : cette loi le condamne à
la peine de mort. Je la requiers; mais, de plus, je requiers éga-
lement que les neuf femmes, qui ont été prises avec lui, soient
témoins de sa mort. » Le président se tourna vers les juges et
leur demanda leur avis. Tous adoptèrent les conclusions de
l'accusateur public; alors il dit : « Au nom du tribunal criminel
du département de l'Hérault, et d'après la demande de l'accu-
sateur public, je condamne à la peine de mort le nommé Michel,
prêtre réfractaire, pour avoir désobéi à la loi, et ne s'être pas
présenté pour demander la déportation; en outre, je le con-
damne à voir brûler devant lui, par les mains de l'exécuteur
des jugements criminels, les habits qui ont servi au fanatisme,
et il sera exécuté avec les habits ci-devant sacerdotaux; en
outre, je condamne les neuf femmes prises avec lui à être
témoins de l'exécution '.
Alors, dit notre jeune condamnée, le peuple cria : Vive la Répu-
blique! he président dit ensuite à M. Michel : « On ne te con-
damne pas pour avoir dit la messe, mais pour avoir désobéi; tu
n'as rien à dire? — Je prie le Seigneur de vous pardonner ma
mort, et à tous ceux qui y contribuent par leur approbation.
Je désire qu'elle soit utile à ma patrie; mais souvenez-vous
qu'il y a un juste juge qui jugera les justices.
Je n'ai encore vu de ma vie un scélérat réfractaire tel que
toi ; comment le cœur ne te saigne pas de voir ces quatre jeunes
personnes obligées à te voir périr? — Ah! elles sont chré-
tiennes; elles s'estiment heureuses de soufFrir ainsi que moi.
pour le nom de notre commun maîti'e !
Alors on ordonna de nous conduire en prison. M. Michel,
après avoir pris un peu de pain et de vin, se mit en prières et
se prépara à son sacrifice qu'il consomma avec la plus grande
fermeté, vers les trois heures du soir, le 5 mars 1794.
1. Voici d'ailleurs le texte du jugement à cet égard : « Ordonne <iue
les vêtements et elTets dont ledit Michel a été trouvé nanti seront brûlés
au pied de l'érhafaud comme étant des objets propres à propager le
fanatisme; ordonne aussi que les neuf femmes trouvées et arrêtées
avec ledit Michel seront amenées devant l'oflicier de police pour être pro-
cédé contre elles comme prévenues durecèlemenl du prêtre susdit, préa-
lablement conduites sur la place de la Révolution, pour être présentes à
l'exécution à mort de ce prêtre. » (6e registre, f" 1G2-103.)
eu. XV. — MONTPELLIER ET NIMES Uô
Cette exécution faillit avoir d'autres suites. Une jeune
fille, la demoiselle Crassous, ardente catholique, voulut
avoir des reliques de ce sang* généreux ainsi répandu pour
la foi, et elle envoya sa domestique ramasser quelque partie
de la terre qui en était imbibée. On l'arrêta et sa jeune
maîtresse avec elle. Voici le texte officiel de T interrogatoire
de la jeune Crassous :
Qu'est-ce qui provoque en toi le désir d'avoir de la terre teinte
du sang de ce réfractaire? — C'est que, le croyant mart}'r de la
religion, je voudrais faire une relique de cette terre.
Si c'est un martyr, sa mort est donc un crime? — II ne m'est
pas permis de juger personne.
N'as-tu pas continué d'aller à la citadelle? — J'y ai été dans
le temps, assez souvent même, mais j'avais une permission. J'y
étais attirée par le désir de me rendre utile aux prisonniers
auxquels j'ai procuré des lits.
N'as-tu pas eu des relations avec ceux de Perpignan? — Je
n'en ai eu d'autres que celles de leur procurer ce dont ils auraient
besoin.
N'as-tu jamais entendu de messe de prêtres réfractaires? —
J'en ai entendu avant leur déportation et dans le temps qu'ils
étaient cachés dans diverses maisons de la commune.
Dans quelles maisons as-tu entendu ces messes? — Je ne
veux pas le dire.
Quelles étaient les personnes qui assistaient à ces messes? —
Je ne me les rappelle pas et, quand je me les rappellerais, je ne
les nommerais pas.
D'après tes réponses, il paraît que tu regrettes beaucoup les
anciens prêtres? — Oui, je les regrette beaucoup par rapport à
ma religion.
Tu désirerais par conséquent l'ancien régime qui peut seul
te rendre ces prêtres que tu désires? — Sous quelque forme de
gouvernement que je vive, cela m'est indifférent, pourvu que je
puisse exercer ma religion.
N'est-ce pas un des points de ta religion de sacrifier tout pour
elle? — Oui, c'est un des principes de ma religion.
Tu chercherais donc à perdre un gouvernement qui n'en souf-
frirait pas l'exercice? — Non, je ne puis faire que des sacri-
fices personnels.
Lecture faite à Montpellier, ce 22 ventôse de l'an 2 de la Répu-
bhque.
444 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
Les choses ne furent cependant pas poussées plus loin.
On ne procédait point devant les tribunaux criminels de
province comme au tribunal révolutionnaire de Paris. Un
seul acte qualifié fanatique ne suffisait pas pour vous faire
juger complice « de la grande conspiration du 10 août »,
et vous envoyer à la mort. On voulait des délits inscrits
dans la loi et l'on fit observer à l'accusateur public Pages
qu'il se compromettrait en donnant suite à l'affaire, lors-
qu'il ne pouvait s'autoriser d'aucun texte légal; que ceux
mêmes qui s'étaient procuré du sang- et des cheveux de
Louis XVI, n'avaient été, ni poursuivis, ni inquiétés. Au
bout de deux mois, on mit les deux prisonnières en liberté '.
Pages s'en fait honneur dans le mémoire qu'il écrivit plus
tard pour sa défense (messidor an III).
Quant aux femmes qui avaient été arrêtées avec le prêtre
Michel, et conduites par jugement au pied de l'échafaud
pour assister à son supplice, elles avaient été réservées en
vue d'une nouvelle enquête. Les deux plus compromises,
Marie et Jeanne Devèze, furent condamnées à la déportation
à^vie ; deux autres, la veuve SouBiaRAN et la femme Julien,
détenues comme suspectes (IG floréal, 5 mai 1794); les
autres avaient été mises en liberté.
On a vu dans le procès du prêtre Michel la sentence
rendue contre les ornements du culte. On en eut quelque
temps après un autre exemple. Le 17 ventôse (7 mars 1794),
un colporteur, Louis-Christian Ruas, qui vendait des objets
1. Le 26 ventôse, l'accusateur public de l'Hérault avait consulté le
Comité de salut public sur le parti à prendre à l'égard de deux femmes
(une jeune fille et sa domestique), arrêtées pour avoir ramassé de la
terre teinte du sang d'un prêtre condamné à mort. Le Comité renvoya
au Comité de législation et décida que, jusqu'à nouvel ordre, elles res-
teraient en arrestation. Il fut écrit ainsi le 4 prairial à Montpellier. Le
1er messidor, l'accusateur écrit à son tour qu'il avait attendu deux mois
la réponse, et que, voyant qu'elle n'arrivait pas, il avait fait mettre,
quelques jours auparavant, les deux femmes en liberté. « Le fait, dit-il,
est peu grave; la servante seule en est l'auteur : c'est une paysanne igno-
rante. Faut-il reprendre l'alTaire? » (9 messidor. Lettre de l'accusateur
public Pages.) La question fut soumise à Couthon et renvoyée sans déci-
sion. (Arch. nal., AF II, 158, messidor, pièces 52. 51 et 50.)
CH. XV. — MONTPELLIER ET NIMES 445
religieux, ayant été acquitté sur la question intentionnelle,
le tribunal :
Ordonne que les crucifix, tètes de mort, vierges et autres
signes de fanatisme, saisis dans le domicile de Ruas, seront
détruits et tjrùlés par l'exécuteur des jugements criminels au
pied du grand escalier du prétoire '.
Viennent ensuite, à quelques jours d'intervalle, des exé-
cutions de personnes.
Le 24 ventôse (14 mars), le prêtre Mallet, arrêté à Cette.
On croyait qu'il n'était que diacre, mais il avait reçu les
ordres, au commencement de la persécution, pour travailler
au bien des âmes. Afin d'assurer plus de facilité à son
ministère et de dissimuler ses relations, il faisait un petit
commerce. Le refus qu'il fit du serment civique le rendit
suspect et le fit arrêter. Le serment civique, bien que diffé-
rent du serment de la constitution civile du clergé, et
accepté généralement sans difficulté, étant commun à
tous, inspirait des défiances aux âmes plus scrupuleuses.
Au tribunal, on lui laissa le clioix entre ce serment et la
mort; il préféra la mort.
Le 29 ventôse (19 mars), Pierre Gigot, chanoine de la
cathédrale. Il avait publiquement vécu dans une maison de
campagne près de Monde, jusqu'à l'époque du décret qui
sommait, sous peine de mort, les prêtres sujets à la dépor-
tation de se présenter. Il vint faire connaître son âge qui
l'exemptait de la déportation et demanda à être reclus
comme sexagénaire. L'administration trouva la demande
légitime et l'envoya à Montpellier pour être enfermé. Mais,
sans égard pour cette décision, il fut remis à l'accusateur
public, et par l'accusateur traduit au tribunal.
L'accusateur public lui demanda ce qu'il faisait dans sa
retraite : « Je priais Dieu et me préparais à mon dernier
moment. » Accusé d'avoir pris part aux troubles de Monde
et de Jalès, il établit que c'était faux. L'accusateur public
1. 5e registre, à la date.
446 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
en prit occasion de se déchaîner contre les prêtres, comme
auteurs des malheurs de la Vendée. L'accusé répondit qu'il
leur était défendu par l'Eglise de prendre les armes. Mais
l'accusateur public soutint que les prêtres étaient à la tête
de l'armée contre-révolutionnaire; et le président, portant
la question sur un point plus personnel, lui demanda pour-
quoi, ayant été municipal, il avait refusé le serment? —
« Cela était contraire à ma religion et à ma conscience. »
L'accusateur public hésitait à requérir, vu les soixante
ans de l'accusé et les circonstances de son arrestation;
mais le président voulait sa mort. Il lui demanda s'il s'était
présenté en personne pour la déclaration de son âge. —
Non, il avait envoyé un ami. — Ce n'était pas ce que ré-
clamait la loi; la déclaration fut jugée nulle et l'accusé
condamné à mort.
A peine condamné, il fut garrotté et conduit au supplice :
le bourreau attendait. Il voulut parler au peuple, mais des
hurlements couvrirent sa voix : il baisa la guillotine et
livra sa tête.
Le 2 germinal, c'est un simple chapelier, Pierre Lalice,
envoyé à l'échafaud pour avoir crié ]^ive Louis XVIl!
Le 13, une affaire dont on prétendait faire aussi une
conspiration de royalistes, et qui faillit conduire deux per-
sonnes à l'échafaud, Elisabetli Coste et Jean-Edmond
Serres, homme de loi. L'homme de loi avait rédigé pour
sa cliente une pétition dans laquelle, copiant les expres-
sions d'une loi relative aux prêtres déportés, il avait six
fois employé le mot de roi/aume. C'était, disait-on, s'obs-
tiner à ne pas reconnaître la République. On borna pour-
tant la peine à la déportation à vie pour tous les deux.
L'affaire qui suivit est la plus sanglante du tribunal et
pourrait suffire pour lui donner un rang parmi les plus
fameux : c'est la cause restée célèbre sous le nom de Com-
plot des galettes.
Douze individus, à propos de ces galettes, furent mis en
jugement comme prévenus d'un complot tendant à favo-
cil. XV. — MONTPELLIER ET NIMES 447
riser les projets hostiles des émigrés, et autres ennemis
de la République.
Le 13 g-erminal (2 avril), André Azéma, garçon bou-
langer, étant de patrouille, vit de la lumière chez Canlier,
boulanger. « Il travaille donc, se dit-il, malgré la pénurie
de farine ! » Il travaillait en effet et fabriquait des g-alettes
pour le compte d'Elisabeth Coste, marchande, de Lazutte
et de plusieurs autres chez qui on en trouva. Aussitôt la
société populaire, avertie, dénonça le fait à l'accusateur
public comme un complot : le maire fit à son tour sa
dénonciation le lendemain, et le surlendemain le comité
de surveillance requit l'arrestation de dix personnes : « Que
la tête des scélérats compris dans notre arrêté, disait-il,
roule bientôt sur l'échafaud. »
On prétendait que la demoiselle Coste faisait faire de la
galette pour fournir, sous une forme de conservation plus
facile, du pain aux prêtres cachés. L'un des coalisés,
Roland, donna pour sa part une explication qui n'avait
rien que de très plausible. Il dit que, sur le bruit d'une
réduction prochaine de la quantité du pain, il avait fait
faire en galettes, par le boulanger Bénezech, la valeur de
.5 setiers de blé qu'il avait envoyés de la campagne. Le
complot n'en fut pas moins avéré et l'accusateur public fit
un réquisitoire dont nous extrairons ce morceau :
1° Elisabeth Coste, marchande, etc.
Elisabeth Coste, sœur d'un prêtre déporté que la loi assimile
à uji émigré, dans l'objet d'aider ou favoriser les projets hos-
tiles de ce frère et de ceux qui, comme lui, n'ont quitté leur
patrie que pour y revenir, le fer et la flamme à la main, réta-
blir la tyrannie, a conçu l'abominable dessein d'affamer le
peuple ou de créer une disette factice, propre à faire regretter
l'ancien régime et à amener des mouvements séditieux en déro-
bant à la circulation le plus nécessaire et le plus essentiel des
comestibles : pour l'exécution de son dessein, elle faisait faire
des galettes, sorte de pain inusitée dans la présente commune,
et excitait les autres citoyens qu'elle connaissait dans les mêmes
principes qu'elle, à faire de ce même pain.
448 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
Suivent les autres accusés :
Lesquels ont aussi fait faire des galettes avec de la Heur de
farine et les ont ensuite cachées dans des lieux où les accusés,
au lieu de s'en servir, les ont gardées ou réservées, au point
qu'une partie de ce comestible a dépéri '.
Le procès commença le 18 germinal (7 avril 1794).
Dans le cours des débats, Toucliy fils, défendant son père,
posa en fait qu'il serait plus avantageux et plus écono-
mique, en temps de disette, de fabriquer des galettes que
du pain, et demanda que la question fût soumise à d'anciens
académiciens. Mais l'un des jurés lui répondit : « L'Aca-
démie de la Révolution, c'est la guillotine. »
La séance, interrompue pour diner, continua pendant la
nuit.
Le fait et le complot furent déclarés constants par le jury
pour Elisabeth Coste, Jacques LazuI-te, boulanger-four-
nier, Louise Hue, veuve d'Antoine Ballard, marchande,
Antoine-François-Alexandre Rolland, négociant. En con-
séquence, tous les quatre furent condamnés à mort. Pour
les autres, ils furent déclarés non convaincus ou sur le fait
ou sur l'intention criminelle et acquittés. Le jugement
est signé par tout le potager du tribunal : Salsifis Gas,
Tournesol Escudier, Raisin Peyral, Betterave De vie, et par
le greffier affublé, lui, d'un nom romain, Junius Jeanjean -.
On dit que, dans l'exécution, Lazutte, ayant la tête sous
le couperet, cria Vive le Roi! et les spectateurs ayant crié :
Vive la République ! \\ à\l : « Non, Vive le Roi! » en secouant
la tète.
Azéma, le dénonciateur, réclama sa récompense. Une
somme de 1000 francs, 100 francs par tète de dénoncé, lui
fut allouée par le directoire du département, sur l'avis du
directoire du district (27 germinal).
Un seul juré avait osé voter contre la condamnation.
1. Greffe de Montpellier, Ce registre, f" 12-19 (Complot des galettes).
2. 6e registre, à la date, et Soulier, 1. 1., f» 510.
en. XV. — MONTPELLIER ET NIMES 449
Quand on trouvait dans le fait de posséder quelques
galettes un complot pour alTamer le peuple, on pouvait
bien voir dans quelques propos malsonnauts, une provo-
cation au rétablissement de la royauté, crime puni de
mort. C'est ainsi que, le 18 germinal (7 avril), fut envoyé à
Téchafaud le mendiant Jean Jullien pour avoir dit : « Que
Dieu punisse ceux qui ont fait mourir le Roi ; qu'en France
on ne faisait que des cbàteaux en l'air » ; pour avoir
'( refusé de dire qu'il était républicain, ajoutant que ça
n'irait pas; que nous aurions bientôt une nouvelle loi qui
détruirait l'ancienne, par où, dit le jugement, il donnait à
entendre que nous aurions bientôt un roi ».
Puis viennent de nouvelles exécutions de prêtres :
Le 2 floréal (21 avril), Antoine Salles, ancien curé de
Toussac, prêtre octogénaire et reclus à ce litre; mais on
trouva dans ses papiers le testament de Louis XVI, un
manuscrit contenant des réflexions contre le serment de
fidélité à la République, une copie du manifeste de la
Vendée : — contre-révolutionnaire. Devant le tribunal,
il défendit sa religion et son roi et fut livré au bourreau.
Le o floréal (24 avril), Jos. Ravel, âgé de 72 ans, vieux
prêtre réfractaire de Draguignan , trouvé cacbé à Mont-
pellier.
Le 8 (27 avril), des laïcs font diversion*; puis des prêtres
encore :
Le 12 floréal (1" mai), Etienne-Pascal Massill^n, prêtre,
aumônier de la maison du Bon-Pasteur. Le vendredi saint,
on avait arrêté aux portes de la ville un paysan qui portait
un paquet renfermant des ornements sacerdotaux. On le
força, sous menace de mort, de dire qui les lui avait remis
— c'était Massilian — et où il demeurait. La maison fut
cernée, mais il s'était cacbé. Son père, sa sœur, qui refu-
1. Jacques Lasserre, Rose Ca-stax, sa femme, Laurent Lasserue, son
frère, et Jacques Lasserre, son fils, avaient, selon l'accusation, manifesté
le désir de voir le territoire de" la République envahi, et de se joindre
aux Espagnols et même aux rebelles de la Lozère. Tous les quatre furent
condamnés à mort; quatre autres, non convaincus, acquittés.
n. — 29
450 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
sèrent de le trahir, furent conduits en prison. Demeuré
seul, la faim le contraignit à sortir de sa retraite. Il gagna
une cheminée et descendit par là dans une maison voi-
sine; c'était la nuit, on cria : Aii voleur.' il fut arrêté.
Il avait craint la mort, il s'y soumit avec courage. Il dut
l'attendre plusieurs jours, car les juges étaient à Béziers.
Condamné, il convertit à la foi un calviniste de Lunel,
M. Desjuges, frappé lui-même comme émigré : ils allèrent
ensemble à l'échafaud.
Le 13 (2 mai), Pierre Bernadou, liebdomadier de la cathé-
drale, recueilli par une pauvre femme qui vivait du produit
du lait de sa vache ; mais la peine de mort ayant été portée
par la loi contre les receleurs de prêtres, il sortit de chez
elle et se réfugia dans les bois : il y fut découvert. Con-
damné, il demanda d'avoir les mains libres jusqu'à l'écha-
faud pour faire le signe de la croix ayant de mourir. Sur
le refus qu'on lui fit, il se signa et se livra au bourreau.
Le 14 (3 mai), Pierre Galabert, père observantin, âgé de
60 ans, ou, selon un autre récit, de 80 ans, mais dans tous
les cas infirme et qui avait été autorisé à loger chez une
de ses sœurs. On le tira de son lit pour le traduire au tri-
bunal. Il retrouva des forces pour aller à l'échafaud.
J'ai parlé de la peine de mort contre les receleurs de
prêtres. La loi du 30 vendémiaire (21 octobre 1793) les
frappait de la déportation et quelquefois on ^e bornait à
la réclusion, même à de simples peines correctionnelles *.
Mais la loi nouvelle du 22 germinal (11 avril) les tint pour
complices et par suite les frappa des mêmes peines : c'est
cette loi qu'on appliqua à la pauvre Madeleine Cosïe,
femme Bouquet, la vieille hôtesse du prêtre Bernadou.
Dans la nuit qui précéda son jugement (18 floréal, 7 mai),
elle se leva à 2 heures, pour prier, et on l'entendit répéter :
\. Ce même jour (13 floréal), deux femmes, qui avaient liéborgé pendant
deux mois à prix d'argent un prêtre nommé Uedos (leipiel échappa à la
poursuite), furent condamnées à six années de réclusion avec exposition.
Le lendemain, les femmes qui avaient reçu le prêtre Michel furent dépor-
tées (on l'a vu à jiropos de ce dernier).
cil, XV. — MONTPELLIER ET NIMES 4ol
« Mon Dieu, je n'aurais jamais espéré avoir la gloire de
mourir pour vous. Je vous en remercie »; et sa fin fut
digne de sa prière.
Un dernier prêtre termine cette triste série : Pierre Avi-
gnon. Il résolut de se livrer, dans la pensée de faire impres-
sion sur ses juges et puis, peut-être, de sauver les autres.
D'ailleurs rester caché, c'était exposer ses hôtes à la mort.
Il se rendit au Peyrou à 5 heures du matin, fit trois fois le
tour de la guillotine et vint se constituer prisonnier.
Comme on lui représentait dans la prison qu'il était
défendu par les règles de l'Eglise de se livrer pour le mar-
tyre, il dit : « Je m'offre à la mort et j'y suis résigné; mais
peut-être ne subirai-je que la déportation. Sinon, la volonté
de Dieu soit faite. Je viens me livrer pour sauver la vie de
ceux qui avaient la charité de se dévouer à la mort pour
m'y soustraire '. » Quelques juges auraient voulu le
sauver; mais le président fut pour la mort. Condamné,
il demanda la grâce d'aller à l'échafaud portant l'image du
<livin supplicié. On la lui refusa. Il dit aux spectateurs qu'il
serait le dernier prêtre qu'ils verraient mourir, et il en fut
ainsi. Après lui, la peine de mort frappa encore, le 24 floréal
(17 mai), Fulcrand Co^diat, qui, en voyant un almanach
républicain, avait dit : « Le diable emporte les décades et
la République qui les a faites » ; on l'accusait aussi d'avoir
expédié de faux congés à des volontaires de l'Aveyron; le
22 prairial (10 juin), quatre faussaires, accusés de fabrica-
tion d'assignats, et, le 5 fructidor, Pascal Thuery, émigré '.
Pas d'autre condamnation à mort sur le registre du tri-
bunal, registre arrêté au 19 fructidor. Relevons seulement
cet incident. Le 19 floréal, Brutus Bon Paite (d'Ajaccio),
26 ans, fut arrêté avec son domestique sous l'inculpation
de s'être fait passer pour le représentant Saliceti. Il le nia
et le procès-verbal porte sa signature Brutus Bon Paite.
1. Greffe de Montpellier, 6e registre, à la date, Soulier, 1. 1., et Actes
des martyrs.
2. Soulier, p. 551.
452 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
Saliceti le réclama et le fit ramener à Toulon. C'était
Lucien Bonaparte.
III
Tribunal révolutionnaire de Nîmes.
A Nîmes comme à Montpellier, le tribunal criminel
montra d'abord assez de modération. Pas d'exécution en
1793, excepté dans les tout derniers jours. Le 19 avril, un
officier du régiment du Tarn fut condamné à vingt ans de
gêne pour des coups de sabre donnés à des citoyens; mais
le crime était de droit commun, le caractère contre-révo-
lulionnaire qu'on y avait voulu rattacher n'avait pas été
reconnu par le jury. Le 13 mai, un placard portant les mots
Vive le roi Louis XVII ! La mort aux 745 tyrans! avait été
poursuivi et 1200 livres de récompense étaient promises à
qui en dénoncerait l'auteur; mais l'auteur n'avait pas été
trouvé et le tribunal avait été réduit à s'en prendre au
placard : il ordonna qu'il fût lacéré et brûlé en place
publique par l'exécuteur des jugements criminels \
Arrivent les événements du 31 mai, qui curent un si pro-
fond retentissement à Nimes.
La répression qui devait être si sanglante ne fait pour-
tant d'abord traduire personne au tribunal criminel. On
s'en défiait sans doute. Quand la Révolution entra à pleines
voiles dans la Terreur par la loi de suspects (17 sept.), les
représentants Rovère et Poultier sentirent le besoin d'avoir
1. Greffe de la Cour de Nimes. Rer/islre du irihunal criminel n° 3, aux
dates des jugements. Le 15 mai, Palhon, curé de Saint-Nazaire, qui avait
l'ait un manifeste contre l'évêquc et les prêtres constitutionnels, fut
condamné à six ans de gêne, par contumace; le 23, ce sont des propos
anliciviques, mais qui ne tombaient pas sous le coup du Gode pénal :
deux mois de prison, et les deux coupables étaient contumaces; les 30 et
31 mai, deux jugements rendus contradictoircment, cette fois, pour pro-
vocation au rétablissement de la royauté, mais les accusés, deux men-
diants, furent déclarés non convaincus et condamnés simplement, pour
avoir excité au fanatisme, à six mois de i)rison.
CH. XV. — MONTPELLIER ET NIMES 4o3
dans ce tribunal un instrument plus docile. Ils en rema-
nièrent le personnel (23 septembre) :
Considérant qu'il importe essentiellement au maintien des
lois que la portion d'autorité déléguée par la Nation aux
tribunaux criminels des départements soit exercée par des
hommes éprouvés par leur attachement constant aux grands
principes de la liberté et de l'égalité;
Considérant que le tribunal criminel du département du Gard
a besoin détre renouvelé, les membres qui le composaient ne
remplissant pas leurs fonctions, ou par désertion, et les mem-
bres actuels n'exerçant que des fonctions provisoires en rem-
placement de ces fonctionnaires publics prévaricateurs...
Ils nommèrent Madier, de Nîmes, président, et Bertrand
accusateur public '; les trois juges étaient pris tous les
trois mois dans les tribunaux de district. Par un nouvel
arrêté du 15 frimaire, Rovère nomma Eynard (de l'Isère)
président, Bertrand restant accusateur public. A cette
époque, Poultier était déjà rentré dans la Convention^;
Boisset venait de recevoir une nouvelle mission dans
l'Hérault, qui lui permettait d'étendre son action sur le
Gard \
Le changement opéré dans le tribunal criminel du Gard
coïncidait avec l'établissement du gouvernement révolu-
tionnaire, et cette circonstance devait se faire sentir dans
la suite de ses opérations.
Ce fut vers la fin de décembre que commencèrent les
exécutions; et ici, à la différence de Montpellier, les prin-
cipales victimes se rattachent au fédéralisme. On n'avait
pas à Nîmes un Cambon intéressé à ce que la justice n'allât
pas trop avant dans ses recherches. Ce sont ou les hommes
1. Le président provisoire qui précédait et qui contresigna cet arrêté
sur le registre est un Guizot; il continue de signer comme président
provisoire jusqu'au 17 frimaire, jour où fut enregistré un arrêté du
15 frimaire, par lequel Rovère a nommé Eynard président du tribunal;
il meurt avec le titre de président provisoire.
2. Voy. son rapport verbal sur sa mission dans la séance du 8 frimaire,
Moniteur du 9 (29 novembre), t. XVIII, p. 536.
3. Séance du 1er frimaire, Moniteur du 4 (24 novembre), ibUL, p. 494.
4S4. LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
qui ont fait partie du comité de salut public et de l'assem-
blée des communes du Gard, ou ceux qui ont servi dans la
troupe destinée à rejoindre celle des Marseillais.
Le 1" nivôse (21 décembre 1793), celui qui ouvre la
marche appartenait à cette dernière catégorie. C'était un
maître à danser, Pierre Dumas, donné comme un des
chefs du bataillon qui occupa le Pont-Saint-Esprit, d'où il
fut chassé par Carteaux, L'accusation lui reprochait d'avoir
été à la tête de ceux « qui forçaient les asiles des meil-
leurs patriotes, les rouaient de coups et les forçaient à
s'enrôler ».
Dumas, dans sa défense, se déchargea sur les chefs po-
litiques. Il avait été induit en erreur par quatre monstres
(Vigier, Blanc-Pascal, Rabaut-Dupin et Jacques Vincent),
qui disaient que le club populaire voulait trente tètes (et
il était des trente), que les bons députés de la Convention
étaient sous le poignard des assassins, etc. ^ Mais les
témoins confirmèrent les griefs dont s'appuyait l'accusa-
tion : « qu'il enrôlait pour la force départementale, qu'il
menaçait les patriotes; » et il fut condamné.
Le 2 nivôse (22 décembre), plusieurs acquittements-.
Le 6 (26 décembre), condamnation à mort d'un culti-
vateur, Jean-Antoine Fabre, dit Terras, accusé d'avoir
crié : A bas la Patrie! Vive Louis XVII ! Vive CEspagne!
et d'avoir pris part' à l'abattage d'un arbre de la Liberté.
Onze témoins furent entendus contre lui; il les récusait,
disant qu'ils avaient refusé le serment lors de la première
fédération. Neuf autres parlèrent en sa faveur, attestant
1. Il rappelait ([ue le flui) républicain envoya quatre députés à Paris.
Rabaul-Dupin,à son retour, dit que soixante-neuf départements marchaient
déjà contre Paris; qu'il fallait marcher aussi; il avouait qu'il avait parlé
contre les meilleurs patriotes, Robespierre, Danton, etc., qu'il avait
chanté une chanson qui était dans la bouche de tous les fédérés : A la
guillotine Marat ! (Greffe de la cour de Nîmes. Verbaux du tribunal cri-
minel, ffr octobre 1792 (19 pluviôse an II), à la date.)
2. On accusait de fédéralisme plusieurs habitants de Remis qui avaieni
tenu une assemblée pour la destitution du maire. Le fait avait un carac-
tère purement local : après deux jours d'audience, les accusés furent
acquittés.
CH. XV. — MONTPELLIER ET NIMES 455
qu'ils ne l'avaient pas vu abattre l'arbre de la Liberté, mais
ils convenaient que les témoins à charge étaient d'honnêtes
ijens. Le jirésident, ayant fait ramoner l'accusé à la maison
de justice, se retira avec les juges dans la salle du conseil.
Etant rentrés, ils opinèrent à haute voix et, commençant
par le plus jeune, le condamnèrent. Notons que le tri-
bunal, qui jugeait régulièrement avec l'assistance d'un
jury, jugeait seul et sans jurés quand il procédait révolu-
tionnairement.
On a une lettre du représentant Boisset à cette date, qui
presse les juges de finir les procès commencés contre les
fédéralistes ^
Plus d'un mois s'écoula avant que la peine capitale
reçût une application. Mais, alors, un autre représentant,
Borie, venait d'arriver à Nimes ^ Est-ce à lui qu'il faut
rapporter cette recrudescence de rigueur? Le premier que
l'on frappa fut un prêtre, et il aurait bien pu mériter l'in-
dulgence. François-Pliilippe-Marcelin Decroy, A'icaire de
Saint-Victor à Malcap, avait prêté le serment constitu-
tionnel le 27 février 1791, mais ayant cru, sur la foi des
papiers publics, que l'Assemblée nationale tolérait qu'on
mit des explications ou des restrictions dans les procès-
verbaux de prestation de serment, il avait ajouté au sien :
« Sans préjudice de la religion catholique, apostolique et
romaine. » Mal rassuré pourtant sur sa démarche, il
adressa une pétition à l'Assemblée nationale le 30 novem-
bre 1791 pour lui demander si son serment ainsi modifié
était valable, offrant de le prêter de nouveau, s'il était
déclaré nul. Pas de réponse : il se croyait donc bien en
règle. Toutefois, le 25 juillet 1792, il avait quitté sa paroisse
où il était persécuté, pour se retirer chez sa mère, et, le
25 octobre suivant, il avait quitté cette maison même qui
n'était plus sûre pour lui. Il habitait dans le creux d'un
rocher près du bois Saint-IIilaire, vivant du pain que lui
1. Arch. nat., AFII, carton 103, à la date.
2. On a une lettre de lui datée de Nimes, 3 pluviôse (22 janvier 1794).
456 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
donnaient les bergers. Ces précautions ne le sauvèrent pas
et ne pouvaient que le trahir comme réfractaire, car, ne se
doutant pas qu'il le fût, il ne s'était pas présenté au dépar-
tement conformément à la loi des 29 et 30 vendémiaire
(20 et 21 octobre 1793), sur les prêtres qui n'avaient pas
prêté le serment. Il était pourtant sous le coup de cette loi,
son serment étant réputé nul; il fut condamné * (10 plu-
viôse, 29 janvier 1793).
Le 19 pluviôse (7 février), il se passa une scène qu'on ne
pourrait croire, si l'on n'avait les procès-verbaux sous les
yeux. Un ancien contrôleur des convois militaires, Jean
Perillier, était accusé d'avoir fourni des mulets pour la
conduite de canons et caissons à Villeneuve-lez-Avignon.
Il allégua le cas de force majeure : il s'était, à plusieurs re-
prises, opposé à la réquisition du procureur général syndic,
et des témoins lui étaient favorables L'affaire, commencée
la veille, touchait à sa lin :
Les juges, dit le procès-verbal, se retirent dans la salle du
conseil ; étant rentrés, ils opinent à haute voix en commençant
par les plus jeunes. Le président ayant recueilli les voix a dit
qu'il est prouvé que Perillier a fourni des mulets pour conduire
des canons et des caissons à Villeneuve, mais qu'il ne l'a pas
fait volontairement; que rien ne justifie qu'il ait propagé le
fédéralisme; qu'on voit, il est vrai, dans son livre de lettres,
deux lettres dans lesquelles il manifeste les mouvements qui
avaient lieu dans les départements méridionaux et qu'il aurait
pu s'y servir d'autres expressions.
L'acquittement allait suivre, lorsque l'accusateur public
dit :
Citoyens juges, le jugement que vous allez rendre m'est connu
d'après vos opinions. Ma surprise égale mon indignation; je
sais le respect que chaque individu doit porter aux jugements
1. Le 17 pluviôse (5 février), un autre prèlre, Joseph Chaussy, qui avait
aussi prêté serment conditionnellement, mais qui, arrêté et mis en prison
le n septembre, n'avait pu, vu son état de prisonnier, se présenter au
département selon la loi des 20 et 21 octobre, fut simplement condamné
à la déportation.
en. XV. — MONTPELLIER ET NIMES 4b7
du tribunal; je connais également l'impression que fait à l'hu-
manité toute la sévérité qui est inséparable de mon caractère,
mais je sens aussi la latitude de mon devoir. Je ne dois pas
taire que la clémence, qui seule peut avoir enfanté votre juge-
ment, est capable d'assassiner ma patrie. Je demande donc, au
nom de son salut, la suspension de votre jugement ; qu'il en soit
référé au représentant du peuple, attendu que je vois dans votre
décision la violation la plus manifeste de la loi. Au surplus, je
demande qu'il me soit donné acte de mon dire.
Et c'est l'accusateur public qui voulait faire intervenir
l'avis du représentant du peuple entre les débats et le
jugement!
Le défenseur officieux avait la partie belle :
Le citoyen Dupin rend hommage à la représentation natio-
nale; il dit que le représentant du peuple ne peut pas pronon-
cer sur un fait dont il ne connaît pas les preuves, sur une
information dont il ne connaît pas le débat, et qu'il s'en remet
à la sagesse et à la justice du tribunal.
€e ne fut pas en vain. En présence de cette inqualifiable
pression, le tribunal sut garder sa dignité :
Les juges opinent de nouveau à haute voix, en commençant
par le plus jeune. Le président, ayant recueilli les voix qui se
sont trouvées unanimes, a prononcé le jugement suivant :
Le tribunal, vu ce qui résulte des débats qui viennent d'avoir
lieu, a acquitté et acquitte JeanPerillier de l'accusation portée
contre lui; ordonne cependant qu'il gardera la prison jusqu'à
la paix, usant, à cet effet, des pouvoirs à lui donnés par la loi
du 17 septembre dernier, et donne acte de son dire à l'accusa-
teur public *.
Cet acquittement eut ses conséquences.
Le représentant auquel l'accusateur public faisait appel
intervint en effet, pour réformer non pas le jugement, mais
les juges \ Le tribunal jusque-là avait jugé révolution-
nairement, le cas échéant, et le 1" germinal il avait envoyé
i. Greffe de Nîmes, Verbaux du tribunal criminel (reg. n" 3, f" 173).
2. Dès le lendemain (20 pluviôse, 8 février), Borie avait écrit à la
Convention pour lui dénoncer le tribunal qui venait d'acquitter un des
principaux agents du fédéralisme. (Arch. nat., AFII, carton 190, pluviôse,
pièce 227.)
438 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
à Téchafaud, selon les formes révolutionnaires, un prêtre
insermenté François-David Pèlerin , A'icaire d'Alais : il
prend dans cet arrêt le titre de tribunal criminel révolu-
tionnaire du Gard. Mais il fallait au représentant, pour
répondre à ses vues, un tribunal révolutionnaire véritable,
avec des hommes révolutionnaires pour juges. C'est pour-
quoi, par un arrêté du 5 ventôse, complété le 8 germinal ' :
Considérant, dit-il, que le tribunal criminel actuel du Gard est
en même temps cliargé de juger révolutionnairement les crimes
d'État et que, d'après les renseignements pris à la société
populaire du Gard, aucun des juges, qui le composent actuel-
lement, n'a assez de force de caractère pour un tribunal révo-
lutionnaire ; que leur faiblesse pourrait compromettre les grands
intérêts de la République dans les circonstances actuelles,
Arrête que le tribunal criminel du Gard actuel qui est, en
même temps, le tribunal révolutionnaire, demeurera composé
de : Pallkjay (de Rochefort), président; Bi^aumet, juge à Beau-
caire, vice-préùdent ; Giret, juge à Nimes, et Boudon, électeur,
juges; Pélissier, ouvrier en soie, juge suppléant; Augustin Ber-
trand, accusateur public ; Million, greffier.
L'accusateur public, Bertrand, et le greffier, Million,
étaient seuls conservés. Le nouveau président, Pallejay,
était beau-frère du maire Gourbis (un des plus ardents
démocrates); l'un des juges, Giret, un prêtre apostat, qui
se maria pour se mieux défroquer, et qui en se mariant
écrivait à une autre femme dont cette union trom[>ait la
plus ou moins légitime attente :
La loi bienfaisante me laisse une ressource [le divorce!];
j'en profiterai. Laisse lancer le décret contre cette mauvaise
engeance sacerdotale; ensuite nous nous concerterons ensem-
ble. Suppose que c'est une maîtresse que j'ai et non une
femme... -
1. Arch. nat., AF II, 70, pièce 11.
2. Pièces et documents officiels, etc., par M. le conseiller Fajon, p. 93. —
Le tribunal avait sollicité et obtenu du Comité de salut public son main-
tien par ilérogation au décret (|ui excluait des fonctions publiques tout
ancien prêtre. On lit dans le rapport de police fait au Comité : « Nîmes,
IC messidor. Le tribunal révolutionnaire du département du Gard e.xpose
cil. XV. — MONTPELLIER ET NIMES 459
C'est en effet à quoi la femme pouvait se trouver réduite
par la loi de ce temps-là.
Parmi les juges on aurait voulu avoir un homme
éprouvé déjà lui-même à cette besogne, un juré de Paris,
Fauvety : mais c'était un juré solide^ et le Comité de sûreté
générale refusa de le lâcher. On ne le lâcha que quand
il s'ag-it de donner un président à la commission d'Orange,
où nous le retrouverons ' .
Le tribunal se transporta aussi au dehors. Il y était
appelé comme le prouve cette pétition du district d'Uzès :
Considérant qu'il existe dans la maison du district trois
cent cinquante détenus...; que le peuple est jaloux de voir
frapper ses ennemis : requiert le tribunal révolutionnaire du
Gard de se transporter à Uzès -.
Il avait d'ailleurs aux alentours de nombreux auxiliaires :
témoin ce juge de paix sans-culotte qui envoyait à son ami
Bertrand, raccusateur public, deux cailles et un coucou,
comme les prémices de sa chasse, et en même temps deux
déclarations de témoins à la charge du scélérat M... fils aîné :
Délivre, ajoutait-il, la République de cet ennemi déclaré. Je
t'en conjure au nom de tous mes frères sans-culottes de S...,
qui béniront le jour que ce monstre sera guillotiné. M..., ce
traître, doit être aussi son compagnon de voyage. Cathalan de
Ledenon a sûrement aussi de quoi faire honneur à la Sainte
Guillotine. Tout ce que j'ai à te prier, c'est lorsque tu fairas
juger ces anthropophages, de faire assigner tous les membres
du comité de S.,., mais au moins que ce ne soit pas long, je
t'en prie. Je suis toujours ton frère sans-culottes. (Suit la
signature ^.)
Mais le principal pourvoyeur du tribunal à ^Sîmes,
c'était le maire Courbis, surnommé le Marat du Midi.
qu'il a dans son sein nn ci-devant prêtre nommé Giret. 11 s'est cons-
tamment distingué par la haine qu'il porte aux ennemis de la patrie. Ce
serait nuire à la chose publique que de le comprendre dans la loi qui
exclurait les prêtres de toute fonction publique. Il demande qu'il soil
conservé. » (Arch. nat., F' 4437 [2" cahier, 10 thermidor].)
1. Berriat, t. I, p. 365 et suiv.
2. Pièces et documents, etc., p. 86.
3. Berriat, t. I, p. 369.
460 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
Accusé de malversation par ses propres agents, destitué et
arrêté par un représentant, relâché par un autre, il avait
été réintégré dans sa charge par la Convention ' ; et c'est
alors que son despotisme et sa férocité se déployèrent sans
obstacle. C'était lui qui dressait les listes de proscription;
le tribunal, avant l'audience, venait prendre ses ordres, et
lui-même pouvait voir comment ils s'exécutaient : car ses
fenêtres donnaient sur l'esplanade où était dressée la
sainte Guillotine, et plusieurs fois il en donna le spectacle
à ses convives. « Voyons, disait-il, si la tête d'un tel sau-
tera bien^ » Dans le tribunal, l'agent le plus redoutable du
système, ce n'était pas le président, beau-frère de Courbis,
ni même l'accusateur Bertrand, c'était l'un des deux juges,
Giret, cet ancien prêtre, qui votait toujours pour la mort
et imposait son vote au président.
Dès ce moment, le tribunal de Nîmes, par les motifs de
ses jugements comme par ses fournées, justifia bien son
titre. On reprend surtout ces fédéralistes qui avaient causé
tant d'alarmes. Un procès, commencé le 12 germinal et qui
se termina le 15, compta six condamnés ^ : Antoine Boisson,
député de sa section à l'assemblée représentative du Gard
dont il fut vice-président; Jacques-Joseph Cardonnet, pré-
sident du conseil général du département et qui, à ce titre,
fut choisi comme président du comité de salut public;
Castor Belle, imprimeur (envoyé à Paris comme adjoint
au moment de la révolution du 31 mai avec Rabaut-Dupin
et Soubeyran) ; Idalot, Guiolet père et Coulomb. Notons cette
1. Voyez ci-dessus la lettre de Boisset. — Cf. le Rapport fait par J. Borie,
député (le la Corrèze, de sa mission dans les départements du Gard, de la
Lozère, de la Haute-Loire et du Cantal (du 2 pluviôse = 21 janvier au 14
fructidor = 21 août 1794); et le Rapport et projet de décret présentés au nom
du Comité de surveillance et de sûreté générale par Voulland, sur la desti-
tution et l'emprisonnement du citoyen Courbis, maire de Nimes, destitué et
incarcéré par arrêté du représentant du peuple Boisset, délégué dans les
départements du Midi. Boisset, dans son rapport, n'a qu'une simple allu-
sion à cet incident.
2. Berriat, t. I, p. 370.
3. Borie en parle au Comité de salut public, dans une lettre datée de
Mende, 25 germinal. (Arch. nal., AF II, 193, germinal, pièce 132.)
cil. XV. — MONTPELLIER ET NIiMES 461
particulai'ilé de la procédure. Tous le.s accusés comparais-
sant ensemble, les trois premiers furent l'objet d'autant de
délibérations séparées. On interrog-e chacun d'eux, on entend
les témoins en ce qui le concerne, on revient au scrutin
dans la salle des délibérations et on le déclare convaincu.
Pour les trois derniers, on procède en une fois, en leur
joignant deux autres accusés qui furent déclarés non con-
vaincus. Boisson avait présenté pour excuse qu'il avait été
nommé vice-président malgré lui, et qu'il avait donné sa
démission; Cardonnet, qu'il n'avait rien fait que par ordre
de l'administration; mais il en était le chef. — On lui
demande :
Le plan des Girondhis n'était-il pas un attentat à la souve-
raineté nationale? — On nous disait que c'était pour proléger la
Convention.
Et la force départementale? — C'est l'assemblée qui l'avait
•jrdonné.
C'était la conséquence de l'erreur où l'on était. Et l'As-
semblée nationale l'aA'ait reconnu le 26 juin : « L'adminis-
tration du Gard, un instant ég-arée, etc. »
Belle avait imprimé tous les arrêtés « liberticides ». — II
allégua en Aain qu'un imprimeur n'est pas responsable de
ce que l'administration fait imprimer.
C'est après ces débats et la déclaration des juges que l'on
trouve le réquisitoire général de l'accusateur public repre-
nant tous les accusés, réquisitoire suivi du jugement. Les
deux déclarés non convaincus, Jean Clère et Louis Rouyière,
furent néanmoins condamnés à garder la prison jusqu'à la
paix.
Relevons encore ce point dans les interrogatoires. Après
avoir demandé à chacun des accusés son nom, son âge, on
lui demande quelle est sa fortune; c'est une question en
quelque sorte stéréotypée, avec la profession et le domicile,
dans le formulaire des interrogatoires de ce tribunal. La
fortune, c'était, en effet, en raison de la confiscation, un des
462 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
éléments essentiels de la cause pour la justice révolution-
naire.
Parmi les accusés de ce procès du 12 au 15 germinal, il
y en eut un, le citoyen Justin Beaux, qui se leva à l'appel
de son nom et récusa un des juges, le citoyen Boudon, at-
tendu qu'il avait été son dénonciateur. Boudon le reconnut
et se déclara prêt à s'abstenir. On le retint pour les autres,
mais l'aHaire de Beaux fut ajournée, elle fut reprise le len-
demain 10. Comme les autres, il allégua son erreur : il avait
été trompé par les feuilles publiques; « mais, dit-il, je vis que
les bruits qu'on faisait courir h Nimes, à Marseille, de la dis-
solution de la Convention nationale étaient faux et qu'au
contraire elle s'occupait de la Constitution... Alors mes yeux
furent dessillés. >^ — Trop tard ! il fut condamné à mort.
Le 18, comparut André-François Guizot-Ginhoux, homme
de loi :
En quoi consiste votre fortune? — En une maison que j'ai
prise en rente viagère, deux vignes et un capital de 100 pis-
toles.
Il avait été arrêté ayant quitté son domicile et avait pris
un autre nom. Il reconnut qu'il avait été membre du comité
de salut public et affirma qu'il n'avait rien écrit pour le
comité. La séance fut renvoyée au lendemain. Pourquoi?
Il fut déclaré hors la loi et livré dans les vingt-quatre heures
à l'exécuteur des jugements criminels ^
Un autre procès, commencé le 20, ne se termina que
le 2o. C'était une fournée de fédéralistes, presque tous de la
petite bourgeoisie : Louis Massabiau, cinquante et un ans,
maître d'école; Joseph Buxaud fils, vingt-deux ans, amidon-
nier; M. -Antoine Vigne, trente-sept-ans, serrurier; Joseph
Legaud, quarante-quatre ans, courtier; Jean Boisson, qua-
rante-trois ans, traiteur; Antoine Aigon, dit Paulet, trente-
deux ans, musicien, et Joseph Guérin, dit la Déroule, cin-
quante-cinq ans, faiseur de bas; et cinq autres :
1. Grctfc (le Nimcs, Verbaux, à la date.
CIL XV. — MONTPELLIER ET NIMES 463
Des brigands de cette commune, disait l'acte d'accusation,
entièrement dévoués aux contre-révolutionnaires, avaient formé
une association exécrable et monstrueuse, connue sous le nom
de Pouvoir exécutif. Ils avaient pom- principe l'assassinat, le
pillage et les vexations les plus terribles qu'ils n'exerçaient
que contre ce qui était ami de la Révolution, etc.
Ces autorités constituées payées par Pitt et Cobourg, etc.
Le nombre des lémoiiis était considérable. Dans les
deux premiers jours, il n'y en eut pas moins de soixante h
déposer. Massabiau était un des plus chargés : l'un disait
qu'étant devant la caserne avec une culotte à son babil,
il s'était vanté d'avoir une culotte pour enculotter tous les
b de la Convention nationale; un autre, qu'il recrutait
pour la force départementale en disant que c'était pour les
Pyrénées-Orientales '.
Le 22 germinal, raccusatcur public demanda au tribunal
s'il était suffisamment instruit. — Oui, pour Aigon. — Trois
autres étaient déjà k peu près hors des débats. L'accusateur
public fit venir les huit qui restaient et le défilé des témoins
continua du 61" au 82"; le 2-3, le tribunal se déclara assez
instruit sur Boisson, Legrand, Guérin. On fit venir les cinq
pour lesquels il y avait encore doute, et les débats se pour-
suivirent ce jour et le lendemain jusqu'au 138" témoin. Le
25, on fit ramener tous les accusés au nombre de douze et
on entendit leurs témoins; on écouta encore leurs excuses.
Mais elles furent sans effet pour les sept nommés plus
haut; les cinq autres furent déclarés suspects ou non con-
vaincus.
1. Le vingt et unième témoin avait entendu dire que le pouvoir exécutif
allait la nuit battre les uns et les autres; que les chefs étaient Dumas
(guillotiné) et Massabiau. Une femme, trente-sixième témoin, la femme
Chalvidan, que, dans une perquisition, il fit quitter les boucles des sou-
liers de son mari, lui disant qu'on allait le pendre; qu'il lui dit de faire
son testament, à quoi son mari répondit ne savoir écrire ; que Massa-
biau dit à elle, qui dépose, de donner une mauvaise chemise à son mari
parce qu'il n'avait pas besoin d'une bonne chemise pour être pendu: elle
ajoutait que Massabiau dit à Chalvidan : « Embrasse ta femme », comme
s'il ne devait plus la revoir; qu'il était accompagné de douze personnes.
{Verbaux, C 287.)
464 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
Le 2 floréal (21 avril), c'est un prêtre dont voici l'interro-
gatoire :
J. Froment, cinquante ans, ci-devant prêtre, chartreux à la
cliartreuse de Maurien, près le Port-la-Montagne [Toulon],
natif de Nîmes.
Quelle est votre fortune? — Je n'ai rien en ma qualité de reli-
gieux.
Logeant chez votre mère, ne fréquentiez-vous pas d'autres
maisons? — Je n'ai rien à répondre là-dessus. Ce n'est pas mon
métier d'être délateur.
Avez-vous exercé des fonctions de prêtre depuis que vous
êtes à Nimes? — Oui, dans la nuit je confessois et.j'administrois
les autres sacrements de l'Église, et disois même la messe.
N'avez-vous pas prêté le serment prescrit par la loi? — Non,
je n'en ai voulu prêter aucun.
Ne connoissiez-vous pas la loi qui vous obligeoit à prêter le
serment? — Oui, je la connoissois; mais c'étoit une loi con-
traire à la loi de Dieu, à laquelle je ne pouvois obéir sans com-
promettre ma conscience.
L'accusateur public n'eut pas grand'peine à le faire con-
damner à mort.
Le 9 (29 avril), autre jugement, qui ne comportait pas plus
de difficulté, celui de Joseph Paysac cadet, émigré. Il suffit
de deux témoins qui constatèrent son identité.
Le 14 (3 mai), trois affaires que des raisons diverses
firent ajourner : un prêtre qui avait prêté le serment; une
religieuse qui l'avait refusé; un religieux qui, l'ayant prêté,
l'avait rétracté. La religieuse n'avait d'ailleurs rien dit
pour désarmer ses juges. Voici son interrogatoire :
Madeleine Froment, quarante-quatre ans, ci-devant religieuse
de la Visitation :
Avez-vous prêté le serment prescrit par la loi? — Non. je n'en
ai prêté aucun.
Avez-vous contribué à receler votre frère? — Il était avec nous
chez notre mère commune.
Pourquoi n'avez-vous pas prête ce serment? — Parce que ce
serment répugne à ma conscience.
Pourquoi n'avez-vous pas déclaré votre frère? — Je n'ai pas
voulu être le dénonciateur de mon frère.
CH. XV. — MONTPELLIER ET NIMES 46o
Une chose qui avait dû surtout déterminer le tribunal
à ces ajournements, c'est que sa compétence aurait pu
être contestée, par suite de la loi du 27 germinal qui ren-
voyait tous les crimes de contre-révolution au seul tribunal
révolutionnaire de Paris. Mais le tribunal révolutionnaire
de Nîmes s'était assez avantageusement signalé pour être
compris dans les exceptions. Il fut donc maintenu et ce fut
le représentant Borie lui-même, celui qui l'avait institué,
qui vint lui apporter cette bonne nouvelle. L'événement
est consigné au procès-verbal :
... Le représentant Borie est entré au milieu des plus vifs
applaudissements. Ayant pris place à côté du président, il a
fait lecture de la lettre que lui a écrite le Comité de salut
public, ainsi que l'arrêté du Comité de salut public qui réta-
blit le tribunal criminel de Nîmes tribunal révolutionnaire.
Le représentant demande que la lettre ainsi que l'arrêté
soient consignés dans le registre du tribunal. Il ajoute qu'il
rétablit au nom de la Nation le tribunal révolutionnaire du
Gard dans toutes les fonctions qu'il exerçait au moment où
il fut établi... Le vice-président a prononcé un discours qui a
été beaucoup applaudi.
L'accusateur public dit que les opérations du tribunal sont
très multipliées et demande qu'il commence ses séances demain
matin et qu'il ne les termine que lorsqu'il n'y aura plus de
contre-révolutionnaires dans le Gard '.
Il leur laissait sans doute le temps de manger et de
dormir !
Le tribunal du Gard allait justifier amplement la faveur
dont il venait d'être l'objet : il aura des fournées, à faire
envie à Fouquier-Tinville lui-même, et la suite de ses
actes constitue un journal marqué de sang presque à chaque
jour.
Ce sont encore le plus souvent ou les prêtres ou les
1. Registre du tribunal, f" 218. Voy. la lettre de Borie sur les effets
qu'avait produits la suspension du tribunal, Nîmes, 4 prairial; l'arrêté du
26 floréal qui le rétablit et la lettre du même représentant qui en accuse
réception (5 prairial). (Arch. nat., AF II, carton 195, prairial, pièces 26, 27
et 34.)
n. — 30
466 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
personnes compromises dans le mouvement fédéraliste du
Gard qui figurent dans ces lugubres éphéméridcs. On en
trouvera le tableau sommaire à la fin de ce volume '. Ici,
nous nous bornerons à en extraire quelques jugements.
Le 5 prairial (24 mai), Joseph-Benezet Cathélany, prieur,
curé de Sainl-Pierre-de-Masmoline, qui n'avait pas prêté
le serment et vivait caché dans les bois où il fut arrêté. Il
professait de plus des opinions royalistes. Au tribunal, il
dit qu'il persistait dans ses réponses : que c'est son opi-
nion particulière; qu'il reconnaît en effet le petit Capet
pour son roi légitime... Il persiste à dire qu'il croit que les
émigrés auraient beaucoup mieux fait de ne pas sortir de
la République. — Ce qui ne l'empêcha pas d'être con-
damné pour provocation au rétablissement de la royauté.
Le 6 messidor (24 juin), un ancien chartreux, nommé
Sage, devenu chirurgien, apothicaire, sous le nom de frère
Bruno, qui rappelait assez son ancien état. Il ne voulut
pas de défenseur, et ses déclarations au tribunal montrent
assez qu'il ne songeait pas non plus à se défendre lui-
même. Qu'on en juge par cet extrait du procès-verbal :
Il avait prêté le serment de la liberté et de l'égalité à Saint-
Marcel ; mais comme il ne veut point de cette liberté liberticide,
il est venu de Saint-Marcel dans le mois dernier pour faire sa
rétractation au département, dans laquelle il persiste. Il dit
« qu'il désirerait le retour de l'ancien régime et qu'il ne veut pas
du règne des sans-culottes; qu'il ne faut pas qu'on s'imagine
qu'il a quelque accès de folie; qu'il s'en faut de beaucoup;
qu'il est impossible que quelqu'un puisse dire qu'il a été atteint
de folie ». On lui présente une lettre dans laquelle, après avoir
maudit la Constitution, il provoque le rétablissement de la
royauté et la dissolution de la République pour rétablir l'an-
cien régime. Il dit avoir envoyé cette lettre dans difterents
endroits, que c'est lui-même qui l'a écrite. Cette lettre, après
avoir été paraphée ne varietur, a été signée par Joseph Sage,
accusé *.
1. Voy. la noie XVIII aux Appendices.
2. Verbaux, à la date.
cil. XV. — MONTPELLIER ET NIMES 467
Lo 16 messidor (4 juillet), commença le procès des douze
secrétaires des sections de Nîmes, qu'on pouvait bien
naturellement soupçonner d'avoir eu part aux actes des sec-
tions : Marc-Antoine Gaillard-Malarte, notaire; H. Polge
et Simon Dassas, anciens avoués; César Fléchier, fabri-
cant d'étoffes, et huit autres. Quarante témoins furent
entendus, puis les membres du comité révolutionnaire dont
les registres furent produits, puis d'autres témoins encore,
en tout, quatre-vingts. Après le réquisitoire de l'accusateur
public, les accusés parlèrent pour leur défense. Dassas,
l'un d'eux, dit : « Que parce que ces noms ont été imprimés
au bas des délibérations, on ne doit pas conjecturer de là
que les individus dont les noms sont imprimés aient réel-
lement signé lesdites délibérations ou adresses » ; et il en
donna pour exemple un des accusés, Langlois, qui ne savait
pas écrire, — singulière infirmité pour un secrétaire.
Quatre furent condamnés à mort (les quatre nommés ci-
dessus); six autres à un an de prison et deux acquittés,
mais retenus en prison jusqu'à la paix ' : ces deux der-
niers pouvaient porter envie aux six autres.
Le 29 messidor (17 juillet), eut lieu la grande fournée du
tribunal : c'est l'affaire de Beaucaire -, où furent compris
en une fois trente et un accusés ^
1. Vei-baux, à la date.
2. Voy. ci-dessus, p. 424.
3. Jacques Altard, père, 60 ans, portefaix; Paul Batailler, 24 ans, volon-
taire; Nil-. Bernard, 26 ans, marin: Et. Chardon, 23 ans, marchand de
cuir; J. Collet, 40 ans, gendarme; Bapt. Darlh.\.c, 24 ans, coloriste; Pierre
Darlhac, 33 ans, ex-abbé: Claude Dassac aine, 50 ans, tanneur; Claude
Dassac cadet, 38 ans, marchand: P.-Jos. Degand, 26 ans, marchand;
Cl. DoMERGUE, 60 ans, propriétaire: Pierre Poussât, 24 ans, ex-commis;
Jacques Moreau, 47 ans. orfèvre; Fr.-Hippol. Molret, 28 ans, marchand
commissionnaire; Ant. Pailhon, 28 ans, architecte; Elzéar Pierre, 38 ans,
boulanger; T. Peyrox, 21 ans, maçon; J. Pilet, 46 ans, sans état; J. Pla-
ton, 35 ans, menuisier; Honoré Qliot, 25 ans, marchand de blé; T.-P. RiEU,
charron; J. Rouvière, 29 ans, perruquier; Jos.-Dom. Sauvan, 54 ans,
ex-avoué; J.-B. Simon, 36 ans, boucher: Alex.-Barth. Slccard, 69 ans;
J.-B. Trolbat, 32 ans, chirurgien; Marin Vernet, 30 ans, tisserand; Alph.
Conil; J.-P. Patron; J. Allec, 42 ans, et André-Antoine Tailland, 32 ans.
Conil et Patron n'étaient pas compris dans l'acte d'accusation primitif,
qui ne comptait que vingt-neuf accusés.
468 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
L'accusateur public se résumait en disant qu'ils étaient
tous aristocrates, qu'ils traitaient les patriotes de scélé-
rats et de maratistes et qu'ils voulaient marcher sur Paris.
On entendit cinquante-huit témoins. Cela produisit pour
plusieurs quelques charges particulières '.
Les accusés, interrogés s'ils avaient à leur tour des
témoins à produire, dirent qu'ils n'en avaient pas. Ils pré-
sentèrent quelques excuses, puis les juges se retirèrent,
et à l'unanimité les déclarèrent coupables.
Les trente et un furent condamnés à mort.
Le 30 messidor, un procès qui se termina le 1" ther-
midor (19 juillet) comprend encore vingt accusés ^
C'est, en grande partie, le corps municipal et la com-
mune de Nimes. On les accuse d'avoir persécuté les
patriotes, enlevé les armes déposées au district, pour les
donner aux contre-révolutionnaires; favorisé la « mons-
trueuse » assemblée dite « Assemblée représentative du
1. Allec avait dit que Marat était un coquin; et Simon, que les patriotes
étaient des maratistes; Conil, qu'il leur fallait couper la tête; Dassac et
Batailler ont invectivé les patriotes, et Batailler a dit que la Convention
était composée de brigands; et il a voulu enrôler contre Paris, disant qu'on
y serait bientôt. Troubat, à son retour de Paris, a dit que la Convention
nationale était un boucan, que c'étaient tous des scélérats et des coquins.
DoMERGUE a révélé les desseins de ses complices ; il a dit : Ne sortez
pas la nuit, parce qu'on veut égorger tous ceux qui sont dans la chanson.
Darlhac, un ex-abbé, le 1"'' avril, jour de l'émeute, a chargé un fusil
à deux coups pour tirer sur les patriotes; d'après un autre témoin, il a
tiré sur un patriote. Sugcard a été vu, l'épée à la main, à la tête de ceux
qui les assassinaient. Bernard, après la fusillade, a mis le pistolet sur la
poitrine d'un témoin qui en dépose. Quiot a dit que la garde nationale
de Beaucaire dans cette circonstance avait bien mérité de la patrie; à la
mort de Louis XVI, il s'était écrié : « S. n. d. D., ce sont tous des coquins
qui l'ont jugé. Ont-ils fait cela pour nous faire partir? Eh bien, nous
partirons. » Moreau s'est emporté aussi contre les juges de Louis XVI.
MouRET a dit qu'il fallait un roi. Degand, ayant su que Montpellier avait
accepté la Constitution, avait dit : « Eh bien, f..., ils nous c..., à Mont-
pellier. »
2. David Arnaud, 39 ans, ex-fabricant, fortune 8000 livres; J. Mazer,
'61 ans, homme de loi, 2,400 livres de revenu; Cl. Gilly, 46 ans, faiseur
de bas; J. Valz, 48 ans, agriculteur; L. ColOiMp-Nicolas, G4 ans, sans état,
sans fortune; Nie. Henry, 51 ans, fatiricant de bas; Jessé Carcassonne,
39 ans, marchand de mules, 8100 livres de revenu; Ant. Ribes, 39 ans,
talTelassier; J. -Jacques-Maurice Renaud-Genas, ci-devant noble, 10,000 li-
vres de revenu; Laurent Folrcade, 43 ans, ci-devant perruquier, main-
en. XV. — MONTPELLIER ET NIMES 469
Gard » et, au lieu d'en faire emprisonner les membres, de
les avoir reçus avec joie : ils ont donc coopéré à la contre-
révolution du Gard.
Les témoins entendus ajoutent à ces griefs : Les députés
à l'assemblée factieuse ont été logés dans la ville par
billets de logements; la maison commune était entourée
de canons pour tirer sur les patriotes ; les membres de la
commune ont fait tout ce qu'ils ont pu pour armer les
citoyens les uns contre les autres; la municipalité était
toute contre-révolutionnaire, elle laissait afficher le bulletin
de l'assemblée représentative.
Dans le cours de ces dépositions, deux mandats de prise
de corps furent lancés; mais toutefois ceux qui en furent
l'objet ne se virent pas rangés, sans autre information, sur
les bancs des accusés, comme cela se faisait à Paris. Le
jugement ne frappa point tous les autres. Il y en eut un
déclaré non convaincu, et toutefois détenu; deux, réservés
pour une nouvelle information. Les dix-sept ci-dessus
nommés furent condamnés à mort.
Suivent des procès moins étendus; mais chaque jour à
peu près se compte par une ou plusieurs têtes.
Le 14 {["^ août), on revient aux fournées : il y avait huit
accusés; ils avaient pris les armes un jour que la générale
battit; et c'était pour la force départementale. Ce n'étaient
pourtant pas des jeunes gens qui avaient montré cette
ardeur de volontaires. C'était André-François Broche-Des-
COMBES, cinquante-cinq ans ; Vincent-Félix Vanel, soixante-
neuf ans; Joseph-Prosper Yanel, soixante-sept ans; Marie-
Charles d'EuRRE, cinquante-cinq ans ; Joseph-Antoine-Mar-
tin d'Argexviller, tous les cinq ex-nobles, il est vrai : ils
furent condamnés à mort. On remit à plus ample informé
trois autres, Dubreuil, René Yanel et Loubat.
tenant agriculteur (la Révolution ayant supprimé les perruques); Paul
NoGuiER, 33 ans, fabricant; Marc-Antoine Sauvairk; Jean Vigne; J. Floutier,
48 ans, marchand d'étoffes; Fr. Hlguet, 40 ans, agriculteur; J. Mirande,
fabricant d'étoffes; Antoine Bergeron, 33 ans, menuisier, et trois autres.
470 LES REPRÉSENTANTS EN MISSION
Le la thermidor (2 août), le tribunal jugea une affaire
de vol; le 18 (o août), une affaire de complicité dans l'éva-
sion de Chabaud-Latour : il y eut cinq acquittés. 11 y avait
cependant bien d'autres prévenus à juger dans les prisons
de iSimes. Dans le procès fait un peu plus tard au maire
Gourbis, il fut dit qu'il avait encore en réserve trois cents
de ses administrés, rangés par catégories : aristocrates,
fanatiques, feuillants, fédéralistes, contre-révolutionnaires,
égoïstes, modérés, avec l'indication de leur fortune, considé-
ration importante pour ces sortes de jug-ements : à son
aise, riche, très riche '. Mais la nouvelle de la révolution
de thermidor arriva à Nîmes avec l'ordre de suspendre les
exécutions des jugements rendus -,
On peut se figurer l'effet que produisit dans cette admi-
nistration municipale le coup de tonnerre du 9 thermidor.
Des lettres, devançant les feuilles publiques, en apportèrent
la nouvelle chez le maire Gourbis le 16 et le 17 : le 16, le
décret d'arrestation porté contre Robespierre; le 17, sa
mise hors la loi. Un passag-e de l'interrogatoire de Gourbis
dans son procès, le 22 vendémiaire an III, nous peint la
scène qui se passa chez lui à la lecture de ces lettres,
Boudon, Moulin, Bertrand. Giret, Riffard y étaient
réunis. En apprenant les mesures prises par Payan au
commencement de la crise pour résister à la Gonvention,
Bertrand s'écria : <( Ah! le brave Payan! ^ » Gourbis ne
pouvait croire à ce qu'on disait des sections se déclarant
contre Robespierre : « Les sections! dit-il, c'est une lettre
fédéraliste! » Puis Bertrand : « Savez-vous que nous pou-
1. Pièces et documents, etc., p. i'13, cl Berriat, l. I, p. Ti2 et siiiv. Dans
son interrogatoire, quand il fut mis en jugement, il dit que ces listes
n'étaient pas de sa main, et qu'elles étaient dressées pour des contribu-
tions. (GrefTe du tribunal criminel du Gard, 3 cahiers.)
2. Le 28 thermidor, un des juges de paix de Nimes se transporta au
cimetière du jeu de mail et y constata l'existence d'une fosse non encore
terminée, creusée dejiuis peu par ordre de l'accusateur pul)lic Bertrand.
Elle était faite pour quarante-cinq cadavres. (Pièces et documents offi-
ciels, etc., p. H.)
3. GrefTe de Nîmes, dossier Gourbis, 22 vendém. an III.
CH. XV. — MONTPELLIER ET NIMES 471
VOUS être menés à Paris à présent. » Boudon : « Il fau-
drait faire marcher l'armée du ?sord sur Paris. » Rif-
fard : « Cette armée a poussé trop loin ses conquêtes, on
nous jouerait un tour de Dumouriez, » Moulin dit que la
Société des Jacobins était factieuse ; il ajouta : « Adieu les
sociétés populaires! » et, se saisissant d'un fusil : « S'il
faut combattre, me voilà prêt! »
Dans ce même interrogatoire. Gourbis voudrait faire
croire que cet événement ne lavait ni ému ni même sur-
pris. A l'arrivée des lettres, la nouvelle ainsi transmise
pouvant être fausse, il avait conseillé de ne la point divul-
guer. Les papiers publics étant venus la confirmer :
Je me hâtai, dit-il, de me rendre à la maison commune.
J'exposai au Conseil général que ce que j'avois souvent dit
se véritioit, savoir qu'il falloit s'attacher aux choses et non aux
personnes.Je répétai ce qaej'avois souvent dit, que si Robespierre
lui-même venoità conspirer, je seroisle premier à voter pour qu'il
montât sur l'échafaud, sans égard pour tout le bien qu'il avoit
fait par le passé. Eh bien, dis-je, Robespierre est conspirateur,
La Convention nationale vient de le déclarer tel. lui et ses com-
plices: je fais la motion pour que le Conseil général félicite la
Convention... et lui déclare que toujours nous nous rallierons à
elle. La motion fut unanimement adoptée.
Les choses se passèrent effectivement ainsi à la com-
mune, et il en fut de même au tribunal.
Le tribunal s'empressa de donner acte à la Convention
de sa victoire. Il la félicita des mesures qu'elle avait prises
à l'égard du nouveau dictateur et de ses infâmes complices.
Toutefois, plusieurs, parmi ces juges, ne pouvaient se dis-
simuler et n'auraient pu empêcher personne de croire qu'ils
étaient de ces complices. Le maire Courbis et tout le per-
sonnel du tribunal furent arrêtés. Nous les retrouverons
plus tard.
APPENDICES
I
La Commission de Saint-Malo.
(Page 15.)
Elle avait pour président le citoyen Mahé qui, incriminé auprès
des représentants pour avoir promis sa grâce et assuré un meilleur
traitement à un prêtre réfractaire, nommé Jiihel, s'en excuse en
disant qu'il ne voulait que s'en servir pour se faire livrer vingt
autres prêtres :
« Un prêtre est un monstre, j'en conviens, mais ne se sert-on pas
des bêtes féroces apprivoisées, pour prendre les plus farouches? » etc.
(Arch. nat., AF II, carton 109, dossier 23, pièce 46.)
La procédure à l'égard de ce prêtre fut suspendue ce jour même
(6 frimaire, 26 novembre 1793), mais reprise et continuée en vertu
d'un nouvel arrêté du 12 frimaire {ibid., dossier 2, pièces 3i- et 93) et le
président mis en prison. On ne lui tint pas longtemps rigueur, si l'on
en juge par cette autre lettre, plus plate encore que la précédente
(27 frimaire, ibid., pièce 6) :
Représentant,
Permet que je profite du premier quart d'heure de mon élargisse-
ment pour te remercier de la bonne leçon que tu viens de me donner.
Je ne perdrai jamais de vue et ferai tous mes efforts pour te faire
oublier les fautes que j'aurais pu commettre sans que ma volonté y ait
la plus faible part —
Mes républicaines civilités àBourbotte et crois-moi pour la vie l'in-
corruptible partisan de la Montagne et de la sans-culotterie.
Mahé.
II
Les Chouans.
(Page 33.)
Les cartons de l'armée des côtes de Cherbourg et surtout de l'armée
des côtes de Brest au ministère de la guerre sont remplis de détails
474 APPEiNDICES
sur les Chouans. Voici comment BeauforL (vers le 30 frimaire, à la
veille de l'entière extermination des Vendéens au nord de la Loire)
disait au ministre de la guerre ses ruses pour les surprendre :
« Des rassemblements considérables de rebelles s'étaient formés
dans les environs de Fougères.
« Nous sommes occupés dans ce moment à environner leur repaire...
« Pour réussir dans ces démarches,... voilà le stratagème que nous
employons. Nous ôtons nos cocardes et nous faisons courir le bruit
que nous cherchons les patriotes pour les assommer. A cette nouvelle,
les paj'sans tressaillissent de joie et ils nous ont promis qu'au pre-
mier coup de filet ^, ils se réuniraient. Tu vois, citoyen ministre, que
c'est le vrai moyen de ne pas les manquer.
« Le citoyen Fontaine s'est transporté sans cocarde dans un de ces
endroits et a dit qu'il était de l'armée royale et catholique et qu'il
venait dans l'intention de donner la chasse aux patriotes. Ces paysans
lui ont avoué franchement qu'ils étaient bons aristocrates et bons
chrétiens et, en désignant une infinité de maisons, ils s'exprimaient
ainsi : « Je vous promettons, monsieur, que ceux qui y demeurent
« sont bien de braves gens et aussi bons aristocrates que nous et
« qu'au premier coup de filet toute la paroisse se réunira à nous. »
((Quant aux Chouans, ils se conduisent de cette manière:
(( La nuit, ils forment divers rassemblements et menacent de fusiller
les personnes les plus renommées dans l'endroit par leur patriotisme,
s'ils n'embrassent leur parti. Le jour, ils rentrent dans leur paroisse,
travaillent à la terre, leur fusil caché à côté d'eux, et, sitôt qu'ils
voient un bleu, c'est ainsi qu'ils nous appellent, ils tirent dessus. »
(Dépôt de la guerre, armée des côtes de Cherbourg, à la date.)
Après la bataille de Savenay, toute la guerre au nord de la Loire
est contre les Chouans. C'est encore Rossignol qui y préside, et voici
sur quel pied les représentants Billaud-Varennes et Ruamps sont
avec lui :
« Port-Malo, 5 venlùse.
« Vous devez savoir, général, que l'usage veut que les représentants
du peuple près les armées de la République reçoivent l'ordre de chaque
jour. Cependant il ne nous est pas encore parvenu, quoique vous
ne puissiez pas ignorer et notre séjour au Port-Malo et la nature de
nos pouvoirs. Vous voudrez donc bien vous conformer à cette règle. »
Au revers est le brouillon de la lettre de Rossignol, qui s'excuse sur
sa santé, etc. (armée des côtes de Brest, à la date); et le 10 ventôse :
« Il est temps, général, que l'armée apprenne que nous sommes ici
pour seconder son énergie et pour partager sa gloire. Soit négligence
(les chefs, soit erreur, il paroit que le militaire ne connoît même pas
les représentants du peuple. 11 faut donc le voir et lui parler. Il faut
1. On pourrait avoir l'idée de lire sifflel; mais il veut dire : ;i la pre-
mière tentative faite pour les surprendre et les envelopper.
APPENDICES 475
qu'il sache ce qu'il a droit d'allciulre de nous et ce que nous voulons
de lui. Ainsi vous ordonnerez une revue générale, fixée à tridi prochain.
L'état-major se rendra chez nous la veille, à 11 heures du matin, et
vous mettrez à l'ordre l'arrêté que nous joignons à cette lettre.
« Salut et fraternité,
« Billaud-Varennes, Ruamps. »
Les deux représentants ont plus d"égard pour les volontaires de
Paris qui veulent rentrer chez eux (13 ventôse) :
« Considérant que l'ohéissance et le dévouement sont le i)remier
devoir du soldat répuhlicaiu;
« Considérant que la réclamation du premier bataillon de Paris,
maintenant cantonné à Port-Malo, pour rentrer dans ses foyers, récla-
nation motivée sur cequ'iln'a été levé que pour marcher dans le Cal-
vados et qui nous a été vivement exprimée à la revue de ce matin
en présence de toute l'armée, annonce que ce bataillon n'a ni le désir,
ni la volonté de servir plus longtemps avec les troupes de la Répu-
blique ;
« Considérant que la patrie compte assez de défenseurs généreux
pour se passer de ceux à qui la loi permet de se retirer;
« Considérant enfin que le républicanisme des Parisiens ne permet
pas qu'on expose aucun de leurs concitoyens à démentir le sublime
enthousiasme et à ternir tant de gloire,
« Arrêtent :
« — Ils partiront dans les 24 heures, ils laisseront leurs armes;
ils emporteront leur solde payée. »
On demande des renforts (19, 24 ventôse), on chante victoire
(25, 26, 27 ventôse), et pourtant, le 28 germinal, Dubois-Craucé,
en mission dans les départements de Bretagne, avoue encore au Co-
mité de salut public que la guerre est loin détre finie :
« La situation des départements du Finistère, du Morbihan, de
rille-et-Vilaine, des Côtes-du-Nord et de la Mayenne est assez critique.
La malveillance prend toutes les formes... Tous ces départements
sont infectés d'agents de cy-devant, de pères, mères, ou parents
d'émigrés qui influencent tous les cantons...
« Tel est l'état déplorable dans leijuel se trouvent les malheureux
habitants de ces pays que les administrateurs ont laissés dans la plus
profonde ignorance des principes, en favorisant sous main les détrac-
teurs et les ennemis jurés de la Révolution. Cependant, avec les
mesures qu'on a prises, la levée se fait et il est déjà parti plus de
40 000 hommes.
« Il est nécessaire, si vous voulez éviter une nouvelle Vendée, que vous
envoyiez ici un représentant qui ait des pouvoirs suffisants pour
terminer la malheureuse guerre des Chouans avec rapidité; car,
je vous le déclare, tout est Chouan d'intention dans ces départements.
Ils ne peuvent être contenus que par la terreur, et, si on laisse déve-
lopper les germes de la malveillance, ce sera encore une Vendée,
aussi funeste que l'a été celle de la rive gauche de la Loire... »
476 APPENDICES
Voyez encore une lettre du même représentant (24 germinal) sur
les désertions, et une de Kléber (27 germinal) : « C'est, dit-il, un noyau
de brigands qui s'est successivement augmenté des débris de l'armée
catholique. « Tréhouart (28 germinal) indique au Comité neuf causes
du mal et autant de remèdes. Pour le Comité de salut public, il n'y en
a qu'un : exterminer. Le général de brigade Vachot lui répond
(Vitré, 16 floréal) :
« J'ai reçu le 14 de ce mois, à minuit, l'extrait de votre arrêté du 8
du même mois, qui m'ordonne de me charger de diriger les troupes
de la République réunies contre les Chouans pour les exterminer.
« Oui, citoyens législateurs, vous ne vous serez pas servis de cette
expression sans que j'aie le plus vif désir de remplir votre attente à
cet égard... » (Armée des côtes de Cherbourg, à la date.)
Le 18 floréal, le général Moulin annonce qu'ils sont en pleine
déroute; au moins ne semblent-ils pas découragés. Le même général
dit, le 2o :
« On détruit journellement, dans les environs de Rennes et de
Vitré, quelques Chouans épars çà et là, par quatre ou cinq, mais ils se
répandent par bandes de 30 à 50, annonçant partout qu'ils sont une
avant-garde et passant successivement d'un district à un autre. »
(Armée des côtes de Brest, à la date.)
Les troupes républicaines sont-elles en meilleur état? Le 26 floréal,
Dubois-Crancé écrit à la commission d'organisation des armées :
« Ceux qui ont résisté aux ordres supérieurs, ceux qui ont voulu
que 30 000 hommes de réquisition, sous prétexte qu'ils étaient emba-
taillonnés, qu'ils gardaient des postes importants, restassent à portée
des brigands, ont causé un grand préjudice à la République, car il
en est déserté moitié, et l'on sait bien où ils sont allés. »
Le !'"'■ prairial, Laignelot écrit de Vitré au Comité :
« Citoyens collègues, les Chouans existent, mais bientôt ils ne
seront plus... Quoiqu'on ait dit que ce n'était rien, que ce n'était qu'un
ramas de malheureux qui, ne pouvant trouver un asile en aucun
lieu, faisaient le métier d'assassins, je trouve, moi, que c'étaient de
parfaits organisateurs de guerre civile et que celle-ci n'eût pas tardé
à devenir autant et même plus dangereuse que la Vendée. »
11 y en a des germes dans les cinq départements de la ci-devant
Bretagne, et dans presque toutes les communes, mais il compte sur
Moulin et sur Vachot. Il ne cesse pourtant pas de réclamer du ren-
fort (26 prairial, etc.).
Le 9 thermidor, Le Carpentier écrit encore de Port-Malo : « La horde
des Chouans se grossit tous les jours (Arcli. nat., AF II, 269, ther-
midor, à la date); et le 16, la commune et le comité de surveillance
de Candé disaient : « Il existe plus de 40 000 Chouans entre Rennes,
Laval et Nantes »; et ils demandaient qu'on envoyât un représentant.
(Ibid.)
Il fallait plus qu'un représentant pour terminer cette guerre, et un
autre général que ceux qui avaient commandé jusque-là.
APPENDICES 477
III
Le registre du tribunal révolutionnaire de Brest.
(Pa.'o .i7.)
Le registre du tribunal présidé par Ragmey est au greffe du tri-
bunal civil de Brest. M. Levot en dit dans une note de son excellent
ouvrage (p. 274) : « Ce registre contient 4b feuillets auxquels man-
« quent ceux qui doivent porter les chiffres 2, 3, 6. La première page
« commence par le jugement de Le Coq (29 ventôse). Le jugement qui
'c suit est celui de Jean Drevet (4 germinal). Viennent ensuite les juge-
« ments de Jean-Marie Jézéquel (28 ventôse), puis ceux des 8, G et 5
« germinal, inscrits dans cet ordre. D"autres transpositions ont
« encore lieu. Après le 24 germinal on revient au 24 ventôse. Les
« ratures, interpolations, renvois ne sont approuvés, ni par le pré-
« sident, ni par aucun juge. On a dit que ce registre avait été refait
•( précipitamment après le 9 thermidor. L'uniformité de l'écriture,
« annonçant une transcription continue et non par intervalles, semble
« confirmer cette assertion. »
Cette note a besoin d'être rectifiée. Le registre porte sur la pre-
mière page cette indication : « Manquent les feuillets 2, 3, 6. »> Cela
est vrai des feuillets cotés, et M. Levot s'en est tenu là : mais les
lacunes ne sont pas où elles semblent être ni le désordre tel qu'on le
suppose. En réalité les feuillets qui manquent sont les feuillets 1, 2
et 3. Pour la suite, l'erreur est dans la façon dont on a rajusté au
registre les feuilles volantes et dans les chiffres qu'on leur a donnés.
Le feuillet coté 4, placé après le n*' 7, est bien le quatrième : il con-
tient au recto la fin du jugement de Le Coz, prêtre réfractaire, con-
damné à mort, et de François >'édélec, condamné à la déportation
pour l'avoir recueilli (23 ventôse) ; puis au verso le jugement de
Nicolas Sanier et de Félix Lerminier, volontaires, acquittés (24 ven-
tôse), et le commencement du jugement de François Le Gouy, quartier-
maître du vaisseau l'Impétueux. — loi parait commencer la lacune :
mais c'est une illusion. Nous avons les feuillets qui suivent, seulement
ils ont été recelés au registre à rebours (le verso au lieu du recto) et
incorrectement numérotés. La suite des jugements et l'accord des
phrases interrompues en donnent la preuve.
Ainsi il faut prendre pour o« feuillet le feuillet coté 1, en le retour-
nant du recto au verso ; le feuillet 4 verso finit par la phrase : La
Convention nationale décrète que quiconque proposerait ou tenterait d'éta-
blir en France la royauté ou tous autres... et le feuillet 1, verso, con-
tinue par les mots : attentatoires, etc., qui complètent la phrase ; et c'est
la fin du jugement de Le Gouy que le feuillet 4 laissait incomplet.
Puis on trouve sur la même page : Du 28 ventôse, Hervé Jézéquel,
jugement qui sera repris; ordre de le ramener au château de Brest;
et sur la page suivante (feuillet 1, recto) : Du 29 ventôse. Jacques Le
Coq, acquitté, et, du 4 germinal, Jean Drevet, prêtre réfractaire. con-
damné à mort.
478 APPENDICES
Quel sera le feuillet suivant ou feuillet 6 que l'on dit manquer?
C'est le feuillet 5 retourné aussi de verso en recto : la phrase qui ter-
mine le feuillet 1 recto (notre feuillet 5 verso) se continue au feuillet
5 verso [déclai^e ses biens confisqués nu profit de la République — fran-
çaise); et les faits se suivent par ordre de date : 6 germinal, prestation
du serment de Jean-Corneille Pasquier, nommé juge, et l'arrêté des
représentants qui le nomment; puis François Prignot, émigré, con-
damné à mort, et, au recto, 6 germinal, Kerléan père et fds, con-
damnés à la déportation ; 8 germinal, Françoise-Pétronille Bœhhuen ou
Bœkhuen, condamnée ;i mort. Notre feuillet 6 se relie ainsi, et par la
suite de la phrase et par la suite des jugements, au feuillet 7 et,
depuis lors, la rédaction se continue, sans rajustement dans les feuil-
lets comme sans rature : les irrégularités en ce genre se bornent aux
premiers feuillets qui nous sont restés.
M. Levot se montre, à cause de cela, disposé à y voir une trans-
cription continue, qu'il reporterait volontiers à une époque posté-
rieure au 9 thermidor. Mais, ce qu'il ne remarque pas, c'est que
chaque jugement est suivi des signatures du président, des juges et
du greffier; qu'un juge nouvellement nommé, ayant prêté serment le
6 germinal, son nom se trouve désormais avec les autres; et de
même, lorsque le greffier Quémar a été remplacé par Gabon, c'est
Cabon qui signe comme greffier après les jtiges. On peut admettre
que la mise au net des jugements n'a pas été régulièrement faite,
après chaque séance, par l'employé du greffe; mais on n'aurait pas
ainsi recueilli toutes les signatures à point nommé, si la transcrip-
tion eût été retardée jusqu'après le 9 thermidor.
Ce registre a donc tous les signes de l'authenticité; mais c'est
dans les dossiers qui sont au tribunal de Quimper, que M. Du Chate-
lier et M. Levot, après lui, ont puisé les détails qui donnent tant d'in-
térêt à leur exposition.
IV
Le tribunal criminel de Rouen à Dieppe.
(Page 81.)
Le l'egistre du tribunal criminel de Rouen, conservé au greffe de la
cour, donne tout au long, à leur date, les pièces essentielles des quatre
jugements de Jean Lefebvre, de François IVIallet, de Michel-Thomas
Plaimpel et du prêtre Etienne Briche. Contentons-nous d'ajouter à ce
que nous en avons donné ci-dessus la déclaration du jury on ce qui
touche Mallet :
« 11 est constant que le 2 germinal, plusieurs citoyens étant à déjeu-
ner chez le citoyen Baure (ou Bance), cultivateur à Lintot, on a tenu
des propos tendant à l'avilissement et à la destruction du gouverne-
ment révolutionnaire et républicain et à établir un pouvoir attentatoire
à la souveraineté du peuple françois, notamment en disant: « Sij'élois
«dans la commune de Dieppe, le jour que l'on guillotincroit quelques
APPENDICES 479
«conspirateurs, je me ferois f... dedans, parce que je ne pourrois
« m'empêcher de parler, je monterois sur l'ochafaud et jejetlerois tout
« à bas, ne pouvant pas voir guillotiner mes frères » ; ajoutant : « Je ne
«croirai jamais à d'autres lois qu";i celle dans laquelle j"ai été élevé, et,
'( si tout le monde peusoit comme moi, la loi seroil bientôt renversée. »
« François Mallet est convaincu d"avoir tenu ces propos, et il les
a tenus dans des intentions criminelles et contre-révolutionnaires. »
C'est à propos de ces gens si parfaitement inofiensifs que Siblot
avait écrit de Rouen au Comité de salut public (28 ventôse, 18 mars
1794) : « Je me suis concerté avec le tribunal criminel de Rouen qui
va se transporter à Dieppe pour y juger les individus accusés de faire
partie de la horde scélérate qui désolait le territoire. » (Arch. nat., AF
II, 1G2, ventôse, pièce 230.)
V
Le Calvados après la défaite du fédéralisme.
iPage i>'J.)
Il y a, sur l'état de la Normandie, et du Calvados en particulier, à
cette époque, plusieurs lettres fort intéressantes de l'agent Perrin,
29, 31 juillet, 6, 7, 11. 24, 26 août, 2 septembre, 27 octobre. (Arch. nat.,
Fia, 551 j dossier Pe/Ym.)
« Une effrayante tranquillité a régné à Caen le jour de la fédéra-
tion, écrit-il le 11 août... On attend le moyen de se venger. Le peu-
ple n'a nulle confiance dans les travaux de la Convention, nul rapport
avec le soldat parisien qu'il regarde comme l'ennemi; il est indifférent
à la démohtion du château. » — Rapport analogue de l'agent Dela-
barre [ibid., o30) : « La classe des négociants et celle des gens comme
il faut tient toujours à la hgue départementale. » Et les représentants
en mission sur les côtes de la Manche écrivent, le 5 août, au Comité de
salut public :
« Tout est Wimphen à Caen. L'un de nous a parlé formellement
contre Wimphen et contre ceux qui s'intéressent à ce traître. On ne
peut changer l'esprit de cette ville qu'en faisant déclarer tous les
bons citoyens contre Wimphen et en forçant les intrigants souples
et adroits à disparaître et à renoncer aux places. » (Arch. nat.. AF II.
160, à la date.)
A la fête du 10 août, il y eut un grand émoi. L'architecte chargé de
décoi'er l'autel de la Patrie avait reçu ordre de n'employer pour ins-
cription que celle-ci : Liberté^ égalité, union, fraternité, unité, indivi-
sibilité de la République .allais voici que sur quelques banderoles on ht :
Vive la nation, la loi et le l'oi. L'administration fort troublée mande
l'architecte; il dit que, « pressé par le temps, il avait cru pouvoir
se servir des anciennes décorations [de 1790^, en faisant disparaître,
au moyen d'une couche de peinture à la colle, les anciennes inscrip-
tions; mais que la pluie considérable survenue ce matin les avait
fait revivre en partie. Le Conseil général réprouve sa conduite, or-
480 APPENDICES
donne que son arrêté sera imprimé et affiché. (Arch.nat., A F II, carton
46, dossier 160, pièce 191.)
Un peu plus lard (10'' jour de la 3° décade du l"^"^ mois, 21 octobre
1793), les sociétés populaires de la Manche, sur l'invitation des adminis-
trateurs du Calvados, se proposèrent d'envoyer des députés à Caen,
« pour y ramener par les persuasions de la fraternité et par l'ascendant
du patriotisme l'esprit de ce département trop longtemps égaré par
les odieuses manœuvres du fédéralisme». Elles en demandèrent l'auto-
risation à Le Carpentier, qui l'accorda par une lettre autographe où
on lit :
« Que les citoyens qui n'ont été que trompés se rallient autour de
Vhoiel de la Patrie, avec ses autres enfants, mais que les traîtres
n'échappent pas. Ainsi notre salut sera prompt et assuré. » (Archives
du Calvados.)
Voyez aussi, sur l'état du Calvados et de la Manche, une lettre
adressée le 2 septembre à Prieur (de la Marne) par l'agent Poupinet,
qui avait été de Caen à Saint-Lô et à Coutances avec Le Carpentier.
(Arch. nat., AF II, 121, pièce 2.)
VI
Discours de Laplanche à Caen (10 frimaire,
30 novembre 1793).
(Page 9i.)
J'avais tiré ce discours des registres du Directoire du département
du Calvados (reg. VI, f^^* 93-96). Mais comme Laplanche le fit imprimer
et qu'on en retrouve un exemplaire dans les cartons du Comité de
salut public, aux Archives nationales (AF II, 92, dossier Laplanche,
pièce 12), je me borne à y renvoyer. Donnons en échange cette note
de l'agent Perrin sur Laplanche (21 frimaire, H décembre) :
« Le député n'est point flatté de voir à côté de lui un citoyen qui
oserait vous dire qu'il se fait accompagner d'un détachement de cava-
lerie, formé d'hommes d'élite pour la taille, que l'on appelle garde
du corps; que de sa propre autorité il a mis en liberté le directeur
de la poste de Cherbourg, arrêté par ordre du Comité de salut public. ;
que le 19 frimaire il a empêché les voyageurs de sortir de Caen, parce
qu'il présidait dans une orgie qui s'est poussée si avant dans la nuit
que la plupart sont restés dans son antichambre, depuis deux heures
jusqu'à minuit; etc. »
Il fait un lamentable tableau de tout le reste. — Sans la résistance
de Granville, c'en était fait du Calvados, de la Manche et de la Seine-
Inférieure. (Arch. nat., Fi», 551, dossier Penin.)
APPENDICES 481
VII-VIII
Jug-ement de J. Riblier et de la fille Desacres Guesdon.
(Page 108.)
Le tribunal assemblé pour procéder au jugement du procès de
Jacques Riblier et de la fille Desacres Guesdon, le premier prévenu
de désobéissance à la loi, et la seconde, d'avoir donné asile au dit
Riblier, ont été acconduits en la salJe d'audience lesdils prévenus,
libres et sans fers, lesquels, surl'interpellation qui leurs en a été faitte
par le président, ont déclaré s'appeler : l'un, Jacques Riblier, prestre,
cy-devant vicaire de la commune de Martin, près Carouge, originaire
de la commune de Chesnesse, âgé d'environ cinquante-huit ans; et
l'autre, Marie-Jeanne Desacres Guesdon, marchande de fil, aussi âgée
de cinquante-huit ans, demeurant en la commune de Falaise. Et
ayant été avertis d'être attentifs à tout ce qu'ils allaient entendre,
lecture a été publiquement donnée des pièces de leur procès en leur
présence et celle du citoyen Vasnier leur deffenseur officieux, lequel
a preste le serment requis par la loi. L'accusateur public a ensuite
été entendu ainsi que les prévenus et leur deffenseur, après quoy les
juges se sont retirés en la chambre du Conseil pour délibérer, et eux
rentrés, après avoir émis à haute et inteUigible voix et séparément
leurs opinions, le président a prononcé le jugement suivant.
Le Tribunal, oui et ce requérant l'accusateur public en conformité
de l'article 10 de la loi du 30 vendémiaire ainsi conçu :...
Déclare que ledit Riblier est convaincu d'avoir été sujet à la dépor-
tation. En conséquence, vu ce qui résulte des articles 14 et l'6 de ladite
loi ainsi que de l'article 5 d'icelle ainsi conçu :...
Ordonne que ledit Riblier sera dans vingt-quatre heures livré à
l'exécuteur des jugements criminels et mis à mort.
En ce qui concerne la fille Guesdon dilte Desacres, attendu qu'il
reste constant qu'elle a recelé ledit Riblier sachant qu'il étoit sujet à
la déportation, vu ce qui résulte de l'article 2 de la loi du 22 germinal
ainsi conçu :
« A compter de la publication de la présente loi, le receleur d'ec-
clésiastiques soumis aux peines énoncées en l'article 1 sera regardé
et puni comme leur complice »;
Le tribunal la condamne également à la peine de mort, pour quoy
sera pareillement livrée dans les vingt-quatre heures aux mains de
l'exécuteur.
Déclare leurs biens confisqués au profit de la nation.
Ordonne que pour l'exécution du présent jugement ledit Riblier et
ladite fille Guesdon seront conduits sur la place publique de cette
ville et y auront la tête tranchée conformément à l'article 3 du titre
1er (Je la l""" partie du code pénal.
Faisant droit au surplus sur les plus amples conclusions de l'accu-
sateur public, le tribunal ordonne que les papiers saisis avec les accusés
II. — 31
482 APPENDICES
seront lacérés et brûlés au pied de l'échafaud par l'exécuteur des
jugements criminels et que le présent jugement sera imprimé et affiché
dans toulte l'étendue de ce département.
Fait et jugé à Caen en l'audience du tribunal criminel du déparle-
tement du Calvados, publiquement et les portes étant ouvertes, où
étoient les citoyens Charles Cailly président, Goislard juge, Pierre
La Pommeraye et Courville, juges près le tribunal du district, pris
pour l'absence des citoyens Tanqueray et Serant, juges près ledit
tribunal, et Laurent Fanet accusateur public, lesquels ont signé la
minute du présent jugement avec Pierre Louis Le Bretton, greffier
près ledit tribunal, le 24 thermidor 2« année de la République fran-
çaise une et indivisible.
Signé au registre,
Goislard. P.-M. Serant. Tanquerai. Cailly. Fanet. Le Bretton.
(Greffe de la cour de Caen, reg. II, f^ 179.)
Les deux juges absents ont signé au lieu de leurs substitués.
IX
Laplanche dans le Loiret.
(Page 117.)
Les plaintes que son administration y avait soulevées le poursui-
vaient jusque dans le Calvados. 11 y répond de Falaise (17 du 2'= mois,
7 novembre 1793), disant que cela prouve « combien le département
du Loiret avait besoin d'un montagnard intrépide qui a su couper
la main qu'il tendait à la Vendée et à l'hydre du fédéralisme. Le
département du Cher, ajoute-t-il, ne me dénoncera pas. » {Ibid..
Arch. nat., AF II, carton 268, pièce 83.)
Dégoûté, il demande son rappel. En tête de la lettre, on lit cette
note d'un membre du Comité :
« Répondre qu'il ne doit pas s'inquiéter des accusations motivées sur
les mesures énergiques qu'il a prises, et que, si elles arrivoient à la
Convention, chaque patriote se feroit un devoir de le défendre. L'inviter
à rester à la tête des colonnes qui marchent contre les brigands. »
Dans la lettre écrite au nom du Comité (pièce 84), on lit :
« Il vous observe que vous ne devez point vous hâter de livrer quel-
ques combats partiels avant d'avoir reçu du Comité le plan de cam-
pagne qui doublera vos forces par les mouvements simultanés.
« Surtout pressez-vous en masse. »
C'est pour cela sans doute que Lechelle répétait sans cesse :
(( Il faut marcher majestueusement et en masse. »
Quatre caisses contenant le fruit des spoliations qu'il avait opérées
dans le Loiret et dans le Cher lui avaient été envoyées pendant le cours
de sa mission dans le Calvados. Arrivées à la Convention, elles avaient
été, par décret du 18 brumaii'e (8 novembre), mises sous les scellés
à la diligence des inspecteurs de la salle. Les scellés furent levés
APPENDICES 483
devant lui, à sou retour; il constata la conformité du contenu avec les
procès-verbaux et en fit le compte sommaire dans la séance du
4 ventôse (22 février 1794). « Tous ces produits, dit-il, viennent du luxe
des dépouilles du fanatisme et de l'aristocratie nobiliaire ou gens
suspects. » La Convention décréta la mention honorable et l'insertion
au bulletin. {Moniteur du 6 ventôse, 24 février, t. XIX. p. 347.)
X
La justice révolutionnaire à Poitiers.
(Page liT.)
Le 8 nivôse (28 décembre 1793), Jean Verdon, ex-abbé précepteur
des enfants de Bouthillier du Retail, accusé d'avoir commandé une
partie de l'armée catholique, et en cette qualité délivré des billets
de réquisition. Il était porteur d'un passeport signé de lui et daté de
l'an !«' de Louis XVIL
Le 9, François Boctet, dit Laurent, marchand, accusé d'avoir « tenté
de rétablir la royauté en envoyant la nation au diable, en disant que
la f..... nation ne dureroit pas longtemps, que cela finiroit bientôt, qu"il
ch... sur les bonnets rouges, les certificats de civisme et la nation ».
Le 13 (2 janvier 1794), Marie-Louise Dcpont. femme de Charles du
RErrAiL,juge de paix, mère de ces deux jeunes gens dont l'abbé Verdon
avait été le précepteur; accusée de les avoir laissés partir pour re-
joindre les Vendéens (le plus jeune avait treize ou quatorze ans), et
de s'être toujours montrée hostile aux patriotes.
Le 14. Pierre- Jean-Gabriel Rcé, prêtre réfractaire, et Pierre Delourne.
journalier.
Le 22 (11 janvier), Jean Crcon de La Grange, ancien négociant et
armateur, complice d'émigrés : il avait reçu plusieurs lettres, une,
entre autres, datée de Tournai, et de plus des lettres de change qu'il
était soupçonné d'avoir escomptées.
Les prêtres renvoyés devant les directoires de leurs départements,
pour qu'il fût prononcé sur leur état, commençaient à reparaître.
Le 19 nivôse, le tribunal avait décidé que Leclerc serait jugé définiti-
vement, sur la déclaration de l'administration départementale de la
Mayenne; le 25, c'était Richard qui était livré à l'exécuteur, sur le
refus de la municipalité de Poitiers d'admettre son certificat de rési-
dence.
Puis venaient les propos de cabaret. Le 29 nivôse (18 janvier), Jean
Fourquet était envoyé à l'échafaud pour avoir dit « que tous les volon-
taires seraient f..., que ceux qui reviendraient auraient les bras et les
jambes cassés, que déjà il y en avait une partie jetée dans le Rhin,
qu'il y avait onze couronnes contre eux, qu'ils seraient enveloppés et
tués comme des mouches, que les émigrés allaient rentrer en France,
que toutes les publications des lois et décrets de la Convention étaient
fausses, qu'il ne fallait point s'y arrêter; que, quand la France auratt
le double de force, elle succomberait. »
484 APPENDICES
Le mois de pluviôse est moins chargé, mais on trouve encore, le 21
(9 février), Nicolas-Louis Pommier, ex-chanoine de Thouars, réfractaire
et soupçonné d'être allé en Vendée : les receleurs furent renvoyés
au juge de paix et au comité de surveillance ; le 23, le prêtre Leclerc
était jugé définitivement, comme l'avait décidé le tribunal, et il était
aussi condamné à mort.
En ventôse, nous trouvons deux renvois au tribunal révolutionnaire
de Paris : le lo (5 mars), Claire de Nantial, ex-noble, et le 28 Jean Guyot
DU Rijoux (ou de Roujoux?), ex-noble et ex-chanoine. Claire de Nan-
tial péril le 11 prairial (30 mai) et Guyot du Rijoux, le 9 thermidor,
jeté avec vingt-deux autres confusément dans une dernière fournée.
(Voy. Hist. du Mb. révol. de Paris, t. IV, p. 47, et t. V, p. 172.)
A Poitiers, ce qui marqua surtout ce mois ce fut le jugement des
prêtres qui, n'ayant pas prêté le serment, étaient détenus en attendant
qu'on prit un parti sur leur déportation. Vingt-six furent condamnés
à cette peine ; cinquante-deux à la réclusion au chef-lieu du départe-
ment, vu leur âge ou leurs infirmités. (Greffe de la cour d'appel de
Poitiers.)
XI
Quelques condamnés de pluviôse, de ventôse
et de germinal à Bordeaux.
(Page 238.)
Le !<='• pluviôse (20 janvier), Gérard Brach, ancien capitaine de vais-
seau, ennemi de la Révolution, en relations d'amitié avec des fana-
tiques.
Marguerite-Thérèse Filhot de Chimbaud, ex-noble, âgée de soixante
ans, qui avait fait émigrer son fils et était en correspondance avec lui.
Le 4, Jean-Antoine Richon, aristocrate, ayant des liaisons avec les
aristocrates.
Le 7, Martin de Larroque, aristocrate : il avait une cocarde où pen-
dait la croix de Saint-Louis, surmontée d'un Saint-Esprit.
Hugue-Joseph Duval, âgé de trente ans, ancien conseiller au Parle-
ment.
Le 8, Bertrand Bacque, médecin. On lui reprochait d'avoir plusieurs
écrits où la Convention était outragée. Il se plaint, dans son interro-
gatoire, du choix qu'on en a fait : « On n'a ])as, dit-il, produit tous les
papiei's qui étaient chez moi, car il y a bcaucoujj de discours patrioti-
ques. » — « En protestant de son civisme et de ses bonnes intentions,
il n'avait fait parla, dit le jugement, qu'ajouter la mauvaise foi àtous
ses autres crimes. »
Jacques Lavayssière aîné, dont le fils avait émigré : on l'en rendit
responsable.
Le 9, Guillaume-J. -Baptiste-Joseph Reignac, ancien noble, ancien
conseiller au parlement de Bordeaux : double chef d'accusation.
Le H, Félix Morin-Tardieu : il avait, lui, accepté la Constitution et
APPENDICES 485
rempli pendant deux ans les fonctions de maire auxquelles il avait
été nommé à Tunanimité; mais on disait qu'il avait appelé les légis-
lateurs « infâmes brigands ». Il le nia en vain.
Le 12, Louis MoMr^EC-REiGXAc, ancien conseiller au parlement de
Bordeaux : on l'accusait de n'avoir pas remis ses titres de noblesse,
d'avoir enfoui dans un cuvier deux barriques pleines de droits féo-
daux, une caisse pleine d'argenterie : — c'était en 1790, quand les pro-
priétés étaient menacées ; — mais on y avait trouvé aussi sept sacs de
farine, des ornements d'église : aristocrate, accapareur, fanatique
endurci! Il avait soixante-quinze ans.
Le 17 (5 février), avec le baron du Breuil dont nous avons parlé :
Jean Mercier, négociant à Bordeaux, qui s'est plaint de l'émission des
petits assignats et de la guerre : « Voilà un nouveau fléau. » —
N'était-ce pas se plaindre de la Révolution?
J.-B.-Jérémic Lacroix que l'on accuse d'être entiché de noblesse.
On ne voit pas à quel titre : il dit que, s'il n'a pas accepté la Consti-
tution, c'est qu'il était à la campagne; qu'il avait des ennemis parce
qu'il n'allait pas à la messe : — à la messe constitutionnelle, qui, on
le voit, pouvait être fort dangereusement obligatoire
Charles-Alexandre Étocrneau, précepteur des enfants Lebrun. Ses
excuses indiquent les griefs : s'il n'a pas été dans la garde nationale,
c'est qu"il n'a pas été commandé; s'il n'a pas accepté la Constitution,
c'est qu'il n'a pas été averti. — C'était trop de tiédeur et d'ignorance.
Augustin Raymond, négociant. On avait relevé dans ses lettres des
phrases suspectes : « La nouvelle que nous venons d'apprendre de
Saint-Domingue nous coupe bras et jambes. Voilà ce que nous cause
cette belle Constitution! » Et encore : « Je ne sais comment tout
finira, je crains que cela ne soit pas bien à l'avantage des patriotes :
à quoi, patience. »
Le 19, Bernard Momsec-Reignac fils, comme complice de son père.
Ce qu'on lui reprochait de personnel, c'est de n'avoir pas fait son ser-
vice dans la garde nationale : on ne s'en était aperçu que pour l'en-
voyer à l'échafaud.
Le 29 (point de condamnation dans l'intervalle), Joseph Galard,
prêtre et noble [âgé de 55 ans], qui ne soutint le caractère ni de
son état ni de sa race. 11 dit que, s'il avait caché son nom, c'est
que, né noble et étant prêtre, il avait craint le sort de ses parents;
puis, pour montrer jusqu'à quel point il avait abjuré son état, il
présenta au tribunal un contrat (de mariage) passé entre lui et une
citoyenne; et tout cela ne le sauva pas.
Les exécutions avaient repris en ventôse, mais encore assez rares :
le 12 (2 mars), Etienne Guignard, notaire, aristocrate et fanatique,
accusé d'avoir détourné son frère du serment et d'être resté en cor-
respondance avec lui. Il le niait, mais on avait la lettre de son frère
et le brouillon de la sienne.
Le 15, on avait repris une affaire ajournée le 11 à cause du grand
nombre de lettres qui étaient au dossier : c'était celle d'Auguste
JouRNf, négociant, qui avait paru estimer peu les assignats et osé
486 APPENDICES
faire l'éloge de Bordeaux dans une lettre du 23 août 1793, au temps
où Bordeaux mettait à la porte Baudot et Ysabeau.
Le 28, Dufaure-Lajarte, fanatique, ayant deux tils émigrés.
Le 2 germinal (22 mars), Joseph Dupin, ci-devant noble et gen-
darme : il avait appelé les membres de la Convention scélérats et la
nation, f... canaille.
Le 4, Charles-Vincent-Didier Broca, ancien garde du corps, ayant
sans doute contribué à la répression d'une émeute : il était accusé
<( d'avoir été un des principaux assassins qui, le 10 mai 1790, firent
égorger les patriotes de Montauban ».
Le 8, Bernard Paban, dit Massip, ci-devant abbé de Sainte-Colombe,
et depuis commis marchand; aristocrate regrettant l'ancien régime,
faisant l'éloge des brigands, car il avait écrit : « Un ne va plus à la
guerre à Bordeaux. On n'a pas même pu faire un bataillon pour
cette Vendée qui sera le tombeau de la liberté. »
Le 14 (3 avril), recrudescence subite. On ne compte pas moins de
quatre condamnations :
Maurice Albert, accusé d'agiotage.
François Bonnet-Lauarthe, ci-devant garde du corps du roi d'Es-
pagne, se disant agriculteur, accusé d'avoir appelé les représentants
voleurs et scélérats; voulu empêcher le recrutement en proposant de
substituer le scrutin au tirage au sort ; refusé le serment, sous pré-
texte qu'il ne pouvait manquer à celui qu'il avait prêté au roi d'Es-
pagne, et affecté de paraître, devant la municipalité de Talayrac,
revêtu de l'uniforme espagnol.
Philippe Fisson-Monaveau, accusé aussi de propos injurieux contre
la représentation nationale. On l'avait arrêté sans passeport : — « Je
retournais chez moi. » — Il n'avait pas accepté la Constitution : — « Je
ne connaissais pas la Constitution ni ma commune; je ne pouvais pas
l'accepter. »
François Delbès, prêtre non conformiste. Dans son interrogatoire à
l'audience, il dit : « Je n'ai jamais cru offenser la République. Il
m'était indifférent qu'on fit un royaume ou une répubhque. » Mais,
dans une lettre à un citoyen Marguerite, il avait écrit : « L'abomina-
tion aura sa fin. Ça n'ira pas. Il faut un Dieu. La nation ne l'a pas
fait et elle ne peut le défaire. Règne ce Dieu éternellement! Amen,
amen, amen ! »
XII
Fournées de messidor à Bordeaux.
(Page 269.)
Le 3 messidor (21 juin), avec M. A. Peyronnet, dont nous avons
parlé dans le texte, Jean (iAuvRV, secrétaire de l'ancien procureur
général syndic Dudon : il aurait voulu, dit l'acte d'accusation, voir
brûler tous les habits d'uniforme.
Abraham Castillon-Duperrom, négociant, qui n'avait pu obtenir le
APPENDICES 487
certificat de civisme : trop riche sans doute; et Jean Lesccre, no-
taire, qui avait signé une pétition pour rouverture des églises.
Le 4, trois autres aristocrates : Joseph Lamagnf:re, homme de loi,
i'appui de l'aristocratie, incriminé pour ses propos; François Bel-
CJER, père de deux émigrés, qui avait dilapidé ses propres biens
séquestrés et enfoui son argenterie ; — Pierre Deperle. qui, ayant servi
vingt-neuf ans en Espagne, était réputé espion des Espagnols et n'avait
pu obtenir un certificat de civisme.
Le 6, François Jarry de la Vilette, syndic de la navigation au
Bec-d'Ambès, qui allait peu à sa section et pas du tout au corps de
garde : — une blessure au bras le dispensait, du service; — et Jean-
François CoRNf, dont nous avons parlé dans le texte (voy. p. 269); un
prêtre réfractaire. qui avait dit la messe. Jean-Baptiste Dcdognon et
trois femmes couiiables de l'avoir caché, Marie et Anne Degons et
Claire Garry.
Le7estlejourdeBARBAROUx, qui pouvait bien tenir lieu d'une fournée.
Le 8, un vieux prêtre encore, Mathurin Dornal, et trois autres,
victimes à cause de lui : Jacques Billoy, gantier, qui l'a recelé,
Suzanne Locstalet et Marguerite Dcrand, anciennes religieuses, qui
ne l'ont pas dénoncé, mais au contraire favorisé. — Ajoutez un
ancien militaire, Pierre-Colas Mauvig.mer, accusé d'avoir entraîné les
habitants de SaintChristophe-de-Double, district de Coutras, à donner
leur adhésion à la commission populaire.
Le 9, six accusés, six condamnés; quatre anciens nobles : Louis
Larrieste, qui avait gardé ses titres féodaux, n'avait pas déposé
avant l'époque fixée sa croix de Saint-Louis, ni accepté la Constitu-
tion; Laurent de Loyac. ancien conseiller au parlement de Bordeaux,
accusé aussi de n'avoir pas remis tous ses titres et de n'avoir, quoique
riche, fait aucun sacrifice à la Révolution; Joseph de Lombard, qui
n'avait pas déclaré toutes ses armes, savoir plusieurs couteaux de
chasse, une épée et un poignard; et Jean-Pierre Pomier (voy. p. 269).
Jean Serre, homme de loi. un des plus fermes soutiens de l'aristo-
cratie, à la tête des conciliabules qui se tenaient chez le libraire Pal-
landre, tout récemment condamné; et Jeanne Martin, femme Coronat,
fanatique et aristocrate, qui recelait habituellement plusieurs cons-
pirateurs (des prêtres?) pendant la nuit.
Le il, sept accusés, quatre condamnés : Jean-Barthélemy Feuilhe,
homme de loi à la Réole, orgueilleux, ennemi des patriotes; Jean-
Clément Bayle, père de deux enfants émigrés, regardé comme
ennemi de la Révolution ; Pierre Sacgeon, chassé de sa section pour
n'avoir pas adopté la Constitution républicaine, et Hugues Lapierre
(voy. p. 270).
Le 12. Pierre Grenier, qui avait remis ses lettres de prêtrise, mais
qui, regrettant sans doute sa faiblesse, continuait ses fonctions ecclé-
siastiques; Jean Groc, père d'émigré, soupçonné d'avoir émigré lui-
même : il dit que. s'il avait quitté la France, il n'y serait pas rentré,
étant dehors plus en sûreté et plus heureux; c'était singuUèrement
se défendre!
488 APPENDICES
Antoine Baudin-Saint-Laurent (voy. ci-dessus, p. 270).
Une jeune fille, Jeanne Mamy, qui avait vendu des gilets semés de
fleurs de lis avec les mots Vive le roi! Vive la reine! fut condamnée à
la détention jusqu'à la paix : indulgence apparente qui n'est qu'une
révoltante rigueur; ces gilets royalistes qu'elle avait vendus, c'était du
temps de la royauté.
Le 13 (1er juillet), huit acquittés, quatre condamnés : Pierre Dupuy,
syndic de marine; Sébastien d'Albon, officier de santé; Alexis Alloi,
homme d'affaires, et Sébastien Duthil, capitaine de navire : ces deux
derniers accusés de fausses dénonciations.
Le 14, Thomas Lumière, homme de loi, organisateur du club monar-
chique et membre du club des cordeliers : il avait réussi à faire
ajourner son procès jusque-là, feignant une maladie.
Le 16, les onze religieuses du couvent du Bon-Prsteur, J. Cazeadx,
prêtre réfractaire qu'elles avaient reçu, et le porteur d'eau, Léonard
Pauze, accusé de complicité (voy. p. 271).
Voici leur interrogatoire particulier :
Interrogatoire de Jean Cazaux.
Aujourd'hui 16 messidor, l'an 2 de la République française une et
indivisible, a été conduit au Comité de la police administrative du Con-
seil général de la Commune le citoyen ci-après nommé.
Interrogé de son nom, surnom, âge, profession et demeure, —
Répond se nommer Jean Cazaux, âgé de soixante-cinq ans, prêtre,
natif et habitant de Bordeaux, demeurant depuis treize mois dans la
maison du ci-devant Bon-Pasteur.
Interpellé de nous dire, s'il a prêté le serment prescrit par la loi,
— Répond que non.
Interpellé de nous dire ce qu'il a fait depuis qu'il est dans la maison
où il a été arrêté, et quels motifs l'ont engagé à la choisir pour asile,
— Répond qu'il a fait ce qu'il a cru que son état lui prescrivait de
faire, et que s'il a demeuré pendant treize mois dans la maison où il
a été arrêté, c'est que les filles qui occupaient cette maison ont bien
voulu le recevoir, pour le soustraire aux recherches qu'on faisait des
prêtres réfractaires.
Interpellé de nous dire s'il y avait quelque autre prêtre dans la
maison, — Répond qu'il n'en a point vu.
Interpellé de nous dire ce qu'il était à Bordeaux avant sa réclusion,
— Répond qu'il était provincial des ci-devant Récollets.
Interpellé de nous dire s'il a dit la messe dans la maison où il a
été arrêté, s'il y a fait des baptêmes et célébré des mariages, — Ré-
pond et persiste à dire qu'il a fait dans cette maison ce que son minis-
tère lui prescrivait de faire, que cependant il n'a point fait de bap-
têmes ni de mariages.
Interpellé de nous dire si, avant d'aller dans cette maison, il ne
s'est point caché quelque autre part, — Répond que non.
Interpellé de nous dire si, pendant le séjour qu'il a fait dans cette
APPENDICES 489
maison, il sest rendu des citoyens et citoyennes pour assister à la
messe ou aux instructions qu'il y donnait, — Répond que non; qu'il
n'y a point fait d'instructions.
Interpellé de nous dire si, avant d'entrer dans cette maison, il n'a
point été dans quelque autre pour exercer son ministère, — Répond
n'être allé nulle part.
Interpellé de nous dire comment il a pu se soustraire aux recher-
ches qui furent faites dans celte maison, lorsqu'on y a arrêté les filles
qui l'habitaient, et si, au contraire, il n'est pas vrai qu'il s'y est intro-
duit depuis leur arrestation, — Répond qu'il s'est soustrait aux recher-
ches de ceux qui vinrent arrôtei- les filles de cette maison, à la faveur
d'un petit réduit pratiqué dans la chambre qu'il occupait.
Interpellé de nous dire qui est-ce qui lui a fourni des aliments
nécessaires à la vie, depuis que ces filles ne sont plus dans la maison,
— Répond que personne ne lui a rien apporté dans son réduit ; que,
lorsqu'il s'y réfugia, il avait un morceau de pain et une bouteille d'eau,
avec lesquels il a vécu pendant quatre jours, et qu'il a été arrêté le
cinquième.
Lui avons représenté un calice, une patenne ronde, une longue, en
argent, une aube, une étole, un voile, trois boîtes contenant des hos-
ties, et un teîgUur complet. Interpellé de nous dire s'il reconnaissait
le tout, — Répond connaître l'aube, l'étole et le voile, mais ne point
connaître les autres objets ; qu'il ignorait qu'ils fussent dans son ré-
duit.
Interpellé de nous dire si ce réduit a été pratiqué avant ou depuis
qu'il est dans la maison, — Répond qu'il était fait avant qu'il entrât
dans la maison.
Interpellé de nous dire si, pendant le séjour qu'il a fait dans cette
maison, quelqu'un est venu l'y voir, ainsi qu'aux filles qui y étaient,
— Répond qu'étant habitué de vivre dans la retraite, il n'a eu de
liaison avec personne: qu'ainsi qui que ce soit n'est venu le voir; qu'il
est possible que plusieurs personnes soient venues dans cette maison,
parce que les filles qui y étaient y vendaient du petit-lait; mais que
lui n'a point communiqué avec ceux qui pouvaient y venir.
Et plus n'a été interrogé.
Pour copie conforme à l'original :
Pierre Abr.aham. David, offic. municipal.
N. B. — Les interrogatoires suivants ont lieu devant Barlan, agent
désigné de la comm. militaire.
Interrogatoire de Jean Pause, porteur d'eau.
D. Quel est ton nom? — Léonard Pause, porteur d'eau, âgé de
quarante-sept ans, natif d'Ussac, près Périgueux, habitant la maison
rue du Cancéra, n'M4.
D. Que faisais-tu dans cette maison? — J'exercès l'ettat de commis-
sionnaire.
490 APPENDICES
I). Quelles sont les personnes chez qui tu allais faire des commis-
sions? — Dit qu'il ne leur allait chercher que de l'eau et du bois.
D. Quels sont les offices qu'on célébrait dans cette maison? — J'en
ay jamais vu célébrer aucune (sic).
D. N'y as-tu jamais entendu la messe, confessé et communié? —
Non.
On lui observe qu'il ne dit point la vérité, puisqu'il a vu le scélérat
Cazaux à qui il servait la messe, à qui il s'est confessé et de qui il a
reçu la communion. — Répond et nie affirmativement.
A lui demandé s'il connaît l'ouvrier qui a pratiqué sa cachette, —
Répond que ne connaissant pas la cachette il ne connaît pas l'ouvrier.
Et ne l'avons plus interrogé.
— Suit l'interrogatoire beaucoup plus bref des religieuses qui se
refusent ici à rien avouer.
Le 18 (6 juillet), le curé Armengaud, le cultivateur Laloubie, le pré-
tendu aristocrate Bresson et les trois personnes impliquées dans une
affaire de passeport : David Haulmu;re, accusé de l'avoir donné; Fran-
çoise Chevinaude, lingère, et Etienne Frellin, cavalier du bataillon du
Gers, de se l'être procuré pour partir ensemble. On soupçonnait que
c'était pour aller à l'étranger.
Le 19, les six carmélites (voy. p. 273).
Le 21, J.-B. DuMiRAT père, ancien militaire : propos antipatriotiques;
il a détourné d'aller à la frontière. — Guillaume Delribal, ancien
capitaine de navire, reconnu aristocrate; chassé par ses concitoyens,
a favorisé le départ d'un prêtre réfractaire. — Pierre Duprat père,
armateur à Bordeaux : a pleuré la mort du tyran ; dur pour les pau-
vres, fréquentant les aristocrates, déclaré par la société de la Réole
comme le plus mauvais citoyen ; — Jean de Baritault, conseiller
du ci-devant Parlement, avait trois enfants dont les deux aînés étaient
hors de France; il était accusé d'être en correspondance avec eux et
de leur avoir fait passer de l'argent.
Pour les condamnations des 22, 24, 27 et 28 messidor, voyez le texte,
p. 273 et suiv.
Xlli
Interrogatoire de Guadet père.
(Page 278.)
Aujourd'hui 30 prairial, l'an deuxième de la République française
une et indivisible, est comparu au comité révolutionnaire de surveil-
lance de la commune de Bordeaux, établi parle Comité de salut pu-
blic de la Convention nationale, le citoyen ci-après interrogé.
D. Quel est ton nom, âge. profession, lieu de naissance, domicile? —
Jean Guadet, âgé d'environ soixante-dix ans, autrefois courtier de
vin, aujourd'hui cultivateur, natif de Saint-Émilion et y domicilié.
D. Quels sont les représentants du peuple à qui tu as donné asile chez
APPENDICES 491
toi? — J'ai reçu mon fils et un autre citoyen que je ne connaissais
pas pour représentant du peuple.
n. Depuis quel temps étaient-ils chez toi? — Environ deux mois et
demi.
D. Quelles sont les personnes qui composent ton ménage? — J'avais
tieux servantes, une sœur, et un troisième fds.
D. Où étaient ton fils et son collègue avant qu'ils vinssent chez toi? —
Je n'en sais rien.
D. Quelles sont les personnes qui ont été les voirchez toi? — Personne.
D. Mangiez-vous tous ensemble? — Non.
D. Qui leur donnait chaque jour leur nourriture? — Moi.
D. Cependant tes servantes la leur ont portée quelquefois? — Non.
c'était moi qui la leur portais toujours, personne ne savait chez moi
qu'ils y étaient, pas même ma sœur.
D. Avec qui avaient-ils des correspondances? — Personne que je
connaisse.
D. Qui portait ù la poste les lettres qu'ils écrivaient? — Ils n'ont
écrit à personne.
D. Est-on à la ration à Saint-Émilion? — Il y a environ un mois
t}ue nous y sommes.
D. Ils avaient leur demi-livre? — Non.
D. Mais comment pouvait-on, sur une si petite quantité de pain,
trouver de quoi les nourrir? — On nous en donnait 3 livres par jour
pour 6, et là-dessus, sans que personne s'en aperçût, j'en coupais un
morceau pour eux.
D. Qui faisait leur chambre? — Personne. Ils étaient dans un gale-
tas, où il n'y avait pas de jour.
D. Cependant, comment ta sœur et tes domestiques pouvaient-elles
ignorer qu'ils fussent chez toi, puisqu'il fallait blanchir leur linge et
qu'ils descendaient par la trappe le soir promener dans la cour? — Je
ne voulais pas que personne sçût qu'ils étaient chez moi, et je prenais
à cet égard les plus grandes précautions. C'était moi qui les faisais
promener le soir.
D. Comment faisaient-ils pour faire leurs nécessités? — C'était moi
qui leur portais des pots de chambre et qui les reprenais le soir pour
les vider.
D. Cependant il leur fallait ou de la chandelle ou un logis plus conve-
nable, puisque, lorsqu'ils étaient chez toi, ils composaient des ouvra-
ges qui ont été apportés ici ? ^ — Ils me demandèrent de l'encre et
du papier que je leur fournis. Le toit laissait entrer un peu de jour;
lorsque le soleil frappait, ils en recevaient assez pour écrire.
— Qui te porta la lettre pour l'annoncer l'arrivée de ton fds? — Je
ne reçus pas de lettre.
D. Quels sont les autres députés qui se sont présentés chez toi? —
Aucun.
i. On ne trouve ni dans ce dossier, ni dans celui de Salles et Guadet,
les ouvrages dont il est ici question.
492 APPENDICES
D. Dans les conversations que vous avez eues ensemble ton fils doit
t'avoir appris où étaient Wimphen, Pétion, Barbaroux et Buzot? Où
sont-ils maintenant? — Jamais mon fils ne m'a parlé de ces noms-là,
et je ne les connais pas.
D. Ta chambre est-elle sur le devant ou sur le derrière? — Ma
chambre est dans le fond de la maison; elle a deux issues, une sur la
rue, l'autre sur le jardin.
D. Chez qui était ton fils à Bordeaux, lorsqu'il y vint? — Je ne sais
pas s'il y est venu.
D. Quels sont les amis qui sont venus le voir chez toi? — Personne
ne l'y savait que moi.
D. Qui se mêle de la cuisine? — C'est une servante.
D. Ayant deux personnes de plus à nourrir, nécessairement les pro-
visions devaient être plus fortes, les servantes nécessairement doivent
s'être aperçues de cette surabondance et de son emploi? Combien de
fois les as-tu envoyées porter leur ration? — Je ne leur donnais
qu'environ 1/4 de pain à chacun et du vin. Personne ne leur en appor-
tait que moi.
D. Qui te prévint de l'arrivée de ton fils? — Ce fut lui-même; il vint
à minuit se jeter à mes pieds en me priant de lui donner asile; que si
je le refusais, il se poignarderait. J'avoue que mes entrailles s'ému-
rent et que je ne sçus pas le renvoyer. Cette conversation fut faite
entre lui et moi, j'envoyai coucher les servantes, demeurant seul avec
lui, à la faveur d'une échelle; je le plaçai avec son compagnon dans le
grenier et le lendemain je répandis dans la maison qu'ils étaient
partis le soir même; on le crut et personne jusqu'au moment de leur
arrestation n'a sçu qu'ils étaient chez moi.
D. Combien avaient-ils d'argent et d'assignats? — Je n'en sais rien.
D. Comment étaient-ils habillés? — Ils portaient une roupe.
Et plus n'a été interrogé. Lecture faite du présent, il a déclaré
contenir vérité et il a signé.
Signé : Plénand, Guadet, Hdin.
XIII {bis]
Justice révolutionnaire à Toulouse.
(Page 302.)
La liste des trente condamnés de Toulouse commence le 25 nivôse
(14 janvier 1794), par Jean-François Boislong, capitaine au 9'^ batail-
lon de la Haute-Garonne, condamné à mort pour désertion, et se
termine le 2 floréal (21 avril) par Fr. Astrie, ex-prêtre, et Michel-
Marie Bdrgère, homme de loi; les chefs d'accusation sont pour la plu-
part très vagues : manœuvres ou intelligences contre-révolutionnaires,
propos inciviques, etc. On trouve aussi au greffe de la Cour de Tou-
louse les cahiers, les procès-verbaux des opérations du jury révo-
lutionnaire de la Haute-Garonne, les procès-verbaux de jugement et
un dernier cahier comprenant les ordonnances rendues. J'ai cité des
APPENDICES 493
jugements antérieurs qui se trouvent en placards aux Arcliives natio-
nales, BB^, carton 11.
Le registre de sûreté publique (n" 1337) aux archives de la Haute-
Garonne contient divers arrêtés relatifs aux emprisonnements. Il yen
a un aussi sur les abus de pouvoir :
« Considérant que ceux qui donnent de l'extension et de fausses
interprétations aux lois révolutionnaires sont ou des malintention-
nés ou des personnes peu éclairées qui ne méritent pas la confiance
publique... (f-^ 49). Les cartons de la Haute-Garonne aux Archives
nationales (AF II, 104 et 103) renferment nombre d'arrêtés qui envoient
les prêtres, les nobles, les fédéralistes, soit en prison, soit au tribunal.
Sur le régime des prisons de Toulouse, il faut lire : « Pescayre, Ta-
bleaux des prisojis de Toulouse sous le règne de Robespierre et sous
celui des satellites qui, après sa mort, ont propagé son système, pour
faire suite au tableau des prisons de Paris, contenant jour par jour les
événements remarquables arrivés dans ces prisons, le nom des victi-
mes immolées à la fureur du tyran, celui des assassins qui les ont
égorgés, le nombre des prisonniers et leurs différentes anecdotes, »
(Toulouse, l'an III. Bibl. nat., Lb^i, 2264.)
Ce titre donne une idée de l'intérêt du livre, mais il explique com-
ment nous ne pouvons l'analyser ici. L'auteur compare l'état des pri-
sonniers renfermés à la Visitation de Toulouse à la description de la
prison du Luxembourg aux plus mauvais temps, et le montre beau-
coup plus affreux : misère des prisonniers en regard des orgies des
gardiens, cruauté du concierge, perfidie des espions chargés de sus-
citer des apparences de délit, tout y fut à un degré plus atroce; et il
en poursuit la démonstration, jour par jour, du 23 août 1 793 au 28 ven-
démiaire an III (19 octobre 1794). Il fait de son livre une arme défen-
sive contre des excès dont on pouvait redouter le retour : « Pourquoi,
dit-il, craindrions-nous de peindre les abus d'autorité, les arrestations
arbitraires, les violences, les voies de fait, les vols, les rapines, les
meurtres, les crimes des hommes publics et privés, les notes, les
anecdotes et tout ce qui peut servir à dévoiler les turpitudes qui, sous
le règne du tyran, ont soulevé les fléaux qui nous désolent? Lorsque
les auteurs de tous ces forfaits ont été mis en liberté par le représen-
tant Colombel, en mission à Toulouse, sous le vain prétexte qu'ils
étaient détenus sans preuves; lorsque leurs complices ont été rétablis
dans les places dont le représentant Mallarmé les avait destitués; lors-
que, excités par l'impunité, ces hommes de carnage et de sang nous
menacent : eh ! quel moment plus favorable pour les démasquer que
celui où il s'agit de les contenir et d'arrêter les progrès de leurs insi-
nuations perfides, qui tendent à nous replonger dans le précipice dont
la mort du tyran Robespierre nous a sauvés? » — Cette raison-là peut
toujours servir de justification aux livres écrits pour flétrir les excès
qui ont compromis la Révolution.
494 APPENDICES
XIV
Charrier.
(Page 319.)
Les documents abondent sur la révolte de Charrier dans la corres-
pondance des représentants en mission : c'était comme une explosion
nouvelle après la grande explosion de la Vendée, un incendie qui
pouvait se rejoindre à l'autre. Les administrateurs du département dr
l'Aveyron écrivent de Rodez, le 29 mai 1793, au général de l'armée
des Pyrénées :
(( Sur le point de s'éteindre dans la Vendée, le feu de la guerre
contre-révolutionnaire s'allume sur les confins de notre département.
Une troupe de rebelles s'est déjà emparée de Marvejols et de Mende.
Cette horde impie s'est fait appeler : Armée chn'tienne du Midi. Elle
est sous les ordres de Charrier. Déjà cet infâme ex-constituant a fail
des actes au nom du roi et de M. son régent. » — Ils demandent des
secoui-s. Copie certifiée de la pièce est envoyée au Ministre des affaires
étrangères par son agent J.-B. Borrel. (Arch. du Ministère des affaires
étrangères, France, reg. 324, f" 343; — cf. f° 346, lettre du 30 mai.)
Dans une autre lettre du commencement de juin, Borrel presse le
ministre « d'étoufier à sa naissance ce monstre enfanté par le fana-
tisme et par l'orgueil ». L'émotion se continue après que Charrier eut
succombé, et la terreur dans les campagnes. Chàtcauneuf-Randon et
Malhes écrivent de Mende, le 16 juin, au Comité de salut public: «Les
40000 hommes venus des départements voisins pour étouffer la ré-
volte de Charrier ont jeté tant d'épouvante dans la Lozère que toutes
les campagnes sont désertes, » — Ils ont fait une proclamation pour
rappeler les habitants. (Arch. nat., AF II, 183, juin, pièce 60.)
Sur la prise de Charrier et les incidents de son procès, voyez les let-
tres de Fabre (Florac, 6 juin, ibid., pièce 8); de Chàteauneuf-Randon
et Malhes (Saint-Flour, 12 juin; Marjevols, 16 juin; Mende, 19, 23, 26
et 28 juin, ibid., pièces 40, 61, 76, 82, 99, 121, 136, et Rodez, 17 juillet,
ibid., carton 168, pièce 67; Marvejols, 19 juillet, carton 183, juillet,
pièce 64).
Voyez aussi VExtralt du procés-verbal remis par les reprcsentatils du
peuple français dans VAveyron relativement à Charrier, chef des rebelles
du département de la Lozère. (Bibl. nat., Le^^, n° 26.)
XV
Taillefer dans la Lozère.
(Page 32:^.)
C'est Taillefer qui eut surtout à combattre dans la Lozère et dans
l'Aveyron les suites du soulèvement de Charrier. Sa correspondance
avec le Comité de salut public à ce sujet est très active (24, 26, 29 oc-
APPENDICES 49o
tobre, etc., Aicli. nat., AF II, carton 89, pièce 7, 20-25; carton loi,
brumaire, pièce o6; carton 170, brumaire, pièce 86; — cf. Fia, dossier
Cars), Le 12 brumaire (2 novembre), il annonce que tout est tran-
quille grâce aux mesures qu'il a prises (AF II, 89, pièce 33). C'était
un peu trop se vanter. — Voyez aussi les lettres de Borrel au Ministre
de la guerre (Dépôt de la guerre, armée des Pyrénées-Orientales,
14 octobre) et au Ministre des affaires étrangères, 26 octobre (Arcli.
du Ministère, France, reg. 332, f" 124).
XVI
Commission militaire des Pyrénées-Orientales.
(Page 398.)
La Commission est impitoyable contre tous ceux qui sont suspects
de désertion. Le 15 germinal, François Maury (21 ans), arrêté au delà
de la commune d'Estagelle, est fusillé; le 19, Martin Foulgon (39 ans),
volontaire, arrêté sans congé, fusillé; le 21, Martin Vaissen.\u (17 ans),
arrêté au delà des avant-postes; M. Lorar, accusé d'embauchage;
G. ScHOULTz, Th. Voisin, volontaires, fusillés; le 3 prairial, Stephan Li-
PESKi et R. PioupouczY, déserteurs, fusillés. — Les autres, accusés de
vol, sont le plus généralement punis de la peine des fers. (Greffe du
tribunal de Perpignan.)
Quant au tribunal criminel et au tribunal militaire révolutionnaire
des Pyrénées-Orientales, on trouvera la plupart de leurs jugements en
placards aux Archives nationales, BB-^, carton 12.
XVII
La Commission de Bayonne.
(Page 409.)
La Commission de Bayonne a laissé des traces sanglantes après elle
dans ses pérégrinations.
Bayonne.
21 ventôse (11 mars 1794), Domingo Garât, surnommé Tanlo, au-
bergiste chez qui des déserteurs avaient mangé.
Catherine Forhainde (72 ans), arrêtée sur le territoire espagnol,
ne sachant, dit-elle, qu'elle y fût.
Gachina Hegny (35 ans), propos antipatriotiques.
23, Manech Etcheverry, volontaire (23 ans) : n'a pas dénoncé la
désertion des autres.
Sébastien Grandjean (18 ans 1/2), capitaine d'infanterie de ligne :
travestissement royaliste d'un chant patriotique.
27, J. Gorostatsou (39 ans), juge à Espelette, protecteur des voleurs,
des assassins, des prêtres réfractaires, corrupteur et tyran de son
canton.
496 APPENDICES
P. DuHALDE (51 ans), cultivateur et maire d'Espelette : n'a pas
empêché l'émigration.
Saint-Sevcr (Mont-Adour).
4 germinal (24 mars), Arnaud Domartin, huissier public, agent na-
tional : correspondance avec un abbé Juncarot, réfugié en Espagne,
« tendant à former une nouvelle Vendée ».
J.-P. Lartigue de Sorbets, ex-noble, et Joseph Darbins (44 ans),
complices de Dumartin.
o, Jean Lamaneste (48 ans), André Breux (44 ans), accusés d'avoir
favorisé l'entrée des Espagnols.
6, Jean Lalande (49 ans), vigneron, fauteur de troubles à propos du
recrutement.
Ant. Morlaxne (48 ans), cultivateur : a favorisé la désertion.
7, Jean Mo.nsegur (23 ans), laboureur : trois fois déserteur.
8, Pierre Grat, ci-devant seigneur d'Urgons, complice de Dumartin.
Jacques Monnet (22 ans), fabrication de fausses feuilles de route.
10, Paul Labernade, ancien garde de corps, ci-devant noble : propos
anticiviques.
13, Jos. Pommier, ci-devant seigneur de Bourdens : tracassant les
habitants de sa commune, etc.
14, Benoit Basquiat-Pehos (82 ans), ex-noble, officier dans le régi-
ment du roi : correspondance avec ses fils émigrés. — On donne des
extraits d'une lettre datée -du 9 juillet 1792, — au temps du roi.
Dabbadie Despouie, encore un complice de l'abbé Juncarot, et,
quand on était venu pour l'arrêter, il s'était jeté par la fenêtre. On
lui en fait un grief dans sa condamnation.
Il y eut aussi des acquittements, et Jean Prouères, dénonciateur
d'un acquitté, fut condamné à mort (16 germinal, S avril 1794).
Dax.
20 germinal (9 avril), Jean Lannelongue (60 ans), prêtre réfractaire :
il le confesse.
Marguerite Rutan (67 ans), supérieure de l'hôpital de la com-
mune de Dax : correspondances suspectes; elle avait chez elle des
pamphlets.
22, Grateloup (46 ans), officier de santé, et Dandine Darjo, qui était
à son service : prêche le fanatisme, avilit la représentation natio-
nale, etc.
Marie Vanoosteron, veuve Cannègre (66 ans), et P.-François Neo-
RissE (63 ans), lieutenant général du ci-devant sénéchal de Dax :
attentat à la souveraineté nationale (il s'agit d'une lettre où l'on trouve
des allusions pohtiques sous le voile d'une maison à bâtir).
Labarrère (51 ans), ex-noble et colonel de la gendarmerie natio-
nale : correspondance tendant à avilir la souveraineté nationale, etc.
Auch.
27, MoucH, le correspondant de Delong, condamné par contumace.
— J'ai parlé de la fournée de la brique. (Voy. ci-dessus, p. 416 et suiv.)
#
APPENDICES 497
Bayonne.
3 floréal (22 avril), Tuoriller, dit Rigaudon, etc. (Voy. ci-dessus,
p. 419.)
o, affaire du Comité de Bayonne. — II ne s'agit plus ici de contre-
révolutionnaires, mais de prévarications, d'exactions : quatre furent
condamnés à mort; d'autres, aux fers ou à la réclusion.
6, RoccuER, régisseur général des fourrages, condamné à mort.
Le 7 floréal (26 avril), une lettre du général Manco annonça qu'au
nombre des prisonniers faits sur les Espagnols dans TalTaire de Nive-
AfTranchie (Saint-Jean-Pied-de-Port), il y avait quatorze émigrés. Les
quatorze, en raison de l'absence du tribunal militaire du 1*^"^ arrondis-,
sèment qui se trouvait hors de Bayonne, furent renvoyés devant la
Commission extraordinaire et condamnés à mort : émigrés pris les
armes à la main.
XVIII
Journal des opérations du tribunal révolutionnaire de Nîmes,
du 5 prairial au 18 thermidor.
(Page 4W).)
Le b prairial, le prêtre Benezet Cathélany, dont il est parlé dans le
texte, et deux fédéralistes, J. -Jacques de la Balmelle et Antoine Tor-
TiLLAc, tous deux hommes de loi.
Les 7-8 prairial (20-27 mai), des fédéralistes : Jean-Joseph Goirand,
seigneur de la Baume, vice-président des deux sections réunies d"Uzès,
Jean-Antoine Baragnon, avocat, et Jean Verdier, notaire, tous deux
secrétaires de leurs sections. Ils avaient signé une adresse qui récla-
mait la mise en liberté des membres impurs de la Convention, un
décret d'accusation contre le monstrueux Marat, la translation de la
Convention nationale hors Paris.
Le 9, le tribunal acquittait François Chaumeton, juge de paix dans
le district de Calvison, fédéraliste « par contrainte », et huit autres
arrêtés dans un tumulte où Turne figurant les cendres de Marat avait
été renversée.
Le 13, après deux jours de débats, trois condamnations à mort :
Castor Chas, fabricant : il avouait avoir coopéré, mais par crainte,
au désarmement des patriotes; — Jacques-Louis Brest, membre du
conseil du district de Sommières : il osa soutenir qu'il avait reconnu
la souveraineté du peuple dans l'assemblée représentative du Gard;
que le peuple du Gard procédant aux choses de son administration,
était souverain; — Antoine Peyron, homme de loi, membre de l'assem-
blée représentative du Gard.
Le 13, commença un procès plus étendu, qui se termina le 15 par
la condamnation à mort de huit habitants de Saint-Geniez, district
d'Uzès, fédéralistes, « chefs et instigateurs des dites conspirations ».
Il s'agit toujours de l'assemblée représentative des communes du
II. — 32
498 APPENDICES
Gard, h laquelle ils avaient plus ou moins directement concouru.
Louis Guizot, l'un d'eux, obtint que l'on entendit des citoyens de
Saint-Geniez, et il s'en présenta quatre-vingts. On en entendit six qui
attestèrent le patriotisme des accusés : mais ce fut en vain.
Ce même jour, 15 prairial (3juin), il y eut deux acquittements: André
Raoul, fédéraliste, déclaré non convaincu, et Abmentier, berger, qui
avait dit que bientôt il y aurait un roi. Le tribunal déclare « qu'il a tenu
des propos contre-révolutionnaires, tendant au rétablissement de la
royauté, mais que le dit Armentier est un vrai imbécile ».
Le 18 (G juin), jugement par contumace de deux fabricateurs de
faux assignats : l'un fut condamné à mort ; l'autre acquitté, fait sin-
gulier pour un contumace : s'il n'y avait pas de preuve contre lui,
pourquoi le mettre en jugement? — Acquittement aussi d'un <( fédé-
raliste sans le vouloir », Paul Rol'le.
Le 21 (9 juin), deux autres fédéralistes plus compromis, Joseph
ViERNE, passementier, et J. Vaissière, ex-secrétaire de la garde natio-
nale de Nîmes, tous deux membres du pouvoir exécutif. Poursuivis, ils
avaient pris la fuite; arrêtés, ils furent d'autant plus sûrement con-
damnés.
Ce même jour 21 et le 23 prairial, plusieurs acquittements. Le 23, se
termina, d'une façon plus tragique, un procès commencé la veille,
toujours pour les affaires de Nîmes. Charles-Louis Aymard, notaire, et
Simon Boczigues, cultivateur, furent condamnés à mort; cinq autres,
acquittés, mais détenus.
Quelques jours d'intervalle, puis les 27 et 28 (15 et 16 juin), deux
nouvelles condamnations : Joseph-Marie-Xavier Jouve, maître d'école
à Aramon (Beaucaire), et J.-B. Coml, fermier, tous les deux députés à
l'assemblée des représentants du Gard.
Le mois de messidor commence par toute une fournée d'accusés :
dix-sept membres de l'assemblée représentative ; mais treize furent
acquittés, n'étant pas convaincus d'intention criminelle, et les quatre
autres ajournés jusqu'à plus ample informé (2 messidor, 20 juin).
Le 3 (21 juin), nouveaux acquittements. Louis Porte, notaire et maître
d"école, fourvoyé à l'assemblée représentative, et Jean André, agri-
culteur, accusé d'avoir célébré la fête du tyran : on s'était trompé
sans doute; il avait fait célébrer dans sa commune la fête de Marat;
— puis PiCHERAL, François et Pierre Boissier et trois autres, tous
députés à l'assemblée représentative , ayant pris part aux arrêtés
liberticides: acquittés sans doute sur la question d'intention criminelle;
de même (le 4 juin), Isaac Dauien et cinq autres. Mais les exécutions
vont recommencer.
Le 6, l'ancien chartreux Sage (voy. p. 466); les autres étaient ac-
quittés.
Le 7, deux fédérahstes acquittés encore.
Le 11, nouvelle troupe de fédéralistes de Banyols ou de Pont-sur-
Rhône, accusés d'avoir fait partie de l'armée du Pont -Saint-Esprit.
Les débats durèrent quatre jours, il y eut 3'.» témoins à charge et 10
à décharge. Le 14, les juges en déclarèrent neuf convaincus, quatre
APPENDICES 499
non convaincus, et (juatie furent ajournés. La séance l'ut remise au
lendemain 15 pour le prononcé du juj^'ement.
Ce même jour, Mathurin Pallecay de Uochefort, prubablement un
parent du président, mis en juizemcnt pour une lettre fédéraliste
signée de lui, mais non écrite par lui, fut acquitté.
Le 16 (4 juillet), les douze secrétaires des sections de Nimes.
Le 19, procès plus rapide. Jean-Pierre Gibert, ex-secrétaire du bureau
de conciliation, accusé de conspiration, s'était soustrait à la justice :
il fut arrêté. — Hors la loi! deux témoins constatèrent son identité.
— Il y eut deux acquittements le même jour.
Les 22 et 23 (10 et 11 juillet) : un prêtre, P. From.\gkot; un notaire,
Jean Fontaine; un commis fabricant, Pierre Gelly, cl un négociant,
Jean André. Tous les quatre furent condamnés : les deux ])remiers
pour l'affaire de Nimes; les deux autres pour l'affaire de Beaucaire.
Plusieurs acquittements encore le 23 et le 25.
Le 27 (19 juillet), trois fédéralistes j)lus qualifiés; a issi l'issue fut-
elle plus tragique : Auguste Reynaud-Genais, ex-noble /lenri Gaussaud,
ex-juge de paix, et Ambroise Bussy, ex-secrétaire du département; ils
étaient impliqués dans l'expédition du Pont-Saint-Ksprit : c'était du
fédéralisme trop actif pour ne pas leur mériter la mort.
Le 29, la grande fournée de Beaucaire (voy. p. 467).
Le 1*^' thermidor (19 juillet), la fournée du corps municipal de Mmes
(voy. p. 467).
Le 3 (21 juillet), Antoine Bedarride, juge de paix, habitant d'Aigues-
Mortes, et Jean-Arnaud Nesmes, receveur des domaines nationaux et
maire en juillet 1793; le premier, député de sa commune à rassemblée
représentative du Gard; le second, dénoncé comme n'ayant jamais été
patriote et comme frère d'émigré. Ils furent condamnés; cinq autres,
qui étaient compris dans la même affaire, ajournés jusqu'à plus
ample informé.
Les 4 et 5 thermidor, Jean-Louis BERTEzicNE, maire de Brione du
Gard. 11 dit dans sa défense que, député par sa commune à l'assemblée
représentative du Gard, il n'y était pas revenu à la deuxième session,
s'étant aperçu qu'on y tramait la ruine de la République. Cette excuse
pouvait en faire condamner beaucoup d'autres et ne le sauva pas. Le
secondjour, on entendit contre lui le maire de Nîmes lui-même, Antoine
Gourbis. 11 dit qu'il avait vu l'accusé avec son frère voter constam-
ment pour Vigier, Roquier, Blanc-Pascal et autres feuillants et fédé-
ralistes, qui traitaient les patriotes de pillards et d'anarchistes; que
l'accusé était toujours avec le côté droit, qu'il ne votait jamais du
côté de la Montagne. 11 avait été député à l'assemblée représentative
du Gard : en votant pour cette infâme assemblée, il prouvait bien
qu'il était fédéraliste, etc. — Ce fut son arrêt de mort.
Le 7, deux condamnés : Jean-Noël Trial, agriculteur, qui, mis en
jugement déjà le 21 messidor, avait été ajourné après partage, et
Joseph-Léonard Grangent cadet, ingénieur, qui avait été réservé, le
15 messidor, jusqu'à plus ample informé. Ce retard ne leur profita
ni à l'un, ni à l'autre : ils furent tous deux frappés comme fédéra-
listes.
500 APPENDICES
Le 9 (27 juillet), jour de la fameuse révolution qu'on était loin de
soupçonner, quatre condamnations : Fiacre Robin ou Robben, ferblan-
tier, capitaine de la compagnie des artilleurs d'Alais, qui avait con-
voqué sa compagnie pour fournir le contingent à la force départe-
mentale et fait le 12 mai le voyage de Marseille; Jean-Antoine Sdgier,
maire d'Alais, qui avait eu sa part aux faits reprochés à Robin, mais
s'excusait sur les ordres du district; Nicolas Guiraud, commissaire à
Cette, et Alexis-Gaspard Chappus , ex-curé constitutionnel : on lui re-
prochait une pièce de vers, composée en 1789, et une lettre contre-
révolutionnaire, écrite à sa sœur, en juillet 1791; — tous quatre
ennemis du peuple.
Le 10 (28 juillet), sur dix accusés dans une première affaire, un fut
mis en liberté et les neuf autres renvoyés au comité révolutionnaire
d'Uzès pour obtenir aussi leur libération dans le cas où il n'y aurait
pas d'empêchement. L'autre affaire se termina moins bien. Deux
habitants d'Aigues-Mortes, Jean Gautier, chirurgien, et Louis Deuogin,
compromis dans les affaires de Nimes, furent condamnés à mort; deux
autres, à un an de prison, et un cinquième, à une amende représen-
tant dix fois sa contribution foncière.
Le 11 (29 juillet), jugement frappant quatre habitants d'Uzès, pour
fédéralisme : Pierre Goira.nd, dix-huit ans, sans profession, membre
du comité de surveillance : il s'était laissé^ conduire par ceux qui
connaissaient son père et jamais son père ne lui avait dit qu'il fit
mal; Antoine Cèbe, vingt-quatre ans, faiseur de bas, membre du comité
de surveillance aussi et inscrit pour la force départementale; Gabriel
Ollivier, sans état : il avait accepté la place de directeur des postes,
et Paul PAGi^:s, faiseur de bas comme Cèbe, officier municipal à l'épo-
que du fédéralisme.
Les 12 et 13 (30 et 31 juillet), Pierre Gil, instituteur, et Joseph Lafuite,
cultivateur, furent acquittés comme députés malgré eux; mais le 13
compta une victime : Jean-René JouENiNE-DEscRicNY, ex-comte : tou-
jours ennemi du peuple, jamais il n'avait fréquenté les patriotes;
et on l'accusait d'être allé à Lyon.
Le 14, nouvelle fournée de fédéralistes (voy. p. 469).
Le lo, affaire de vol.
Le 18, complicité dans l'évasion de Chabaad-Latour.
Cette note est faite sur les Procès-Verbaux des jugements qui sont
au greffe de Nîmes. On peut la comparer à la liste des condamnes à
mort, donnée par M. Fajon dans son livre, Piéc-:s et documents officiels
pour servir à l'histoire de la Terreur à Nimes, p. 38-41.
FIN DU DEUXIEME VOLUME
TABLE DES MATIERES
DU TOME DEUXIÈME
CHAPITRE VU. — La Bretagne 1
I . — Le fédéralisme 1
II. — Les représentants en mission en Bretagne 4
III. — Ilie-et- Vilaine 13
IV. — Morbihan 24
V. — Côtes-du-Nord 31
VI. — Finistère 36
CHAPITRE VIII. — La Normandie 69
I. — Le royalisme et le fédéralisme en Normandie 69
II . — Seine-Inférieure 71
III. — Eure 84
IV. — Calvados 88
CHAPITRE IX. — Loiret, Loir-et-Cher, Ixdre-et-Loire 110
I. — Loiret 110
II. — Loir-et-Cher 119
III. — Indre-et-Loire 122
IV. — Indre 128
CHAPITRE X. — Vienne et Haute-Vienne, Corrèzé et Crelse 131
I. —Vienne 131
II . — Haute- Vienne et Corrèze loi
111 . — Creuse 160
CHAPITRE XI. — Les Ciiarentes et la Dùrdogne 165
I . — Les deux Charentes 165
II, — Dordogne 1"3
oui TABLE DES MATIÈRES
CHAPITRE XII. — GiRONDK 191
1. — Bordeaux jusqu'à la loi du 14 frimaire (i décembre 1793). 191
II. — Bordeaux du 14 frimaire à l'arrivée du jeune Jullien
i21 germinal, 10 avril 1794) 217
III. — Bordeaux depuis l'arrivée du jeune Jullien jusqu'au
départ d'Ysabeau 240
IV. — Le jeune Jullien ella commission militaire confirmée. —
Les Girondins cachés à Sainl-Emilion. — Les fournées
(prairial et messidor) 2i)o
V. — Garnier (de Saintes) avant et après le 9 thermidor 274
CHAPITRE XIII . — Bassix de la Gahoxxe 294
I . — Haute-Garonne 294
II. — Lot-et-Garonne 303
in. — Lot 308
IV. — Tarn 313
V. — Lozère 317
VI . — Aveyron 32b
VII . — Ardèche 337
CHAPITRE XIV. — Réuiox des Pyrénées 342
I. — Les représentants en mission et les généraux 342
II. — Les représentants en mission et les déparlements de la
région pyrénéenne 372
m. — Les tribunaux criminels et les commissions militaires.. 391
IV. — Commission de Bayonne 406
CHAPITRE XV. — Montpellier et Nîmes 424
1 . — Les représentants dans l'Hérault et le Gard 424
II. — Tribunal criminel de l'Hérault 433
III. — Tribunal révolutionnaire de Nîmes W2
Appendices 173
CoLLOMMiEHS. — Typ. 1>. BRODAHD et GALLOIS.